Chapitre 87


Le bois froid, sous ses pieds nus, l'avait fait frissonner tout le long du couloir. Il avait beau avoir l'habitude, après plus de deux ans passés dans ces locaux, il détestait toujours autant l'endroit qui menaçait de geler dès les prémices de l'hiver, aussi soupira-t-il de soulagement en retrouvant la chaleur, ou ce qui y ressemblait, du dortoir. Là, il retint un petit sourire moqueur en voyant les deux grandes silhouettes qui discutaient au pied d'une échelle de bois. Les cheveux étaient encore humides, les sillons tracés par les gouttes d'eau glissant dans les serviettes en travers de leurs épaules. Le plus trapu en portait une seconde fermement nouée autour des hanches tandis que son camarade enfilait rapidement un pantalon. Propre.

Passant à côté, Eren ne put s'empêcher de ricaner doucement.

-T'as pris froid au cul, Reiner ?

Aussitôt, un regard noir lui répondit sur le visage dur du blond, et Bertold glissa un œil sur leur camarade, nanti de son éternel flegme.

-Ah, Eren…

Le garçon leur lança un autre coup d'œil, haussant un sourcil en voyant Reiner se laisser tomber en grognant dans le lit. Ce n'était pas tellement dans les dernières habitudes du tas de muscles dernièrement, il se jetait -plutôt violemment- sur le matelas en hauteur.

Sans s'en soucier, ou du moins c'était ce qui semblait, Bertold regarda autour d'eux, visiblement un peu surpris.

-T'es tout seul ? C'est rare.

Eren s'arrêta, le bout du pied sur le barreau de son échelle, et hésita un peu.

-Armin se balade souvent le soir, marmonna-t-il. Et Mikasa n'aurait rien à foutre là, non ?

-Et le troisième ?

Le petit brun tiqua légèrement. Il savait très bien que Bertold faisait référence à Connie, et penser au garçon l'amenait inexorablement à la dernière image qu'il en avait : aux côtés de Jean, en face de Marco. Un trio qu'il aurait aimé ne pas voir. Pas avec Jean, ni avec Marco. Sans s'en rendre compte, il pinça fermement les lèvres, essayant de se défaire de l'image du blond. Il avait beau l'éviter, il savait pertinemment que ce n'était pas ça qui allait régler tous les problèmes. Du moins, il en avait conscience.

-Connie est…Occupé, souffla-t-il finalement en se hissant.

-Oh ?

Bertold arqua un sourcil en attrapant sa serviette, les muscles de ses épaules roulant alors qu'il la faisait glisser entre ses omoplates.

-D'habitude il passe son temps à traîner à droite, à gauche, sourit-il. Sauf ces temps-ci.

Eren fronça légèrement du nez en notant le sous-entendu qui lui irrita l'oreille. Le sauf depuis qu'il te colle sous-jacent ne lui avait pas le moins du monde échappé et il ouvrit la bouche pour répliquer quand le grand brun ajouta en détournant de nouveau les yeux.

-C'est une bonne chose qu'il ait trouvé quelque chose à faire.

-Arrête avec ça, marmonna Eren en s'asseyant au bord du matelas, les pieds posés sur le barreau le plus élevé de l'échelle. Dis ce que tu penses, plutôt !

-Tu le sais déjà, non ?

Un long soupir lui répondit, rapidement couvert par le bruit du mécanisme de la porte qui s'ouvrait.

-Ouais, je sais. Marco m'a…

Et la petite tête rasée apparut, rapidement suivie du corps. Le reconnaissant aussitôt, Eren se tut, se laissa tomber sur le matelas et roula de l'autre côté du lit en écrasant sa propre couverture. Ah, il avait oublié de se changer. Connie allait se moquer de lui. Peut-être. Gentiment, s'il le faisait. S'il était joueur, il essaierait d'insister pour qu'il fasse comme lui et dorme avec le minimum syndical de vêtements sur lui. Si…

Il pouvait se passer beaucoup de choses. Comme rien. Et ce ne fut que le salut de Bertold et le grognement de Reiner qui résonnèrent dans la pièce. Quelques instants plus tard, il entendit fouiller vers les étagères. Les tissus se froissaient, une pile de vêtements dut tomber, au juron étouffé qu'il entendit la seconde suivante, et il eut du mal à se retenir de rire en imaginant la mine déconfite que devait tirer le garçon. Curieux, il roula contre les barreaux tout proches, jetant un coup d'œil. Son haut déjà enlevé, Connie tentait de redresser la tour de vêtements qui trônaient un peu plus tôt sur son étagère, sans grand succès, et frissonnait en regrettant d'avoir commencé à se déshabiller trop tôt.

-T'es naze, Connie…, souffla-t-il, tout bas pour ne pas être entendu, ou le moins possible, par Bertold et Reiner qui discutaient tout bas à quelques lits de là, et suffisamment fort pour que le rasé l'entendît.

La petite tête se leva, les yeux furetant un court instant, et il eut tout le plaisir de voir l'arête du petit nez plisser légèrement , les grands yeux bruns s'étrécissant un peu dans le même temps. Il était ostensiblement d'une humeur massacrante.

-Ta gueule, grogna-t-il.

Ah, il ne faisait vraiment pas semblant, nota Eren. Il aimait bien. Il s'agissait de moments amusants pendant lesquels faire sortir Connie de ses gonds était atrocement facile. Et drôle.

-Tu boudes ? murmura-t-il de nouveau.

-Jamais, va te faire voir.

Rapidement, Connie finit par réduire la pile de linge en une boule de tissus, pour l'enfoncer le plus loin possible sur l'étagère. Probablement en priant pour que rien ne saute et s'étale au sol.

-Sûr que tu pues le canasson.

-Laisse Jean hors de ça.

Il y eut un moment de flottement. Puis alors que Connie tournait les talons, un tee-shirt froissé dans sa main, la boule de linge posée précairement se défit pour se répandre sur le sol, sous le regard désespéré du garçon.

Eren pouffa.

-Merde, je rêve où t'as fait une vieille blague ?

-Ah, mais tais-toi…

Le bruit des barreaux. Le grincement du bois, des lattes sous les genoux qui foulaient le matelas sans douceur. Eren se retourna lentement, juste à temps pour voir le ventre ferme et dessiné disparaître sous le vêtement. Une seconde plus tard, il avait lui-même jeté son bras en avant, tirant le vêtement par le col et faisant presque tomber son camarade sur lui.

-Eeeeh !

-Tu sens le cheval, j'avais raison.

-Si ca t'emmerde, arrête de me renifler, bordel !

Il s'était arrêté à quelques centimètres de son épaule, le cou à portée de sa bouche sans mal, et se retenir de taquiner la peau légèrement hâlée était un peu difficile dans leur position. A la place, se faisant violence envers lui-même, Eren cala sans ménagement la tête du garçon contre son bras, soupirant. Là, il avait juste la mobilité suffisante pour pouvoir glisser sa main sur le crâne du garçon, frottant lentement les repousses de cheveux sombres.

-E-Eren, qu'est-ce que tu fous encore… ?

Bloqué en travers du corps du garçon, Connie n'était pas vraiment à son aise, et les doigts qui fourrageaient sur son crâne –enfin, ses cheveux plutôt- le perturbaient. Il n'était pas habitué à tous ces contacts. Eren était quelqu'un de très –trop- tactile il avait beau le savoir, ça ne changeait rien. Mais il savait qu'un peu plus loin, il y avait Bertold et Reiner. Il n'avait pas envie de les laisser imaginer n'importe quoi.

N'importe quoi comme ?

Il n'était pas comme eux.

Comme eux comme quoi, au juste ? Des animaux qui se jetaient l'un sur l'autre ?

-Je te caresse la tête, répondit le brun sans détour.

-Abruti, j'ai remarqué.

La pression sur son crâne ne le dérangeait pas réellement. Ce n'était pas ça. Ca aurait pourtant dû, non ? Eren se tourna légèrement, l'embarquant avec lui sans grand ménagement, avec son grand bras qui venait lui entraver les épaules sans prendre en compte ses grognements de désaccord. Le nez fourré quelque part dans le mélange que formaient le tee-shirt et la veste de laine que portait Eren, Connie réussit sans trop savoir comment à glisser sa main entre l'os pointu d'une hanche et son ventre, essayant d'atténuer la douleur déjà suffisamment importante et désagréable.

-S'tu fous ? grogna le brun en arrêtant ses caresses sur le crâne à peine l'espace d'un instant.

-Rien, j'ai un peu mal.

-Encore ?

- Mh. Eh, je ne suis pas une bête…

Au-dessus de sa tête, il entendit un tout petit gloussement. Il doutait que quiconque les entendent tant ils parlaient bas. Plus loin, il entendait les chuchotements de Reiner et Bertold, la voix grave et grognon du premier s'élevant par moment, alors qu'il refusait visiblement de monter comme à son habitude.

-Si, un peu, souffla Eren.

-Eh… !

-Ah, j'ai croisé Sasha, tout à l'heure.

Il y eut un petit blanc, pendant lequel Connie attendit sans trop savoir ce qu'il voulait entendre. Le souvenir de sa dernière conversation avec la jeune fille n'était pas le plus agréable qu'il ait pu avoir. Plutôt que la question qu'elle lui avait posée, il aurait préféré une gifle, un coup de poing, de pied, n'importe quoi qui aurait montré à quel point elle était affectée par sa réponse –ou son absence de réponse concrète, plutôt.

-Et ? marmonna-t-il finalement en n'entendant rien venir.

-Je sais pas ce que je lui ai fait, elle me regarde vraiment mal !

-Je suis tenté de te dire de lui offrir ton dîner et elle t'aimera à vie, si t'y tiens…, soupira Connie.

Il sentit les doigts sur ses cheveux s'arrêter un petit moment, avant de frotter rapidement comme pour rattraper le temps perdu.

-Eh, t'es dégueulasse de dire ça ! grogna Eren avec un petit ricanement en appuyant un peu plus le mouvement.

-Aïe-aïe-aïe, tu me fais mal, arrête… ! Lâche-moi, bordel !

-Elle m'a demandé si t'arrive à dormir.

La phrase flotta un moment, perdue entre deux petites exclamations de Connie, le temps qu'il analyse ce que disait son camarade. Silencieusement, il repoussa finalement un peu Eren, du bras qu'il avait inséré entre eux, et parvint à se défaire de la poigne autour de ses épaules, retombant sur le dos.

-Et alors ?

-Tu dors si mal que ça ?

-Qu'est-ce que ça peut te foutre ?

Le regard insistant d'Eren était un peu agaçant. Non, perturbant serait un terme plus juste. Le brun avait suivi le mouvement lorsqu'il s'était écarté, et s'était glissé à ses côtés. A se demander comment il avait réussi à garder sa main sur son crâne. Ce n'était pas humain.

-On te retrouve toujours à pioncer dans l'écurie, hein.

-Ca te dérange ?

-Canasson, répliqua sèchement Eren.

-Connard.

Eren sentit le crâne rouler sur sa main et grimaça légèrement, alors que Connie se tournait et lui montrait ouvertement le dos. Un soupir résonna, le garçon agitant soudainement une jambe, en tâtonnant du bout du pied. Ah, bon sang, où était sa couverture, encore… ?

Connie laissa son pied glisser sur le matelas en essayant de se focaliser sur sa recherche, évitant de se redresser autant que possible. Garder son attention rivée sur ce qui se passait de l'autre côté de la barrière qui s'étalait contre lui était tout aussi difficile. Il avait beau essayer, il sentait le poids qui appuyait contre son dos, le souffle qui se faisait plus proche, plus insistant. Plus…Chaud ? Il s'entendit déglutir lourdement, priant pour que le bruit ne parvînt pas jusqu'à Eren. Le bout d'un nez toucha l'arrière de son oreille, le faisant sursauter.

-C'est pour attirer mon attention ? susurra soudain la voix, basse, du brun.

Là, au creux de son oreille, la question le fit presque sursauter.

-Qu'est-ce que tu racontes, encore…

Une main était posée sur le matelas, tout près. Il sentait les doigts immobiles qui touchaient l'arrière de sa cuisse.

-C'est toi qui l'a dit, souffla Eren.

Les lèvres frôlaient presque son oreille. Le garçon devait être penché sur lui. Tout près. Il frissonnait au contact partiel et aléatoire.

-J'ai rien dit.

-Tu sais que j'aime un canasson.

Il sentit son cœur rater un battement. Ah. Ca. Les chevaux. Le rapport à Jean se faisait naturellement, il était lui-même à l'origine de ce vieux rapprochement entre le jeune homme et les grands animaux. Son pied cessa de s'agiter. Sa couverture n'était pas là, de toute façon.

Il y eut un grincement, des murmures. Des bruits de pas. Ils étaient plusieurs à rentrer, et dans le lot, à travers les barreaux, Connie reconnut aussitôt Jean et Marco qui se dirigeaient rapidement vers leur lit. Le blond ne se laissait pas distraire, traînant visiblement l'autre avec lui. Ses doigts étaient étroitement serrés autour d'un poignet.

Contre son oreille, il entendit un petit soupir. Quelque chose de triste, une frustration effroyable, et une jalousie désespérée. Eren avait probablement une vue plongeante sur le dortoir, comme lui.

La main s'avança légèrement. Elle était froide, glissant sous ses cuisses pour trouver un peu de chaleur. Et contre sa nuque, il sentit le visage venir se nicher, le souffle profond et brûlant inondant sa peau jusqu'à son col.

Pour une fois, il regretta sa tenue. Il était un peu trop conscient des contacts avec sa peau. Des doigts qui tremblaient entre le matelas et sa jambe. Des lèvres immobiles, qui touchaient à peine la peau de son cou.

Il regrettait ses propos. Ses blagues idiotes qui aujourd'hui lui revenaient.

Il regrettait cette idée saugrenue qui l'avait fait accepter de dormir là.

Il regrettait d'être presque toujours avec Eren.

Il regrettait cette envie brûlante de se retourner, de le rassurer, de lui dire de ne pas regarder.

Et, un peu comme une vieille rengaine, la question de Sasha, pleine de reproches, siffla à ses oreilles encore une fois.

"C'est à cause d'Eren ?"

C'était probablement tout ce qu'il ne pouvait pas réfuter.

Il regrettait d'être lui-même. Pour tout ce qu'il ne pouvait pas offrir à son camarade.

Il n'était pas Jean.

Et il ne le serait jamais.