Ninary : Wow merci beaucoup ! Et rassure-toi : ce n'est pas prêt d'être fini

Kyoko : Quel optimisme xD

Un peu difficile ces temps-ci, mais j'essaie de revenir!

Chapitre 98

Il pleuvait, d'une de ces pluies qu'il haïssait. Froide. A l'odeur âcre, aux relents de pourriture qui émanaient du sol mou. L'herbe sentait plus fort qu'habituellement, le faisant grimacer à chaque fois qu'il s'aplatissait au sol en hâte. Non loin, il percevait la respiration saccadée de son camarade. Il ne fallait pas être trouvé. C'était la règle de l'entraînement du jour. Ne pas être trouvé. Au pire, ne pas être attrapé. Il s'agissait, ni plus ni moins, que de la mise en pratique de leur entraînement quotidien.

Jean soupira. C'était stupide. L'idée était toujours aussi dérangeante : pourquoi les uns contre les autres ? Ils n'étaient pas censés se battre entre eux (du moins sur le terrain), et l'idée d'être entraîné à affronter des humains plutôt que des titans était plus révoltante qu'autre chose et le mettait mal à l'aise.

Un nouveau soupir et il s'attira un grognement désapprobateur de la part de Connie. Le nez dans les feuilles mortes qui se réduisaient en morceaux quand ils rampaient dessus, ils grimaçaient tous les deux.

-Arrête de râler, Jean, marmonna le garçon.

-Parle pour toi ! répliqua le concerné en glissant un œil vers son camarade.

La journée tirait à sa fin, et ils atteignaient leurs limites. Les heures avaient été longues. Effroyablement longues. D'ordinaire, même sa flemme ne lui faisait pas cet effet. Etait-ce parce que Connie s'était trouvé être plus calme qu'à son habitude ?

Jean passa le dos de sa main sur son visage, appréciant un court instant le contact froid sur l'ecchymose qui avait fleuri au coin de ses lèvres.

-Vivement qu'on rentre, hein ?

La voix de Connie s'était rapprochée. « Ouais, » avoua finalement Jean après un moment de silence. Il jeta un coup d'œil au garçon qui avait rampé à ses côtés pour observer à son aise.

Leurs vêtement avaient littéralement changé de couleur, à patauger dans la boue et les feuilles en décomposition. La joue de Connie était toujours marquée par l'altercation du matin, et le blond baissa les yeux en se remémorant la scène qu'il avait fait éclater dans la grande salle.

-Eh…, commença-t-il au bout d'un nouveau silence un peu gêné.

-Mh ?

-Ca va, ton ventre ?

A ses côtés, Connie cligna plusieurs fois des yeux, le temps de mettre ses idées en place et comprendre, puis esquissa un petit sourire amusé.

-Tu t'inquiètes, toi ? Eren ne tape pas si fort, gloussa-t-il.

Un peu vexé de la réponse qu'il obtenait, Jean se mordit la lèvre et siffla entre ses dents.

-Je ne parle pas que de ça…, grogna-t-il. T'as toujours ces douleurs ?

Connie haussa une épaule du mieux qu'il le put dans sa position, et se frotta le bout du nez d'un doigt replié. Le reste de ses phalanges lui paraissait trop sale, et l'odeur qui attaquait ses narines le rendait parfois nauséeux.

-Dur à dire, répondit-il. J'ai mal, mais j'sais pas si c'est la faim ou autre chose au final.

-Fallait le dire, je t'aurais filé ma ration à midi, soupira Jean en levant les yeux au ciel.

La cime des arbres les surplombait. Les quelques éclats de lumières qui apparaissaient à travers les branchages commençaient à décliner sévèrement. Le soleil se couchait, lentement, signalant la fin de leur session d'entraînement.

-Faut que j'arrive à manger un peu plus le matin, surtout !

Un peu gêné par une saleté, Jean fronça du nez en essayant de dégager l'intrus de son visage. « Bah, pourtant tu prends ta part comme tout le monde, non ?

-Thomas me feinte, j'ai toujours droit à ses restes, tu veux dire !

Pendant un moment, il y eut un blanc. Jean avait abandonné la contemplation des arbres, ses yeux sombres tombant sur Connie grand ouverts avec perplexité.

-Comment ça 'toujours' ? lui fit-il remarquer avec une touche d'hésitation.

Connie pinça légèrement les lèvres en cherchant une échappatoire il n'y en avait pas.

-Il me taquine un peu, grommela-t-il.

-Il est stupide ou quoi ? Et tu le laisses faire, toi ?

L'expression un peu sévère de Jean ne lui échappa pas. Il savait que la situation était à la fois risible et dangereuse en ce qui les concernait. Il suffisait que leur corps ne réponde pas correctement pour que le pire leur arrivât.

Les mains jointes contre ses clavicules, Connie soupira, s'aplatissant un peu plus sur le sol.

-C'est bon, tout va bien…, souffla-t-il.

-Ca ne va pas, non !

-Y'a pas mort d'homme , allez…

-Pour l'instant ! Bon sang, c'est comme avec Eren ! Imagine si…

Presque aussitôt, il vit Connie changer radicalement de couleur. Il avait parlé sans vraiment y penser, et constater que le garçon réagissait au quart de tour au nom du brun était assez…Surprenant ? Il n'y avait pas prêté attention jusqu'alors, mais Connie avait atteint une certaine proximité avec Eren. Et Jean n'était pas certain que l'un ou l'autre s'en soit rendu compte.

-Merde Jean, ta gueule, j'suis pas une gonzesse bordel !

-Eh !

-T'es chiant aujourd'hui ! Tu t'es encore engueulé avec Marco ou quoi ?

Immédiatement, Jean qui allait démarrer sur une nouvelle litanie s'étrangla avec sa propre salive et partit dans une violente quinte de toux. Ce n'était pas faux, il le savait lui-même. Si la journée s'était écoulée aussi lentement, c'était principalement à cause de ca. Son propre comportement envers Marco (accessoirement envers Eren, mais c'était une tout autre histoire) le déroutait perpétuellement et il n'avait de cesse de se remémorer la façon dont il avait –encore- rejeté le brun. Il ne l'avait pas revu depuis, séparé du garçon par les différentes équipes que les instructeurs du jour avaient formé à l'avance. La boule de rage qui s'était installée le matin même n'avait pas disparu, remplacée progressivement par l'angoisse du moment où il se retrouverait de nouveau face au brun, incapable de s'exprimer avec cohérence ou de dire ce qu'il voulait.

Parce qu'il ne savait pas le moins du monde ce qu'il voulait. Se réconcilier avec Marco ? Bon sang, pourquoi ? C'était avec Eren qu'il y avait eu un problème et il n'entendait pas le moins du monde faire ami-ami avec le garçon. De quoi avait-t-il peur, au juste ? Que Marco ne le voit pas (plus ?) comme il le voyait jusque-là ? Mais comment Marco le voyait-il, d'ailleurs ? Des questions, qui lui paraissaient toutes plus absurdes les unes que les autres. Et il s'y perdait, les heures passant inexorablement pour le rapprocher de la fin de la journée.

Et encore une fois, il ne savait pas comment il devait agir après s'être emporté ainsi contre son ami. Dépité d'une part à cause de son propre comportement, il ignorait s'il en voulait réellement à Marco de défendre Eren, même si ce n'était presque rien et totalement légitime.

-On s'est pas engueulé ! Gronda-t-il.

C'était à moitié vrai, se rassurait-il un peu. Il n'avait pas laissé le temps à Marco d'argumenter sur quoi que ce soit.

…C'était pire, en fait.

-Non, t'as raison, t'es pas en train de chialer, tiens !

Jean déglutit, sentant le sang quitter brusquement son visage. Il allait sûrement revenir sur sa vision du garçon. Connie était le pire voyeur au monde. Assurément.

-Enfoiré ! Tu m'espionnes ou quoi ?!

-C'est toi l'enfoiré ! Le monde ne tourne pas autour de toi !

Il savait que Connie n'était pas du genre à s'emporter, et pourtant en cet instant il avait le sentiment de se voir dans un miroir. Sur plusieurs points. Il sentait l'hésitation du garçon, son indécision dans sa voix, et sa tentative pour camoufler les tremblements dans sa voix alors qu'il essayait d'affirmer ses propos et cacher ses pensées. Et c'était d ésagréable de voir ses propres défauts chez quelqu'un d'autre.

Et l'envie, de plus en plus prenante, de le faire taire avec les poings, était tellement présente, que…

L'instant d'après, sa joue s'enfonçait dans le sol mou, le bruit suintant de la terre mouillée dégoulinant dans son oreille. De l'autre côté de son visage, il reconnaissait la forme et le poids de l'avant d'un pied, et un ricanement s'élevait. Dans la position où il était, il voyait juste Connie pâlir, les lèvres brusquement serrées.

Ils n'avaient rien vu ni entendu venir, plongés dans leur joute verbale des plus inutiles, hurlant leur position à tous. Les branches avaient pourtant craqué sous le passage des traqueurs. Les feuilles avaient crissé.

Et au-dessus de lui, au bout de la jambe insérée dans la botte, Eren Jeager le toisait sans ménagement. Ou plutôt, le brun se perdait dans une observation, probablement jusqu'à en oublier qu'il lui écrasait le visage.

-E-Eren ! souffla soudain Connie.

La pomme d'Adam d'Eren bougeait par à-coups, probablement le seul témoin de sa tension. Et finalement, les prunelles vertes se dégagèrent du visage de Jean, son pied se retirant pour juste repousser la mâchoire du bout de la botte.

-On vous a trouvé…, murmura-t-il, la voix un peu rauque alors qu'Armin apparaissait tout juste dans son champ de vision. On rentre.

-Ca t'angoisse ?

Etalé sur le lit en dessous de celui qu'il partageait avec Bertold, Reiner contemplait les lattes de bois qui le surplombaient. La grande pièce était vide Marco et lui avaient été les premiers à accomplir la mission qui leur avait été désignée, et le brun se changeait à peine, planté devant les étagères où s'entassaient leurs vêtements.

-Quoi donc ?

-T'es stressé, continua Reiner. T'as failli te vautrer plus d'une fois, aujourd'hui.

Marco soupira avant de se retourner vers les lits. Il avait à peine défait les premiers boutons de sa chemise, et ne s'était défait que de ses bottes pour le moment. Sa veste brune traînait nonchalamment sur le sol, là où il l'avait jetée en arrivant.

Il était conscient que ce n'était pas dans ses habitudes. Comme se changer devant quelqu'un, quand bien même il s'agissait de Reiner qui était finalement au courant de beaucoup de choses le concernant.

-Commence pas avec ca, soupira Marco en s'asseyant à ses côtés.

La grande masse étalée sur le matelas était toujours aussi impressionnante. Le jeune homme se frottait le ventre d'une main, exposant au regard la peau claire et les muscles saillants, et Marco remonta un genou contre lui, l'entourant d'un bras.

-Pas d'avancée depuis ce matin ? continua Reiner.

-Ah…Non.

Appuyant ses dires, Marco secoua légèrement la tête. Il n'avait pas revu Jean depuis que celui-ci avait disparu de la salle d'équipement. Le garçon avait fini de se changer Dieu seul savait où, et disparu pour rejoindre son propre groupe sans plus donner signe de vie.

-Il doit vraiment m'en vouloir, cette fois, souffla-t-il.

-Il est vexé, c'est tout, je te l'ai déjà dit, non ?

A côté de lui, Reiner leva un bras, glissant son poignet sous son propre crâne et glissa un œil vers son camarade.

-Laisse faire, ajouta-t-il. Tu vas suffisamment vers lui, tout le temps, tu ne crois pas que ça devrait être l'inverse pour une fois ?

-Reiner…

-Ne me regarde pas comme ça ! grogna le grand blond en voyant le regard un brin désespéré que Marco lui dédiait. Je dis juste que tu le couves trop, arrête un peu et laisse-le agir un peu par lui-même ! Ca le fera réfléchir, non ?

Perplexe, le brun cligna des yeux sans lâcher Reiner. Les conseils qu'il donnait étaient un peu trop précis, surtout dans cette situation, quand bien même il savait que le blond avait un peu poussé l'un ou l'autre à agir pour débloquer des problèmes similaires.

-Je t'ai dit d'arrêter de me fixer comme ça, ca devient gênant…, marmonna Reiner en détournant le regard.

-Tu rougis, remarqua Marco en haussant un sourcil.

-Ah, ta gueule.

-Attends, ne me dis pas que…

-Quoi ?

-C'est ce que t'as fait avec Berthold ?

Reiner roula sur le côté, tournant le dos à Marco. Le haut de ses joues était devenu écarlate et le bout de ses oreilles prenaient lentement une jolie couleur cramoisie.

-Q-quoi Berthold ? gronda-t-il.

-Tu l'as fait mijoter en le laissant dans son coin ?

-T-tais-toi, tu sais pas de quoi tu parles !

Dans son dos, Reiner entendit un petit gloussement. Le matelas s'affaissa un peu quand le poids bougea sur le matelas, et l'ombre qu'il vit s'avancer sur lui, lui prouva que le corps se penchait au-dessus de lui. Même tourné comme il l'était, il pouvait distinguer du coin de l'œil la forme du visage de Marco, et sa nuque qui apparaissait hors du col de sa chemise entrouverte. Il n'était pas un spécialiste, mais d'une certaine façon il pouvait comprendre l'attraction que ces autres garçons avaient eu pour lui. Marco avait un charme naturel qui donnait l'envie d'être à ses côtés, peu importait de quelle façon. Jean avait probablement succombé comme les autres.

Ou plutôt, non. Jean faisait tout, même malgré lui, pour ne pas succomber. Et depuis que les deux se connaissaient, c'était peine perdue.

-Toi, si ? murmura le brun. Tu me dis d'agir comme ça, mais visiblement tu sais déjà ce que ça fait de laisser l'autre en plan. Je pense à Berthold, tu te doutes.

Un grognement lui répondit.

-Tu peux éviter de penser ?

Marco soupira doucement, un petit sourire en coin fleurissant sur ses lèvres.

-T'es bête, dit-il. On dirait un peu Jean quand tu fais ça.

-Eh, tu m'insultes ? marmonna Reiner en se retournant brusquement.

La proximité de Marco le surprit aussitôt quand il se retrouva presque nez à nez avec celui-ci. Et c'était le cas de le dire ils s'étaient effleurés, ouvrant chacun grands les yeux sous le coup de la surprise.

-C'est le bouquet, grogna-t-il en commençant à se reculer.

La seconde suivante, il sentait la main de Marco l'agripper au col, l'empêchant d'aller plus loin. Durant un instant, une idée saugrenue parcourut l'esprit de Reiner et il se hâta de la chasser. Plus que saugrenue, même.

-M-Marco, à quoi tu joues là ? Bafouilla-t-il malgré lui.

-Qu'est-ce que tu serais capable de faire pour Berthold ?

Marco avait parlé à voix basse, surprenant Reiner plus que nécessaire. Ce n'était pas une question à laquelle il s'était attendu. Et ce n'était pas une réponse qu'il pouvait donner à la légère.

Ce qu'il serait capable de faire ?

La réponse était à la fois évidente et difficile à trouver.

-C'est…Personnel, souffla-t-il.

Il essayait de détourner les yeux des prunelles brunes. Marco ne le lâchait pas du regard, et avec une telle proximité à laquelle il n'était pas habitué, en particulier avec lui, Reiner se demandait comment il devait agir et la gêne qu'il ressentait était de plus en plus forte.

-Personnel ?

Il vit la pomme d'Adam tressaillir. Marco avait déglutit, et après un grand bruit dans le couloir la porte du dortoir s'était ouverte.

Sa poigne n'avait pas failli.

Pas de suite.

C'était presque dérangeant de sentir la chaleur de son front contre le sien. Le souffle de Marco lui chatouilla un peu le visage quand il parla, d'une voix tellement basse qu'il se demanda lui-même comment il pouvait l'entendre.

-Je pourrais mourir pour Jean, Reiner. Prends juste ça en considération.

-M-Marco, tu…

Le matelas s'affaissa comme Marco lâchait sa prise sur Reiner, et le nouveau corps qui s'était laissé tomber en bordure du lit resta immobile le temps que les deux garçons fassent attention à lui.

Et Reiner sentit une sueur froide glisser le long de sa colonne. Là, calme et impassible, le visage fin de Berthold venait de se détourner d'eux. Bon sang, à quel moment les avait-il surpris ? Qu'avait-il vu ? Et pourquoi diable Reiner se sentait-il coupable alors qu'il ne s'était rien passé ? Et pourquoi cet enfoiré de Marco avait-il agit de cette façon ? Et…Et…

Pourquoi Berthold était-il si calme et silencieux ?

-Tout s'est bien passé ? lança Marco en s'asseyant en tailleur sur le matelas.

Comme si de rien n'était, Berthold ôtait ses chaussures, soupirant de soulagement quand ses pieds furent enfin libérés du cuir épais. Il hocha lentement la tête, faisant glisser sa veste de ses épaules d'un mouvement sec.

-On a trouvé Thomas et Hanna sans trop de problème, dit-il. Et de votre côté ?

-La même.

Marco s'étira légèrement, ses bras s'élevant au-dessus de son crâne jusqu'à toucher les lattes de bois du bout des doigts.

-Mais c'était crevant de rester aussi concentrer, avoua-t-il.

Avec ce qui s'était passé l'instant d'avant, la scène paraissait un brin irréelle aux yeux de Reiner. Toujours allongé sur le matelas, il n'osait ni bouger ni parler, observant le plus grand des deux bruns du coin de l'œil. Les épaules un peu basses et son ton témoignaient de sa fatigue. Mais c'était tout. Il ne voyait rien d'autre. Il était fort probable que de l'extérieur, leur position n'était pas si ambiguë que ce qu'elle lui avait paru.

Ou pas.

Les mots de Marco résonnaient encore à ses oreilles. Reiner avait bien vu l'attrait du garçon pour Jean. Mais de là à tout perdre pour quelqu'un, il y avait tout de même quelque chose qui se réfléchissait.

Les mèches sombres atteignaient tout juste la nuque, chatouillant la peau du grand brun qui lui tournait le dos sur le matelas. Il y avait longtemps que Berthold ne les avait pas fait couper, et il devinait la mèche descendant bas sur son front, frôlant ses sourcils sans difficulté. Son tee-shirt était sale, les tâches d'herbe et de boue maculant jusqu'à son pantalon.

-Eh, tu vas salir leur lit, lâcha-t-il brusquement sans réfléchir.

-Ils changeront les draps.

La réplique était sans appel, un peu sèche cette fois, et Marco esquissa un petit sourire quand une prunelle sombre glissa vers lui. Il soupira légèrement, posant une main sur les draps pour s'appuyer un peu en arrière.

-Tu nous a vus ? dit-il alors, après une brève hésitation.

-Dur de ne pas voir, répliqua Berthold. Qu'est-ce que ça veut dire ?

Une petite boule au fond de la gorge, Reiner avait envie de se faire tout petit, et pour une fois il regrettait d'être aussi voyant. Mais Marco n'avait pas l'air perturbé par la situation. Le garçon allongea une jambe, agitant ses orteils une seconde.

-Je lui expliquais quelques petites choses personnelles. Tu peux te calmer, tu sais. Je ne lui ai rien fait.

A ce moment-là, Reiner observa, à travers le vêtement, les muscles du dos qui se décontractaient brusquement. Visiblement las, Berthold émit un petit grognement, sa main venant frotter son visage, ses yeux.

-Désolé, murmura-t-il. Je suis un peu fatigué.

-C'est légitime, c'est assez difficile en ce moment, gloussa gentiment Marco. Tu fais confiance à Reiner, hein ?

Ce qui surprit le plus le blond, ce ne fut pas le silence qui suivit, mais le bout des oreilles qu'il voyait devenir écarlates. De là où il était, il lui était impossible de voir son visage, mais avec un peu d'imagination il pouvait deviner ses joues rougir fortement, et il se retint malgré lui d'attraper le garçon par l'épaule pour le jeter sur le matelas. Ils n'étaient pas seuls, Marco étant malgré tout suffisant à lui seul pour bloquer toute tentative.

-Eh, t'es silencieux, Reiner, c'est pas dans tes habitudes…, rit doucement Marco.

-Ah, tais-toi, bon sang…Va plutôt t'occuper de tes affaires !

-LES MECS ! Quartier libre ce week end ! hurla une voix alors que la porte s'ouvrait de nouveau, claquant brutalement contre le mur.

Marco soupira, se laissant tomber sur le matelas. La bonne nouvelle aurait dû lui faire plaisir, mais la perspective de se retrouver en tête à tête avec Jean, sans rien pour le bloquer –pas de mission, pas d'entraînement, pas d'horaires les restreignant – le laissait perplexe.

-Super, merci Hanz ! répondit-il néanmoins pour leur petit trio.

-Inquiet ? souffla Reiner.

Voyant ses traits changer d'expression, le blond s'étira à son tour, avec un petit sourire amusé. Chacun son tour. Un peu plus loin, il sentit le grand corps bouger un peu, une des jambes glissant sur le matelas pour leur faire face. Quand Berthold était silencieux comme il l'était là, Reiner savait que la seule chose dont il avait envie était un calme reposant, et probablement dormir. Lentement, pour ne pas attirer l'attention de Hanz qui faisait ses affaires à l'autre bout du dortoir, Reiner tendit un bras jusqu'à toucher le tissu du tee-shirt grisâtre du bout des doigts. Les phalanges s'enroulèrent dedans sans trop y penser, frôlant la peau encore fraîche à cause de l'extérieur.

-Va te poser, murmura-t-il. T'es crevé.

Il aimait quand les lèvres fines s'étiraient de cette façon, quand bien même le regard fatigué tombait un peu dans le vague. Il aimait quand Berthold souriait à cause de lui, que ce soit pour ce qu'il faisait ou disait.

Contre sa main, il sentait celle du brun qui le frôlait, déjà plus chaude que son corps.

-Il faut que je me douche avant, souffla Berthold.

-Ouais.

-Et vous aussi, ajouta-t-il. Vous êtes dégueulasses, sérieux.

Ils rirent tous les trois, autant à cause de la fatigue que de la remarque un peu simple et évident de Berthold, Reiner peinant à ôter ses doigts du tissu chaud qu'il triturait.

Il ne savait pas lui-même ce qu'il devait penser.

Mourir pour quelqu'un ?

Mourir pour Berthold ?

Il ignorait s'il en serait capable.

Il n'avait jamais eu à y penser.

Parce qu'il n'aurait probablement jamais besoin de penser à mourir pour Berthold.

-Eh, vous êtes mignons tous les deux, gloussa Marco en lançant un coup d'œil au petit contact, furtif, qui avait lieu entre eux.

Reiner s'empourpra aussitôt.

-T-ta gueule, toi !