Chapitre 90
Le silence s'était installé pendant un moment. Jean s'était tu, respectant de lui-même la réflexion inquiète dans laquelle s'était plongé le garçon assis à ses côtés. Un long soupir finit par s'échapper, ses épaules s'affaissant et ses pieds glissant du bord du banc enfin, ses genoux revenant à une hauteur normale. Connie ne semblait plus de la même famille qu'une petite grenouille et Jean esquissa un petit sourire malgré la situation.
-Merde, marmonna soudain le garçon, frottant son crâne d'une main.
-Marco est inquiet, ajouta Jean.
Connie grogna gentiment, essayant d'être compréhensif.
-Il est toujours comme ça quand il s'inquiète ?
-Je suppose…
Un petit ricanement lui arracha une petite moue.
-Eh, je pensais que tu le connaissais sur le bout des doigts !
Aux mots, Jean pinça légèrement les lèvres. Sur le bout des doigts, hein ? Il sentait déjà le bout de ses oreilles qui-
-Oh, tu rougis ? siffla Connie entre ses dents, un brin moqueur. C'est mignon, tiens !
-C-Connie ! Je –non !
-De plus en plus, d'ailleurs.
-Connie… !
C'était à se demander comment ils en étaient arrivés là, se demanda Jean. Connie avait toujours été rapide à dégainer ses répliques dans les situations gênantes, même si ses piques consistaient en de gentilles remarques. Mais appuyer sur ce genre de sujet, concernant ostensiblement la relation qui existait entre lui et Marco, c'était…Inattendu ?
Ou pas.
Connie avait aussi cette manie d'apparaître au meilleur moment dans les pièces. Dieu seul savait jusqu'où il avait vu certaines situations les mettant en scène.
Oh. Mon. Dieu.
Appuyant sa joue sur son poing, Connie lui lança un long regard en coin et Jean détourna brusquement les yeux.
-On ne parlait pas de ça à la base…, maugréa-t-il.
-'Ta faute.
Le plus petit s'étira longuement, étouffant un petit bâillement. Après un coup d'œil vers une fenêtre, il soupira. Il faisait nuit noire. D'épais flocons coupaient l'obscurité, s'écrasaient contre les vitres sales.
-Il est tard, marmonna-t-il.
Jean se frotta la nuque d'une main.
-Ou tôt. Tu vas encore dormir dans l'écurie, demain ?
-'Sais pas, on verra.
-T'as l'air crevé.
Connie haussa les épaules. Il savait que c'était visible : il faisait moins d'efforts pour le cacher les derniers temps, et s'isolait plus fréquemment pour gagner une heure ou deux de tranquillité. Levant les yeux, un peu hésitant, Jean enchaîna, surveillant les réactions de son camarade.
-J'ai aperçu Sasha, commença-t-il.
Une moue, pas vraiment une grimace, et un œil brun glissa vers lui. Il trouvait toujours drôle cette tête que Connie pouvait tirer, le coin de la bouche légèrement retroussé. Un « Et alors ? » quitta sa gorge, grondant et rauque. Jean retint un petit rire.
-Elle parlait avec Mina.
-Ca m'arrange bien, tiens.
-Surtout que ca parlait de toi.
Un blanc. Connie renifla légèrement, et remonta un genou contre son ventre, l'air de rien. Gentiment, Jean le poussa un peu, tapotant son épaule de son poing, et un petit grognement lui répondit.
-Mina la plaignait, ajouta-t-il. Alors comme ça, t'es un idiot indécis ?
La moue disparut progressivement, et les joues se teintèrent d'une petite touche de rose alors que Connie rentrait légèrement la tête dans les épaules.
-Et je résume franchement, je t'épargne les blablas qu'il y a autour…
-Merde, Jean… !
-Alors ?
Il entoura sa jambe de ses bras, se roulant presque en boule sur le banc pour entamer une série de petites grimaces qui trahissaient son état d'esprit. Et puis, finalement, il soupira. Encore.
-Elle…M'a demandé, euh…Qu'on se remette ensemble, marmonna-t-il.
Jean cligna des yeux, surpris. La conversation qu'il avait surpris n'était donc pas sur le sujet auquel il avait pensé. Ne s'étant jamais vraiment penché sur la chose, il savait simplement que le couple atypique n'existait plus. Il esquissa un petit sourire, essayant de rassurer son camarade. Les couples avaient du mal à assumer leur propre existence, dans le camp.
-Oh ? Félicitation, alors ? tenta-t-il en baissant d'un ton.
Le regard un peu ennuyé qu'il reçut fut pour le moins étonnant étant donné qu'il ne s'y attendait pas. Rouge des pommettes aux bouts des oreilles, Connie glissa un regard vers lui.
-Je crois que je l'ai rejetée…
-T'es débile ?
-Eh !
-Pourquoi t'as fait ça ?
Connie haussa les épaules. Il ne savait pas vraiment pourquoi, et le sentiment selon lequel les autres semblaient mieux savoir que lui ce qu'il avait lui-même en tête était incroyablement frustrant. Il n'y avait qu'Eren qui ne s'encombrait pas de ce genre de choses, agissant à sa guise.
Il fronça légèrement du nez. Eren n'avait rien à faire dans l'histoire, aussi éluda-t-il l'idée aussitôt, et secoua la tête en sentant le regard de Jean qui le fixait, insistant.
-Je…Merde, je sais pas…Elle a essayé de m'embrasser…
-C'est pas la mort, ça…
-Je l'ai évitée, grimaça Connie.
Du coin de l'œil, il pouvait clairement voir les paupières qui clignaient –une fois, deux fois. La surprise était compréhensible, s'il se mettait à la place de la majorité qui ignorait ce qui s'était passé, autant pendant leur relation stérile que récemment.
-Je pensais pas que ça allait si mal entre vous, dit finalement Jean à voix basse.
Connie se redressa brusquement.
-Ah, n-non ! Ce n'est pas ça…Enfin…Je ne crois pas…
-Alors quoi ? Vous êtes pourtant proches…
-Je sais pas…
La discussion tournait en rond, et Jean soupira doucement avant d'hausser un sourcil en voyant le garçon se recroqueviller de nouveau sur lui-même autant que possible dans sa position assise, un bras entourant son ventre.
-Qu'est-ce que t'as ?
-Un peu mal au ventre, marmonna Connie en enlevant un peu précipitamment son bras.
-Ca t'arrive de plus en plus souvent, je crois, non ?
Le plus petit haussa les épaules. Il ne savait pas, et ne cherchait d'ailleurs pas particulièrement à comprendre. Les douleurs grondaient sourdement, parfois le tenaient en continu jusqu'à ce qu'il arrive à se focaliser sur autre chose, difficilement. D'autres fois, c'était plus ponctuel.
-Tu devrais te coucher.
Un soupir.
-Enfin, on devrait, ajouta Jean. Avant qu'on ne croise quelqu'un.
Connie grimaça légèrement quand il dut se lever, emboîtant le pas à son camarade. Les mouvements tiraient, la douleur l'irradiant brusquement et il pinça les lèvres, essayant de rester aussi neutre que possible. La perspective d'être renvoyé était plus effrayante que l'idée de subir la douleur tout le jour durant. C'était peut-être la seule chose qui l'empêchait de s'en plaindre comme un enfant et lui permettait de voir au-delà.
-Eren ne t'ennuie pas trop, au moins ?
-J'ai pas dit de me foutre la paix avec ca ?
Jean pouffa doucement à la réplique qu'il reçut. Dans l'obscurité du couloir, il pouvait tout de même discerner la moue boudeuse de Connie, sous son regard qui tentait de se faire réprobateur. Tentait seulement. Amusé, il lui donna une nouvelle petite tape sur l'épaule, récoltant un petit grognement. Le blond se mordilla la lèvre inférieure quelques secondes, avant d'enchaîner.
-Je pense être bien placé pour m'en inquiéter, tu ne crois pas ?
-D-désolé…, souffla son camarade. Mais, c'est…
Connie hésitait, ce n'était pas difficile à comprendre même sans voir son visage convenablement. Aussi sourit-il gentiment, levant sa main pour tapoter le crâne du garçon. Celui-ci grogna de nouveau.
-Tu as du mal à te dire qu'il risque de te faire ça ? demanda-t-il.
Il y eut un petit bruit étouffé et il nota que Connie tournait le visage hors de son champ de vision en marmonnant. Il traîna des pieds sur quelques pas, raclant le vieux bois qui couvrait le sol.
-Aucun risque qu'il me fasse ce genre de chose, lâcha-t-il finalement de façon plus audible.
-T'es bien sûr de toi !
-Arrête avec ça…
Quelque part, c'était plutôt agaçant. Tout au long de la journée, il subissait le brun et ses œillades pour Jean, ses recherches frénétiques lorsqu'ils étaient en groupe pour trouver la tête blonde et es yeux perçants. Dans ces moments-là, les longs doigts d'Eren se crispaient sur un bout de son tee-shirt. Il voyait les grands yeux se détacher à contrecœur pour revenir à ce qu'ils faisaient. Et Connie le pinçait pour exprimer son mécontentement, le reprendre. Gentiment.
-C'est vraiment la dernière chose qu'il irait faire, ajouta-t-il.
En soupirant. Longuement. Sans y penser.
A ce moment-là, il ne prêta pas attention au regard en biais que lui lançait Jean, perplexe devant ses propos et les réactions qui y étaient liées. C'était, assurément, la dernière chose à laquelle le blond s'attendait. Et c'était trop naturel pour passer à travers.
Ils passèrent la porte du dortoir en silence, Jean n'osant plus tellement titiller Connie sur le sujet tant il retournait une idée pour le moins farfelue dans un coin de son cerveau, et le plus petit trottina discrètement jusqu'à la mezzanine quand le pan de bois se fût refermé de nouveau. Un soupir résonna près de l'échelle quand il posa le pied sur les barreaux et il sourit en coin, enviant la faculté qu'ils avaient tous à dormir sans se poser de question. Le matelas s'affaissa légèrement quand son poids s'avança jusqu'à retrouver à tâtons la forme de l'oreiller, un peu plat et dur, et il soupira en s'y laissant tomber. Les draps étaient froids, sa couverture aussi, constata-t-il en la remontant sur ses jambes. Il frissonna, s'entourant de ses propres bras le temps de se réchauffer, et resta silencieux un long moment. Dans son dos, il entendait le souffle régulier d'Eren. Ce type dormait toujours sans problème et ne semblait jamais s'interroger sur quoi que ce soit. C'était la même chose concernant ses convictions. Aucune question. Il était sûr de lui, il fonçait tête baissée, sans même regarder s'il y avait un mur à franchir.
Dans son dos, la masse bougea avec un petit grognement, et brusquement quelque chose s'abattit sur lui, un poids pesant dans son dos alors qu'un bras s'était fermement enroulé autour de lui. Un peu trop fermement, d'ailleurs, et si le corps qui se collait possessivement était chaud et le bienvenu, ce n'était pas…
-MmhpaslàJeanonva…
Dans le creux de son épaule, il sentit le visage s'enfoncer, marmonnant encore plus indistinctement, étouffé contre sa peau. Il préférait faire semblant de ne pas avoir entendu. Quand il se réveillerait, il aurait oublié ce que le garçon grognait dans son sommeil, rêvant de Dieu seul savait quoi –et il ne souhaitait pas savoir.
Mais au moins, le corps qui le serrait était presque brûlant, et l'étreinte…
L'étreinte ne le gênait pas. D'une certaine manière, le geste était aussi réconfortant et rassurant venant d'un garçon que d'une fille. C'était un peu étrange. Mais agréable.
