Chapitre 60
Jusque-là, ça se passait assez bien. Enfin, c'était ce qu'il lui semblait. Lorsque Connie l'avait lâché au milieu des autres, fuyant les rires gras et les plaisanteries douteuses, Eren s'était demandé s'il devait paniquer ou attendre patiemment son heure. Il avait opté pour la deuxième solution, calant sa main entre ses jambes pour essayer d'y garder la chaleur qui y était logée un peu plus tôt.
Il n'avait pas envie de se décaler sur la place qu'avait laissée le garçon en partant, se séparant presque volontairement des autres en gardant cet espace vide. Ce n'était pas très grand, comme distance. Mais même Samuel, qui était assis de l'autre côté de Connie, avait saisi sa volonté et, après un coup d'œil gêné, avait préféré ne pas prendre ses aises. Peut-être par respect, aussi.
Un peu plus loin, Reiner et Bertold observaient tous les deux un silence incroyable. D'habitude, le blond était le premier à participer à ce genre de lynchage il fallait l'avouer, le garçon semblait plutôt porté sur la chose et s'en cachait mal. Mais ça, c'était d'habitude. Quand il envoyait tous ces signaux, presque une agression sexuelle, vers Bertold. Qui ne disait jamais rien. Ce n'était pas bien difficile de comprendre le type de relation qu'entretenaient ces deux-là. La seule question qui flottait, pour lui, concernait la situation dans laquelle ils se trouvaient. A quelle étape, du moins.
Du coin de l'œil, il observa Reiner qui glissait son petit doigt entre ses lèvres, le menton posé sur la paume de sa main. L'air de rien. Eren esquissa un petit sourire amusé, s'attirant la curiosité de son voisin de table qui essaya de regarder dans la même direction sans succès.
-Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda le garçon.
Eren agita une main, essayant de ne pas prêter attention à une nouvelle paire d'yeux qui venait de tomber sur lui. Ah. Il n'avait pas vraiment envie de ça. Enfin si. Mais non. Ce type avait un regard qui pouvait le transpercer sans crier gare. Cette expression boudeuse, ce coup d'œil noir, il les connaissait par cœur, et un frisson le parcourut brusquement.
Il se sentait rougir comme une jeune pucelle sous le regard de Jean, quand bien même ce n'était pas le but recherché par le garçon.
-R-rien, répondit-il néanmoins, détournant le regard du coin qu'il observait en traître.
Samuel haussa les sourcils, avant de tendre un bras et lui tapoter l'épaule.
-Tu trembles, t'as froid ?
-Je…Je suppose.
-Va te mettre au chaud, suggéra Thomas. Vous étiez dehors toute la journée, non ? C'est un coup à prendre mal.
Eren sourit, prenant l'occasion pour fuir la joyeuse attablée. Essayant de ne pas trop bousculer Mikasa qui mangeait en silence à côté de lui –pour changer-, il se leva et enjamba le banc. A ce moment-là, la porte de la salle s'ouvrit, et du coin de l'œil il reconnut Marco qui entrait. Il se retint difficilement de regarder Jean de l'autre côté.
Il fallait qu'il sorte de là, et plutôt vite. Il sentait les prunelles sombres sur lui, insistantes. Probablement froides.
Il eut un nouveau frisson en y pensant, et Mikasa tourna les yeux sur lui alors qu'il arrangeait rapidement ses vêtements, debout derrière elle.
-Si tu as si froid, dépêche-toi, dit-elle.
Il se demandait encore si elle avait parlé fort et distinctement pour être sûre d'être entendue par ceux qui les entouraient, comme il passait la porte. Croiser Marco ne lui posait pas de problème. Il ne l'appréciait pas. Simplement, il avait baissé les yeux en arrivant à sa hauteur.
Avant d'être happé par le couloir, plongé dans le noir.
-Oh, qu'est-ce que tu fous ?
Connie avait entendu la porte lorsqu'elle s'était ouverte, les bruits de pas lorsque son camarade s'était approché. Il savait que ce n'était pas Eren. La démarche était différente, plus lourde. Il n'avait pas eu envie d'enlever l'oreiller qui lui cachait la vue. En fait, depuis que Marco était parti, très rapidement après qu'il l'ait envoyé se faire voir, il n'avait pas bougé. Son propre souffle lui réchauffait le visage, enfermé sous l'oreiller qui menaçait de l'étouffer s'il lui prenait l'envie.
Aussi sursauta-t-il quand la voix s'éleva, grave et connue malgré tout. L'oreiller mal garni quitta son visage brusquement et il leva les yeux, esquissant un petit sourire gêné en reconnaissant Guido.
-C'est mon lit, je crois, marmonna le garçon en fronçant les sourcils.
Connie se dressa sur un coude, un peu surpris et gêné à la fois. Il avait un peu oublié que Guido utilisait le lit en dessous de celui d'Eren, avec Thomas et Hanz. Défroissant ses vêtements, il s'assit au bord du lit.
-Hum, désolé, j'avais, hum…La flemme de monter…
-Ton lit, c'est là-bas, plutôt. Non ?
Il le vit pointer du doigt plus loin derrière lui, et retint un juron. A force, il pourrait oublier, mais ce n'était pas le cas. Tous les matins, il se tenait prêt à revenir à sa place, malgré ce qu'il savait se passer sur le même matelas. Il les entendait la nuit, en dormait mal et peu, perturbé par les images qui en naissaient.
Il eut un petit rire, frottant l'arrière de son crâne du bout des doigts.
-C'est…C'est vrai ! J'ai pas fait attention, mec…Je suis un peu, hum…Fatigué…
-Fatigué, hein ?
Connie eut un frisson désagréable quand le ton amer atteignit ses oreilles. Il n'eut cependant pas le temps de s'y intéresser de plus près le temps d'apercevoir l'expression un peu étrange de Guido et la porte du dortoir s'ouvrait, laisser entrer la silhouette fine et élancée d'Eren. Guido se redressa, lançant son oreiller à sa place d'origine. D'une main, il poussa Connie dans le haut du dos, marmonnant un « dégage de là » peu avenant, le jetant presque du lit. Le garçon se rattrapa de justesse sur ses pieds, et jeta un coup d'œil rapide en arrière, surpris. A l'instant même, une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter, et il sentit un souffle au creux de son oreille.
-T'es pas monté ?
Eren avait murmuré tout bas. Un nouveau frisson avait parcouru sa colonne, mais avec une sensation un peu différente d'avec Guido et il retint une grimace sans trop comprendre.
-Toute une histoire, marmonna-t-il en le suivant lorsqu'il grimpa les échelons quatre à quatre.
Les yeux à hauteur du matelas, il regarda le garçon se jeter sur son oreiller et sa couverture avec un soupir de soulagement, et sourit en se hissant, roulant vers la place qu'il utilisait depuis quelques jours. Son énervement, pour ne pas dire colère, semblait s'envoler brusquement et le laisser plus léger.
-Ca va mieux que tout à l'heure ? souffla Eren.
Connie cala l'arrière de sa tête sur l'oreiller, fixant le plafond un court instant.
-Ouais…, soupira-t-il.
-T'es parti comme une furie, tout à l'heure.
D'une certaine façon, il sentait le reproche, même léger, dans la voix du garçon. Il pouvait comprendre, l'ayant abandonné là, au milieu des autres alors qu'il n'en avait probablement pas l'envie.
-Je me suis énervé, marmonna Connie.
Il y eut un bruit de pas rapides, et la porte claqua derrière Guido qui venait de quitter la pièce. Eren soupira, visiblement plus à l'aise si quelqu'un ne les écoutait pas, et se tourna sur le côté.
-Toi ? ricana-t-il gentiment.
-Te marre pas…
-A cause de Sasha ?
Presque aussitôt, Connie se rembrunit et tourna la tête à l'opposé d'Eren. Pourquoi est-ce que tout le monde s'évertuait à le faire parler sur des sujets désagréables ? Entre un Jean omniprésent –il se sentait presque désolé pour le garçon- et sa relation ratée avec Sasha, il y avait pourtant beaucoup d'autres sujets à aborder. Non ? Ou peut-être faisait-il une fixette là-dessus ?
Sur quoi, au juste ?
Le fait d'avoir été rejeté ?
Le fait que ça n'ait mené à rien ?
Le fait de ne pas savoir lui-même ce qu'il attendait de cette relation ?
-Peut-être…J'sais pas trop…
-Tu t'es vite emporté.
-C'est l'hôpital qui se fout de la charité, non ?
-Ouais.
Connie se surprit à rire. Eren était quelqu'un de franc, autant avec lui-même qu'avec les autres. C'était peut-être en cela que sa présence était rassurante. Non. C'était rafraîchissant. Ou les deux. Il se perdait un peu dans ses idées et avait du mal à mettre le doigt sur son ressenti exact.
-Qu'est-ce qui te plaisait ?
-Eh ? répondit le plus simplement du monde Connie en haussant un sourcil.
-Sasha, précisa Eren aussitôt.
Le plus petit haussa une épaule et se tourna sur le côté à son tour, se retrouvant quelques secondes plongé dans les prunelles sombres qui le fixaient.
-Bah, je sais pas…, marmonna-t-il. On s'entendait bien et c'était peut-être la seule qui m'acceptait.
Il vit Eren froncer du nez et secouer légèrement la tête.
-J'ai mal formulé. Qu'est-ce qui te plait chez une fille au juste ?
-Bah…
Forcément, il avait un peu omis le fait qu'Eren ne comprenait pas ou difficilement l'attrait qu'il pouvait y avoir. Hésitant, il chercha ses mots.
-Sa…Douceur ?
L'expression peu convaincue d'Eren ne l'aidait pas, et c'était compréhensible : Sasha n'était pas un modèle de douceur. En rien. Et encore moins avec lui.
-E-elles sont mignonnes…Avec un joli visage…, ajouta-t-il en essayant de ne pas bafouiller.
-Tu te fous de moi ?
-C'est…C'est toi qui pose la question !
Entre ce qu'il se retrouvait à dire et les remarques d'Eren, il sentait le rouge lui monter aux joues depuis un moment, et la gêne s'installait progressivement. Le brun leva les yeux, soupirant.
-Ca aurait été plus simple si tu m'avais dit que t'aimes leur pétrir les seins.
-Eh !
Eren se sentit brusquement vainqueur : Connie était écarlate. Et c'était…Adorable ? Il ne savait pas trop si c'était le terme exact, mais il jubilait tellement à le voir essayer de trouver une échappatoire qu'il avait envie de le taquiner encore.
Il fit un petit geste un peu obscène en continuant, appuyant sa pensée.
-Quoi, tu préfères leur…
-Eren !
Jusqu'aux oreilles. Jusqu'au bout du crâne. Ses cheveux n'avaient pas suffisamment repoussé pour cacher ce brusque changement de couleur. Sans trop y penser, il leva la main, posant son index sur le bout du nez de Connie, avec un petit sourire amusé. Presque aussitôt, celui-ci eut un petit mouvement de recul, les yeux écarquillés.
-Oh, que…Qu'est-ce que tu fous ? bredouilla-t-il.
-Je t'embête. Et ca marche plutôt bien.
-F-fais pas ça comme ça, idiot !
-Au moins, tu fais plus la gueule.
