Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating : M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Notes : Ce chapitre est le premier d'une série se déroulant dans le milieu médical. Je n'ai moi-même aucune compétence dans ce domaine et même si j'ai sérieusement essayé de m'informer, je m'excuse d'avance pour les multiples incohérences que doit contenir cette histoire à ce niveau-là. Sur ce, merci évidemment pour les reviews laissées pour le prologue et bonne lecture de la suite !
Chapitre 1 : Néant
Ils étaient déjà nombreux à encombrer la salle d'attente de l'hôpital quand Kakashi arriva. Certains voulurent l'approcher lorsqu'ils l'aperçurent mais il émanait de lui une telle aura meurtrière qu'ils se ravisèrent immédiatement. Ils se contentèrent donc de le considérer de loin avec plus ou moins de discrétion.
Kurenai le força à prendre un siège alors qu'il supportait difficilement ces regards braqués sur lui. Il savait bien de quoi il avait l'air : cela faisait plusieurs jours qu'il n'avait pas quitté son lit. Il ne s'était pas lavé récemment et portait les mêmes vêtements. Ses cheveux devaient être encore plus en bataille que d'habitude et son cerne plus visible. Sous son masque, il sentait même pointer un début de barbe, une première pour lui. Il avait toujours été imberbe.
Il sentait bien qu'il faisait pitié. Et tous ces gens qui le regardaient… C'était comme s'ils se repaissaient de son mal-être. Il était dévasté et ces gars, là, ceux qui l'entouraient, lui jetaient des œillades emplies d'une compassion qui l'exaspérait. Ils n'avaient aucun droit de se sentir concernés. Personne ne l'était. Personne ne connaissait, n'avait aimé Iruka comme lui l'aimait. Ce n'était pas parce que certains de leurs gamins l'avaient eu comme professeur ou que d'autres avaient effectué quelques missions avec lui, qu'ils avaient le droit de prétendre savoir ce qu'il ressentait.
Seule Kurenai pouvait le savoir et c'est bien pour ça qu'il l'acceptait à ses côtés.
« Je vais demander si quelqu'un peut venir te parler. », annonça-t-elle.
Elle se leva mais Kakashi, en un mouvement, lui attrapa le bras.
« Je ne pars pas longtemps. », le rassura-t-elle.
Il attendit quelques minutes, essayant de ne pas penser à tout ce qui était en train de lui arriver, à cet équilibre dans sa vie qui se brisait. Des visions d'horreur s'imposaient dans son esprit. Il imaginait ce qu'on avait pu faire à Iruka. Pour ne pas se laisser aller à la panique ou à la fureur, il essaya de contrebalancer ces épouvantables images par des souvenirs heureux : l'instant précis où il avait compris que le chuunin l'attirait, leur premier rencard qu'il avait fait passer pour une réunion de travail, le premier baiser volé non parce que le moment était propice mais parce que l'allée était suffisamment sombre pour dissimuler son visage. La vie en général : les disputes pour savoir qui ferait la vaisselle, les bras réconfortants quand il rentrait de mission, le sexe devenu tendre, presque paresseux. Cette routine qu'il craignait tant et dans laquelle il avait longtemps refusé de s'enfermer, ces souvenirs… Tout ceci lui paraissait maintenant irréel tant l'horreur de la situation actuelle transformait ces moments passés en un idéal qu'il ne pourrait plus jamais atteindre.
Kurenai revint finalement, un peu piteuse, s'excusant de n'avoir trouvé personne.
Des infirmiers couraient dans tous les sens ; c'était difficile de savoir s'ils s'occupaient d'Iruka ou si c'était l'agitation normale d'un hôpital en heure de pointe.
Prostré, Kakashi attendit ce qui lui semblait être une éternité. Parfois, Kurenai lui proposait d'aller lui chercher quelque chose à boire ou à manger mais il faisait comme s'il n'avait rien entendu. Il était terrifié à l'idée qu'elle l'abandonne.
Au bout d'un moment, elle lui saisit la main. Les gestes d'affection en public n'avaient jamais été son truc mais il ne la repoussa pas. Une manière tacite d'admettre que ça le réconfortait. Il avait besoin d'elle pour supporter tout ça.
« Kakashi-sensei ? »
La voix était fluette et intimidée mais Kakashi la reconnut sans difficulté. Il leva les yeux pour voir Sakura arriver à sa hauteur, se tordant les mains. Elle portait une blouse immaculée.
« Je suis tellement désolée, Kakashi-sensei. »
« Tu n'y es pour rien. », répondit-il d'une voix froide.
« Je me suis proposée, continua la jeune fille. Pour aider. Mais Tsuande-sama ne m'a pas laissée l'approcher. Ils sont déjà tellement nombreux à s'occuper de lui. »
« Tu l'as vu ? »
Elle secoua la tête.
« Tsunade-sama ne m'y a pas autorisé. »
Il opina et hésita avant de demander :
« Tu sais si c'est grave ? »
De nouveau, elle fit non de la tête.
« On ne m'a rien dit. Mais... mais je crois bien que ça l'est, Kakashi-sensei. »
Elle n'avait pas osé le regarder lorsqu'elle avait balbutié cette affirmation. Elle reprit :
« Est-ce que je peux attendre avec vous ? »
Il y réfléchit une seconde : Sasuke mis à part, Sakura n'avait jamais perdu personne. Mais ça ne le dérangeait tout de même pas qu'elle reste auprès de lui. Elle faisait un peu partie de sa très restreinte famille.
Elle s'était assise juste à côté de lui et il eut l'impression étrange que, pour la première fois, c'était elle qui veillait sur lui et non pas le contraire.
Ils restèrent de longues heures, assis les uns à côté des autres, sans vraiment se parler.
Et puis, il y eut comme une vague de personnes discutant et venant de la même direction.
Parmi les derniers apparurent Tsunade et sa tête des mauvais jours. Kakashi se leva instantanément, tout comme ses deux compagnes.
Lorsque la Hokage fut devant lui, elle se contenta de lui faire signe de la suivre.
« Viens, ordonna-t-elle, j'ai à te parler. »
Il se rebiffa, refusant d'avancer.
« Il est vivant ou pas ? »
« Il l'est. Mais pour le reste… il faut vraiment que je te parle. »
Il sentit Kurenai, derrière lui, l'encourager et il suivit Tsunade jusqu'à son cabinet privé. Elle lui ordonna de s'asseoir et il le fit moins par envie que par faiblesse.
« Je ne vais pas y aller par quatre chemins, commença-t-elle, les mains croisées sur son bureau, rien ne va avec Iruka. »
« Vous avez dit qu'il était vivant. Il ne va pas le rester, c'est ça ? »
Elle soupira.
« J'en sais rien. »
Il fronça les sourcils, c'était vraiment pas une réponse qu'il voulait entendre.
Elle reprit :
« Il était dans un sale état quand on l'a trouvé mais aucune blessure vitale n'était à signaler. Enfin, je ne te fais pas un dessin : tu sais bien comment ils s'y prennent dans ce genre de cas… »
Bien sûr qu'il savait : le but était toujours de faire le plus de mal possible sans tuer la cible. Technique élémentaire.
« On a soigné tout ce qui pouvait l'être, je me suis occupée des plaies les plus importantes moi-même… Il lui faudra du temps pour cicatriser totalement mais il n'y aucune raison pour qu'il ne récupère pas complètement. La colonne n'a pas été touchée. Il devrait pouvoir remarcher. »
« Remarcher ? »
« Quand ses jambes seront de nouveau en état… »
Les jambes, évidemment. C'était toujours par là qu'on commençait. Pour éviter que la cible ne s'échappe. Tout comme on évitait généralement la tête pour que la cible soit en mesure de parler et de rester lucide.
« Il est conscient ? »
Elle se tut, gênée.
« Tu touches au nœud du problème, avoua-t-elle finalement. Physiquement, il est capable de s'en remettre mais mentalement, j'ai peu d'espoir. »
Kakashi ferma les yeux quelques instants. Il s'attendait à cette annonce. Il avait été torturé, il avait torturé lui-même. Il savait que le plus dur, parfois, était de vivre avec le souvenir de ces événements. Il lui arrivait régulièrement de faire des cauchemars ou de tout bêtement ne pas parvenir à trouver le sommeil. Parce que le souvenir d'événements passés ne le laissait pas tranquille.
Il pensa d'ailleurs avec amertume que c'était encore Iruka qui lui avait permis de passer à autre chose en apaisant ses démons par sa tendresse.
Iruka était si sensible, toujours à s'inquiéter. Il était évident que c'était au niveau du mental que ça allait pécher.
« Etat de choc ? », interrogea-t-il.
« Très sévère. », accentua-t-elle.
« Si je comprends bien, résuma-t-il, il est conscient mais il ne parle pas… Une sorte de catatonie ? »
Elle acquiesça.
« A ce stade, je n'en ai pas vu beaucoup. A tel point que ça s'assimile presque à un genjutsu. »
« Genjutsu ? répéta-t-il. Ça pourrait être eux qui ont fait ça ? »
« C'est une possibilité. Pour l'empêcher de nous raconter ce qu'il a vécu… Ou bien… »
Elle s'arrêta, n'osant pas préciser sa pensée.
« Ou pour qu'il ne puisse pas nous dire ce qu'il leur a révélé sous la torture. », termina-t-il.
« En effet. »
« Alors, vous croyez qu'il a parlé ? »
« Je crois que n'importe qui aurait parlé. Même toi, même moi… »
Il passa sa main sur son visage. La barbe sous son masque le démangeait.
« Qu'est-ce qu'ils lui ont fait, exactement ? », parvint-il à demander.
« Je ne répondrais à aucune de tes questions à ce sujet, annonça-t-elle, tranchante. Ça ne t'avancerait à rien de savoir, si ce n'est à te flageller davantage. »
« Est-ce qu'ils l'ont violé ? », insista-t-il.
Il savait que c'était des choses qui arrivaient. Il avait entendu, vu des choses, même, parfois.
« Je ne te le dirai pas. », s'entêta Tsunade, catégorique.
Il hocha la tête. Au plus profond de lui-même, il savait qu'il ne voulait pas vraiment connaître les réponses à ses questions. Il n'était pas sûr de pouvoir les supporter.
« Qu'est-ce que vous comptez faire, maintenant, pour le sortir de là ? »
« D'habitude, la psychothérapie donne de bons résultats… Mais il faudrait déjà qu'il puisse parler. »
Elle resta silencieuse, le regard absent, avant de reprendre :
« J'ai peut-être une idée, disons plus 'originale' à proposer, mais ce n'est encore qu'un embryon… Ce serait compliqué à mettre en place et beaucoup de choses dépendraient de toi… »
« De moi ? bondit-il. Que voulez-vous que je fasse, Hokage-sama ? »
Rien ne le rendait plus dingue que l'inactivité, s'il pouvait se rendre utile…
« Que tu le voies, répondit tristement la Cinquième, il faut que tu voies Iruka. »
~/~/~
« Je dois t'accompagner, précisa-t-elle. Il est branché à pas mal de machines, ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux lui parler si tu veux mais il y a peu de chances pour qu'il t'entende. Des questions ? »
Il secoua négativement la tête. Se retrouver devant la porte de cette chambre d'hôpital était l'une des expériences les plus angoissantes de sa vie, il en avait une boule dans la gorge.
« Je te demande aussi de ne pas soulever le drap qui recouvre son corps. Tu es un professionnel, à la vue des blessures, tu saurais immédiatement ce qu'on lui a fait. Si une de tes mains approche de ce drap, je te sors. C'est clair ? »
« Très. »
C'était fou comme sa voix pouvait rester neutre en toute circonstance. C'est à peine si elle tremblotait.
La main vigoureuse de Tsunade tomba sur son épaule.
« J'ai vécu ça aussi, tu sais, plusieurs fois. »
Bien sûr, il savait. Tsunade avait perdu son petit frère, son fiancé mais aussi Jiraya. C'était parfaitement subjectif mais c'était une des raisons qui faisaient qu'il la respectait énormément en tant que chef.
« Sois courageux, d'accord ? »
La porte fut ouverte et c'était sombre à l'intérieur. Le jounin fit quelques pas timides dans la pièce. Une forme se distinguait sur le lit et Kakashi essaya d'ignorer que les deux jambes du malade étaient suspendues par des câbles. On les lui avait probablement brisées et Kakashi se demanda immédiatement comment. Ce n'était pas évident de transporter une cible si sévèrement blessée. Est-ce qu'ils avaient attendu plusieurs jours avant de lui infliger ça ou était-ce la première chose qu'ils lui avaient faite ? Ça ne devait pas être évident de violer un type avec les jambes brisées… Ou peut-être était-ce plus facile ?
Il y eut un claquement de doigts juste devant ses yeux et la voix impérieuse de Tsunade se fit entendre.
« Arrête ça tout de suite ou je te sors. Compris ? »
Il lui jeta un regard et se tourna de nouveau vers le malade. La majorité du corps était recouverte par un drap, seule une tête bandée se détachait de cet ensemble uniforme.
Il s'approcha encore. Une chaise était installée auprès du lit comme pour préparer sa venue. Il s'installa et observa cet être inerte qu'il avait tant aimé. Son visage était intact, aucune nouvelle cicatrice à signaler. Il devina quelques hématomes que Tsunade avait dû s'occuper de résorber avant son arrivée. Il n'imaginait même pas à quoi il pouvait ressembler avant toute cette nuit de soins intensifs.
Le plus effrayant dans tout ça, c'était les yeux, fixes et ouverts qui n'avaient pas cillé depuis son entrée dans la pièce.
« Est-ce que je peux bouger sa tête de mon côté ? Juste un petit peu. »
« Tu peux. Il ne sent rien, de toute façon, avec tous les antidouleurs qu'on lui a administrés. »
Il s'empara avec précaution du crâne bandé et les yeux fixes se posèrent sur lui alors qu'une des joues du malade touchait l'oreiller.
Kakashi avait toujours adoré caresser les cheveux mi-longs d'Iruka et il savait que son compagnon appréciait ce petit geste de tendresse. Mais là, la chevelure entière était emprisonnée dans les bandages. Comment lui faire comprendre qu'il était présent sans pouvoir le toucher ?
« Est-ce que je peux prendre une de ses mains, sous le drap ? »
« C'est sous le drap. Donc non. »
Il se tourna à demi vers elle. Pourquoi refusait-elle qu'il touche une de ses mains ? Il pouvait la trouver sans regarder sous le tissu… Est-ce qu'ils avaient brisé ses doigts aussi ?
« Arrête, j'ai dit. Ou tu vas sortir, je te préviens. »
Son œil se fixa de nouveau sur le malade. Il ne pouvait que constater sa passivité. Et les seuls sons dans la pièce ne venaient pas de sa respiration mais des machines auxquelles il était relié.
« Je ne sais pas quoi faire, avoua-t-il, finalement. Je ne le reconnais pas. »
« Ce serait bien que tu lui parles, indiqua Tsunade. Pour qu'on voie s'il y a une réaction quelconque. On ne sait jamais. »
A vrai dire, il existait de nombreuses choses que Kakashi aurait souhaitées dire à Iruka, mais ce corps meurtri qu'il avait en face de lui et l'amant avec qui il vivait une histoire depuis presque trois ans lui semblaient être deux personnes différentes. Il refusait d'admettre que l'homme qu'il aimait puisse être autant abîmé. Les yeux, surtout. Iruka avait toujours eu des yeux si expressifs. Et maintenant, il n'y voyait plus que le néant.
C'était comme si tout ce qu'il avait aimé en Iruka avait disparu pour ne laisser qu'une coquille vide et fendillée de partout.
« Je suis sûr qu'il ne nous entend pas. »
« Essaie quand même. »
Il se pencha un peu pour se rapprocher de l'oreille du patient mais les mots ne voulaient pas sortir. Parce qu'il savait qu'à la seconde où il les prononcerait, la dissociation cesserait dans son esprit et que son Iruka et cet être inerte ne formeraient plus qu'une seule et même personne, et que le dernier souvenir qu'il aurait peut-être de son amant serait cette chair meurtrie et bandée de tous côtés qu'il avait sous les yeux.
« J'aimerais tellement pouvoir te parler, lâcha-t-il, finalement. Et que tu puisses me répondre. Mais tu es parti. Et je n'ai rien pu faire pour empêcher ça. Rien du tout. J'aurais dû te retrouver, j'aurais dû te sauver. Si tu peux m'entendre, je te supplie de me pardonner. »
Les sanglots n'étaient pas loin dans sa voix même s'il essayait de se contrôler. Tsunade s'était rapprochée. Replaçant la tête comme elle était initialement, elle fit un rapide examen avec sa lampe torche.
« Aucune réaction neuronale, à première vue. »
« Est-ce qu'il peut rester toute sa vie comme ça ? »
Elle soupira.
« C'est malheureusement l'issue la plus probable. Mais il peut aussi sortir de cet état à tout moment. On ne peut pas le savoir. »
« Vous avez dit que c'était peut-être un genjutsu. Si c'est le cas, il doit y avoir une méthode de dissipation quelconque. »
« Tu sais très bien que certains genjutsu puissants sont définitifs. »
Il se leva et recula, refusant d'assister plus longtemps à la lente agonie de son compagnon.
« Donnez-moi une équipe et je les retrouverai. Je leur ferai cracher ce qu'ils lui ont fait et on pourra le ramener. »
Il l'entendit souffler.
« Kakashi, je ne crois pas vraiment que ce soit eux qui aient fait ça. »
« Vous croyez qu'il s'est fait ça lui-même, peut-être ? »
Elle eut comme une hésitation.
« C'est effectivement ce que je crois, oui. »
Il eut un geste d'énervement, et s'éloigna, préférant tourner le dos à Tsunade.
« Pourquoi aurait-il fait ça ? Et comment ? Il est très limité en matière de genjutsu. »
« J'ai dit que c'était peut-être un genjutsu. Il existe d'autres explications. Mais tu t'accroches à celle-là parce qu'elle pourrait être réversible. »
« Et quelles seraient ces autres explications ? », cracha-t-il, mauvais.
« Qu'il s'est enfui. Comme il a pu. Peut-être pour s'empêcher de trop leur en dire. Tu sais très bien que dans certaines situations, un ninja préfère s'autodétruire pour le bien des autres. Peut-être que la souffrance était trop forte, parfois le cerveau ne le supporte pas. Il est simplement parti et il ne peut plus revenir. »
Kakashi s'agita un peu plus, faisant des allers retours dans la petite chambre et restant le plus loin possible du malade qu'il était maintenant incapable de regarder.
« Vous m'avez laissé le voir pour que je constate par moi-même qu'il est devenu un légume ! Vous allez le laisser crever dans cette chambre, c'est ça ? Parce que c'est ce qu'il y a de mieux à faire pour lui ? Il est hors de question que je l'abandonne ! On va retrouver ces malades, on va les faire payer et on le ramènera ! Parce que c'est un genjutsu qui l'a rendu comme ça ! Un genjutsu, je vous dis ! »
Il se rendait compte que ses nerfs étaient en train de lâcher, qu'il devenait incohérent. Il était incapable de s'enlever cette histoire de genjutsu de la tête alors qu'il n'y croyait pas lui-même.
Il répéta encore et encore la même idée jusqu'à épuisement, jusqu'à ce qu'il se retrouve, il ne savait comment, entre les bras de Tsunade qui le berçait comme un enfant.
Cela faisait des années qu'une femme ne l'avait pas touché ainsi.
« Okay, c'est un peu trop pour toi. On va aller prendre l'air et je t'expliquerai. Je suis médecin, Kakashi, et un bon, même, il paraît. Je ne laisse pas crever les gens. »
Elle hésita parce que ça allait à l'encontre de la neutralité dont elle était censée faire preuve mais elle précisa finalement sa pensée :
« Surtout pas Iruka-sensei. Parce qu'on aime tous Iruka-sensei. »
~/~/~
Ils sortirent de cette chambre dans laquelle il avait une impression d'étouffement. Le couloir était vide car Tsunade en avait interdit l'accès mais ils passèrent par une porte dérobée pour sortir dans une petite cour intérieure. Kakashi avait vraiment besoin d'air et Tsunade savait que la fraîcheur de la matinée lui ferait du bien. Elle le fit s'asseoir sur un banc et s'absenta le temps qu'il reprenne ses esprits.
L'image d'Iruka, le regard vide, abandonné dans cette chambre, le hantait. Il en venait à regretter de l'avoir vu.
Tsunade revint, un verre à la main, une assiette dans l'autre.
« C'est un alcool de mon cru, l'informa-t-elle en lui tendant le récipient, je te préviens, c'est assez corsé. »
Il ne chercha même pas à comprendre, il baissa son masque et but ce qu'on lui donnait. Tsunade l'avait raccommodé un certain nombre de fois. Par la force des choses, elle était une des seules à connaitre son visage.
« Ça doit faire plusieurs jours que tu n'as rien mangé, prends un senbei pour éponger l'alcool. J'ai besoin que tu sois sobre, on a à parler. »
Il avala les trois galettes de riz disposées dans l'assiette. Il mourait de faim mais c'était comme si son cerveau avait nié l'évidence jusqu'à maintenant.
Elle s'assit près de lui, sur le banc, et attendit que le masque ait retrouvé sa place.
« Il y a un moyen de le sortir de là ou pas ? », interrogea abruptement Kakashi sans la laisser entamer la conversation comme elle l'aurait souhaité.
« Peut-être, répondit-elle, mais ça va être complexe. C'est presque dommage qu'Iruka ne soit pas un ninja du village de la Brume : ils ont plus de ninjas sensoriels que nous, là-bas… »
« Qu'est-ce que les ninjas sensoriels viennent faire là-dedans ? s'emporta le jounin. L'état d'Iruka n'a rien à voir avec le chakra… »
« Le problème d'Iruka vient du cerveau, expliqua-t-elle. Tu vois, le cerveau, c'est un peu comme une charrette. On le charge d'informations toute notre vie mais parfois il est trop plein et refuse de continuer à rouler. Dans ces cas-là, on est obligé de tout décharger pour qu'il fonctionne de nouveau. »
« Vous voulez… débarrasser le cerveau d'Iruka ? »
« En quelque sorte. Je pense qu'il n'a pas supporté ce qui s'est passé là-bas. Et même s'il finissait par se réveiller, il serait hanté par tout ça. C'est bien pour ça, d'ailleurs, que je pense qu'il ne se réveillera pas. Je crois qu'il faut effacer les événements qui posent problème et que le cerveau se remettra à fonctionner de lui-même. »
« Mais… on peut faire ça ? On peut effacer un cerveau ? »
« Pas toi, pas moi. Mais un ninja sensoriel… a une petite chance d'y parvenir. Tu te souviens de ce ninja d'Ame que Jiraya avait fait prisonnier pour nous permettre d'en apprendre plus sur Pain ? C'est Inoichi qui avait réussi à extraire certains souvenirs de son crâne. »
« Il y a une différence entre extraire une information et l'effacer. Sans compter qu'Inoichi est mort pendant la guerre et que c'était sans conteste notre meilleur ninja sensoriel… »
« Je sais tout ça, Kakashi. Et c'est bien pour ça que je te dis que ça va être complexe… Ma solution repose sur des hypothèses qui reposent elles-mêmes sur des hypothèses. Les chances de réussite sont très minces. Garde bien ça à l'esprit, s'il te plaît. »
Il hocha la tête. Manger quelque chose lui avait fait du bien.
« Imaginons que nous trouvions un ninja sensoriel aussi talentueux qu'Inoichi, reprit-il. Que devrait-il faire ? »
« La technique la plus proche de ce que nous cherchons à obtenir serait 'la lecture de l'esprit', expliqua-t-elle, sauf qu'au lieu de lire, il faudrait détruire… En théorie, c'est possible. »
« Et… Ce serait sans risque pour Iruka, de détruire ses souvenirs comme ça ? »
« C'est très risqué, admit-elle sans hésiter. Dans l'idéal, il faudrait détruire les dix derniers jours de son existence. Iruka n'aurait aucun souvenir de sa mission au village de Tumo… Et ce serait comme si rien ne s'était passé… Mais effacer seulement dix jours, surtout quand ils sont aussi forts émotionnellement, c'est impossible. C'est beaucoup trop court comme période. Au mieux du mieux, on arrivera peut-être à contenir ça à deux ans. »
Il se tourna vers elle, lui qui jusqu'à présent préférait regarder le sol.
« Deux ans ? répéta-t-il. Deux ans ! Vous plaisantez ? On ne s'était même pas encore installé ensemble, il y a deux ans ! »
« Je sais. »
« Vous êtes en train de me dire que pour sauver Iruka, il va falloir lui faire perdre volontairement deux ans de sa vie ? »
« Au mieux, Kakashi. Ce serait deux ans, au mieux. »
Il la toisa, suspicieux.
« Et au pire ? »
« Au pire, il ne survit pas à l'opération. Ou il reste définitivement un légume. Ou paralysé ou aveugle ou que sais-je encore… Ou il perd cinq, dix, quinze ans de sa vie ou même sa vie entière… »
« Il pourrait se réveiller et ne pas me reconnaître ? »
Elle soupira.
« Kakashi… Si ça devait arriver, j'en serais déjà très heureuse. Tu as conscience de son état actuel ? »
Il se releva, soudainement furieux.
« Mais s'il oubliait tout ? S'il ne se souvenait même pas de son nom ? S'il ne se souvenait pas de nous, pas de Naruto, pas de ses parents ! C'est une vie, ça, vous croyez ? »
« C'est ça ou rien, Kakashi. Je n'ai rien d'autre à proposer. Et c'est à toi de prendre cette décision. On n'entamera aucune procédure sans ton accord. »
Il s'arrêta de gesticuler une seconde.
« Je croyais que les orphelins étaient automatiquement gérés par le Hokage en place. »
« C'est le cas. Mais Iruka est venu signer une autorisation, il y a cinq mois, faisant de toi son unique responsable légal. En conséquence, je ne peux prendre aucune décision médicale importante sans ton accord signé. »
« Il… Il a fait de moi son responsable légal ? »
« Ouais, moi aussi, ça m'a surprise, vu comme tu peux être irresponsable. Il faut croire qu'il était vraiment très amoureux de toi… »
Il marqua un temps d'arrêt : elle parlait au passé.
« S'il se réveille un jour, il ne le sera probablement plus. », réalisa-t-il.
Elle préféra garder le silence et, un peu égoïstement, il demanda :
« Et si je dis non ? »
« Il aura tous les soins qu'on peut lui offrir et on attendra un hypothétique réveil de sa part. »
« Qui n'arrivera jamais, selon vous ? »
« Selon moi, je pense que si ça arrive un jour, il t'en voudra de ne pas lui avoir fait oublier ce qui s'est passé. C'est monstrueux, ce qu'on lui a fait, Kakashi. »
Il renifla, le regard dans le vague.
« Je dois vous donner une réponse tout de suite ? »
« Prends-toi une journée pour y réfléchir. Si tu donnes ton accord, la procédure sera longue et douloureuse pour tout le monde. Je veux que tu sois parfaitement lucide au moment où tu me feras part de ta décision. Mange quelque chose et va dormir. On se voit demain. »
