Chapitre 105
Quand il était entré dans les douches, Jean n'avait pas tellement prêté attention au bruit de l'eau qui coulait. Il s'en rendait vaguement compte, mais son esprit était encore ailleurs. Il avait du mal à tout resituer correctement. Depuis quelques temps, son petit monde confortable –enfin celui qu'il s'était créé au sein de la 104ème unité- s'était trouvé chamboulé, mis à sac même. La tiédeur de l'endroit, sûrement due à l'excès d'eau chaude qui s'écoulait depuis probablement un moment déjà, était plutôt réconfortante et il soupira malgré lui.
Rapidement, Jean ôta le pantalon qu'il lui restait à faire dégager pour se libérer de la pression des tissus trempés. La journée avait été longue et difficile, et la fin qui s'annonçait ne l'enchantait pas tellement. L'attitude de Marco, même s'il en était lui-même responsable, le déstabilisait. Par exemple, comment le garçon pouvait-il un jour être aussi proche et le lendemain aussi sévère ? S'il s'agissait de le tester, pour quelque raison que ce soit, ce ne serait pas tellement ainsi qu'il y aurait des résultats probants. Jean n'avait jamais vraiment accroché à ce genre de petit jeu.
Il frissonna quand un brin d'air frais passa entre deux volutes de fine vapeur pour caresser la peau nue de ses bras, et dans les secondes qui suivirent son pantalon et ses chaussures ainsi que la partie inférieure de son harnais partaient se faire voir ailleurs, atterrissant sans douceur à moitié sur un banc. Il haussa cependant rapidement un sourcil en voyant d'autres vêtements traîner, en vrac de la même manière. Ce fut sans mal qu'il reconnut les tee-shirts respectifs de Connie et Eren au milieu du bazar, et après un bref –très bref, il faisait trop froid- instant de flottement, il décida que plus rien ne le choquait. Les deux garçons devaient être à peu près dans le même état de besoin que lui quant à prendre une douche et le bruit de l'eau devait certainement venir de leurs cabines respectives. Et finalement il se jeta presque littéralement sous le premier jet d'eau qui passait.
L'eau glissait, tendant à lui brûler la peau. Les réserves d'eau chaude avaient été remplies dans le courant de la journée, ils étaient probablement les premiers à en profiter pour une fois, et il finit par soupirer de soulagement, tout bas. Les efforts de la journée et la fatigue qui en résultait commençaient à avoir raison de lui. Las, il frotta son visage d'une main, attrapant la savonnette d'une main sur le petit rebord de céramique accroché au mur.
Le calme. Ce n'était pas désagréable. Il s'appuya légèrement d'une épaule contre une des parois carrelées, frottant sa peau sans trop y penser, nonchalamment. Il ne savait même pas à quoi il pourrait se laisser à penser. Le savon entre ses mains lui rappelait les situations improbables qui avaient pu arriver sous ces douches notamment, et il retint un petit rictus. Ils étaient tous fatigués, allons. Les choses iraient mieux sous peu, quand ils auraient pris un peu de repos.
Le gémissement qui retentit lui donna raison rapidement, et il hocha lentement la tête. Avant de se figer, ouvrant grands les yeux et les oreilles. Qu'est-ce que c'était que ça ? Le gémissement, aux intonations un peu trop aigues, s'était glissé dans son oreille, le laissant sans voix. Sûr et hésitant à la fois sur ce qu'il avait entendu, il tendit l'oreille un peu plus, déglutissant quand il capta les nouveaux gémissements et les bruits de voix qui filtraient à travers l'eau des douches. Et force était de constater qu'il s'agissait de la voix de Connie, principalement, ou du moins il supposait étant donné qu'il était assez difficile de reconnaître le garçon à travers cette voix inhabituelle.
Au moment où il allait appeler, une autre voix s'éleva et il pinça aussitôt les lèvres. Ce n'était pas difficile de comprendre que les deux garçons étaient dans la même cabine de douche, il avait facilement une idée de ce qui pouvait bien s'y passer.
Et d'une certaine manière, l'image qu'il avait le rendait un peu jaloux. Il avait vu, bien malgré lui, les choses s'enclencher tranquillement entre les deux garçons. Si Connie s'était posé quelques questions –et devait certainement s'en poser encore un paquet, l'air de rien-, Jean avait bien remarqué l'évolution de la relation qui naissait.
A côté d'eux, Jean se sentait trop hésitant, retenu par Dieu seul savait quoi. Marco était pourtant la personne dont il était le proche, alors que Connie et Eren n'avait pas cette proximité à l'origine. Ou en tout cas, il n'en avait pas connaissance.
Les voix, les gémissements qui continuaient de s'élever, le rendaient un peu mal à l'aise. Ils se croyaient seuls, ou quoi ? Maugréant malgré lui, il serra légèrement le poing, et la savonnette glissa entre ses doigts pour s'écraser un peu plus loin sur le sol.
Merde. Il n'avait pas tellement envie de s'amuser. Il doutait que Marco apparaisse encore comme la fois précédente où la situation était similaire, mais il ne ferait pas cet effort pour ramasser le bout de savon. Pas que ça à foutre.
Les voix n'étaient pas discernable –bon, il savait qu'il s'agissait de Connie et Eren, au moins-, aussi el contenu de leur propos, s'il y en avait, était-il trouble. Il était tenté d'arrêter l'eau pour mieux entendre, mais la perspective de se retrouver dans le froid de nouveau lui plaisait à moitié.
-M-merde, t'es trop mignon…
Bon. Quitte à entendre quelque chose, c'était…Presque mignon. Jena grimaça en essayant d'imaginer Eren disant quelque chose d'aussi banal et dégoulinant de guimauve, et décida que non, ce n'était juste pas possible. Bien sûr, c'était mieux comme ça que ce qu'Eren avait tenté sur lui. Jean voyait mal Connie supporter un assaut bestial comme lui y avait eu droit.
Alors qu'il regardait d'un air absent vers la porte de sa cabine de douche, Jena cligna des yeux en voyant une silhouette s'avancer. Une tête apparut à travers la vapeur qui émanait des cabines en même temps, et il soupira de soulagement en reconnaissant Guido.
-C'qui les deux ? marmonna le grand garçon en pointant les cabines du fond.
Jean haussa une épaule.
-Eren et…
-D'acc'.
Et il disparut de nouveau, prenant visiblement la direction du petit couple (autant appeler un chat un chat, se dit-il, de toute façon ils n'en étaient plus à ça près).
L'échange qui suivit fut assez rapide, faisant sourire Jean malgré lui. Il haussa cependant un sourcil en constatant que Connie n'était pas reconnaissable, ce qui n'était peut-être pas plus mal dans un sens. Rapidement, il tourna le robinet métallique pour arrêter l'eau et s'extirper.
Ah bon sang, il tremblait déjà sous le froid qui l'assaillait à peine avait-il mis un pied hors de sa cabine ou la vapeur l'enveloppait toujours. Guido faisait déjà demi-tour, ricanant en le voyant se jeter sur sa serviette et lui donna une petite tape rapide dans le dos avant de râler tout bas quand le bas de sa manche en sortit trempée.
Frictionnant sa peau aussi fort que possible pour garder la chaleur le plus longtemps possible, Jena ne tint pas compte de la légère rougeur qui s'y étalait, avant de sauter dans ses vêtements. Au bout des douches, les voix s'étaient calmées sous l'eau qui coulait toujours. Dieu seul savait ce qui s'y passait à présent, et il n'était pas certain de réellement vouloir le savoir. Chacun son cul !
Et à sa propre pensée, il ne put s'empêcher de rougir légèrement. Il était un peu mal placé pour dire ce genre de choses, en fait.
Ses affaires sales en main d'un côté et ses bottes de l'autre, il quitta les douches d'un pas rapide, essayant cette fois de se rafraichir les idées. Dans le couloir, il n'y avait personne. Dans le dortoir, quelques silhouettes trainaient encore ça et là, mais la majorité de ses camarades s'étaient rendus à la salle principale pour se restaurer. Tout autour d'eux, l'odeur qui émanait des cuisines embaumait de plus en plus, comme chaque soir.
Les mains un peu plus libres après avoir posé ses affaires et une paire de chaussures plus confortables passée aux pieds, Jean soupira avant de rejoindre les autres. D'un coup d'œil rapide, il fit le tour de la grande salle, essayant d'analyser les différents groupes qui s'attablaient. Guido avait retrouvé ses camarades habituels, et visiblement il avait récupéré Samuel entre temps. Jena haussa juste un sourcil en voyant l'air las du garçon, pour finalement le mettre sur le compte de la fatigue. Ils en étaient probablement tous au même point, après tout.
Discrètement, il chercha. A droite, à gauche…Et ses yeux s'arrêtèrent sur les taches de rousseur qu'il avait besoin de trouver. La mauvaise surprise cependant, était de le trouver déjà entouré. Reiner et Berthold étaient assis en face de lui, et d'autres l'entouraient de près. A contrecœur, Jean devait bien accepter l'idée qu'il n'y avait pas de possibilité de s'asseoir à proximité, que ce soit à côté ou face à lui. Ils étaient déjà bien attablés, les assiettes entamées déjà. Il n'avait même pas vraiment fait attention au fait que l'heure était aussi avancée, perdu dans ses pensées.
-Oh, Jean ?
Le blond retint un sursaut quand la voix grave retentit derrière lui. Là, Gunther le fixait, un bol fumant en main et la tête d'une cuillère coincée entre les dents, son sourire en coin toujours sur les lèvres.
-Ah, Gunther…
-Je me disais aussi, qu'il en manquait un ! Vous vous faites encore la gueule ?
Presque aussitôt, l'homme eut un éclat de rire en voyant Jean étirer une moue boudeuse, et d'une main forte lui tapota l'épaule. Du coin de l'œil, Jean regarda vers Marco. Le garçon n'avait pas même fait attention à son entrée dans la salle, occupé à discuter avec son vis-à-vis (Reiner, pour être exact). Il soupira, peut-être un peu fort Gunther haussa un sourcil, puis lui fit un signe de tête en direction d'une table.
-Tu viens nous tenir compagnie ? proposa-t-il.
Jena hésita un instant, puis le petit signe de la main que lui adressa Petra le fit finalement flancher. Et, une fois son propre bol fumant entre les mains –le bas de ses manches étaient tiré jusqu'à ses doigts, le protégeant des brûlures-, il rejoignit les deux jeunes gens qui déjà en compagnie de quelques-uns de leurs camarades d'escouade. Avec un petit sourire en coin, Petra poussa un grand blond à ses côtés pour lui faire une petite place, et il se glissa sur le banc avec un petit remerciement hésitant.
Le visage de la jeune femme présentait un air un peu fatigué malgré son –petit- sourire. Plus tôt, il n'avait pas pris la peine de vraiment la regarder, perdu dans son petit monde d'adolescent. De temps en temps, elle fronçait du nez dans une petite moue enfantine quand elle se brûlait le bout de la langue, marmonnant un petit juron. A chaque fois, il retenait un gloussement, et Nanaba en face de lui ricanait sans vraiment se retenir, faisant remarquer à la jeune femme son côté goulue. Et elle boudait.
Les scènes de cette attablée était en totale contradiction avec leur travail au sein de leur unité. De bons vivants, rieurs pour la plupart, d'autres plus calmes mais souriants malgré tout. Au bout de la table, le caporal qui leur avait tiré les bretelles lançait quelques piques par-ci par-là, grognant quelques fois.
-Alors ?
Quand il se rendit compte que la question –laquelle, d'ailleurs ?- s'adressait à lui, Jean cligna des yeux en sortant de son observation (ou rêverie, les deux étaient bons) et dédia un regard perplexe à Gunther et Erde qui le fixaient.
-Qu-quoi ? marmonna-t-il.
-Fais pas l'idiot, ricana Gunther. Quand t'es pas collé à ton copain, c'est qu'il y a de l'eau dans le gaz. A votre âge, ca ne doit pas être grand-chose ! Alors, il s'est passé quoi cette fois ?
Jean sentit ses oreilles brûler instantanément. Gunther, d'accord. Petra aussi. Les deux éclaireurs les avaient suivis pendant un bon moment depuis la première agression d'Eren, aussi pouvait-il plus ou moins comprendre leur côté curieux les concernant.
Quoique…
Non.
-Ce…Il n'y a rien, bougonna-t-il en baissant les yeux sur son bol.
Nanaba ricana de nouveau, sa joue posée sur son poing tandis qu'il s'appuyait d'un coude sur la table de bois.
-Allez, on veut la suite de l'histoire !
Un blanc. Jean déglutit avec quelques difficultés, peinant à assimiler ce qui se passait.
-Hein ?
Petra toussota légèrement, essayant de se donner une contenance à côté de Jean, mais il pouvait clairement voir ses joues rosir. Quant à Gunther, il pinçait les lèvres, plus pour ne pas rire que de gêne.
-Vous m'expliquez ? grogna Jean en leur lançant un coup d'œil appuyé.
Erde toussota légèrement.
-Eeeeh bien…Vous n'êtes pas franchement, euh…
-Discrets ? acheva Nanaba en haussant un sourcil.
-Oui, voilà !
Jean devint cramoisi, visiblement pour le plus grand bonheur du groupe qui l'entourait. Le caporal émettait un petit 'Tssss' en feignant le désintérêt le plus total, visiblement obnubilé par l'observation du contenu de son verre. Et pourtant, Jean ne doutait pas une seconde que l'homme ne ratait pas une miette de la conversation.
-On n'a rien fait…, grogna-t-il de nouveau.
Petra haussa une épaule à côté de lui.
-Bah…Ca dépend ce que tu penses ne pas avoir fait ?
-Eh ?
-En tout cas, moi, j'ai vu suffisamment ! gloussa-t-elle.
Le bout de ses oreilles était brûlant, il pouvait en jurer.
-P-petra ! geignit-il. Qu'est-ce que ca veut dire… ?
Elle eut une petite moue –différente des moments où elle se brûlait tantôt.
-Quand on embrasse goulument son ami, on vérifie que les portes sont fermées, Jean…, marmonna-t-elle.
-Et…
Il déglutit de nouveau, les yeux grands ouverts et un peu paniqué.
-Et vous êtes obligés de le répéter à tout le monde ? souffla-t-il.
Cette fois ce fut à l'homme à sa droite, au visage particulièrement marqué par ses propres traits, de pouffer légèrement, dans une expression hautaine –que Jean apprécia moyennement.
-Hum, je pense que tout le monde a vu un morceau à un moment…, dit l'homme.
Gunther agita la main avec un petit sourire.
-Auruo a raison, dit-il. Alors quand on s'ennuie, on discute et…On a fini par essayer de coller les morceaux qu'on avait chacun !
Mortifié, Jean se demandait s'il allait se liquéfier sur place. C'était mauvais. Du moins, ca devrait l'être, mais les grands sourires qui lui étaient dédiés étaient tous sauf mauvais. Pourtant, ces choses-là n'étaient pas vraiment autorisées, et il craignait. Il jeta un coup d'œil vers le petit caporal qui lui répondit d'une œillade avant de froncer les sourcils et…Tout simplement détourner le regard.
SI MEME CE TYPE S'Y METTAIT !
-Et vous…Et vous allez faire quoi ? marmonna Jean, hésitant.
-Nous ?
Nanaba riait, un peu plus de bon cœur en voyant l'expression de Jean.
-Rien, honnêtement. C'est mignon de voir ces choses-là.
-Ca fait combien de temps que vous êtes ensemble, du coup ?
-Merde, ca commence à durer, non ?
-Attends, l'infirmerie c'était quand ?
-Le mois dernier je crois !
-Mais alors la douche, ca—
-Aaaaaaaattendez !
Jean s'était brusquement levé. La situation le dépassait complètement. Autant celle qui se passait, là de suite, que les sous-entendus qui apparaissaient.
Ensemble… ?
Il n'avait jamais vraiment été sûr lui-même de la relation qui le liait à Marco, alors comment aurait-il pu définir ce qui se passait entre eux jusque-là ? Pourquoi fallait-il que ces gens, extérieurs à leur vie, mettent des mots dessus d'eux-mêmes ?
Ensemble !?
-Ce…Ca ne se passe pas comme ça…, souffla-t-il.
Il reçut quelques regards perplexes et rentra la tête dans les épaules.
-Je veux dire…Pour être 'ensemble'…Enfin…Merde, ce, c'est…C'est Marco…
Il avait toujours été plutôt incapable de mettre des mots sur ce qui les liait. Et maintenant qu'il y était, il se perdait entre les évidences et les retenues.
Puis la voix lente, presque traînante, du caporal, s'éleva. Le regard sévère était posé sur lui, décryptant chacune de ses expressions. Une mise à nue au sens littéral du terme aurait été plus agréable.
-T'es con ou quoi ? Ca se voit sur ta gueule, gamin.
