Hohaku : Merci pour ta review, c'est gentil ! Eheh, ne t'inquiète pas, c'était la prochaine étape... (ces deux-là me manquaient !) Demandez, c'est exaucé ! 8D


Chapitre 81


Le soupir exaspéré lui avait fait tendre l'oreille. Un brin curieux, Bertold tourna la tête, sa main s'arrêtant à mi-chemin entre son visage et son assiette, pour fixer le grand blond qui lui faisait face. Du bout du pied, ce dernier lui titillait le tibia en silence, le menton dans la paume et le regard tourné vers la fenêtre la plus proche.

-Qu'est-ce que tu as ?

-Rien.

Bertold fronça les sourcils. Cet air grave qu'arborait le garçon, il le connaissait. Cette façon, un peu absente, de lui répondre, il la connaissait également.

-Tu mens, souffla-t-il.

Reiner lui lança un coup d'œil un peu hésitant, relevant légèrement le visage avant de s'emparer de la fourchette qui trônait à côté de sa gamelle. Là, il s'activa à déchiqueter consciencieusement le contenu, une bouillie trop compacte mais qui se coupait facilement. Finalement, il laissa échapper un petit sourire en coin, ce qui agaça passablement le brun. Il détestait quand Reiner faisait ce genre de chose.

-Peut-être, concéda-t-il.

-Et ?

Sous la table, il s'attendait à tout instant à sentir le poids d'une jambe, le pied ayant cessé de faire preuve de présence contre lui. Habituellement, le garçon ne se privait pas et l'assaillait pour quémander le moindre contact. Mais progressivement, il s'était calmé.

Et d'une certaine façon, quand il aurait pensé se sentir rassuré et tranquille, il venait à ressentir une frustration assez intense.

-Reiner…, grogna-t-il doucement.

La surprise de ne pas avoir à subir l'entraînement dès la reprise avait été plutôt bien accueillie au début. Mais les soirées qui avaient succédé avaient révélé quelque chose de dérangeant : avec le manque d'activité qui continuait, la fatigue ne s'installait pas et les corps s'impatientaient. Il savait ne pas être seul dans ce cas-là. Ceux qui étaient restés pendant leur repos tournaient un peu comme des lions en cage, puis se calmaient en trouvant une occupation. Personne, à part peut-être deux ou trois personnes comme Armin, ne trouvait son compte dans ces cours théoriques qui étaient pourtant essentiels. Alors il ne comprenait pas l'attitude un peu étrange de Reiner, qui ne l'avait pas approché plus que nécessaire depuis plusieurs jours.

Il ne l'avait pas touché. Et c'était quelque chose qu'il avait décidément du mal à digérer. Pas après toutes les années que le blond avait passées à le coller jusqu'à…

-Tu fais une drôle de tête, lança soudain Reiner avec un petit ricanement moqueur.

-Eh…, soupira le brun. T'inverses les rôles, je crois.

Reiner eut un nouveau petit rire, un peu moins agaçant cette fois, et secoua légèrement la tête avec un petit clin d'oeil. Bertold tiqua, fronçant l'arête du nez.

-Tu as fait ce qu'il fallait pour ça, murmura le blond en le pointant du bout de sa fourchette.

-N'importe quoi…marmonna-t-il. C'est juste que…

Il hésita. A dire vrai, il ne savait pas s'il voulait vraiment se plaindre de la situation. Après tout, il avait toujours été contre tout ce qui se passait, non ? Alors pourquoi la situation, aussi calme qu'elle était devenue, le dérangeait-elle ?

Un peu plus loin, un gloussement discret attira son attention. A deux tables de la leur, il n'était pas difficile de voir d'où venait le bruit devant un Marco hilare, Jean tentait visiblement de redresser une situation dans laquelle il semblait pour le moins embarrassé, Thomas et Samuel s'en donnant apparemment à cœur joie avec des idées qu'ils lançaient probablement au hasard. Ca marchait toujours, et même Connie, taciturne comme jamais ces derniers temps, riait du visage empourpré et gêné.

-Que ?

Reiner le rappela à l'ordre alors qu'il s'éloignait lui-même, et Bertold se mordit la lèvre, contrit.

-Je…Ne sais pas trop…, souffla-t-il.

En public, il était difficile de parler. De plus, il ne savait pas vraiment de quoi il retournait, ce qu'il avait lui-même en tête, et ce que Reiner avait à l'esprit. Et lorsque la montage de muscles se leva sans crier gare, il faillit sursauter. Il n'avait pas remarqué l'assiette vide, ni comment ni quand.

-Tu te fais des nœuds au cerveau, comme d'habitude, hein ? lança le blond à voix basse avec un petit sourire. Tu ne changes pas.

Bertold sentit ses joues se réchauffer à la remarque du garçon. Il le connaissait un peu trop bien à son goût.

-Qu'est-ce que tu fais ?

-J'ai fini.

Le brun soupira.

-J'ai vu, idiot. Tu t'en vas déjà ?

-Je te manque déjà ?

A noter : Reiner se fichait de lui. Royalement. Le blond enjamba le banc d'un pas en arrière, avant de se pencher sur le brun. Surpris, Bertold sentit lui-même qu'il retenait sa respiration. La joue touchait presque la sienne. Les lèvres frôlaient son lobe.

-R…Reiner, souffla-t-il, on est…

-Je vais m'entraîner un peu, susurra Reiner au creux de l'oreille de son camarade. J'ai besoin…D'évacuer

Un moment après, Bertold hésitait encore à bouger. Il avait lâché la fourchette quand la voix s'était glissée dans son oreille, grave. Le souffle chaud et soudain sur sa peau lui avait pris un grand frisson. Ses mots résonnaient encore.

Après ce temps sans rien, il avait l'impression d'être puni pour quelque chose qu'il n'avait pas fait.

-Tu ne manges pas, Bertold ? Ca ne va pas ? Tu es tout rouge…

Reprenant à peine pied avec la réalité, le brun tourna son attention vers la jeune fille assise non loin et esquissa un petit sourire, un peu perplexe lui-même.

-On…On va dire que je n'ai pas très faim…, dit-il en se levant lentement.

Du bout d'un doigt, il fit glisser sa gamelle sur le côté, et ne fut pas étonné de voir Sasha s'en emparer rapidement, sous le regard amusé de Carolina. Il y avait tout de même des choses qui ne changeaient pas, malgré l'air un peu déprimé qu'arborait régulièrement la brune depuis quelques temps. Au moins, manger lui changeait les idées, à celle-là, même temporairement.

Reiner était parti depuis un moment déjà, et il se doutait d'où il s'entraînait. A cette heure-ci, ce ne pouvait être que dans cette salle, au sol un peu molletonné. Le froid du couloir l'aidait à se reprendre, et l'idée selon laquelle le grand blond lui avait délibérément dit ses intentions pour la soirée ne lui avait pas échappé.

La porte du dortoir passa. Les douches également. Ils se rendaient rarement plus loin lorsque la nuit était tombée : habituellement, c'était pour des entraînements de jour qu'ils y allaient. Sous la porte close, il pouvait voir une lumière tremblotante apparaître. Des bruits résonnaient entre les murs, sourds, un peu violents. Ils n'étaient pas réguliers, et lorsqu'il appuya lentement sur la poignée pour ouvrir la porte, il put entendre le souffle déjà fort. Nul doute qu'il s'en donnait à cœur joie. Ça n'avait rien à voir avec de l'entraînement, assurément. Il se défoulait, purement et simplement.

Du bout des doigts, il effleura la poignée de la porte, avant d'appuyer lentement. Il l'entendait. Ses pas, lourds et puissants. Ses grognements qui trahissaient son effort. Sa frustration aussi, assurément. Avec des gestes lents, il parvint à pratiquer une ouverture en silence la porte s'était entrouverte, à peine, lui octroyant une vue limitée sur l'intérieure de la pièce.

Dans un coin, il apercevait la lampe à huile qui brûlait, illuminant faiblement l'endroit. La flamme vacillait à chaque mouvement un peu trop brusque. Les bruits résonnaient quand les poings, les pieds, heurtaient l'énorme sac de sable qui pendait lourdement du plafond de bois. Parfois, Bertold se demandait comment la structure ne s'effondrait pas sous la violence des coups.

De temps en temps, Reiner apparaissait dans l'entrebâillement de la porte. Il avait abandonné son haut. Sa peau s'était rapidement réchauffée. Il apercevait de temps en temps ses pommettes rougies par l'effort.

Progressivement, Bertold avait un peu glissé contre l'encadrement de la porte, s'appuyant plus près de l'ouverture qu'il avait pratiquée. Le pantalon qu'avait revêtu Reiner pour la fin de journée tombait un peu bas sur ses hanches. Les muscles roulaient sous la peau, saillants. Ses bras. Ses épaules. Son torse.

-Tu vas rester là encore longtemps ?

Lebrun sursauta violemment. Perdu dans sa contemplation, il s'était égaré sur le fil de ses pensées et n'avait pas prêté attention au silence qui s'était fait brusquement. La porte s'ouvrit soudainement, le prenant par surprise, et si Bertold ne se retrouva pas le nez au sol, ce fut uniquement parce que le grand blond était là. A la place, il avait le nez plongé dans sa nuque, un peu humide de sueur. Ses jambes déséquilibrées par sa chute étaient un peu pliées, ne le soutenant pas. Il s'en rendit compte en essayant de se redresser, remarquant le bras qui agrippait sa taille.

-D-depuis quand tu as remarqué ? marmonna-t-il.

Le lobe de l'oreille de Reiner lui chatouillait le bout du nez, froid. Le contraste était étrange si on considérait le corps brûlant qui était contre le sien.

-Un moment. Le plancher du couloir craque.

Il avait cette voix rauque, celle-là même qui glissait au creux de son oreille quand…

Quand quoi exactement ?

Bertold fronça les sourcils, parvenant difficilement à se redresser. La prise de Reiner était féroce, et il entendit à peine le petit claquement que produisit la porte quand la main la repoussa pour la fermer.

-Qu'est-ce que t'es venu faire ?

Sa voix.

Merde.

-Rien…Rien de spécial…, marmonna-t-il.

Il sentait l'odeur de Reiner qui commençait à l'imprégner. Il en était conscient, s'il était debout, c'était uniquement grâce à la force de son camarade. Et s'il ne pouvait pas se remettre sur pied complètement, c'était aussi à cause de ça.

-Lâche-moi, bon sang… souffla-t-il. Tu…

Son dos rencontra brusquement le mur, le coupant net. Son crâne avait évité le même sort une main s'était glissée juste derrière, amortissant le léger choc. Un coude vint s'appuyer contre le mur, juste à côté de son visage.

-Pourquoi t'es venu ?

Reiner ne lâchait pas l'affaire, et Bertold pinça finement les lèvres en détournant le regard. Il ne savait pas ce qu'il devait répondre à ça. Il n'avait rien à y répondre, d'ailleurs. Rien.

Les dents serrées, son cerveau se focalisait déjà sur autre chose. Malgré lui. Le corps qui se serrait contre lui, lui ôtait toute capacité de réflexion. Reiner ne faisait rien.

Reiner ne le touchait pas.

Pas réellement.

Il n'avait rien fait.

Et son cœur s'accélérait. Peut-être à cause du regard trop assuré de Reiner, penché au-dessus de lui. Il le sentait, il était assis à cheval sur le genou du garçon, dans un équilibre précaire. Il priait pour que cet équilibre s'effondre.

Pour rompre le contact.

Bon sang.

Vite.

-A-arrête…, murmura-t-il.

Les yeux sombres étaient trop rieurs à son goût. Reiner eut un petit sourire en coin.

-Je ne vois pas de quoi tu parles. Arrêter de… ?

-De…

Il déglutit. Baissa les yeux.

-M-me…

Merde. Qu'il cesse de le fixer ainsi.

Il sentait son visage le brûler. Il devait être écarlate. C'était insensé.

-…Regarder comme ça…, acheva-t-il d'une traite.

Il entendit un petit rire et fit une grimace.

Il pouvait sentir son souffle contre son visage. Quand Reiner s'était-il rapproché à ce point ?

-Et comment faut-il que je te regarde ?

La chaleur glissait, de ses joues à son torse, s'insinuait traîtreusement le long de son ventre. Bertold fit une tentative et releva les yeux sur Reiner. Mauvaise idée, vraiment. La lumière trop faible dans son dos faisait apparaître des ombres un peu dures sur son visage.

S'il baissait de nouveau les yeux, il retomberait inéluctablement sur son corps. Son souffle se calmait tout juste. La peau n'avait pas eu le temps de sécher.

-Dis-moi, Bert'…, insista-t-il.

Et son odeur.

-J'ai…Rien à dire…, gronda Bertold.

Reiner pouffa doucement. A ce moment-là, le brun sentit la poigne se desserrer brusquement. Reiner allait le lâcher, assurément. S'éloigner. Le laisser tranquille. Comme il le souhaitait.

S'éloigner ?

Presque aussitôt, il avait lancé son propre bras, sa main agrippant la nuque proche de lui. Sa bouche était , juste . Reiner ne partirait pas.

Reiner était . Sous ses lèvres. Brûlant. Entre ses lèvres. Sous sa langue. Humide, grognant, joueur, fougueux et le rendant un peu fou. L'espace d'un instant, il pria pour que le temps s'arrêtât, sur ce baiser dans lequel il aurait bien tenté de dévorer le garçon. Sa bouche, sa mâchoire, sa gorge.

Il était stupide.

Reiner était à lui.