Kyoko : Je pense à toi. Genre super fort pour la suite, quoi. xD
Chapitre 102
-Le premier qui tape sur l'autre, je l'achève moi-même.
C'était les derniers mots qu'avait prononcés le caporal avant de les abandonner dans le couloir, les laissant seuls. Le face à face était un peu étrange après tout ce qui venait de se passer, et aucun des deux garçons n'auraient pensé se trouver dans cette situation aussi rapidement. Il n'y avait pas de Connie pour retenir Eren. Il n'y avait pas de Marco pour rassurer Jean. Le silence était lourd. Et ils étaient indéniablement nerveux, n'osant se regarder mutuellement plus haut que leurs cols.
Le froid était envahissant. Frissonnant, Jean finit par se décoller du pan de mur glacé, observant attentivement les mouvements d'Eren. Il ne pouvait qu'être méfiant et se tenir prêt à le repousser à tout moment. Mais le brun fit juste un pas sur le côté, frottant son avant-bras d'une main dans un geste hésitant.
-On...Va...A la grande salle...? murmura-t-il finalement avec un long silence.
Pendant quelques secondes, le vent soufflant dans une brèche plus loin dans le couloir, fut le seul bruit qui leur parvenait. Son coeur ayant raté un battement à la question hachée, Jean pesait le pour et le contre. Il pouvait arriver n'importe quoi. Autant pendant qu'après avoir atteint la grande salle, Eren pouvait faire n'importe quoi, le prendre au dépourvu encore une fois, et il était probable qu'il arriverait un jour où personne ne serait là pour lui porter secours.
Mais d'un autre côté, l'attitude d'Eren était différente des autres fois. Sa nervosité, son hésitation. Et sa demande quant à elle trahissait un besoin qui n'était pas le même que celui qui l'avait poussé à l'attaquer. C'était au moins l'impression que Jean en avait. Il n'était pas spécialement doué pour lire les gens, et s'il avait pu, il aurait plutôt utilisé cette capacité sur Marco.
Il revoyait encore le garçon, là, au bout du couloir, aux côtés de Petra. Pourquoi n'était-il pas intervenu? D'aussi loin, il ne lui avait pas été possible de déchiffrer ses expressions, son visage. Il était à peine sûr que le brun le fixait de là où il était. Peut-être avait-il halluciné? Peut-être n'était-ce même pas Marco? A cette distance, avec le jour qui diminuait aussi tôt, il était difficile de réellement être sûr de ce que l'on voyait.
Marco avait de toute façon fait demi-tour et disparu au premier tournant.
-Ré...réponds, merde...!
Jean soupira. Sans obéir à la demande d'Eren, il entama la marche vers la grande salle, talonné de près par le garçon qui s'était muré dans un nouveau silence. Et il fallut se rendre à l'évidence au bout de quelques minutes, quand la porte de bois apparut -enfin- devant eux: Eren n'avait certainement pas l'intention de renouveler l'expérience peu fructueuse des fois précédentes.
Au grand soulagement de Jean, la pièce n'était pas vide. De petits groupes s'étaient déjà formés ca et là en attendant l'heure du repas, discutant ou jouant en fonction de l'envie.
D'un tacite et commun accord, les deux garçons prirent d'assaut une table un peu reculée. Prenant place à côté de Jean qui s'était déjà laissé tomber sur le banc de bois, Eren laissa enfin échapper un long soupir. Assez rapidement, ses doigts s'étaient entortillés entre eux sur la table, pour que ses mains se joignent finalement. Du coin de l'œil, Jean observa les phalanges blanchir lentement alors que les doigts se serraient. Là, les épaules basses, Eren fixait obstinément un nœud dans le bois de la table.
Un peu perplexe quant à la situation qu'ils vivaient tous les deux -oh bon sang, comment en étaient-ils arrivés là, en fait?-, Jean posa un coude sur la table dans une démarche nonchalante, et glissa son menton dans la paume de sa main.
-On fait quoi, là? marmonna-t-il.
Du coin de l'oeil, il vit Eren hausser vaguement les épaules.
-On ne sait même pas pour combien de temps Connie va être occupé, continua-t-il.
Eren se mordilla la lèvre pendant quelques secondes, le regard fuyant. Puis haussa les épaules de nouveau.
-On ne sait pas ce qu'il a, non plus.
Un petit hochement de tête.
-Ni s'il ira mieux. Ca pourrait peut-être empirer encore?
Là, Eren n'eut aucun signe attestant qu'il écoutait Jean. Sa pomme d'Adam s'agita seulement, signe qu'il déglutissait difficilement à cette idée.
-T'es vraiment bizarre, enchaîna Jean sans attendre plus longtemps.
Cette fois, une prunelle émeraude glissa vers lui avec une certaine hésitation. Incertain, Eren pinça légèrement les lèvres, ouvrit la bouche, la referma, et recommença le geste plusieurs fois d'affilé avant d'arriver à sortir un son cohérent.
-Qu'est-ce que tu racontes...? marmonna le brun.
Ses doigts se délièrent dans un mouvement un peu saccadé, pour venir frotter l'arrière de sa nuque. Il était toujours nerveux. Jean haussa les épaules à son tour, tapotant le sol avec son talon.
-T'essaie de me sauter dessus...
Il murmurait, le plus bas possible, sa bouche presque cachée derrière ses doigts repliés devant son visage. Imperceptiblement, il sentit Eren se rapprocher pour mieux l'entendre quand il reconnut le sujet. Son épaule, sa cuisse, le frôlaient à cause de la nouvelle proximité.
Mais c'était Eren, et le contact n'était pas franchement celui qu'il aurait recherché de lui-même. Il n'y avait que le contexte qui faisait qu'il laissait le garçon être aussi proche de lui.
Si ç'avait été quelqu'un d'autre…
Jean se racla légèrement la gorge pour repousser les pensées qui commençaient à l'envahir.
-Puis une deuxième fois…, grogna-t-il.
Eren toussota au souvenir.
-Et ce matin t'essaie tout bonnement de me casser la figure.
-T'as cherché…, grogna Eren en glissant un œil vers Jean.
Jean soupira, et sa joue remplaça son menton dans le creux de sa main.
- Et maintenant tu nous fais quoi, hein ? T'es collé à Connie autant que possible, le pauvre gars peut à peine respirer…
Un silence. Eren avait baissé les yeux de nouveau. Quelque part, la gêne qui émanait de lui en cet instant était presque palpable. C'en était presque navrant, et Jean soupira de nouveau, plus bruyamment en gardant son attention rivé sur lui.
Décontenancé, Eren laissait ses épaules s'affaisser de plus en plus à mesure que Jean parlait. La confiance exacerbée qu'il montrait habituellement quand Jean était dans les parages se craquelait.
-Je…Merde, Jean… !
-Alors ? C'est quoi ton problème ?
-Arrête un peu…, marmonna le brun.
Il détournait le regard, se frottait la nuque encore une fois. Agacé, Jean laissa échapper un petit claquement de langue sec.
-Putain. T'es franchement pas franc comme mec, grogna-t-il.
L'instant d'après, il se retrouvait avec une main enroulée dans le col de sa chemise, serrant un peu trop fermement le tissu près de son cou. Eren s'était penché vers lui, se rapprochant un peu plus, et l'obligeait à faire de même. Jean sentait son souffle contre ses clavicules, juste dans le peu d'ouverture de sa chemise.
-Pas franc… ? siffla-t-il. Si je l'étais, ca changerait quoi, hein… ?
-Fais…Fais pas de conneries, Eren…, lâcha Jean dans un petit avertissement.
Pourquoi, en quelques mots et gestes seulement, Eren parvenait-il à changer totalement une situation donnée ? En deux secondes, Jean avait perdu toute sa superbe et ne parvenait plus tellement à maintenir la confiance qu'il dégageait.
-Pas de conneries ? Bordel, tu sais seulement de quoi tu parles, toi… ?
-Eh, t'inverses pas les rôles, là ?
-C'est toi qui comprends rien, ici !
Le ton devenait hargneux. Déglutissant, Jean lança un regard à la ronde. Eren parlait encore suffisamment bas, et ses gestes n'avaient pas été assez violents ni démesurés pour que les autres y prêtent attention. Quant à savoir si c'était une bonne chose…
Il n'aimait pas trop ça. Quand Eren avait ce regard, brûlant. De haine ou…D'autre chose. Il ne parvenait pas vraiment à comprendre.
-Comment tu veux que je comprenne, hein… ? marmonna-t-il. Tu te comportes toujours bizarrement…
-Bizarrement… ?
Eren eut un petit reniflement moqueur –quelque chose que Jena détestait par-dessus tout, spécialement venant du garçon. Ce dernier eut un petit ricanement, resserrant sa prise légèrement.
-C'est à cause de toi que je suis bizarre…, souffla-t-il.
Jean cligna des yeux. De mieux en mieux.
-T'es con, s'entendit-il répondre simplement. Tu te prends la tête, apparemment. Je vois pas en quoi je…
-Peut-être que tu comprendras le jour où tu seras foutu d'aimer quelqu'un plus que ta petite personne… !
La pression disparut presque aussitôt, et Jean se sentit presque rejeté sur son petit bout de banc. Eren était revenu à une distance presque correcte si ce n'était toujours cette cuisse qui touchait la sienne. Là, las, le brun avait enfoui son visage dans les paumes de ses mains, et un long soupir se faisait entendre.
-Putain, je crois que c'est la première fois que je plains Marco…, gémit-il.
-Merde, t'es pas clair je te dis !
Entendre le nom de Marco dans la bouche d'Eren sonnait un peu comme une litanie d'insultes envers le garçon. Les derniers propos d'Eren étaient de plus en plus incompréhensibles aux oreilles de Jean et la situation commençait doucement à l'exaspérer. Pinçant les lèvres, il s'apprêtait à se lever quand un bruit à côté de lui lui fit tourner les yeux vers Eren. Le garçon avait déjà enjambé le banc, visiblement sur le départ.
-En fait, tu me désoles…, souffla le brun. Je me demande comment j'ai pu attendre quelque chose de toi…
La bouche ouverte, retenant un hoquet choqué et surpris à la fois, Jean le fixa jusqu'à ce qu'il ait quitté la pièce, sans un mot de plus.
C'était quoi, ce foutoir ? Non seulement ce type n'était pas clair pour un sous, mais en plus il lançait des paroles bizarres et se barrait comme ça ? Ah, bon sang… !
Maugréant et éludant les questions qui commençaient à se bousculer dans sa tête, Jean se leva d'un bond pour se ruer sur la table la plus proche.
-Eh, Thomas ! Je joue aussi à la prochaine partie !
-Putain, Jeaaaaan…
Le sang lui était monté à la tête. Il avait la gorge sèche, le cœur qui battait à tout rompre. Il avait encore la sensation du tissu froissé entre ses doigts. Quelque chose d'un peu froid, encore humide de la pluie. Du bout des doigts, encore un peu tremblant, il tira sur son propre tee-shirt, grimaçant au tissu qui se décollait de sa propre peau. Humide et visqueux. Ils n'avaient pas pris le temps de se doucher ou de se laver une fois revenus.
Ses bottes faisaient un bruit dégoûtant sur le sol de bois, couinant à cause de la terre et des feuilles mortes encore accrochées sous ses semelles.
Le couloir était encore glacé. Le soleil avait fini par rendre l'âme derrière les arbres de la forêt qu'il pouvait voir au loin à travers la fenêtre. Leur course à travers champs l'avait épuisé, et le poids de la fatigue semblait l'écraser brusquement. Il était inquiet. Exténué par cette journée. Entre Connie et Jean, il ne savait plus tellement où donner de la tête et, pour la énième fois, il se sentait perdu. Se poser, faire le point, était peut-être la meilleure des choses à faire. Mais, seul, il doutait d'être capable d'y penser. Depuis un moment, Connie était son interlocuteur. Presque le seul. Il avait bien d'autres camarades, mais l'idée de se confier à eux ne lui venait même pas à l'esprit. Surtout le sujet « Jean » qui était un peu trop particulier.
D'ailleurs, il ne savait même pas pourquoi il avait commencé à se confier à Connie. Ni pourquoi il avait cette confiance presque aveugle en lui. C'était ainsi. Quelque chose de naturel.
Mais cette fois, Eren ne pouvait pas se permettre de déranger le garçon avec ça. Connie était malade, et il était assurément plus important de prendre soin de lui que de lui prendre la tête avec ces choses-là. Par ailleurs, il savait que Connie avait un peu de mal avec ces relations-là.
Eren soupira. Les prochains jours seraient probablement un peu tendus. Il redoutait déjà la prochaine confrontation avec Jean : si pour lui-même ses propos représentaient quelque chose, il était à peu près certain que Jean n'avait rien compris à ce qu'il y entendait.
Jean avait peut-être raison au final : il n'était pas franc. Mais honnêtement, il ne se voyait pas faire un déballage de sentiments. Ni là ni plus tard.
Eren grogna, brusquement interrompu dans son train de pensées quand la porte de l'infirmerie l'arrêta sans crier gare en heurtant le bout de son nez.
Le bruit de son visage sur le pan de bois dut attirer l'attention car un bruit de pas se fit entendre presque immédiatement. L'instant suivant, la porte s'ouvrait sur une longue silhouette qu'il n'avait fait que croiser. Les grands yeux qu'il devinait derrière les lunettes le fixèrent quelques secondes avant qu'un sourire ne s'étirât sur les lèvres malicieuses.
-Tu es de la 104ème ?
Hésitant, Eren hocha la tête. Le visage inconnu se tourna vers l'intérieur.
-Petit, un de tes copains est là !
Et Eren fit la moue à l'accueil. Cependant, après un rapide coup d'œil dans la petite pièce, il fut rassuré de voir qu'il n'y avait pas trace de la rouquine qui avait embarqué Connie. Elle le détestait –avec raison vu les circonstances dans lesquelles elle l'avait vu- et ne s'en cachait pas le moions du monde.
Eren glissa la tête dans l'encadrement de la porte et regarda aussitôt vers le lit étroit. Connie était assis au bord du matelas ; s'il était encore un peu pâle, il avait néanmoins repris quelques couleurs et paraissait plus vif que lorsqu'ils s'étaient séparés. Rassuré, Eren esquissa un petit sourire et s'approcha.
-Alors, le grand malade, t'as quoi ?
Connie lui lança un regard noir, avant de finalement le dédier à la personne qui lui avait ouvert la porte. Celle-ci laissa échapper un gloussement amusé.
-Je m'occupe des analyses dans la semaine, dit-elle à la place du garçon. En attendant c'est dangereux pour lui de s'entraîner sur le terrain, j'irais parler à Keith.
Il vit sans surprise Connie étirer ses lèvres dans une petite grimace, et il pouvait aisément deviner le degré de frustration du garçon. Le pauvre avait déjà du mal à accepter son niveau qui était relativement inférieur aux autres, alors entendre ce genre de choses devait être plus frustrant encore.
Incertain quant à l'attitude à adopter, Eren hocha la tête lentement et la porte finit par se refermer, les laissant…Seuls. Le silence gênant s'interrompait uniquement à chacun de ses pas. Le bruit les rendait légèrement nerveux à chaque fois qu'il résonnait dans la pièce.
Connie était pieds nus. Ses bottes, son harnais et sa veste étaient posés à côté et sur la petite chaise de bois, un peu plus loin. Avisant Eren qui lorgnait en direction de ses affaires, Connie grimaça de nouveau.
-Elle voulait me faire enlever mon froc aussi…, marmonna-t-il.
Son expression était impayable, digne d'un enfant réprimandé par ses parents. Eren retint un petit rire avant de finalement s'asseoir à ses côtés, le matelas s'enfonçant sous son poids.
-Bah, t'aurais peut-être dû la laisser faire ? suggéra-t-il.
-Connard.
Hésitant d'abord, Eren posa une main sur l'épaule du garçon qui ne cacha pas sa surprise : il sursauta tout bonnement.
-Tu fous quoi ?
-Rien. T'es encore trempé, dis donc.
Connie soupira, attribuant un sens au geste maladroit de son camarade. « Tu peux parler !
-Pas eu le temps d'arranger ça, marmonna Eren.
Parler avec Jean –si on pouvait appeler ça parler- avait décidément pris plus de temps que prévu, et il sentait par moment le froid ambiant avoir raison de lui. Aussi ne donnait-il pas cher de Connie dans son état actuel.
Se relevant lentement, il ne lâcha pas le bras du garçon, l'entraînant doucement avec lui pour le redresser.
-Une douche chaude, marmonna-t-il, ça te fera le plus grand bien… !
-Merde, tu t'es pris pour ma mère ?
-Tu veux que je te laisse là ?
Connie avait baissé les yeux à la réplique. L'idée de se retrouver seul de nouveau n'était visiblement pas la bienvenue ce soir-là. Alors il se laissa faire, entrainé par l'élan d'Eren qui lui rapprochait déjà ses bottes et prenait les autres affaires le temps qu'il se chaussât.
-Ca va aller ? Tu veux que je te porte ? lâcha Eren quand Connie se leva enfin.
Un regard noir l'accueillit aussitôt.
-Tu veux une baffe ? J'suis pas en sucre, enfoiré.
Eren esquissa un petit sourire. Les fausses menaces de Connie lui avaient manqués ; dernièrement, le garçon s'était recroquevillé sur lui-même, l'inquiétant un peu ; un soldat déprimé était un soldat mort, que ce soit à l'entraînement ou sur le terrain. Et pour la peine, il devait bien avouer qu'il était rassuré de savoir que le garçon ne verrait pas un parcours d'ici son rétablissement –au moins.
-Quand je la mériterais, répondit-il en riant.
-Ca ne saurait tarder…
Connie leva les yeux au ciel alors qu'Eren glissait la veste et le harnais de cuir sous son bras. Et bien vite, Connie regretta la petite pièce : le froid le glaçait jusqu'aux os à travers ses vêtements trempés, le faisant frissonner instantanément.
-Bordel, ils peuvent rien faire pour ces fenêtres ? marmonna-t-il.
Eren hocha la tête, le poussant gentiment devant lui. Mais il ne fallut que quelques minutes d'un pseudo-silence avant que Connie ne retrouve la trame de ses pensées et tourne la tête vers lui avec curiosité.
-Au fait, t'es resté avec Jean, tout à l'heure…lança-t-il.
-C'est toi qui veux des baffes, avoue…
-Arrête, tu sais très bien…Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Décontenancé par l'idée de répondre quand il s'était lui-même promis de laisser Connie en dehors de cette partie de l'histoire, Eren ferma brusquement la bouche, s'assombrissant visiblement. Et aussitôt inquiet, le plus petit fronça les sourcils.
-Merde, t'as quand même pas… ?
-Bon sang, Connie, non ! Je ne fais pas que ça !
Connie haussa les épaules, un brin sceptique, et étouffa une petite toux discrètement contre son poing serré en reprenant son avancée, Eren sur les talons.
-Et du coup ? reprit-il.
Eren soupira. Résigné.
-On a échangé deux-trois mots…
Un gloussement. Eren se mordilla la lèvre, essayant d'imaginer l'expression qu'il devait avoir en cet instant. Il détestait être derrière Connie, juste pour ça. L'envie d'aller au-devant du garçon le titillait fortement, mais il enfonça les mains dans ses poches, déterminé à rester maître de lui-même. Avant de les en enlever rapidement : le tissu trempé était effroyablement froid et désagréable.
-Genre ? Ricana finalement Connie en tournant à nouveau un brin la tête vers Eren qui le talonnait. J'ai un peu de mal à vous imaginer taper la causette, je t'avoue !
-Arrête de te foutre de moi, toi…
-Mais c'est tentant quand on sait. A voir ta tête, c'était terrible !
Eren soupira lentement, retenant un petit sourire. Le babillage incessant et la curiosité de Connie lui avait un peu manqué ces derniers temps, le garçon muré dans un silence et un calme inhabituel la plupart du temps. Peut-être avait-il eut quelque traitement par cette femme lorsqu'il était à l'infirmerie ? Quelque chose qui le soulageait suffisamment et lui permettait d'être lui-même de nouveau ?
-P-pas tant que ca, oh ! marmonna-t-il, faussement de mauvaise foi.
Le petit rire qu'il entendit le réconforta. Alors, d'un pas plus allongé il couvrit la distance qui le séparait du garçon, et posa une main dans les cheveux qui continuaient de repousser, sombres et doux.
-Ca commence à se voir pas mal, murmura-t-il.
Dans la pénombre, il n'était pas bien sûr de ce qu'il voyait sur le visage du garçon, outre son sourire qui s'était fait hésitant à son geste.
-Ce…J'avoue que…J'ai un peu la flemme de les raser de nouveau…, balbutia-t-il.
S'il avait osé, Eren lui aurait caressé le sommet du crâne. Même sous les repousses, il pouvait sentir que la peau était chaude et ne se lasserait certainement pas de glisser ses doigts entre les mèches un peu rebelles qui commençaient à faire leur vie, au grand damn de l'instructeur Shadis qui avait déjà fait quelques remarques.
-C'pas grave, souffla Eren. J'aime bien, moi…
Ils s'étaient arrêtés sans même s'en rendre compte. Par la fenêtre à proximité, la nuit autorisait une luminosité réduite, la lune se faisant presque inexistante ce soir-là. Et pourtant, Eren avait pu voir les joues s'empourprer violemment, tandis que Connie baissait les yeux dans une gêne qu'il ne cacha pas.
Du crâne, Eren laissa ses doigts glisser, le long de la ligne du crâne, le long de la nuque. Le creux de l'épaule. Il vit la pomme d'Adam, encore peu dessinée, bouger lorsque Connie déglutit lentement.
-J'ai flippé…, murmura-t-il brusquement.
Connie releva les yeux sur lui. Eren ne pouvait que deviner la couleur caramel de ses prunelles dans la pénombre générale. Il soupira, s'entendit renifler légèrement, et laissa ses doigts glisser un peu plus, caressant l'os de la clavicule qu'il rencontra. Là, le bout de son index se recroquevilla légèrement sur le bord de son col, l'agrippant gentiment.
-T'as pas idée comme j'ai eu peur, répéta-t-il.
Ils étaient seuls, et la pression de la journée retombait. Autant pour lui que pour Connie, le souvenir de l'entraînement remontait lentement.
-Quand…t'es tombé…Et…Et…
Connie pinça légèrement les lèvres. Il se souvenait. Des appels, de son nom, de la voix d'Eren, de ses mains qui le palpaient pour savoir s'il allait bien. Et dans la voix tremblante qu'il entendait maintenant, il écoutait la peur et le reproche mélangés qui lui étaient adressés.
-Je suis désolé…, murmura-t-il.
-Je savais même pas…Que t'étais aussi mal… !
Connie avait laissé Eren faire quand la deuxième main s'était glissée derrière sa nuque. Il avait les doigts un peu froids, les manches de son vêtement étaient humides et glacées sur son épaule. Contrit, il posa sa main sur le bras de son camarade, ne sachant pas vraiment comment il devait réagir. L'instant d'après, Eren s'était penché sur lui, leurs fronts se heurtant presque. Il n'était pas allé plus loin dans son contact, cette fois à la grande déception du plus petit.
-Je suis désolé, répéta-t-il lentement.
Eren avait une respiration un peu saccadée, son souffle chaud lui chatouillait le bas du visage. Il l'entendit renifler brièvement et se mordilla la lèvre.
-Eh, tu chiales pas…Hein… ? marmonna-t-il.
-Ta gueule…J'pleure pas…
Un nouveau reniflement.
-T'es mauvais menteur, sérieux…
Connie avait murmuré. Et sans vraiment réfléchir, il avait levé sa deuxième main, jusqu'à effleurer la joue du garçon. Là, les traces humides ne lui échappèrent pas, trahissant la voix tremblante et hésitante d'Eren.
Il pleurait. Quant à savoir pourquoi, pour Connie la raison était pour le moins obscure. Il savait la fierté que pouvait avoir Eren à s'obstiner et se montrer fort –d'ordinaire, il agissait ainsi parce que Jean était dans les parages. Mais Jean n'était pas là.
Sous ses doigts, il sentit les lèvres esquisser un petit –tellement petit que c'en était ridicule en fait- sourire.
-J'ai envoyé…Jean se faire foutre, au fait…
La voix hachée laissait malgré tout les mots garder toute leur signification, et si Connie sentit son cœur rater un battement, il essaya de ne pas trop le montrer. Pas trop.
-Ah.
Finalement, c'était peut-être ça, la raison des larmes du garçon. Même s'il n'approuvait pas tellement les sentiments qui liaient Eren à Jean –l'inverse n'était même pas pensable-, il avait bien compris l'ampleur des dégâts qui avaient déjà été causés.
-J'me sens stupide…, renifla Eren.
-Ah ouais ?
-Dis pas 'ouais' comme ca, toi…
-D'solé…
-C'est un con…Hein… ?
Dans sa nuque, Connie sentit les doigts raffermir leur prise sur lui. Eren tremblait, et que ce soit de froid ou pour tout autre raison, ce n'était jamais vraiment une bonne chose. Le brun renifla encore.
-T'arrête jamais de chialer, quand t'es lancé…, souffla Connie.
Du bout des doigts, il essaya d'essuyer la joue humide, sursautant presque quand il frôlait la bouche tremblante d'Eren.
-Je…Chiale pas, je te dis…
Il entendit Eren déglutir.
Alors, il lâcha le bras qu'il retenait depuis un petit moment, sa deuxième main atteignant l'autre joue. Ah, elle était aussi trempée que l'autre, soupira-t-il pour lui-même alors que ses doigts tentaient s'essuyer le visage du garçon. Il était un peu maladroit, là, les mains en l'air à faire ce qu'il pouvait.
Et puis il ne comprit pas trop la suite. Tout ce qu'il savait, c'était qu'Eren n'y était pour rien. C'était lui. Glissant ses doigts sur les joues humides, agrippant gentiment la mâchoire tremblante, et se hissant un tout petit peu sur la pointe des pieds.
Cette fois-ci, Eren avait des lèvres salées. Son souffle saccadé était brûlant entre eux. Et si Connie l'avait embrassé de lui-même, il se trouva lui-même rapidement au dépourvu en lâchant les lèvres du garçon, bafouillant alors qu'il ne savait pas vraiment comment expliquer la chose.
-Ce…je, euh…C'est…
La bouche l'interrompit presque aussitôt, et pour une fois il l'accueillit avec joie –ça de moins à trouver une explication. De petits baisers rapides d'abord, et Connie sentit son corps un peu repoussé vers l'arrière, jusqu'à sentir le mur dans son dos. La main dans sa nuque avait glissé un peu à l'arrière de son crâne, les doigts fourrageant dans les mèches trop courtes. La deuxième main d'Eren avait disparu quelque part autour de sa taille, le serrant presque fermement.
Et Connie en était encore au stade où il se demandait pourquoi diable ses propres mains étaient agrippées au col d'Eren quand il sentit une intrusion un peu curieuse ; le petit bout de langue venait de glisser contre sa lèvre inférieure, dans une petite caresse inquisitrice.
Merde. Merde-merde-merde. Jusqu'où pouvait-il seulement s'autoriser à aller ? Dans l'ordre actuel des choses, qu'étaient-ils même en train de faire, là, à l'instant ?
Et si—oh, bordel.
Connie déglutit comme le corps venait de se coller à lui, oubliant jusqu'à leurs vêtements sales et mouillés. Perdu dans ses pensées, il avait desserré la mâchoire, accordant au muscle souple et humide le droit de pénétrer son territoire.
Il y avait ces mains, qui couraient entre ses clavicules, ses épaules, sa nuque, ses cheveux. Ce souffle qui lui réchauffait le visage à chaque expiration. Les prunelles, encore brillantes dans l'obscurité même s'il ne voyait plus leur couleur. Cette langue, agile, humide, qui venait chercher la sienne, la caressait, la taquinait jusqu'à ce qu'il réponde. Les gémissements, tout bas, dont il ne savait dire à qui ils appartenaient exactement –Eren ou lui-même, au final peu importait ?
Et l'espace d'un instant, il oublia tout ce qui le faisait hésiter et l'apeurait.
