Chapitre 86


Il sentait ses oreilles brûlantes se refroidirent progressivement, mais hésitait quand même à regarder le garçon dans les yeux. A ses côtés, Connie soupirait, levait les yeux au plafond de bois. Les mots, lancés tout bas, flottaient encore entre eux et Marco avait croisé ses doigts devant son visage, cachant son menton, sa bouche.

D'un coup d'œil, Jean essaya de définir son expression, sans vraiment y parvenir. Il avait du mal à se concentrer lui-même après avoir vu les deux mastodontes de l'unité dans ce genre de position, et il n'était décidément pas possible que ce soit autre chose que…Que ce qu'ils avaient vu. Et une nouvelle vague de chaleur le prit, le faisant repiquer du nez en direction de la table.

Marco savait ce qu'ils regardaient. Il devait bien l'avouer, d'abord sous le choc du voyeurisme d'Armin, ils n'avaient au final pas été capable de se décoller du spectacle. Le corps de Bertold, collé à celui de Reiner, les baisers fiévreux, et finalement cet échange physique, où les mains de Reiner…

Les joues en feu, Jean se reprit mentalement, secouant la tête sous le regard un peu désorienté de Connie. Un petit gloussement retentit en face de lui. Ah, bon sang. Il ne savait pas où se mettre. Qu'est-ce que Marco pouvait bien penser de la situation ? Lui en voulait-il ? Qu'allait-il dire ? Allait-il seulement lui faire une remarque, une quelconque réflexion ? Le bout de la botte contre son propre pied le surprit en bougeant soudainement, remontant contre sa cheville sans insister.

Au-dessus des longues mains, les petites taches brunes se trémoussaient. Derrière les doigts de Marco, la bouche devait bouger, dans Dieu seule savait quelle expression. Les lèvres apparurent à moitié, le coin relevé dans un petit rictus un peu perplexe, à mi-chemin du sourire.

-Je dois dire que…Je suis surpris, tout de même…, soupira-t-il.

Jean grimaça légèrement.

-J'ai même du mal à croire qu'Armin se soit adonné à ce genre de chose… !

Presque aussitôt, Jean leva les yeux sur Marco, qui les fixaient l'un puis l'autre, pensivement.

-M-Marco ! S'exclama-t-il immédiatement. Je t'assure que…

Un petit geste de la main, à la manière d'une vaguelette, le fit taire derechef tandis que la porte de la salle s'ouvrait. Silencieux d'abord, ils soupirèrent tous trois de soulagement en reconnaissant la tête brune qui passa par l'ouverture, les prunelles vertes faisant le tour de la grande pièce. La recherche ne dura pas, et Jean entendit le très léger raclement de gorge de Connie, qui s'efforça de ne pas trop regarder dans la direction en question, s'intéressant –de force- à Marco en face d'eux. L'intrusion ne dura pas longtemps Eren disparut sans un mot après quelques secondes d'apparition seulement.

Quand le mécanisme de la porte se referma avec un petit cliquetis et que le bruit des pas s'éloigna sur le sol de bois en résonnant dans le couloir, Marco posa la mâchoire dans la paume de sa main, son coude sur la surface de la table. Un peu gêné sous le regard insistant, Connie grogna légèrement.

-Quoi… ?

-Il te cherchait, non ?

-M-mais non…

Marco cligna des yeux. Une fois, deux fois, essayant de comprendre ce qui se passait exactement sous ses yeux. Le regard fuyant, Connie rosissait clairement. Oui, il rosissait. Et ce n'était pas son imagination qui lui jouait des tours les pommettes du garçon avait très légèrement changé de couleur à sa question, sa voix hésitait, voire bafouillait.

-Il s'est passé quelque chose ? demanda-t-il doucement.

Perplexe, Jean tourna son attention à son tour sur Connie, récoltant une nouvelle grimace.

-Mais foutez-moi la paix, marmonna celui-ci en rentrant légèrement la tête dans les épaules.

-Il t'a fait quelque chose ?

Aussitôt, Connie ouvrit de grands yeux, d'abord stupéfait par la question, puis le regard sombre de Jean le frappa. Ah. Mince. A force, il avait failli oublier. Eren avait agressé Jean. Deux fois. Il serait probablement à même de recommencer, mais le plus petit des trois savait, ou du moins en était persuadé, qu'Eren n'irait pas s'attaquer à lui.

Parce qu'il savait les raisons. Qu'il savait les sentiments de son camarade à l'encontre du garçon. Et qu'il avait beau retourner le sujet dans tous les sens, qu'il avait beau observer Jean, l'écouter, tout, il ne comprenait toujours pas.

Vraiment pas.

-Rien du tout, murmura-t-il.

Jean toussota, soudain un peu gêné.

-Connie, euh…

-On sait tous les trois ce qui s'est passé, le coupa gentiment Marco. Avec Jean, je veux dire.

Le sujet n'allait pas être sympathique, Connie en était à peu près certain. Hésitant, il croisa les bras sur la table, sans trop savoir quel comportement adopter.

-Je…Je sais bien, souffla-t-il.

-Tu sais qu'on s'inquiète, continua le grand brun. Vous êtes tout le temps ensemble après ce qui est arrivé.

Silencieux, Jean jeta un coup d'œil à Marco. Face à l'attitude clairement sur la défensive qu'avait Connie, sans qu'il s'en rendit vraiment compte lui-même au vu de son comportement, le brun parlait d'une voix claire et incroyablement douce. D'une certaine façon, c'était quelque chose de rassurant, pour eux deux.

-Ca n'a rien à voir, marmonna Connie.

Il posa le menton sur ses avant-bras posés l'un sur l'autre, essayant de trouver quelque chose à fixer. En fait, si, l'histoire avec Jean était directement responsable de la situation.

-Alors quoi ?

-On…

Il hésita. Encore. Pour une raison qui lui était inconnue, il n'arrivait pas à s'exprimer correctement sur le sujet et bloquait. Ce n'était pourtant pas difficile. Il surveillait Eren, non ? Il devait simplement veiller à ce qu'il ne fasse rien à Jean, ce n'était pas plus difficile que ça, bon sang !

-On s'entend juste bien…

Marco eut un soupir, levant son autre main pour se frotter lentement le menton, sous l'œil curieux de Jean.

-Fais attention, dit-il.

-Tu exagères un peu, non ?

-C'est juste pour ton bien que je dis ça.

Jean fronça légèrement les sourcils en notant le ton, insistant, qui devenait moins amical entre les deux garçons. Se raclant soudainement la gorge, il essaya d'attirer leur attention.

-Je pense qu'il a compris, Marco.

D'une main, il donna une petite tape sur l'épaule du plus petit. Il n'aimait pas ce qu'il allait faire. Mais visiblement, c'était…Le mieux à faire, justement ?

-Je pense qu'il t'attend, non ? continua-t-il gentiment. Va le retrouver.

Quelque chose dans l'expression de Connie, là, de suite, le laissa coi pendant quelques secondes. Rassuré ? Impatient ? Nerveux ? Il avait l'impression de voir de l'appréhension chez le garçon, mais au final n'était plus sûr de rien au vu de ses réponses depuis un moment concernant Eren, et une minute après il était encore en train de fixer la porte qui s'était refermée sur le garçon. Il avait à peine eut le temps de le voir se lever, avec cette moue à la fois embarrassée et agacée, les lèvres pincées.

De nouveau, le petit mécanisme émit un cliquetis et Marco poussa un soupir, sous le regard légèrement incompréhensif de Jean.

-Qu'est-ce que tu cherchais à faire ?

-J'ai mal joué, marmonna Marco.

Soupirant à son tour, Jean s'assit un peu plus convenablement, se positionnant à son aise face au garçon.

-Il s'est passé quelque chose ? C'est pas ton genre de provoquer les autres…

Marco eut un petit silence, hésitant. D'une certaine manière, il était frustré de la situation.

-Ca ne donne rien, souffla-t-il finalement.

Jean haussa un sourcil.

-Mh ?

-Les recherches, ajouta-t-il. Concernant l'équipement de Connie…

-Oh.

Du bout des doigts, Marco tapotait la surface rugueuse de la table, ses incisives passant à plusieurs reprises sur sa lèvre inférieure. N'en perdant pas une miette, Jean pouvait à peu près situer son degré d'inquiétude et se trouvait là, à ne pas savoir que dire ou faire. Il n'était pas tellement au courant du sujet, de ce qui avait été mis en place, des résultats.

-Et…Qu'est-ce qui va se passer ?

-Rien… !

Le brun serra brusquement le poing en serrant les dents.

-Ils ne feront rien, ajouta-t-il tout bas. Merde, qu'est-ce qu'ils attendent ? Ils ont pourtant une preuve que c'est du sabotage… !

Les yeux baissés sur la table, Jean resta silencieux un moment. La voix de Marco tremblait légèrement, anxieuse. Sa main posée sur la table glissa un peu, risquant les échardes, les évitant par miracle. Ses doigts butèrent bientôt contre le poing étroitement fermé, avant de se faufiler autour avec hésitation. Il tendait l'oreille, peu sûr de lui dans ces situations. Son geste pouvait être mal interprété si quelqu'un apparaissait maintenant. Ou plutôt, n'importe qui pourrait comprendre la nature de la relation qui se tissait entre eux.

La relation même qui le perturbait, l'intimidait. L'empêchait de penser de façon cohérente. Le laissait de longues heures sans savoir ce qu'il devait en penser. Sans savoir ce qu'il en était réellement. Ce qu'il en était d'eux.

-Marco…, tenta-t-il doucement.

Les prunelles sombres se levèrent sur lui. Marco avait cette expression, celle-là même qui hurlait qu'il était perdu et voulait se battre de toutes ses forces contre un ennemi invisible. Progressivement, les doigts de Jean s'étaient refermés sur les articulations serrées.

-Ca ira, murmura-t-il. D'accord… ?

-Mais, c'est…

-Je sais, le coupa-t-il doucement. Mais on ne peut peut-être rien y faire nous-mêmes, tu sais…

Le dos de la main était tout juste tiède. Il sentait les muscles se décontracter lentement entre ses doigts. Le silence autour d'eux était saisissant et le gênait un peu.

-Il pourrait arriver malheur, souffla Marco.

Jean hocha la tête, retenant un énième soupir. Le bout de la botte était revenu contre son pied, calé presque confortablement.

-Je sais…On fera attention, d'accord ? Puisqu'on sait…

-Connie ne sait pas... !

Jean secoua la tête.

-Il faut bien dire que tu ne t'y es pas vraiment pris de la bonne façon, dit-il avec un petit sourire contrit.

Marco baissa les yeux de nouveau. Son poing se resserrait progressivement.

-Calme-toi, reprit Jean. Ça ne te ressemble pas de t'emporter comme ça…

Il se redressa légèrement, quittant le banc juste assez pour pouvoir se pencher vers le garçon. Son autre main se leva, pour glisser dans les mèches brunes qui caressaient à peine le front de Marco. Du bout des doigts –ah, il tremblait un peu, c'était sûrement à cause de sa position instable-, il se surprit à caresser lentement la peau criblée de petites taches de rousseur.

-Ca ira, répéta-t-il lentement.

Il avait l'impression d'essayer de se persuader lui-même plus que Marco. Il se souvenait de la terreur qu'il avait ressentie lors de sa chute, puis l'angoisse à la seconde. L'autre main de Marco s'agrippa soudainement à son poignet, le faisant décrocher des mèches courtes et des petites constellations qui s'éparpillaient. Sous ses doigts, il sentit les lèvres se presser fermement. Tièdes. Son souffle lui chatouillait la peau et il se sentit déglutir bruyamment.

Il y avait un moment que le moindre geste de Marco le marquait.

Et à présent, quelle était leur situation, exactement ?

Là, ce terme qui lui était entré dans la tête alors qu'il observait Hanz et Hannah, les yeux plus dans le vague qu'autre chose. La concentration l'avait un peu fui, à plusieurs reprises.

Entre les sourires, les baisers, les frôlements, les peaux qui se touchaient, qu'en était-il ? Etait-ce si évident qu'il n'y avait que lui qui se posait la question ?

Les doigts sur son poignet tirèrent légèrement, le forçant à se pencher un peu plus et il dut faire son possible pour ne pas se cogner contre le front de Marco.

Avec un sursaut, il se rendit compte que les doigts couraient sur sa joue, légers. Depuis quand son cœur s'emballait-il pour si peu ?

-M-Marco… ?

-Fais attention, murmura le brun. Je ne sais pas ce que je ferais s'il t'arrivait quelque chose.

Jean oublia de réfléchir, l'espace d'une seconde. A la suivante, il se retrouvait à serrer le visage de Marco contre lui, le perdant quelque part dans son épaule, ses doigts serrés à l'arrière de son crâne entre les mèches trop courtes. Il l'étouffait peut-être un peu. La main sur son poignet s'était réfugiée dans son dos, agrippant sa chemise. Son souffle le réchauffait à travers le tissu de sa chemise.

Il ne savait pas quoi faire.

Et se sentir perdu, sans solution pour aider Marco au milieu de ses efforts, lui faisait peur.

Il ne pouvait rien faire.

Et, un brin désespéré par la situation, Jean resserra son étreinte, écoutant en silence le sanglot étouffé dans son épaule.