Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating: M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Chapitre 2 : Impuissance
« Un autre ! »
Hisoka Timitsu s'exécuta.
Il connaissait Hatake Kakashi depuis suffisamment longtemps pour savoir qu'il ne fallait pas le contrarier quand il avait pour projet de se saouler.
Il se souviendrait toute sa vie de la première fois où il l'avait vu : ce n'était pas tous les jours qu'on assistait au débarquement dans son propre bar d'un adolescent à peine pubère. Timitsu avait ricané, pris les autres clients à témoin et demandé un peu sarcastiquement à ce « mioche » de dégager de son établissement. Kakashi s'était contenté de froncer son seul sourcil visible, de balancer ce qui semblait être un regard noir et de se tourner de profil pour faire admirer à tous son grade de jounin flambant neuf. Or, les règles étaient strictes à Konoha : l'alcool était autorisé à partir de seize ans… sauf quand on était passé jounin avant. On considérait qu'un gamin devenu jounin était suffisamment mature pour savoir gérer son rapport à l'alcool. Timitsu avait constaté à de nombreuses reprises que ces deux faits n'avaient cependant rien à voir. Il assista donc, impuissant, à la première cuite publique de cet adolescent au demeurant fort désagréable et qui revint souvent par la suite. Deux fois, même, il s'était pointé avec le Quatrième, en personne. Timitsu avait pris une photo et l'avait faite signer par l'intéressé pour qu'elle aille trôner glorieusement sur 'le mur des héros' près de l'entrée. Après l'attaque du Démon Renard, Kakashi était revenu seul et s'était mis la pire mine de sa vie. Mais ce jour-là, repensa amèrement Timitsu, tout le monde noyait son chagrin dans l'alcool.
Par la suite, il était devenu une sorte d'habitué, buvant seul la plupart du temps, mais accompagné, parfois, par un costaud en combinaison verte qu'on aurait juré ivre avant même qu'il ne prenne son premier verre. Il pouvait également boire avec un adorable petit couple dont il avait reconnu l'homme comme étant l'un des fils du Troisième. Kakashi était venu uniquement avec la fille une fois : elle essayait de contenir ses larmes et son début de ventre l'avait empêchée de prendre de l'alcool. Quelqu'un de responsable, avait jugé Timitsu. Pas comme ce vaurien de Kakashi qui avait tenté, un autre jour, d'embringuer ses genins dans sa débauche ! Mais Timitsu avait veillé au grain, il avait catégoriquement refusé de servir des verres à ces gamins encore joufflus.
Il avait été surpris de le voir arriver, ce soir : Kakashi s'était fait plus discret ces derniers temps, il était juste venu deux fois avec un jeune chuunin. La première fois, ils étaient restés au bar et s'étaient parlé de façon très formelle, presque cassante. La deuxième fois, longtemps après, ils s'étaient isolés sur la table du fond, près des cuisines, là où s'installaient habituellement les couples en devenir. A bien y réfléchir, il lui semblait que c'était la dernière fois qu'il avait vu Kakashi… Ca devait faire plus de deux ans, maintenant… Avant la reconstruction de son bar, en tout cas.
« Vous voudrez bien me servir la même chose que lui ? »
Kakashi ne se retourna pas à l'entente de cette voix nouvelle et eut même un petit haussement d'épaules satisfait.
« Je vois que Sakura a fait passer le message. »
Après sa conversation avec Tsunade, il était retourné auprès de ses deux compagnes et, tandis que Kurenai proposait vainement de le raccompagner chez lui, il avait laissé des instructions à Sakura.
« Je serais venu vous chercher ici, de toute façon, Kakashi-sensei. »
Naruto saisit avec aisance le verre que Timitsu venait de faire glisser sur le comptoir et le vida avant même de s'être assis auprès de son sensei. Il n'appréciait pas spécialement l'alcool mais le tenait très bien quand les circonstances l'exigeaient.
« Vous êtes déjà complètement fait ou on peut encore vous parler ? », demanda-t-il.
Le jounin eut un ricanement et jeta un regard au gérant.
« Timitsu, tu veux bien dire à Naruto, ici présent, combien de fois tu m'as vu ivre depuis que je viens ici ? »
« Deux fois, répondit le serveur. La première, il venait de passer jounin. La deuxième, c'était juste après le démon-renard. »
« A chaque fois que vous perdez quelqu'un que vous aimez, en somme. », résuma Naruto.
« Dîtes, reprit Timitsu, inconscient de ce qui se tramait entre ces deux-là, il faut que je vous dise que c'est un grand honneur de vous avoir dans notre établissement Uzumaki-san. »
Naruto lui balança un regard parfaitement froid. Il était toujours content d'être reconnu d'habitude mais là, ce n'était franchement pas le moment.
« Merci, lâcha-t-il finalement, mais je suis déjà venu ici plusieurs fois. »
Bien sûr, c'était du temps de l'équipe sept, quand Sasuke attirait toute l'attention alors que lui était encore le pestiféré du village.
« Ah bon ?, reprit Timitsu qui était sûr qu'il s'en serait souvenu. Est-ce que je peux vous prendre en photo ? C'est pour mon mur des héros. », précisa-t-il en pointant du doigt les nombreux cadres près de l'entrée.
« Je suis occupé, là… », répondit poliment Naruto mais la lumière d'un flash lui coupa la parole. Timitsu gardait son appareil tout prêt, sous le comptoir. On ne savait jamais ce qui pouvait se passer.
« Tu devrais la mettre à côté de ta photo du Quatrième, railla Kakashi. Ça fera un joli portrait de famille… »
« Je l'ai perdue, celle-là, se lamenta le serveur. Quand le village a été détruit par l'autre fou furieux. Il a fallu plus de six mois pour tout reconstruire… »
Naruto ne chercha même pas à comprendre ce qu'une photo de son père venait faire là, il voulait simplement reprendre sa conversation avec son sensei.
« Vous pourrez me la signer quand elle sera développée ? », l'interpela une nouvelle fois Timitsu, un gigantesque sourire aux lèvres.
« Ouais, répondit Naruto sur un ton cette fois très désagréable, mais en attendant, est-ce que vous pourriez nous foutre la paix ? »
Timitsu prit une mine vexée. Tous les mêmes, ces ninjas, ils prenaient la grosse tête à la moindre action héroïque.
« Sers-lui un autre verre avant de te casser. », commanda Kakashi en brandissant le sien.
Le gérant obéit et alla bouder à une distance raisonnable de ces deux malpropres. Il fallait tout de même qu'il surveille Kakashi : il lui était déjà arrivé de partir sans payer.
« Je vous dois des excuses, Kakashi-sensei, reprit Naruto. J'avais promis de vous le ramener. Et au final, ce n'est même pas moi qui l'ai trouvé. »
« Bah, c'est pas grave, Naruto. Je sais bien que c'est ton crédo de faire des promesses que tu ne peux pas tenir… Qui l'a trouvé, au final ? »
« L'équipe d'Ibiki. J'ai pourtant pas lésiné sur les clones, je vous promets. »
« Je te crois. Et je suis content que ce ne soit pas toi qui l'aies trouvé, ni aucun de ta génération. Apparemment, c'était pas beau à voir… »
« Ouais, je suis passé à l'hôpital. Comme tout le monde, d'ailleurs, c'est la première chose qu'on a faite en rentrant. »
« Et tu l'as vu ? »
« Vite fait. La vieille m'a pas trop laissé l'approcher. Je l'ai vu par la vitre de la porte de sa chambre. »
« C'est bien. Je t'assure qu'il vaut mieux. »
Le jounin s'empara de son verre et Naruto se détourna, le temps qu'il ait bu.
« Elle t'a expliqué son grand projet ? », poursuivit Kakashi, une fois le masque remis.
« Ouais, paraît qu'il faut votre autorisation. »
« Je prendrai pas cette décision sans toi, Naruto. Il aurait voulu que tu aies ton mot à dire. »
Le jeune homme haussa les épaules.
« C'est pas mon nom qui est marqué sur le papier. »
« Parce que c'est pas avec toi qu'il baisait. Mais sinon, c'est du pareil au même, tu étais comme son gosse. »
Naruto resta silencieux une seconde avant d'avouer :
« Et lui, c'était comme un père. Et vous aussi, en fait. Comme deux pères. Ça m'a toujours fait rigoler, d'ailleurs, que vous vous soyez mis ensemble. Ca faisait très famille recomposée, votre histoire. »
« Tu penses quoi du plan de Tsunade ? », s'enquit le jounin alors qu'il faisait tournoyer son verre vide entre ses doigts.
« J'en pense que depuis que je suis gosse, il a toujours veillé sur moi. Et il a veillé sur vous, aussi. Et maintenant, c'est à nous de veiller sur lui. »
« Alors, tu accepterais qu'il soit opéré ? »
« C'est pas comme si on avait une autre option… »
Kakashi hocha la tête un peu trop longuement et claqua le cul de son verre sur le comptoir.
« T'as raison, admit-il. Mais… C'est juste que… Je veux pas qu'il m'oublie. Je veux pas qu'il m'en veuille. Si ça foire et qu'il peut plus marcher, tu imagines ? »
« Et alors quoi ? s'énerva Naruto. On le laisse végéter jusqu'au troisième âge ? Tsunade pense pas qu'il se réveillera et j'ai confiance en elle. »
« Tsunade 'pense', elle n'est sûre de rien ! Et c'est pas elle qui va l'opérer ! »
« C'est toujours mieux que de le laisser dans cet état. Et s'il nous oublie, eh bien, tant pis. C'est surtout à nous que ça fera du mal, pas à lui. Je crois qu'on lui doit bien ça… »
Il avala son propre verre en une gorgée comme si cet acte allait l'aider à trouver le courage de sa résolution.
« Faut dire oui, Kakashi-sensei. »
Le jounin fixa son disciple de son œil embrumé par l'alcool. Il n'avait jamais eu aussi bien conscience que Naruto était devenu un homme. Il aurait pu en ressentir de la fierté si la situation n'était pas aussi tragique.
« Je vais faire ça. », concéda-t-il et il se leva péniblement de son tabouret. Naruto se précipita pour l'aider.
« Eh ! hurla Timitsu depuis son poste d'observation. Ne vous avisez pas de partir sans payer ! »
« Tu veux bien t'en charger, s'il te plaît, Naruto ? J'ai pas pensé à prendre de l'argent. »
« C'est que vous ne prenez jamais d'argent, Kakashi-sensei. », grommela le jeune homme.
Il laissa son sensei se tenir au comptoir et sortit de sa poche son porte-monnaie en forme de grenouille.
« Il ne t'a jamais quitté, celui-là. », fit remarquer Kakashi en pointant l'amphibien du doigt.
« Cadeau d'Iruka, précisa l'autre. Pour mes dix ans. »
« C'est vrai ? », réagit le jounin, surpris.
« Ouais… Quand j'y pense… C'était aussi l'anniversaire de la mort de ses parents… Vous vous rendez compte ? Faut vraiment être un type bien pour offrir un cadeau au meurtrier indirect de sa de ses propres parents… »
C'est à ce moment que Kakashi s'écroula par terre, vaincu par l'alcool et les tourments.
Il se mit à pleurer comme un enfant.
~/~/~
« Tu es bien sûr de toi ? interrogea Tsunade en récupérant les différents papiers que Kakashi venait de signer. Pas besoin d'être une experte pour voir que tu as la gueule de bois. »
« Et vous vous y connaissez en matière de gueule de bois… »
La Cinquième eut un petit hochement de tête : entendre Kakashi être désagréable était presque rassurant.
« Tu dois avoir des tas de questions, esquiva-t-elle. Vas-y, je t'écoute. »
Il s'avança un peu sur sa chaise.
« Quelles sont les chances pour qu'il se souvienne de moi ? »
« Ca dépend. Vous vous connaissez depuis quand ? »
Le jounin réfléchit à la question, joignant ses mains.
« J'en sais rien. Je me souviens l'avoir vu aux obsèques du Quatrième. Il chialait beaucoup, ça m'avait énervé. »
« Ca fait presque vingt ans, alors. C'est une belle marge. Il pourrait bien se souvenir de toi. »
« Mais je m'en fous, moi, qu'il se souvienne que je lui ai balancé des regards noirs à l'enterrement de mon sensei. Vous savez très bien que ce n'est pas de ça dont j'ai envie qu'il se rappelle ! »
Il hésita, un peu gêné. Il n'avait jamais été très à l'aise avec ses sentiments.
« Moi, je veux qu'il se souvienne… qu'il se souvienne de nous. », balbutia-t-il finalement, la voix faible.
Elle soupira.
« Ca, il ne faut pas trop y compter… »
« Vous avez dit qu'il pouvait perdre deux ans. On était déjà ensemble, il y a deux ans… »
« Je préfère que tu ne comptes pas trop là-dessus. Préparons-nous au pire, plutôt, et on aura peut-être une bonne surprise. »
Il se rapprocha encore un peu.
« Le point fort d'Iruka, ce que je préfère chez lui, c'est son intelligence. Est-ce qu'il peut avoir des séquelles de ce côté-là ? »
« Il arrive effectivement que les pertes de mémoire s'accompagnent d'une baisse du quotient intellectuel. Tout comme parfois, on constate un manque de maturité. »
« Parce qu'ils se sentent plus jeunes dans leur tête ? »
« Oui. »
« Et ça arrive qu'un amnésique redevienne exactement la personne qu'il a été avant ? »
« Non. »
Il se redressa un peu vivement.
« Super. »
Elle se leva de sa chaise et alla lui caresser l'épaule.
« Ça restera quelqu'un de formidable, probablement. »
Il frotta les mains sur ses cuisses.
« Vous savez, au début, quand j'ai pris en charge l'équipe sept, il pouvait pas me saquer… »
« Mais ça a changé… »
« Ouais mais je ne sais pas pourquoi… Et moi non plus, d'ailleurs, je pouvais pas l'encadrer. C'est après, on s'est rapproché, je sais même pas trop comment. Je ne sais pas ce qui a fini par lui plaire chez moi. Et si… j'arrivais pas à le refaire ? »
« Ce sont des questions tout à fait naturelles, Kakashi, mais malheureusement, je ne peux y apporter aucune réponse. »
« Est-ce qu'il saura encore parler ? Et écrire ? C'est possible qu'il oublie même ça ? »
« Normalement, tout ceci fait partie de ce qu'on appelle 'la mémoire procédurale'. Comme c'est un acte régulier, le corps l'a mémorisé. Tu ne réfléchis pas à comment parler quand tu t'exprimes, tu parles, voilà tout. Normalement, ça ne s'oublie pas. »
« Et ses connaissances des dialectes du Nord ? »
« Ca dépend. Si la pratique de ces langues lui était naturelle ou pas… Parfois, ça s'oublie parfois non. »
Kakashi opina mais s'arrêta net. Il s'empara de l'avant-bras de Tsunade.
« Et… Et l'art ninja ? », demanda-t-il soudain.
« Mémoire procédurale aussi, normalement. Il est possible qu'il ait l'impression d'avoir oublié, ça ne lui dira peut-être rien mais ça pourra revenir assez vite avec de l'entraînement. Tout dépend de la durée de son amnésie, de sa gravité… On ne peut pas vraiment savoir. »
« Mais c'est possible qu'il ne sache plus du tout le faire ? Qu'il arrête d'être ninja ? »
« C'est possible, oui. »
« Mais… il enseigne l'art ninja ! C'est son métier ! Et il adore son métier ! »
« Les amnésiques sévères reprennent rarement le travail. »
Il se leva d'un coup, faisant quelques pas dans le bureau de Tsunade.
« Iruka est professeur, ça fait partie de lui. »
« C'est bien pour ça que je te dis qu'un amnésique ne reste jamais totalement le même… »
« Mais… Mais, objecta Kakashi, certains souvenirs pourraient lui revenir avec le temps, non ? »
« Si c'était une amnésie classique, ce serait possible. La plupart des amnésiques finissent par se souvenir de certains événements. Mais pour Iruka, c'est une amnésie provoquée, une première dans le genre. Et pour qu'il puisse se reconstruire, il est vital qu'il ne se souvienne jamais. Aucun espoir à avoir de ce côté-là, donc. »
Tout cela déplaisait fortement à Kakashi, il regrettait presque d'avoir signé les papiers autorisant l'opération. Heureusement, les paroles pleines de sagesse de Naruto lui revenaient suffisamment en mémoire pour qu'il ne cherche pas à déchiqueter les documents officiels qui trainaient encore sur le bureau de Tsunade.
« Tu veux bien te rasseoir ? lui demanda-t-elle. On doit parler plus en détails de l'opération. »
Il se réinstalla de mauvaise grâce. Comme si toutes les mauvaises nouvelles qu'elle lui avait données n'étaient pas suffisantes…
« Certains ninjas sensoriels ont la capacité de lire dans les esprits, débuta-t-elle, un peu comme avec ton sharingan mais en beaucoup plus fiable. »
« Trop aimable… »
« Ils visualisent le cerveau de la cible dans une sorte de dimension parallèle et parviennent à recueillir certains souvenirs s'ils identifient la bonne zone. Là, il va être question d'endommager volontairement la partie du cerveau responsable de la mémorisation, à savoir le lobe temporal et plus précisément l'hippocampe. Les opérations du cerveau sont celles qui présentent le plus de risques car on ne sait pas grand-chose de son fonctionnement… C'est bien pour ça, d'ailleurs, qu'on évite d'y toucher quand on peut. Les risques, c'est qu'en cherchant à endommager la mémoire, on puisse abîmer autre chose. »
« Et faire de lui un légume… »
« Ou un aveugle, un paralytique, un idiot… C'est un risque réel mais ce n'est pas ce qui m'inquiète le plus… »
« Oh… Je sens que la bonne nouvelle arrive. »
« Ce qu'on essaye de provoquer, c'est une amnésie rétrograde : l'annulation de souvenirs anciens. Mais il existe un autre type d'amnésie, l'amnésie antérograde et elle est également maîtrisée par l'hippocampe. »
« L'amnésie antérograde, lâcha Kakashi, c'est quand on n'arrive plus à mémoriser quoi que ce soit ? »
« C'est ça. »
« Vous êtes en train de m'expliquer qu'en plus de ne pas se souvenir de moi, il pourrait passer son temps à m'oublier de nouveau ? »
« C'est une possibilité dont je suis obligée de te parler. »
« C'est quoi les chances pour que ça arrive ? »
« Honnêtement, Kakashi, j'en sais rien. On avance complètement dans le noir sur ce cas… »
« Génial, siffla Kakashi en se relevant, eh bien, j'espère que le ninja sensoriel que vous avez dégoté est un cador, on en aura besoin… »
« A dire vrai, avoua Tsunade, on commence à peine à la former… »
« De mieux en mieux, pesta le jounin mais il s'arrêta net. Attendez, réalisa-t-il, vous avez dit 'la' ? C'est une fille ? »
Tsunade opina du chef tout en se dirigeant vers la porte de son bureau.
« Je vais la voir, là, et ce serait bien que tu m'accompagnes, proposa-t-elle, ça la rassurerait. »
« Parce qu'elle a besoin qu'on lui tienne la main ? »
« Disons plutôt qu'elle est impressionnée par l'ampleur de la tâche et que ça la réconforterait d'avoir ton soutien. »
Il se figea.
« Je la connais ? »
« Bien sûr, souffla Tsunade en disparaissant dans le couloir, elle a été une de tes disciples. »
~/~/~
Yamanaka Ino n'avait pas été à proprement parler une de ses disciples, râla intérieurement Kakashi, mais il était vrai qu'ils s'étaient rapprochés quand il l'avait prise sous son aile, elle et ses deux partenaires, pour venger la mort d'Asuma.
« Mais pourquoi elle ? », s'enquit le jounin en observant la jeune fille à travers la vitre.
« C'est une Yamanaka, expliqua doucement Tsunade, et c'est même la chef du clan depuis la mort de son père. Il n'a pas eu le temps de lui enseigner sa technique de la lecture de l'esprit mais il n'était pas le seul à la connaître. Elle l'a apprise très facilement : elle excelle quand il s'agit des techniques de son clan. »
« Ce n'est pas la seule ninja sensorielle qu'il nous reste au village, grommela tout de même Kakashi, sans compter que nos rapports se sont améliorés avec le village de la Brume. Et ce sont eux les spécialistes en la matière ! Pourquoi ne pas prendre l'un des leurs au lieu de cette gamine ? »
« Ino a dix-neuf ans, Kakashi, comme tous ceux de sa génération. Et elle a servi durant la dernière guerre, tout comme toi… Rappelle-toi les missions qu'on te confiait quand tu avais dix-neuf ans… Tu te serais considéré comme un gamin ? »
« Je veux juste la meilleure option pour Iruka. »
« La meilleure option, tu l'as devant toi, crois-moi. »
Kakashi soupira, il n'avait pas vraiment le choix de toute façon. Tsunade ouvrit la porte de la salle où Ino attendait. Dos à l'entrée, elle se tourna un peu brusquement. Elle était visiblement plongée dans ses pensées.
« Tsunade-sama. », prononça-t-elle, tout en s'inclinant.
Elle semblait impressionnée mais à la vérité, elle avait peu côtoyé Tsunade jusqu'à présent, cette dernière lui ayant préféré Sakura. L'essentiel de son apprentissage des techniques médicales avait été géré par Shizune.
« Ino, déclara Tsunade en l'encourageant à se redresser, je te suis très reconnaissante d'avoir accepté de nous aider. »
« Je ferai tout ce que je peux pour venir en aide à Iruka-sensei. », affirma la jeune fille tout en jetant un discret coup d'œil à Kakashi.
Ce dernier, méfiant, était resté à l'écart près de la porte. Il ne se montra guère encourageant à l'égard de la jeune kunoïchi. Il n'était pas convaincu : Ino était une fille trop frivole et inexpérimentée pour qu'on lui confie la vie d'Iruka. C'était son avis.
« Si tu le veux bien, continua Tsunade, nous allons commencer ta formation dès maintenant, nous sommes pressés par le temps. »
« Pourquoi ça ? » intervint Kakashi, toujours en retrait.
« Parce que le genre d'inconscience dans laquelle est plongé Iruka est rarement gratuite. Plus longtemps elle dure, plus le risque de séquelles neuronales est important. »
« Ca, vous vous êtes bien gardée de me le dire… »
« Je ne voulais pas avoir l'air de t'influencer dans ton choix de l'opérer. », se justifia Tsunade.
« Et si Ino met des mois à apprendre ce qu'elle doit, qu'arrivera-t-il à Iruka ? »
Son ton agressif n'échappa à personne, ce qui lui valut un beau regard noir de la part de Tsunade. Ino baissa la tête, visiblement mal à l'aise.
« Ino est une élève très douée, je suis sûre qu'elle va parfaitement y arriver. », lui répondit la Hokage.
« Mais le temps nous est compté, poursuivit Kakashi, et elle n'a toujours pas commencé… Ca va pourtant faire deux jours qu'Iruka a été retrouvé… Je répète que le village de la Brume n'est pas si loin et que des ninjas plus expérimentés existent… »
Cette fois Tsunade se retourna franchement alors qu'Ino se tordait les mains de gêne.
« Elle ne pouvait pas commencer plus tôt, rétorqua Tsunade, elle n'avait plus de chakra. Elle a passé une semaine dans l'équipe de recherches de Shikamaru à enchaîner les transpositions sur oiseau pour essayer de retrouver Iruka au plus vite. Si on n'était pas autant aux abois, je la laisserais même se reposer davantage. Quant aux ninjas de la Brume, il faudrait des semaines pour conclure un accord avec eux, sans compter qu'on serait obligé d'enseigner au ninja envoyé une des techniques secrètes du clan Yamanaka. Technique qu'Ino connaît déjà et qu'elle maîtrise parfaitement ! Maintenant, si tu n'es pas capable de garder tes commentaires pour toi, je vais te demander de sortir ! »
Kakashi souffla. C'était parfaitement immature de sa part de s'en prendre à cette petite. Bien sûr, il trouvait la situation un peu ironique et s'il avait pu choisir, il n'aurait en aucun cas confié la vie d'Iruka à Ino mais il apparaissait évident qu'elle était le meilleur choix possible. Sans ça, Tsunade ne l'aurait pas choisie.
« Je vous demande pardon, Tsunade-sama, s'excusa-t-il. A toi aussi, Ino. Ce n'est pas contre toi, c'est juste que je suis un peu sur les nerfs. »
« Je comprends très bien, Kakashi-sensei. », s'empressa de répondre la jeune fille tandis que Tsunade se contentait d'un vague signe de main.
« Avant de commencer l'entraînement proprement dit, je voudrais tout de même tenter quelque chose avec toi, Ino, continua Tsunade. Mais je te préviens que ça risque d'être éprouvant pour toi. »
« Ca aidera Iruka-sensei ? »
« Peut-être. »
« Alors, dîtes-moi juste ce que je dois faire. », affirma la jeune fille.
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Ce fut un échec. Le premier d'une longue série. Tsunade voulait tenter la technique de la transposition des Yamanaka sur Iruka. Si Ino avait pu entrer dans la tête du malade, elle aurait peut-être pu donner de précieuses informations sur son état. Mais la Hokage s'était montrée hésitante car elle avait peur qu'Ino accède aux souvenirs d'Iruka et qu'elle partage donc ses souffrances.
Au final, Ino n'avait pas pu entrer - ce qui n'avait pas rassuré Kakashi sur ses compétences - mais pour Tsunade, ce ne fut pas une surprise. L'esprit d'Iruka était fermé aussi bien pour lui, que pour les autres.
L'entraînement, à proprement dit, avait donc commencé. Le choix de Tsunade de prendre Ino s'expliqua rapidement car elle était non seulement la meilleure des ninjas sensoriels du village, mais elle avait aussi acquis des compétences médicales durant ses années de formation. Elle était capable, tout comme n'importe quel ninja-médecin, de reconstituer des cellules grâce à son flux de chakra. Tsunade n'eut donc qu'à lui enseigner le processus inverse, à savoir détruire ces mêmes cellules, dans l'espoir qu'elle puisse ainsi débarrasser Iruka de ses souvenirs.
Il fallut ensuite lui apprendre à repérer l'hippocampe dans le cerveau et à y détruire les cellules appropriées. Comme on ne pouvait évidemment pas s'entraîner directement sur Iruka ou sur tout autre être humain, on prit des animaux comme cobayes. La jeune fille commença avec des porcs d'élevage, le clan Yamanaka en possédant beaucoup. En outre, cet animal avait l'avantage d'avoir une physiologie très proche de celle de l'homme. Lorsqu'Ino sut repérer l'hippocampe à coup sûr et qu'elle cessa de tuer les cochons à chaque fois qu'elle touchait cette partie de leur cerveau, on passa à l'identification des cellules mémorielles et à la différenciation des jeunes et des plus vieilles. L'objectif était bien sûr de ne détruire que de jeunes cellules, celles contenant des souvenirs récents mais la tâche s'avérait ardue car de nombreuses connexions existaient entre vieilles et jeunes cellules et en détruire certaines créait des réactions en chaîne. De plus, Tsunade savait que certains souvenirs particulièrement marquants, comme la mort d'un proche ou une guerre, étaient beaucoup plus résistants que la moyenne et leur destruction causait la plupart du temps des dommages collatéraux. Or les souvenirs d'animaux, beaucoup moins sensibles aux émotions, étaient bien plus réguliers et uniformes que ceux des hommes. L'entraînement d'Ino, aussi complet fut-il, ne lui permettrait donc pas de réussir l'opération sur Iruka à coup sûr.
Quand Ino se fut suffisamment fait la main sur les porcs, on passa à d'autres animaux à la constitution plus complexe. Tsunade privilégia les corvidés, des oiseaux comme les pies ou les corbeaux. Ces volatiles, très intelligents, avaient la capacité de se reconnaître dans le miroir. Quand les oiseaux survivaient au processus, on les plaçait donc devant leur reflet afin de voir s'il se reconnaissait ou non. La plupart du temps, les cobayes restaient complètement neutres soit parce qu'ils avaient oublié leur propre apparence, soit parce qu'un autre mécanisme neuronal avait été détraqué par l'action d'Ino.
La jeune kunoïchi n'était pas spécialement talentueuse et elle n'était pas très à l'aise lorsqu'il s'agissait de trafiquer des cerveaux. Cependant, et même Kakashi dut l'admettre, elle ne s'accorda aucun répit. Il lui arrivait de se plaindre ou de se décourager, de râler parce qu'elle trouvait les différents processus trop complexes ou aléatoires. Mais après s'être soulagée, elle reprenait et essayait avec autant de motivation et, même, chaque échec lui donnait une rage supplémentaire pour continuer. Souvent, Tsunade devait lui ordonner de s'arrêter pour reconstituer son chakra ou simplement parce qu'elle était trop épuisée pour continuer. Mais alors, même quand elle s'arrêtait pour manger ou qu'on lui donnait une pause de quelques minutes, elle relisait les instructions de Tsunade, refaisait les gestes dans le vide, essayait de trouver ce qui n'avait pas fonctionné la fois précédente.
Kakashi avait évidemment droit à un congé exceptionnel, il passait donc plusieurs fois par jour à l'hôpital afin de juger des progrès de la jeune fille. Quand il était à bout de patience ou de nerf, il lui arrivait de se défouler sur elle. Ino encaissait sans broncher et reprenait ses tentatives. S'il n'avait pas été aussi aveuglé par sa colère, Kakashi aurait admis de lui-même que cette petite avait du cran.
Après plusieurs jours, lassé de constater les échecs à répétition d'Ino, Kakashi se décida à retourner dans la chambre d'Iruka. Le laborieux apprentissage de la jeune fille avait au moins pour avantage de laisser du temps au chuunin pour cicatriser il reprenait chaque jour un peu plus forme humaine…
Mais pour Kakashi, ce n'était toujours pas « son » Iruka, l'être pour qui il avait abandonné son précieux célibat. Il restait donc en retrait, dans un coin de la chambre et quand il en avait assez de s'apitoyer sur son sort, il lisait les cartes de bon rétablissement qui s'entassaient partout sur la tablette et le buffet de la chambre. Tout le monde aimait Iruka, tout le monde espérait qu'il reprenne prochainement le travail… Par pudeur, Tsunade n'avait pas ébruité l'état lamentable dans lequel se trouvait le chuunin mais les gens parlaient et savaient et ils continuaient pourtant à envoyer leurs hypocrites cartes de vœux alors qu'ils étaient parfaitement au courant qu'il n'y avait aucune chance pour qu'Iruka se « rétablisse rapidement ». Il ne serait peut-être même jamais en mesure de déchiffrer une seule de ces cartes idiotes.
« Vous êtes encore en train de broyer du noir ? »
Il releva l'œil pour apercevoir la frimousse de Sakura dans l'embrasure de la porte.
« Vous devriez pas rester là, Kakashi-sensei… », poursuivit-elle.
Il leva les bras, reposant en signe de défaite la dernière carte de vœux qu'il avait lue.
« C'est ça ou hurler sur Ino. », se justifia-t-il.
« Pauvre Ino…, se lamenta Sakura, je lui ai apporté des boulettes vitaminées pour lui redonner des forces. »
« Pauvre Ino, effectivement… »
Elle lui adressa un regard réprobateur.
« Vous n'êtes pas drôle, Kakashi-sensei. »
« Comme si j'étais encore capable de l'être… »
Elle eut une moue gênée et décida de changer de sujet. Elle pénétra entièrement dans la pièce.
« Ah, s'extasia-t-elle, mon bouquet de fleurs a bien été livré ! Il vient de la boutique d'Ino. »
Elle s'empara de son propre présent et enfouit son nez à l'intérieur.
« Il sent délicieusement bon. », apprécia-t-elle.
« Pourquoi tu lui as offert ce machin ?, s'agaça Kakashi. Tu sais bien que ça ne lui sert à rien… »
Elle haussa les épaules.
« Décidément, sensei, vous serez toujours autant à côté de la plaque. Les gens n'offrent pas des fleurs aux malades pour leur faire plaisir, ils leur offrent parce qu'ils se sentent impuissants et que c'est la seule chose qu'ils peuvent faire pour se sentir utile… »
« C'est comme quand tu prépares des boulettes à Ino… »
« J'aimerais pouvoir l'aider davantage mais je n'ai aucune capacité sensorielle… »
« Si tu veux vraiment l'aider, tu devrais lui promettre d'arrêter de lui préparer ces machins. »
« Vous exagérez, sensei, elles sont très bonnes, mes boulettes ! »
« Ah non, elles sont foutrement dégueulasses ! »
Ils se retournèrent tous les deux pour apercevoir Naruto, juste à la place où était Sakura quelques secondes auparavant. Son uniforme de jounin était plein de terre il n'avait pas pris le temps de rentrer chez lui se changer entre son retour de mission et son passage à l'hôpital.
« Comment il va, aujourd'hui ? », interrogea le jeune homme.
« Comment veux-tu qu'il aille ? », répondit laconiquement Kakashi.
« Ouais, aucun changement si je comprends bien… Et Ino ? »
Kakashi préféra se taire pour ne pas devenir désagréable et Sakura se chargea de répondre à sa place.
« Elle fait beaucoup d'efforts. »
« Je peux lui filer un peu de chakra si elle a besoin… »
C'était son truc à Naruto, il n'offrait ni fleurs, ni boulettes… Lui, il offrait du chakra. Un moyen comme un autre de tromper son angoisse.
« Ça ira, je crois. », répondit poliment Sakura.
Mais une voix hurla à l'intérieur de Kakashi que, non, ça n'allait pas du tout.
