Chapitre 72
Le couloir était devenu sombre. Eren frissonna quand un courant d'air se fraya un chemin, mordant à travers les trous qui se formaient entre les mailles de sa veste. Ah, si seulement ils pouvaient faire réparer cette satanée fenêtre…
Il remit sa veste sur ses épaules en passant devant l'ouverture mal bouchée à grands coups de tissus élimés, retenant mal un grognement agacé. Les beaux jours lui manquaient terriblement, quand ils arrivaient dans cette période.
Il se retenait de se hâter. Connie ne devait pas être bien loin, et s'il suivait les habitudes du garçon, il avait dû se réfugier dans la chambre. Il atteignit la porte plus rapidement que ce qu'il pensait, et entra sans cérémonie.
La poignée encore dans les mains, il cligna des yeux. D'abord perplexe, il se mit une claque mentale ; il aurait dû s'en douter. Même si les deux corps s'étaient séparés précipitamment quand la porte s'était ouverte, il avait eu le temps de les voir bouger. Ils étaient silencieux, mais les souffles rapides résonnaient encore.
Pas besoin d'un dessin pour savoir de qui il s'agissait. D'une, il voyait très bien dans quel lit ils étaient. De deux, ils étaient partis l'un après l'autre. Il était assez intelligent pour se douter de ce qui se passait.
Marco.
Avec Jean.
Ils avaient beau avoir été incroyablement distants et avoir cette attitude déprimée depuis quelques temps, il suffisait qu'ils se retrouvent ensemble pour se sauter dessus ? Pour la peine, il avait beaucoup de mal à comprendre l'attitude de pucelle qu'avait Jean avec lui.
Lorsqu'il passa d'un pas rapide devant le lit où le blond était allongé les bras croisés derrière la tête, et son camarade assis en tailleur à faire semblant de plier sa couverture –déjà passablement pliée-, il claqua de la langue, un peu fort, signifiant sa réticence à les voir. Ensemble, surtout.
Quand il les eut dans son dos, il entendit un petit raclement de gorge, un petit bruit de tissu suivant. D'un coup d'œil discret en arrière, il remarqua les jambes de Jean qui s'étaient croisées un peu. Il n'était pas idiot, il savait très bien ce qu'il cachait en faisant ça.
Posant le pied sur le premier barreau, il soupira et se hissa.
-Ne vous gênez pas pour moi, marmonna-t-il brusquement.
Le silence gêné l'agaçait. Et en haut de l'échelle, dans son lit, il n'y avait pas le corps chétif de Connie, pas même recroquevillé. Déçu de ne pas trouver la moue boudeuse du garçon, il descendit les barreaux en se laissant presque tomber sur le sol et se retourna soudain vers le couple qui lui sortait par les yeux à cet instant.
-Q-qu'est-ce que t'as ? marmonna Jean.
Eren le fixa un moment, pinça la bouche, se mordit la lèvre inférieure quelques secondes, avant de baisser les yeux. Il avait l'impression qu'une onde de colère allait le prendre s'il les regardait encore. Ce n'était pas vraiment l'endroit : si Jean n'arrivait pas à le maîtriser –ou s'en sentait incapable-, il savait par expérience que Marco n'avait aucun mal à l'immobiliser, et plus si nécessaire.
-Je…
Il leva les yeux sur l'échelle contre laquelle il était un peu appuyé.
-Vous avez vu Connie ?
Si au moins le garçon était là, il pourrait plus facilement se focaliser sur autre chose que les deux énergumènes qui se trémoussaient dans les draps devant lui. Enfin, il savait que c'était ce qu'ils faisaient avant son arrivée. Et ce qu'ils allaient probablement reprendre après son passage.
Jean avait les yeux rouges. Marco aussi. Il en prit note dans un coin de son cerveau, avant de remarquer le changement d'expression du brun.
-Dis donc, Eren, commença celui-ci. Tu ne pourrais pas le lâcher un peu ?
Le garçon revint le fixer un moment. Il n'aimait pas spécialement les jouxtes de regards, mais il détestait quand ça venait de lui. A côté, Jean s'était redressé, tassé contre son oreiller qu'il écrasait entre son dos et le mur, et les observait visiblement sans trop oser les interrompre.
Eren baissa les yeux de nouveau. Seul face à eux, il se sentait démuni.
-Qu'est-ce que ça peut faire ? marmonna-t-il.
-Tu le suis comme un chien affamé. Tu crois que ça lui fait plaisir ?
Il aurait voulu reculer. Si Marco était d'un naturel calme et rassurant, il pouvait se montrer terriblement agressif. Eren avait toujours du mal à suivre ces changements et se demandait toujours quelle partie du garçon était réelle.
-Ce n'est pas ce que tu crois…
-Et qu'est-ce qu'il faut croire ?
Marco s'était légèrement penché, et à ce moment-là Jean se manifesta rapidement en voyant la situation qui risquait de dégénérer. Il attrapa le garçon par la nuque et l'emprisonna d'un bras, cachant le visage du brun contre sa chemise. Un peu surpris, Eren le regarda manifester son humeur en donnant à peine un petit coup dans la cuisse de Jean, s'étalant graduellement au milieu des draps. Le blond releva les yeux sur Eren, le désigna puis pointa la porte de la chambre.
-Connie n'est pas ici, dit-il un peu sèchement.
Le message était clair et le garçon ne se fit pas prier. Détournant les yeux, il repartit dans le couloir à grands pas.
Le nez dans la chemise de Jean, Marco lâcha un soupir en entendant la porte se refermer, et passa ses bras autour de la taille de Jean. Il sentit les doigts de ce dernier lui donner une petite tape à l'arrière du crâne.
-Qu'est-ce qui t'a pris ? entendit-il alors.
Dans la voix de Jean, c'était plus de la surprise que du reproche. Marco frotta lentement son nez contre le tissu grisâtre.
-Rien, souffla-t-il.
Jean leva les yeux en soupirant, fixant les lattes de bois au-dessus de sa tête.
-Menteur. C'est par rapport à ce qu'il m'a fait ? T'es jamais agressif comme ça…
-Entre autre…Merde, imagine qu'il s'en prenne à Connie… !
Jean cligna des yeux et quitta son observation d'un nœud dans le bois clair, avant d'écarter lentement le crâne collé à lui.
-Tu penses vraiment qu'il irait lui faire quelque chose ?
Marco eut un regard un peu hésitant, évitant autant que possible les yeux sombres de son camarade.
-Disons…, commença-t-il en cherchant ses mots, disons qu'il pourrait le pousser…
-Tu t'entends ? marmonna Jean.
A nouveau, une petite tape sur son crâne, et Marco baissa les yeux, sa lèvre inférieure prisonnière entre ses dents, contrit. Lui-même n'avait pas le sentiment d'avoir exagéré, mais Jean ne savait pas. Alors il se redressa un peu, essayant de ne pas perdre la main glissée entre l'arrière de son crâne et sa nuque.
-Désolé…, souffla-t-il. C'est juste…Qu'on a déjà eu quelques altercations…
-Il y a longtemps ?
Marco hocha la tête. « Avant qu'il s'en prenne à toi, en tout cas. »
Il aperçut Jean froncez du nez, visiblement songeur. Forcément, les confrontations s'étaient toujours passées hors public. Rapides. Et pas toujours indolores.
-Qu'est-ce qui s'est passé ?
Pour une fois, il maudissait la curiosité de Jean. D'habitude, il lui reprochait de ne pas voir plus loin que le bout de son nez et de ne pas se préoccuper de ce que pensait les autres, mais à présent que la lumière était braquée sur lui, Marco n'avait pas spécialement envie que ce soit le cas. C'était un sujet un peu gênant. Du moins, pour lui.
-Un truc idiot…, répondit-il tout bas.
Il entendit le petit rire du garçon et se renfrogna presque aussitôt.
-Dis toujours ?
-Non, c'est vraiment stupide. Et ça date un peu…Il n'y a aucun intérêt à…
-Vraiment ?
Brusquement, il se sentit basculer, se retrouvant sur le dos sans avoir le temps de dire ouf. Sous la surprise, ses bras lâchèrent prise sur la taille de Jean et rebondirent légèrement sur le matelas. Au-dessus de lui, Jean était déjà installé à quatre pattes. De chaque côté de sa taille, il pouvait sentir les genoux du garçon qui l'enserraient.
Il déglutit, essayant de ne pas se perdre dans le regard qui lui était dédié. Jean le fixait, de plus en plus près. Un de ses mains s'était posée près de son oreille. L'autre jouait avec son col.
Il y eut un bruit de pas dans le couloir. Retenant son souffle, Jean resta immobile un moment, imité par Marco. D'un accord tacite, ils étaient prêts à sauter chacun de leur côté en cas de danger. Le bruit passa rapidement, sans s'arrêter, et Jean soupira, rassuré. Un peu pâle, Marco essaya de tordre le cou pour regarder vers la porte.
-J-Jean, et si quelqu'un…
-Y'a personne cette fois.
-M-mais…
Il frissonna quand les lèvres s'aventurèrent sur sa joue.
-Raconte…
Lorsqu'il parlait, son souffle lui réchauffait le visage. Marco déglutit lentement, et tenta de refuser, pinçant les lèvres. La situation changea un peu quand un brin de langue glissa entre les lèvres de Jean, donnant un petit coup sur sa pommette.
-J-Jean… !
Un baiser, sous son œil, là où il l'avait léché. Jean émit un petit gloussement en se redressant, et le brun se rendit compte que ses joues le brûlaient. Il devait être écarlate. Gêné, il tourna la tête, avant de regretter quand la bouche revint à l'assaut, déposant une ligne de baisers silencieux sur la ligne de sa mâchoire.
Il avait bien une idée de ce que le garçon attendait en agissant ainsi, et il oublia de retenir un petit soupir de contentement. Merde.
-Sinon, je peux essayer de deviner, lança soudain Jean.
-Arrête avec ça…
La bouche changea de direction, remontant la mâchoire jusqu'à frôler le cartilage de l'oreille. Visiblement d'humeur taquine, Jean souffla lentement. Le corps qui frémissait sous le sien l'enhardissait terriblement. La peau tachetée qui rougissait lui donnait presque raison dans ce qu'il faisait.
Ce n'était pas très compliqué, mais il n'avait pas l'habitude de faire ce genre de choses. Non, pour être honnête, il n'avait jamais fait ça –son célibat s'arrêtait tout juste pour la première fois. Alors il avait essayé d'imaginer comment Marco se serait comporté à sa place. Pour l'heure, il essayait de ne pas montrer à quel point il hésitait dans le moindre de ses gestes. Il n'en regrettait aucun, mais avait cette inquiétude d'aller trop loin.
Il sourit en sentant le corps se tortiller sous lui.
-Alors, voyons voir…, murmura-t-il.
Il sentait son cœur battre à tout rompre. C'était pourtant lui qui le touchait, mais le voir alangui ainsi sous lui était désorientant. Les joues rougies, le souffle un peu court en attendant le mouvement suivant, Marco le fixait. Là. Le col déboutonné laissait voir les clavicules du garçon.
S'il ne faisait pas attention, il pouvait rester là un long moment à le détailler. Il se sentait même capable de compter les petites taches sur ses joues.
-Ah merde, soupira-t-il.
Il se pencha de nouveau, grognant légèrement, pour refermer ses dents sur le lobe qui lui faisait de l'œil. Un coup de langue dans la nuque. Marco eut un petit gémissement mal contenu.
-Ca m'énerve. J'aime pas les devinettes…, soupira finalement Jean.
Non loin de son oreille, Marco eut un petit gloussement et referma ses bras autour du corps qui le surplombait.
-Idiot.
Jean sourit contre la peau chaude. Marco avait la voix un peu rauque à ce moment-là.
-La nuque… ? murmura-t-il soudain.
Un petit soupir lui répondit de nouveau, en un acquiescement tranquille.
-Ouais, la nuque…
