Rancune : Ouais, ca me fait toujours autant rêver, don't worry XD

Kyoko : Ouiiiii? xD

Aaaah, profiter d'un week end presque tranquille et rattraper le retard...


Chapitre 94


La table n'avait pas succombée à ses blessures. Solide, épaisse, elle se tenait toujours là, vaillante. Les bols étaient renversés. Le lait gouttait lentement sur le sol, imprégnant les lattes de bois mal serrées. Le banc, bien que lourd, avait été décalé de sa position initiale.

Les regards s'étaient tournés avec curiosité.

Il y avait eu un grand fracas. Si Connie avait vaguement entendu les éclats de voix qui avaient précédé, il n'en connaissait pas le contenu. Aussi avait-il bondi de sa place, de la même manière que ceux qui l'entouraient, quand la vaisselle s'était brisée sur le sol sans avertissement, se tournant presque –Non, pas presque, en fait…- par réflexe vers la grande table où les voix parvenaient l'instant d'avant.

Eren s'était littéralement jeté sur Jean, passant à travers la table sans réfléchir à ce qu'il faisait, pour agripper Jean par le col. Là, la gravité l'avait rattrapé, le faisant basculer en avant avec le mouvement de son poing qui partait déjà, entraînant l'autre garçon dans sa chute du banc. Une pluie de jurons s'échappaient déjà d'eux alors qu'ils roulaient sur le sol, l'un tout poing dehors, l'autre tentant de se protéger des assauts.

C'était une catastrophe.

-Eh, Connie, où est-ce que tu…

Samuel n'eut pas vraiment l'occasion de terminer sa phrase : le petit corps avait déjà filé à toute vitesse pour se jeter sur les deux garçons qui s'emmêlaient sur le sol. Un coude de coude brutal l'accueillit dans les côtes, lui arrachant un bref petit cri de surprise et de douleur, puis il opta pour le plus simple et radical : ceinturer le brun. Sous ses bras, il avait réussi à coincer ceux d'Eren, l'empêchant de distribuer de nouveaux coups. Mis à part ceux qu'il reçut dans l'estomac, le faisant suffoquer un moment sous les chocs. Ses mains avaient un mal fou à se rejoindre pour maintenir sa prise sur lui.

-Ca-calme-toi ! Eren, arrête !

Etalé au sol, Jean frottait d'une main sa mâchoire malmenée, essayant de glisser hors du champ d'action du brun qui se débattait sur lui, à la manière d'un ver. Prenant une grande respiration, Connie leva une jambe –Dieu bénisse sa souplesse naturelle- et emprisonna les cuisses du garçon, et les fit basculer d'un coup de bassin sur le sol pour libérer Jean qui n'attendit pas une seconde de plus : la main tendue de Marco, aussitôt près de lui, était la bienvenue.

Le plus simple était passé. Tout avait été très vite.

Et maintenant ? Enroulé autour d'Eren comme sa couverture la nuit, Connie était à court d'idée. Le brun était écrasé contre le sol sous son poids qu'il tentait de rendre le plus lourd possible malgré les poussées de douleur qui remontaient.

Il déglutit allongé comme il l'était sur Eren, il pouvait lui parler sans avoir besoin de crier. Ca l'arrangeait.

-Qu'est-ce que tu fous, bordel ? Tu vas te remettre dans une merde noire… !, souffla-t-il au creux de l'oreille la plus proche.

Un grognement colérique lui répondit. Rien de bien transcendant, et Connie soupira. Il ne comprenait que quelques mots mais il n'était pas difficile de saisir quelle étincelle avait mis le feu aux poudres : il suffisait de mélanger le sujet « Titans » avec le sujet « Jean », et ils obtenaient une bombe pour le moins formidable.

-Calme-toi, je te dis… ! siffla-t-il cette fois. C'est…

-C'est bientôt fini, ce cirque ?

Le silence tomba immédiatement autour d'eux quand la voix autoritaire s'éleva. Sèche. Indéniablement masculine. Et inhabituelle. Bloqué là où il était, Connie se sentit resserrant sa prise sur le garçon. Il ne connaissait pas cette voix. Il n'avait pas souvenir de l'avoir entendue, ou si peu qu'il n'en avait de toute façon pas la trace en mémoire. Sous lui cependant, Eren s'était raidi, cessant de se débattre. Du coin de l'œil, Connie aperçut les jambes de Bertoldt se reculer : si le garçon avait été sur le point de venir l'aider un instant plus tôt, le nouvel arrivant l'avait visiblement fait revenir sur sa décision.

Eren ne bougeait plus, visiblement dans une attente anxieuse. Connie pouvait entendre son souffle irrégulier, fort, le reste des râles encore rauques qui se perdaient au fond de sa gorge sur laquelle il avait tendance à appuyer d'une main pour le maintenir au mieux. Un peu de salive et de sang maculaient le sol dans de toutes petites tâches.

-Qui m'a fichu des gamins pareils…

La voix sifflait légèrement, avec un agacement qui n'était pas même camouflée. Glissant un œil en arrière, Connie eut juste le temps d'apercevoir une botte apparaître dans son champ de vision. La seconde d'après, l'obscurité l'aveuglait, et la douleur violente et sourde qui s'étalait sur son visage le décollait presque d'Eren, les retournant tous les deux. Il l'avait lâché dans un grand cri, ses mains tentant d'apaiser la brûlure dans son nez, ses lèvres et la surface de ses yeux. Il sentait déjà le sang glisser lentement à la surface de sa bouche.

L'instant d'après, Eren lui était arraché d'entre ses cuisses, et il peina à ouvrir un œil, mains plaquées sur son visage.

Les pieds du garçon menaçaient de quitter le sol. Son tee-shirt était étroitement tiré vers le haut, mais en y regardant de plus près, c'était plus probablement parce que l'homme qui s'était approché soulevait le garçon par le col. Là, à bout de bras, sa main recouverte d'un gant blanc.

Le souffle court, encore légèrement sonné des coups qu'il avait pris, Jean passa une main sur sa joue, grimaçant aux marques sombres et douloureuses qui orneraient sa peau sous peu. Il se pencha légèrement vers Marco, indécis.

-C'est qui, déjà… ? souffla-t-il.

Les doigts de Marco tiraient un peu sur le bas de la chemise de Jean, lèvres pincées pendant un court instant.

L'homme était incroyablement petit. Svelte. L'expression sur son visage était indiscernable, sauf peut-être un profond ennui pour ce qu'il tenait dans sa main. Sur son poignet, Eren avait refermé ses mains, espérant probablement –il n'en était pas sûr lui-même- se défaire de la poigne inhumaine. Bon sang, ce type lui arrivait sûrement à peine à l'épaule !

Mais il savait. Il savait qui.

Et il était foutu. Au moins.

Marco soupira, se rapprochant de l'oreille de Jean. Simplement. Ce n'était pas le moment de jouer avec son compagnon.

-Le caporal Levi, murmura-t-il. Si je ne me trompe pas…

Jean tressaillit. La situation était désastreuse entre les récits endiablés d'Eren pour encenser l'homme en question et les cours qu'on leur enfonçait dans le crâne, il voyait très bien le personnage.

A côté d'eux, impossible de ne pas remarquer Mikasa, partagée entre une conduite exemplaire en tant que future soldate, et son besoin quasi-vital de voler au secours d'Eren. Les poings sur les hanches, la jeune fille allait des deux hommes à ses propres pieds. L'hésitation était visible, palpable. En agissant inconsciemment, ils pouvaient tous beaucoup perdre.

Et Eren était probablement perdu depuis longtemps.

Elle le savait.

Ils le savaient tous très bien.

-Caporal !

Un sursaut les parcourut tous. Jean haussa un sourcil. Marco lâcha le bas de la chemise, froissée à présent. Finalement, il y avait peut-être un espoir de ne pas voir Eren se faire écarteler au petit déjeuner.

La petite rousse –à peine plus petite que l'homme en fait-, s'était avancé, droite comme un i.

-Reste en dehors de ça, Petra.

Elle soupira légèrement, et leva ses mains à hauteur de celles des deux hommes, commençant à délier lentement les doigts d'Eren.

-Ce n'est qu'un enfant, murmura-t-elle.

-Il est grossier et stupide.

Elle gloussa légèrement au ton qui ne laissait pas de possibilité à rétorquer.

-C'est ce que je dis. C'est un enfant.

-Tu sais ce que je pense des gamins écervelés.

Le col trop serré de son vêtement commençait à lui attaquer la peau, et Eren lança malgré lui un regard implorant à la jeune femme. Le regard qu'il reçut en retour, en revanche, ne le rassura pas. Elle se rappelait un peu trop bien de lui. Et si elle intervenait, ce n'était assurément pas pour son bien.

Elle eut un soupir.

-Le cachot ? proposa-t-elle. Au moins, il…

-Non !

Cette fois, Mikasa avait fait un pas en avant, un peu trop vivement, bousculant légèrement Sasha. Les regards des adultes s'étaient tournés vers elle presque aussitôt, menaçant de lui faire ravaler sa fierté. Et si les prunelles brunes se radoucirent légèrement en la voyant, l'homme portait toujours cette expression méprisante sur ses traits, empêchant toute idée de conversation.

-Non ? grinça-t-il.

Elle déglutit. Bon sang. Elle était idiote.

-Eren…N'est pas responsable, commença-t-elle.

Du coin de l'œil, elle jeta un regard discret et réprobateur à Jean, qui détourna les yeux. Ce type était un lâche en toutes circonstances, et elle serra les dents en imaginant à quel point Eren aurait été plus tranquille sans lui gravitant dans son environnement.

La rousse croisa les bras sous sa poitrine, prenant une attitude un peu plus sévère.

-Pas responsable ? répéta-t-elle.

Presque aussitôt, elle sortit une main à vive allure, attrapa le col d'Eren juste à côté de la main du caporal, et après un bref avertissement, tout bas, à l'homme, arracha le garçon à la prise sévère.

Pour le plaquer sans douceur, plutôt violemment même, sur le sol dur et froid. Le bruit le plus violent, qui fit serrer quelques mâchoires en imaginant le choc, fut celui du crâne d'Eren cognant contre le parquet grossier.

Connie faillit se mordre la langue en la voyant faire.

Mikasa étouffa une exclamation, les lèvres serrées.

Jean fixa le sol presque aussitôt.

Petra maintenait le garçon d'une main ferme, face contre le sol. Ses doigts s'enfonçait dans la nuque tendre, son genou appuyait durement entre ses omoplates.

-Ce garçon n'en est pas à son premier comportement indiscipliné, dit-elle d'une voix forte. Son irresponsabilité et ce manque de discipline en tant que soldat pourraient être fatals aux membres de sa future équipe !

Silencieuse, Mikasa baissa les yeux. La femme portait son attention sur le garçon écrasé sous elle.

-Il pourra réfléchir tout à loisir à ses actes quand il sera en bas, ajouta-t-elle. Gunther ! Erde !

C'était un peu comme une condamnation en grand public. Le visage collé contre le sol, avec les ongles de la femme qui lui égratignaient la peau du cou et ce poids, Eren n'avait aucun moyen de se débattre plus que ce qu'il avait tenté. Au final, il ressemblait à peine à un pauvre poisson hors de son bassin, se trémoussant bêtement sous le muscle à forme humaine.

Soupirant, Gunther s'était levé. Il savait à peu près la suite des évènements, et ce n'était jamais une partie de plaisir que d'y participer. Un peu en retrait de la scène, leur caporal s'était calmé, observant en silence son équipe prenant les choses en main. Il avait enlevé son gant, où quelques gouttes de sang avaient fait leur chemin en glissant sur le menton de la jeune recrue.

Ce n'était pas plus mal d'éloigner le colonel de cette histoire. Il était plutôt sur les nerfs depuis quelques temps.

-Vous pouvez y aller, Caporal, lança Erde en se levant tranquillement. On s'en occupe.

Et réalisant la scène qu'ils offraient, le grand blond fronça du nez et se tourna vers les jeunes recrues qui les fixaient en silence.

-Dégagez ! ordonna-t-il brusquement. Si vous êtes si oisifs, dix tours de camp !

Il sentait presque les poils se hérisser à l'idée d'en faire plus que nécessaire à l'entraînement du jour, et il retint un sourire narquois pendant que les élèves de Shadis quittaient la pièce les uns après les autres. Lorsque la porte claqua derrière le dernier, il soupira et revint à ses camarades. Le caporal les avait quittés par la porte qui donnait sur l'extérieur, les laissant prendre l'encombrant paquet qui s'était enfin calmé.

Quand Gunther eut récupéré Eren, bloquant les bras du garçon dans le bas de son dos d'une main implacable, Petra se redressa avec un soupir. Ils avaient bien assez avec les titans qui leur pompaient une bonne part de leur énergie, alors si en plus il fallait gérer des gamins écervelés…

Sauf que tous les gamins n'avaient pas quitté la pièce.

Erde toussota légèrement, Petra clignant des yeux en se retrouvant nez à nez avec une écharpe épaisse.

Rouge.

Quelques mèches noires faillirent lui chatouiller le nez, la poussant à faire un pas en arrière. La fille de la salle d'entraînement. Rassurée, Petra soupira. A quelques mètres, le garçon qui avait tenté d'immobiliser son camarade était toujours là, à moitié allongé sur le sol. Les genoux un peu relevés, un bras serré contre son ventre et son autre main plaquée sur son visage, il lui inspirait plus de la pitié qu'autre chose. Il n'était pas difficile de reconnaître le gamin que les autres prenaient régulièrement plaisir à faire tourner en bourrique. Alias celui qui trainait toujours avec ce fou furieux.

Et elle, alors ?

-On vous a dit de partir, répéta Erde, peu enclin à devoir débattre avec des enfants.

A moitié assis sur Eren, Gunther secoua la tête, indécis sur les mesures à prendre tandis que Petra haussait les épaules.

-Laisse Erde, soupira-t-elle en faisant un pas vers Eren.

Un bruit sourd retentit dans son dos à ce moment-là, et un petit cri étouffé se fit entendre vers le gamin qui essayait de se relever. Visiblement, la furie qu'il avait arrêté frappait fort. Ou peut-être était-ce son manque de résistance naturel.

Le bruit ne venait pas de lui cependant, et ils durent baisser les yeux au sol pour comprendre ce qui se passait.

-Mi…Mikasa ! Arrête ça !

La voix d'Eren faisait pitié, à moitié étouffée par la pression qui pesait sur son corps.

Au sol, la jeune fille s'était agenouillée. Ses mains s'étaient plaquées sur le vieux bois, ses coudes avaient suivi. Prostrée ainsi, elle déglutit.

-Je vous en prie, insista-t-elle. Relâchez-le !

Petra pinça finement les lèvres. Si plus tôt elle s'était sentie d'humeur joyeuse, à discuter avec elle, l'engouement actuel de la brune pour libérer ce garçon la refroidissait plutôt. S'ils ne le remettaient pas en place très vite, il ne comprendrait jamais.

Et même ainsi, elle doutait qu'il soit capable de changer de comportement.

-Tu n'as pas de poids dans cette affaire, marmonna-t-elle.

-Il a simplement perdu son sang-froid !

-S'il le perd sur le terrain, ce sont tous ses camarades qui en pâtiront.

Quelque chose. N'importe quoi. Effarée, Mikasa cherchait. Une solution. Vite. Vite. Eren n'était pas sorti du cachot depuis très longtemps. Il ne fallait pas qu'il y retourne maintenant. Surtout pas. Ses chances d'accéder à l'escouade dont il rêvait se verraient dissoutes presque instantanément.

Alors quoi ?

Laisser les choses se faire, comme ça ?

Regarder, sans jamais agir ?

Petra soupira. Des enfants. Quelque part, le caporal avait raison. Impossible de faire quoi que ce soit d'eux tant qu'ils étaient ainsi, incapable d'assumer chacun leurs responsabilités.

-Retourne dans…

-Enfermez-moi à sa place !

-MIKASA !