Rumi : Demandez, c'est exaucé! Aaaaah ces hommes, tu sais... *sic*
Chapitre 68
-Arrête de faire la gueule, toi.
-Je fais pas la gueule.
Les dents serrées et ses mouvements un peu saccadés, Jean soupira pour la énième fois de la soirée. En face de lui, Reiner tentait de lui faire passer sa mauvaise humeur, dont il n'avait pas avoué l'origine.
C'était la deuxième fois. La deuxième. Il claqua de la langue en y repensant, et étrécit légèrement les yeux au grand damn de Reiner qui grogna en abandonnant la partie. Bertold ne s'était pas montré au repas, le grand blond avait surgi seul dans la grande salle. Et quand son brun favori était apparu à son tour, les épaules un peu basses, Jean avait pincé les lèvres furieusement, détournant les yeux. Il n'était pas sûr de vouloir le voir, pour le moment. Il savait que ça irait mieux plus tard, mais s'il avait Marco entre les mains…
Dieu seul savait ce qu'il pourrait faire. Ou en faire. Il se mordit légèrement la lèvre. Qu'était-il censé penser, à présent ? Si Marco voulait à ce point s'éloigner de lui, et c'était l'impression première qu'il donnait, pourquoi répondre à sa tentative de baiser ? D'ailleurs, c'était même lui qui avait lancé la machine –un peu poussé, certes, mais Marco avait fini le mouvement de sa propre initiative. L'échange avait un peu duré. Jusqu'à ce que le garçon ne s'écartât, lui procurant une horrible sensation de déjà-vu. Ah ? Ah oui.
Marco s'était déjà enfui de la même façon lors de leur premier baiser. Très exactement.
-Jean, c'est ma jambe que tu frappes…, soupira soudain Reiner.
Le plus petit des deux blonds baissa les yeux, apercevant le mollet qu'il martelait consciencieusement depuis quelques minutes sans penser une seule seconde que le bout de corps appartenait réellement à quelqu'un. Gémissant tout bas, il passa une main sur son visage, et finit par poser sa joue dans sa paume, lançant un regard fatigué vers le grand musclé.
-Il se fout de moi, lâcha-t-il enfin après une bataille de regards.
-Oh ?
Reiner avait haussé un sourcil et croisé les bras. Du coin de l'œil, il lança un regard vers Marco qui s'était installé à côté de Thomas à l'autre bout de la table.
Jean lui octroya un nouveau coup de pied pour le faire revenir à leurs affaires.
-J'ai pas franchement l'impression qu'il veuille que ça s'arrange, siffla-t-il.
Il avait parfaitement conscience de ne pas cacher son exaspération, et ça n'aiderait sans doute pas Marco à vouloir approcher. Mais dans l'infirmerie, il doutait d'avoir eu la moindre onde négative. Il n'y avait aucune raison valable selon son avis et sa vision des choses.
-Peut-être que tu le saoules ? avança Reiner, un peu hasardeux.
L'instant d'après, le regard noir qu'il recevait lui fit regretter ses paroles. De temps en temps, il sous-estimait l'attraction qu'il y avait entre ses deux camarades. Pourtant ce n'était pas faute de les avoir vus se tourner autour pendant les deux années qui venaient de passer. Dès le début –les premiers jours en fait-, ils s'étaient regardés dans le blanc des yeux. Deux gros niais.
-Je plaisante…, soupira-t-il en levant les yeux au plafond. Qu'est-ce qui s'est passé ?
Jean joignit sa deuxième main à la première, son menton s'appuyant sur la jointure entre ses deux paumes collées, les coudes posés sur la table. Plus loin, il entendait le rire cristallin de Connie. Un coup d'œil vers le garçon et il aperçut un bras nonchalamment posé sur les épaules de celui-ci. Ce n'était pas difficile de reconnaître à qui appartenait la tête brune qui dépassait de son crâne de l'autre côté.
-Eh, Jean, je te cause !
Cette fois, ce fut Reiner qui lui donna un petit coup et Jean grimaça, revenant à leur conversation après un moment de flottement. Un peu plus loin, il nota le regard curieux et hésitant de Marco qui se dirigeait sur eux.
Un peu las, il soupira de nouveau, essayant de l'ignorer.
-J'sais pas…Pourtant on s'est embrassé, tout à l'heure…
-Et il est où le problème ?
-Qu'il s'enfuit pendant, grinça Jean entre ses dents en essayant d'être discret.
Et brusquement, sa fureur retomba. Peut-être le fait d'en parler ? Ca lui rappelait un peu ce que Marco lui avait dit une fois –et il se rappelait parfaitement à quel moment. Parler des choses les amoindrissait. Là en l'occurrence, il se sentait…Bête et rejeté. C'était une sensation plutôt amère, couplée avec cette boule qui serrait étroitement sa gorge.
Lentement, il claqua de nouveau sa langue contre son palais, essayant de garder contenance. Face à lui, Reiner hésitait entre le fixer et reporter son attention sur son assiette. L'ambiance de plomb était retombée, il l'avait senti. Cependant, il lui était difficile de dire s'il préférait celle-ci. Voir Jean brusquement abattu après s'être fait éconduire de la sorte était un peu…Etrange ? Ou plutôt, c'était peut-être le fait de le voir se torturer pour ça qui le mettait mal à l'aise. Pourquoi se prenait-il la tête à ce point-là ? Ce n'était pas comme si…
Reiner tiqua brusquement. Au point où les choses affectaient Jean, il avait un peu peur du chemin qu'il avait pris. Ce n'était pas forcément le bon. Cependant, il se voyait mal lui faire un quelconque reproche, se trouvant pour le moins mal placé pour lui faire la morale. Bertold aurait pu. Ce n'était pas quelque chose qui le perturbait, les sentiments.
Relevant les yeux sur Jean, il constata que celui-ci avait posé sa main sur le haut de son visage, simulant une attitude fatiguée. Du moins il le supposait ; il cachait ses yeux et le haut de son nez autant que possible.
-Eh, va te reposer, murmura Reiner.
Il jeta discrètement un coup d'œil de côté. Les yeux sombres les regardaient toujours par instant, essayant de ne pas se faire prendre –c'était un échec total, Marco n'était pas le genre très discret.
Devant lui, Jean hocha lentement la tête avant de soupirer. Il repoussa de sa main libre l'assiette presque vide –il se doutait que Reiner finirait le peu qu'il avait laissé-, et se leva, se frottant les yeux en enjambant le banc. D'un pas rapide, il quitta la pièce, prenant le côté de la table opposé à Marco. Là, Reiner lança un regard appuyé au brun, dont les grands yeux allaient du grand blond à la porte qui venait de claquer derrière le garçon.
Agacé par la situation qu'il ne parvenait décidément pas à comprendre, le géant articula silencieusement un « Vas-y, crétin » quand il parvint à accrocher le regard au bon moment. Marco n'avait pas l'air plus à l'aise que Jean, en fait. Il fallut attendre de longues minutes avant que le garçon ne se levât finalement, et Reiner posa le menton dans la paume de sa main.
Sans déconner, depuis quand jouait-il les entremetteuses pour ses camarades ?
Son oreiller l'avait un peu mal accueilli quand il s'était jeté sur le lit. Il était un peu plat pour qu'il puisse continuer à se permettre ce genre de fantaisies, sûrement. Son mal-être ne lui avait pas passé malgré l'air frais du couloir –il devait bien avouer qu'il comptait là-dessus pour reprendre ses esprits un peu trop vite perdus. Pour couronner le tout, il sentait le coin de ses yeux le brûler désagréablement. Il n'avait pas vraiment besoin de ça. Il détestait avoir ces accès de faiblesse. Aussi, respirant profondément, il enfouit son visage dans l'oreiller qu'il n'aimait pas. D'une main, il agrippa brusquement celui qui était à côté du sien, le serrant contre lui. Il y avait un petit moment qu'il n'avait pas fait ça, et passa rapidement au coussin qu'il venait d'attraper pour s'y cacher. Qu'avait-il fait, la première fois que Marco avait fui… ?
Il retint un petit rire nerveux en se souvenant. Ca n'avait rien à voir, en fait. La première fois, Marco avait utilisé un prétexte qui aurait tout de même pu leur porter préjudice si réellement quelqu'un avait été là à les observer. Puis c'était Marco qui s'était lancé à nouveau en le retrouvant sous la douche.
Et là ?
Il n'y avait aucune raison. Rien ne les interrompait. Le couloir était désespérément vide quand il s'y était lancé pour essayer de rattraper le garçon. Il avait probablement couru, ou presque. Marco était rapide, dans le genre.
Alors il n'y aurait pas de revers agréable comme la première fois.
S'il avait aperçu l'espoir du contraire, il se serait probablement jeté sous la douche pour attendre son heure. Il se sentait nul.
Reniflant légèrement, il frotta son visage contre l'oreiller qu'il serrait contre lui. Entre ses pensées de plus en plus négatives et l'odeur de Marco qui l'envahissait, il se perdait un peu. Alors, quand le matelas s'affaissa légèrement dans son dos, il en était au point où il voulait juste…
Jean sursauta quand une main glissa dans ses cheveux. Les doigts frottèrent les mèches un peu longues, doucement. Lentement. Il crispa ses mains sur le tissu clair, avec une pointe d'appréhension. Quelque chose de chaud chatouilla son oreille, et il mit un petit moment avant de comprendre qu'il s'agissait du souffle du corps derrière lui. Il s'était probablement penché au-dessus de lui.
Il.
Lui.
-Qu'est-ce que tu fiches… ? s'entendit-il gémir.
Quel idiot. Il avait envie de se frapper.
Une main vint se poser sur une des siennes. Le bras s'était glissé le long du sien. Il sentit un poids se presser un peu dans le haut de son dos.
-…Pardon…
Là, juste au creux de son oreille. Tout bas. Jean renifla de nouveau. Merde. Il était en train de pleurer. Raison de plus de rester dans l'oreiller, et il resserra sa prise dessus.
-…Mais…
Pourquoi diable aimait-il autant cette voix chaude ?
-…Tu sais…Tous les deux…
Jean n'avait pas vraiment envie d'entendre la suite. Après tout, il était parfaitement conscient qu'il n'y avait jamais rien eu de…Concret ? Ils avaient fricoté. Et après ? Pour Marco, qui était probablement plus habitué que lui, peut-être que c'était normal ?
Pourtant, il n'avait pas souvenir de l'avoir déjà vu se trémousser au bras de qui que ce soit. Garçon comme fille.
A moins qu'il ait préféré ne pas voir.
Il l'entendit avaler sa salive. Lorsqu'il parlait, il pouvait sentir ses lèvres frôler le lobe de son oreille.
-…Je ne sais plus…Comment je dois faire…
Sa voix tremblait. Ce n'était pas exactement les mots qu'il avait attendus, et Jean devait bien avouer qu'il tendait l'oreille avidement à présent. Il se détestait pour sa lâcheté. Mais c'était peut-être dans ces moments-là uniquement, quand il n'y avait plus qu'un mur derrière eux, que Marco disait ce qu'il pensait.
-…Jean… ? souffla-t-il, d'une voix un peu plaintive.
L'interpelé bougea juste légèrement un genou, signalant qu'il l'écoutait. Il sentit les doigts de Marco se serrer sur sa main.
-Tu sais…J'ai peur…, continua-t-il en murmurant.
Il entendit un petit soupir. Il déglutissait de nouveau.
-Je me dis que…Ca ne t'apportera rien de bon…Je m'inquiète…
La main dans ses cheveux s'arrêta. Il sentit un doigt s'enrouler dans les mèches, jouant machinalement.
-…Mais…Je me perds…A chaque fois que je me résous…Tu viens tout mettre en miette…
Jean sentit le nez du garçon frotter lentement le haut du cartilage de son oreille. A chaque morceau de phrase, il sentait son cœur battre un peu plus vite.
-…Et à chaque fois….Je me dis que…J'ai tellement envie…Que ça continue…
Un petit coup de dents sur son lobe. Il frémit, peinant à le cacher, et renifla dans l'oreiller. Il était un peu humide.
-…Tellement…Que ça me fait peur…, murmura Marco.
Jean n'avait aucune idée de ce qu'il devait répondre. Il pouvait comprendre l'indécision du garçon. Ce qu'il ne saisissait pas, c'était sa façon de le vivre et le faire vivre.
-Jean…
La bouche l'avait lâché. Il entendait sa voix tremblante, presque implorante. Son visage vint s'enfouir dans sa nuque. Il l'entendait renifler tout bas. Contre sa peau, quelque chose d'humide. Ils avaient l'air fins, tous les deux. Jean pria autant que possible pour que personne n'entrât dans la pièce.
Contre son dos, un sanglot soudain.
-Jean…S'il te plait…Dis quelque chose….Mer-
Bousculant leur position, Jean s'était brusquement retourné, abattant un bras et une jambe sur Marco pour le serrer –un peu violemment- contre lui. Entre eux, l'oreiller était un peu écrasé. Jean sentait les bras qui s'étaient refermés sur lui, l'étreignant aussi fort que possible. Marco avait plus de force que lui. S'il serrait trop fort, il serait capable de lui faire réellement mal.
Il s'en fichait.
Pour le moment, tout ce qui comptait, c'était ces bras autour de lui, ce cou contre lequel son visage cherchait refuge, ce menton qui s'appuyait sur son crâne, ce bassin qu'il agrippait de sa jambe.
Il se sentait pitoyable.
Mais peut-être pas autant que ce que ressentait Marco Bodt.
Il avait tout juste eu le temps d'apercevoir son visage. Ses joues étaient humides, brillant légèrement. Il était incapable de dire à partir de quel moment le brun était ainsi.
-Tais-toi…, implora-t-il tout bas. Tais-toi…S'il te plait…
