Chapitre 61


Paniquer ou ne pas paniquer ? Il ne savait pas vraiment comment il devait réagir et avait adopté la même attitude tranquille qu'à l'habitude, ses pensées complètement retournées malgré tout. A côté de lui, Reiner ne disait rien, contrairement à son habitude. Il se comportait plutôt calmement, même. De temps en temps, il riait tout de même aux bêtises qui fusaient, participant rapidement pour ne pas attirer l'attention.

Et pour cause, qu'il était calme celui-là. Ils étaient en bout de table. Bertold à l'extrémité. Personne pour voir ce qui se passait en dessous. Autrement dit, personne pour savoir que la main du blond avait glissé, sur sa cuisse, puis à l'intérieur, pour se presser contre son entrejambe.

Bertold déglutit, essayant de se contrôler. Leur périple à l'infirmerie aurait pu se dérouler à merveille. Aurait. La sauvagerie soudaine de Reiner, ses mains et leur initiative, la confiance dont il faisait preuve en le touchant, lui avaient vrillé les sens, l'empêchant de penser proprement.

Il tira un peu sur sa manche, cachant les morsures légères qu'il s'était infligé lui-même. Le poignet entre les dents, il avait pu se retenir de justesse d'attirer l'attention de quiconque passerait dans le couloir à ce moment-là. Vraiment de justesse.

Alors quand quelqu'un avait tenté d'ouvrir la porte, ils avaient sursauté, pour se regarder fixement un moment.

-Reiner ?

La voix qui avait filtré à travers le pan de voix était un peu étouffée par la distance. Il n'était cependant pas bien difficile de la reconnaître, et Bertold s'était senti pris d'un vent de panique. Armin. Qu'est-ce qu'il fichait là, celui-là ?

Il avait lancé un regard paniqué au blond, lequel n'avait pas relevé. Au contraire, il avait légèrement serré les dents, les muscles de son visage se contractant un peu, tandis qu'il gardait le silence. Sa main sur son corps s'était arrêtée sur son érection. Et les doigts qui s'agitaient lentement…

Continuaient.

-Reiner, tu es là ?

Armin insistait. Et Bertold avait retenu un gémissement comme le pouce effleurait son gland. Des coups avaient retenti contre la porte. Timidement d'abord. Puis plus fermement. La voix s'était haussée. Reiner dormait-il ? Etait-il mal ? Avait-il besoin d'aide ? Bertold l'avait-il aidé ? Soigné ? Que se passait-il ?

Les questions pleuvaient, et Reiner les laissait sans réponse, le souffle encore court. Il n'était pas dur de voir qu'il avait le visage en feu.

Bertold soupira. Il n'avait pas fallu longtemps avant que Reiner mettre fin au contact, les laissant tous deux sur une note de frustration dérangeante. Il avait fallu un moment avant qu'ils n'entendissent Armin s'éloigner de la porte, probablement persuadé que le grand blond n'était pas dans la pièce et que personne n'y avait accès. Du moins, ils pouvaient l'espérer.

-Le petit con.

Le visage glissé dans son cou, Reiner avait grogné. D'une main, il avait remonté maladroitement les vêtements du brun, du moins il avait essayé.

Bertold glissa un œil sur le côté, pinçant légèrement les lèvres. Il sentait qu'il s'empourprait de plus en plus, et pourtant Reiner ne le touchait pas à proprement parler. Les plaisanteries sur Connie attiraient toute son attention pour l'heure, et l'avait détourné de ce qui était sous sa main.

En face de lui, Jean avait haussé un sourcil, le dévisageant quelques secondes avant de reporter son regard sur l'agitation qu'il y avait à l'autre bout de la table.

L'ensemble de cette soirée ressemblait de toute façon à un ballet absurde. Les uns arrivaient, les autres disparaissaient. Connie, Eren, Marco. Et le brun arqua un sourcil un peu surpris quand ce dernier s'assit à la première place venue, jetant simplement un coup d'œil vers eux avant de s'installer.

Perplexe, Bertold donna un petit coup de pied au garçon assit devant lui, et celui-ci grimaça, reportant son regard sur le grand brun.

-Quoi ? marmonna-t-il.

-Vous vous faites la gueule ?

Jean hésita, visiblement gêné par la question. Il ne devait pas être loin de la vérité, et soupira en le voyant hausser une épaule avec une certaine indécision.

-Je…Suppose…, souffla-t-il.

-T'es toujours aussi con, hein.

Reiner venait d'intervenir, écoutant la conversation à côté de lui d'une oreille distraite à l'origine. Là, un sourire moqueur sur les lèvres, il s'était penché contre Bertold, s'appuyant un peu contre son épaule. Jean baissa les yeux sur sa gamelle à peine entamée, grognant d'agacement.

-Je ne te permets pas…

-Qu'est-ce qui s'est passé ? reprit Bertold, essayant de repousser le corps plutôt lourd et encombrant de Reiner.

-Je pense que ça me regarde.

Pendant une fraction de seconde, Jean s'en voulut du ton sec qu'il avait eu, avant de laisser tomber et d'adhérer à ses propres propos. Il soupira. Plus loin, Marco était déjà en grande conversation avec Mikasa et Armin, ce qui à la fois l'étonnait et l'ennuyait passablement. Pourtant, il ne pouvait pas lui en vouloir de rester à l'écart Marco était quelqu'un de sensible et il l'avait proprement envoyé se faire voir.

Depuis qu'il était rentré en suivant Petra silencieusement –après les révélations gênantes de Gunther, il n'avait pas osé lui parler de quoi que ce soit-, Jean n'avait fait qu'apercevoir son camarade. Il était presque sûr que le garçon l'évitait consciemment, et l'avait même surpris faisant discrètement demi-tour en le voyant. Si au départ il avait –du moins il lui semblait- apprécié un peu de tranquillité pour faire le point, il se sentait mal vis-à-vis de son propre comportement.

-Quand ça te regarde, répliqua Reiner, ca n'implique pas tes camarades. Démerde-toi pour arranger les choses.

-Depuis quand tu me dictes ce que je dois faire ?

Jean tiqua légèrement ensuite. D'une certaine façon, il venait juste de remarquer que l'angle du bras de Reiner n'était pas tellement naturel au vu de sa position. Et d'un coup, il comprit pourquoi Bertold était d'une couleur écrevisse. Il pinça légèrement les lèvres et lança le pied en avant, frappant sans ménagement dans un tibia appartenant au grand blond.

-Et de la part d'un gros dégueulasse comme toi, je trouve ça déplacé, ajouta-t-il dans un grognement tout bas.

Bertold s'empourpra jusqu'aux oreilles, comprenant immédiatement l'allusion, et chassa la main de Reiner qui croisa simplement les bras pour se donner contenance, avant de sourire en coin.

-Il vaut mieux ça que ne pas savoir ce qu'on veut. Les mecs indécis comme toi, c'est une vraie plaie la plupart du temps.

-T'en veux une ?

-Vous allez arrêter, oui ? soupira Bertold en levant les yeux au plafond.

Jean se leva l'instant d'après. Passant les jambes de l'autre côté du banc, il attrapa son bol d'un mouvement rapide et sortit à grands pas sans ajouter quoi que ce soit. Du coin de l'œil, Bertold avait pu voir l'attention de Marco se porter sur le garçon qui quittait la salle. Un coup de froid les fit tous frissonner quand l'air extérieur s'engouffra brutalement avant de disparaître tout aussi vite.

-Merde, Reiner…, soupira Bertold.

Le blond posa un coude sur la table, et son menton dans la paume de sa main, grognant.

-Vous faites un beau duo d'abrutis, tous les deux…


-Ne te force pas.

Marco avait sursauté quand la voix grave de Mikasa s'était élevée sans prévenir. Il s'était assis à côté d'elle, principalement pour éviter Jean. Il savait que le blond avait compris son petit manège, mais au final c'était probablement mieux ainsi.

-Je ne me force pas, répliqua-t-il.

La jeune fille réajusta son écharpe autour de son cou.

-Les gens vont encore croire des choses, insista-t-elle.

-Ca t'ennuie, maintenant ?

Elle observa un moment de silence, avant de lâcher un « oui » légèrement perplexe. Très légèrement. Mais de sa part, c'était beaucoup trop.

En face d'eux, Armin avait disparu depuis peu. C'était à partir de ce moment-là qu'elle s'était adressé à lui directement, à voix basse.

-Je t'avoue que j'ai un peu de mal à croire ce que tu m'as dit, continua-t-il brusquement.

Mikasa marqua un temps d'arrêt, avant de glisser un œil vers lui, le regard noir et légèrement menaçant. Il rit doucement. Le comportement de Jean et sa disparition à la suite de Petra avaient au moins été compensés par ce qu'elle lui avait avoué dans la journée.

-J'aurais juste aimé savoir qui, ajouta-t-il avec un petit sourire.

-Tu peux aller te faire voir, Bodt.

La réponse était sans appel. Visiblement, le fait qu'il ait été incapable de lui répondre n'avait pas énormément perturbé la jeune fille.

-Que vas-tu faire ?

-Rien.

-Tu pourrais l'attaquer dans son sommeil.

Marco faillit s'étouffer en avalant sa salive et glissa un œil vers elle. Le problème avec cette fille, c'était l'expression sérieuse qu'elle abordait en quasi-permanence. Essayant de ne plus tousser, il se racla la gorge pour se reprendre et se pencha vers elle.

-Tu sais ce que tu dis, au moins ? chuchota-t-il.

Elle haussa une épaule.

-Je me souviens avoir vu quelque chose de similaire, dit-elle. Dans vos dortoirs.

-Et il faudra que tu m'expliques ce que tu venais foutre là…Dis donc, t'aurais pas donné ce genre d'idées à Eren, par hasard ?

-C'est possible. Il l'aura pris sérieusement.

-T'es incroyable…

-Possible. Il faudra qu'on s'affronte quand l'entraînement reprendra, dit-elle. Oh, et Eren te déteste.

Marco soupira longuement. « Si je ne m'en étais pas aperçu…

-Il n'a pas agi avec de mauvaises intentions, ajouta-t-elle.

Marco fronça du nez, un peu indécis sur l'attitude à adopter. Il n'était pas sûr d'être la personne à laquelle elle devait s'adresser pour ce genre de confessions, d'ailleurs. Même si le sujet l'intéressait grandement.

-Ah, vraiment ? marmonna-t-il.

-C'est quelqu'un qui agit en suivant ses sentiments.

Marco serra les dents et se pencha vers elle.

-Tiens, il se sentait de le violer, peut-être ? siffla-t-il.

Elle le repoussa légèrement, appréciant peu la proximité soudaine du garçon.

-Tu devrais être en mesure de le comprendre. Tu agis parce que tu as des sentiments, toi aussi.

-Eh, je ne l'ai pas…

-Tu l'as beaucoup poussé, non ?

Marco se tut un moment, voyant très bien où elle voulait en venir, et la probabilité qu'il ait lui-même altéré la vision et l'éventuelle attraction de Jean à son encontre le fit pâlir. Il le lui avait déjà fait remarquer, d'ailleurs, même si Jean avait refusé les faits en bloc.

-Ce…Ce n'est pas…Merde, Mikasa, tu m'embrouilles !

-Je l'espère, répondit-elle calmement en posant sa cuillère.