Quand je pense qu'avant, j'étais épatée quand j'arrivais à 10 chapitres. Seigneur Dieu. Cette chose aura-t-elle seulement une fin? ._."


Chapitre 70


Il avait resserré sa veste autour de lui. L'air frais de l'extérieur lui faisait du bien et lui remettait les idées en place. Quelque part, l'attitude de Reiner tendait à déteindre sur lui et le faire réfléchir sur ce qu'ils devaient faire en réalité. Il savait que le grand blond était un brin sentimental, influençable quand il ne prenait pas garde. Mais ce n'était pas une raison. Ils avaient été choisis pour effectuer cette mission, qui s'étalait sur plusieurs années. Etait-ce la raison pour laquelle il ne parvenait pas à se poser, penser simplement comme lui ? La plupart du temps, il avait le sentiment que Reiner oubliait ce pourquoi ils étaient là.

Et pourtant, non. Il en avait encore eu la preuve dans la journée. Il supposait même que le garçon y pensait et repensait fréquemment. Sa demande n'était pas anodine, empreinte d'anxiété. Il s'inquiétait, mais quant à savoir si c'était pour lui ou son camarade…C'était là une autre histoire.

Bertold soupira, observant avec curiosité les volutes blanchâtres qui s'élevaient en quittant sa bouche.

Il aurait voulu s'enfuir, loin.

Rentrer.

Il ignorait même s'il y aurait réellement un retour, d'ailleurs. Il n'osait pas le dire à Reiner, quand bien même le blond devait s'en douter. C'était probablement là le sens de sa question.

Ensemble ?

C'était encore plus improbable. Vraiment.

Il comprenait sans peine l'expression constamment sévère de Reiner. Ses traits déjà particuliers, un peu dur, était amplifiés par ses craintes au quotidien. C'était quelque chose de difficile à vivre. Ils n'étaient que des enfants, après tout. C'était d'ailleurs bien pour cela qu'ils étaient là. Ils apprenaient, se préparaient.

Ils se liaient, aussi, et cette idée le rendait mal à l'aise quand il y pensait comme il le faisait là. Ils étaient censé ne pas s'en préoccuper. Mission ou non, n'importe lequel de leurs camarades pouvait disparaître à tout moment. C'était la vie qu'ils avaient ici. Il ne pouvait en être autrement.

Bertold s'appuya à la barrière qui fermait l'enclos dans la cour. Même là ; la scène était encore fraîche dans son esprit. Un des leurs n'avait fait qu'une chute pendant l'entraînement à cheval : ni les bêtes ni ses camarades n'avaient eu le temps de réagir. La vision du corps mutilé était toujours insupportable, et il déglutit lentement, essayant d'éloigner l'image aussi vite que possible.

Avec cette faiblesse d'esprit, il doutait toujours d'être à la hauteur. La peur était là jour après jour, le hantant constamment.

Un petit bruit, plus loin, attira son attention, le sortant de ses pensées. Il leva les yeux avec curiosité et en chercha l'origine un peu au hasard, avant d'apercevoir la grande porte de l'écurie se refermer, là-bas, à l'autre bout de la cour, loin derrière l'autre barrière de l'enclos. De là où il était, il lui était impossible de savoir de qui il s'agissait ; il voyait seulement une silhouette se déplacer dans l'obscurité qui était tombée depuis peu, et qui quittait visiblement l'endroit.

Rien d'alarmant en somme.

Il leva les yeux au ciel, observant un moment les nuages blanchâtres qui se mouvaient lentement, et fronça les sourcils quand quelque chose de glacé lui chatouilla soudain le nez. La sensation humide qu'il ressentit n'était pas forcément agréable. Ni désagréable par ailleurs, constata-t-il. Clignant des yeux, il regarda tout autour de lui. Ca et là, tranchant avec la pénombre qui s'installait tranquillement, les petits pétales blancs avaient commencé à tomber. Il y en avait peu pour l'heure, ils se déposaient au hasard, suivant la courbe que voulait bien leur donner le vent, et disparaissaient rapidement à peine le sol était atteint.

Il neigeait.

En temps normal, il en aurait été content –enfin probablement. Mais le souvenir de l'année précédente le refroidissait un peu ; l'entraînement reprenait dès le lendemain, et il savait à quel point la neige pouvait devenir un ennemi dangereux, sinon mortel.

Passant une main sur son visage, il essuya les quelques restes de flocons qui y avaient fondu, se dirigeant lentement vers la porte du bâtiment. Il n'avait pas franchement envie de rentrer, mais la chaleur qu'il savait y trouver était plus attirante.

Et puis à l'intérieur, il y avait Reiner.

Et ses bras puissants.

Avec sa volonté d'exister et de vivre, brûlante.

L'idée d'être étreint par cette bête sauvage, d'une certaine manière, le rassurait.

-Eh, Jean…

Le blond eut un soupir, un peu étouffé par les vêtements du garçon. Il faisait chaud, d'une façon atrocement agréable. Depuis un moment, ils n'avaient plus bougé, si ce n'était les mains qui caressaient lentement l'arrière d'un crâne pour l'un, le bas d'un dos pour l'autre. Le menton de Marco surplombait sa tête, et quand il parla Jean eut une curieuse sensation, la mâchoire bougeant bizarrement contre lui.

Depuis le début, Jean n'avait pas vraiment changé de position, si ce n'était qu'il avait réussi Dieu savait par quel miracle, à glisser sa jambe sous le corps de Marco, l'enserrant entre ses cuisses. Son bras sur le matelas était scotché au torse du garçon, ses doigts agrippés au col de la chemise que le brun n'avait pas totalement reboutonnée après sa douche glacée et rapide. L'autre bras le tenait serré contre lui, fermement, avec cette inquiétude qu'il allait encore s'échapper s'il relâchait son étreinte.

-Qu'est-ce qu'on va faire… ? continua Marco tout bas.

Jean frotta son visage contre l'épaule dans laquelle il se cachait. Ses yeux brûlaient encore, lui rappelant en partie pourquoi il détestait perdre le contrôle et pleurer comme un gamin. Outre le fait qu'un homme ne pleurait pas sans perdre à peu près la totalité de sa dignité. Pour la peine, il pouvait jeter la sienne aux ordures.

Grognant un peu, il bougea enfin, écartant la tête de l'épaule plutôt confortable qu'il avait trouvée. Sur son visage, Marco pouvait voir, sentir, la déception quand les deux torses se séparèrent, même seulement de quelques centimètres.

-Il faudrait faire quelque chose… ? hésita-t-il.

Marco pinça légèrement les lèvres, un peu perplexe de la réponse. Ce n'était pas tellement ce à quoi il s'attendait, à vrai dire.

-Jean…, gronda-t-il doucement.

Il le sentit inspirer fortement, puis souffler de la même manière. L'air chaud lui chatouilla délicieusement le bas du visage, et il passa ses doigts dans les cheveux courts et sombres, appréciant le contact doux de la repousse.

-Je sais…, soupira Jean. Mais ce que je veux dire…Enfin, tu vois…

Il baissa légèrement les yeux face au regard que Marco rivait sur lui depuis un moment. Les prunelles sombres étaient inquiètes et curieuses tour à tour. Le coin de ses yeux était encore rougi, et il mourrait d'envie de passer sa main sur les joues criblées de taches de rousseur pour essuyer le chemin qu'avaient tracé un peu plus tôt les larmes du garçon.

-Merde, murmura-t-il. Je sais pas…Comment dire ça…

Il laissa tomber sa tête sur le matelas en soupirant. Pendant une seconde, il ferma les yeux. Pour une fois, il voulait profiter de ce micro havre de paix qu'ils s'étaient confectionnés sans trop y penser. Blottis l'un contre l'autre, comme ça. Il n'y avait pas si longtemps, il n'aurait pas pensé que ce genre de choses arrivait. Et à lui, encore moins.

Il déglutit, essayant de trouver les mots. C'était assez difficile de pointer exactement ce dont il était question dans son esprit.

-Si…

Il marqua une pause de nouveau.

-Si personne ne sait…

Il se mordit légèrement la lèvre, la triturant du bout de ses dents pendant quelques secondes avant de la relâcher, un brin rougie. Marco le fixait toujours, silencieux. Jean ne savait pas, de son regard où de ce qu'il s'apprêtait à dire, ce qui le perturbait le plus et l'intimidait autant.

Les deux, peut-être.

-…Alors…On peut rester…Comme ça…Non… ?

Brusquement conscient de ce qu'il disait lui-même, Jean sentit ses oreilles devenir brûlantes, la chaleur s'étalant sur le haut de ses joues. Ah, bon sang. Il avait la sensation qu'il n'y avait rien de plus gênant.

Et l'autre, là ! Qu'est-ce qu'il avait, à sourire comme ça, hein ?

-Eh, gémit-il, réponds, au moins, merde…

Camouflant mal son petit sourire timide, Marco avança un peu son visage, posant ses lèvres sur le front à sa hauteur.

-Tu sais à quel point il faut être prudent…, murmura-t-il. C'est risqué…

Jean haussa un sourcil, son expression glissant irrémédiablement sur une moue déçue et un brin désespérée. Face à ce regard implorant levé vers lui, Marco se demanda depuis quand le garçon se laissait aller à de telles extrémités. Ou alors, il n'y avait qu'avec lui.

Ah, merde. Juste avec lui.

-Jean…, souffla-t-il. Tu as bien vu ce qui s'est passé avec Reiner…Et Bertold, même…

-Mais c'est…Enfin, ce n'est pas…

Jean serra les dents. D'une certaine façon, il se doutait que Marco trouverait toutes les répliques du monde pour contrer ce qu'il avait en tête et le tenir à l'écart.

-Réfléchis bien, Jean.

Le ton était un peu plus proche de l'ordre que d'autre chose, et le blond frémit un peu. Quelque part, il se sentait apeuré. Il y avait quelque chose qu'il ne pouvait pas maîtriser, et la sensation selon laquelle Marco attendait patiemment quelque chose était juste effroyable.

-Réfléchis bien à ce que tu veux…, ajouta-t-il.

C'était un peu comme si Marco s'éloignait de nouveau. Pourtant, il était là, le serrant étroitement contre lui. Ses mains sur lui. Alors pourquoi ? Brusquement, il en ressentit le besoin et renifla légèrement, optant pour la solution la plus simple : se cacher contre la chemise du brun. Au moins, s'il se remettait à perdre sa dignité, il ne le montrerait pas. Au pire, il tremperait le tissu blanc.

-Eh…Jean… ?

De l'arrière de son crâne, les doigts de Marco avaient glissé dans sa nuque, et Jean resserra son étreinte sur le corps bloqué entre ses bras et ses jambes. Il devait sûrement avoir l'air ridicule dans cette position, mais il n'en avait cure. Tout ce qu'il voulait, c'était…

-Marco…, s'entendit-il couiner.

S'entendre dire le nom du garçon, de cette façon, le déstabilisa. Il n'y avait même pas pensé. Et pourtant, le nom était sorti tout seul. Caché contre lui, il eut un petit reniflement de nouveau. Il s'entendait, gémir, couiner de nouveau, soupirer, tandis que son nom sortait, encore et encore, avec une toute petite voix qu'il ne se connaissait pas.

-Marco…Marco-Marco-Marco…Marco…

Il se sentait ridicule. Il pleurait, ridiculement toujours. Pourtant, l'intéressé ne se moquait pas. Il sentit au contraire la bouche venir embrasser le sommet de son crâne, doucement, en silence. Un peu comme s'il l'autorisait à être ainsi. Il avait honte. Terriblement.

Il sentit les mains tenter de se glisser de chaque côté de son visage pour le déloger de sa cachette. Il résista autant que possible, gémissant misérablement.

-Jean, s'il te plait…Calme-toi…

-Reste…

Il était pitoyable.

-…Reste…Là…, réussit-il à articuler.

signifiait plus probablement avec moi. Il supposait, lui-même. Mais un résidu de fierté mâle demeurait, et il n'arrivait pas à se résoudre. Il avait l'impression de perdre pied, de se perdre dans ce qu'il voulait et ce qu'il devait faire.

L'instant qui suivit, il se demandait comment Marco avait réussi à le décoller de sa chemise. Les bras le serraient à l'étouffer, une main agrippée sur sa mâchoire. La bouche brûlante semblait à deux doigts de ravager la sienne, les lèvres le dévorant sans pitié.

Marco avait oublié de réfléchir.

Ou plutôt, non. Il n'y avait pas à réfléchir. Même s'il doutait que Jean savait réellement ce qu'il disait et toutes les conséquences que cela pouvait engendrer. Quoiqu'il en avait déjà eu un aperçu dans les jours passés.

Ils feraient attention.

Ils n'avaient qu'une vie.

Autant la gâcher de suite. A deux.