Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur :
Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort

Rating : M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.

Note : Désolée pour ce retard, la rentrée 2016 a été compliquée à négocier et j'ai dû modifier ce chapitre dont certains passages n'étaient plus à mon goût. C'est (enfin) chose faite alors bonne lecture !


Chapitre 6 : Le doux foyer

Il fallut plusieurs heures à Iruka pour se calmer et bien plus encore pour admettre que ce que Kakashi lui avait raconté était la vérité. Après ça, il refusa de voir quiconque pendant des jours, se murant dans un silence borné. Il relut son carnet avec soin et se demanda combien d'informations contenues à l'intérieur n'étaient que mensonges et faux-semblants.

Si on lui avait caché qu'il était en couple avec un autre homme, on avait pu lui cacher bien d'autres choses.

Commença alors pour lui une phase aiguë de paranoïa.

Il accusait tout le monde d'être contre lui, de lui mentir, de comploter pour le mener à sa perte et il fallut toute la douceur et la patience de Shizune pour parvenir à lui remettre les pieds sur terre. Mais Iruka ne s'avoua pas vaincu pour autant et passa en revue toutes les conversations qu'il avait eues depuis son réveil, les questions qu'il avait posées et les réponses évasives qu'on lui avait données. Il lui parut évident qu'on lui cachait d'autres faits, notamment à propos de cet « accident » sur lequel personne ne donnait jamais de détails.

Il exigea des précisions et Tsunade fut bien obligée de lui avouer toute la vérité sur son enlèvement, les tortures qu'on lui avait infligées et la décision de Kakashi de le rendre amnésique pour son bien.

Iruka voulut tout savoir, demanda à lire son dossier médical et vit des photos de lui-même qui auraient écœuré les plus aguerris.

Au bout de dix jours, Tsunade était bien embêtée. Iruka avait terminé sa rééducation. Bien sûr, le jeune homme n'avait pas récupéré sa souplesse d'antan mais il était objectivement assez en forme pour sortir de l'hôpital. Or sortir de l'hôpital, ça signifiait retourner vivre dans l'appartement qu'il partageait avec Kakashi.

Elle ne vit qu'une seule issue : elle devait arranger une rencontre.

Iruka s'y opposa farouchement dans un premier temps mais on lui expliqua qu'il n'avait finalement pas vraiment le choix, que Kakashi – à sa demande – était responsable de lui et qu'il était donc dans l'obligation de veiller sur lui jusqu'à son rétablissement complet. Si, à ce stade, Iruka voulait toujours rester loin du jounin, il serait alors possible de lui trouver un autre logement.

« Salut. », fit Kakashi en restant opiniâtrement sur le seuil de la chambre du malade.

« Salut. », répondit Iruka, les bras entourant ses genoux, mal à l'aise.

« Tu crois que la distance de sécurité entre nous est suffisante ou tu préfères que je te parle du bout du couloir ? », interrogea le jounin.

L'autre roula des yeux.

« Ne sois pas stupide, amène-toi. »

Kakashi traversa la chambre, s'empara de la chaise habituellement située près du lit d'Iruka et la déplaça loin de lui. Il la positionna en travers avant de s'asseoir, pour ne pas avoir à lui faire totalement face.

Aucun des deux ne regardait franchement l'autre et ils restèrent longtemps sans parler, à chercher comment renouer le contact.

« Il paraît que nous allons devoir cohabiter. », lança Iruka.

« Il parait, ouais. », reprit Kakashi d'une voix neutre.

Le malade inspira, faisant un effort sur lui-même avant d'annoncer :

« Je ne t'en veux pas, tu sais. J'ai décidé de te pardonner. »

« De me pardonner ? reprit le jounin déjà offusqué. Et qu'aurais-je fait qui nécessite que tu me pardonnes ? »

« Tu m'as menti. », asséna Iruka.

« J'ai temporisé. », rectifia Kakashi.

« Tu as passé des semaines avec moi, rappela l'autre, à prétendre que tu étais mon ami… »

« Mais tu es mon ami. », le coupa Kakashi.

« Je suis aussi autre chose… »

« Et ? rétorqua Kakashi. Ça te dégoûte, c'est ça ? J'ai bien compris… »

« Ça ne me dégoûte pas ! tenta de se justifier Iruka. Enfin, dans l'absolu, je veux dire… »

« Mais, la dernière fois, tu as dit… »

« Je sais ce que j'ai dit ! s'énerva le jeune homme. Mais tu crois que c'est facile, aussi, d'apprendre ça comme ça ? »

« Oh ? s'insurgea Kakashi. Parce que tu crois que ça a été facile pour moi de te l'annoncer ? Que ça a été facile de venir te voir tous les jours en me demandant comment te le dire ? Que ça a été facile de donner mon accord pour cette opération tout en sachant que tu m'oublierais ? »

« Et pour moi, alors ? répliqua le jeune homme. Tu crois que c'est facile de t'avoir oublié ? De vous avoir tous oublié ! De m'être oublié moi-même ? »

Ils reprirent leur souffle chacun de leur côté. A quoi rimait cette conversation ? A désigner celui des deux qui était le plus malheureux ?

« Si l'on doit vivre ensemble, se résigna Iruka, ne cherche pas à me séduire, c'est tout ce que je te demande."

« C'est vrai que je t'ai beaucoup dragué jusqu'à présent. », rétorqua l'autre, cinglant.

Ils soupirèrent tous les deux : la cohabitation s'annonçait difficile.

~/~/~

« Tsunade m'a demandé de t'amener quelques affaires. Parait que tu ne voulais que des vêtements civils. J'ai galéré pour en trouver tu n'en portes jamais. »

Iruka saisit le sac tendu par Kakashi avec soulagement. Il en avait marre de porter des tenues hospitalières. Il avait envie de faire connaissance avec lui-même en portant des vêtements qu'il s'était choisis, il y a longtemps, dans une autre vie.

Il fut plutôt déçu par le pull, le T-shirt et le pantalon sombres qu'il tira du sac. C'était d'un sinistre…

Kakashi resta retourné le temps qu'il s'habille, il tenait encore un sac en papier, coincé sous son aisselle.

« Un cadeau pour moi ? », interrogea Iruka quand il le remarqua.

L'autre s'avança, gêné, prenant une chaise pour se rapprocher de lui.

« Pas vraiment, avoua-t-il, ce sont tes effets personnels. Ceux qu'on a récupérés sur toi quand on t'a retrouvé… »

Iruka fronça légèrement les sourcils, il s'était rassis sur son lit par habitude.

« Je ne devrais pas regarder, c'est ça ? »

Le jounin haussa les épaules.

« Ton uniforme et tes vêtements en général étaient trop abîmés. Tout a été jeté. Quant à d'éventuels documents – qu'ils soient officiels ou non – ils avaient évidemment disparu avant qu'on te retrouve. »

« Evidemment. », approuva Iruka.

« En fait, poursuivit Kakashi, il ne reste…, il ne reste que ça. »

Le sac en papier fut tendu à son propriétaire légitime qui le posa sur ses cuisses et l'ouvrit avec fébrilité. L'objet fut tiré de son écrin et Iruka l'observa avec une indifférence polie.

« Tu as la même chose sur l'œil. », constata-t-il.

« Oui, on en a tous un. C'est ton bandeau de Konoha, celui que tu as reçu en t'engageant sur la voie ninja. »

Iruka hocha la tête et remit un peu brutalement l'objet dans son papier.

« Tu veux bien me le garder pour le moment ? Je ne crois pas être prêt pour ça. »

L'autre réceptionna le paquet, non sans une certaine déception.

« Si c'est ce que tu souhaites… »

« C'est ce que je souhaite, en effet. », répartit l'autre un peu sèchement.

Et comme il ne désirait pas s'éterniser sur quelque chose qui le mettait mal à l'aise, il préféra changer de sujet :

« Bien, s'écria-t-il, sommes-nous prêts ? »

« Pas tout à fait, répondit Kakashi en fixant la porte d'entrée de la chambre. Comme tu as été jugé apte à rentrer chez toi, Tsunade t'a autorisé une visite. Une visite en plus de moi, je veux dire. »

« J'avais compris. », précisa l'autre en attrapant son cahier qui avait été posé au centre de sa tablette pour être sûr de ne pas être oublié.

Kakashi se releva et alla jusqu'au couloir faire signe au visiteur d'entrer. Une frimousse un peu craintive fit son apparition dans l'encadrement de la porte.

« Bonjour Iruka-sensei. », murmura-t-elle.

Le jeune homme dévisagea son invitée et se mit à feuilleter en vitesse son carnet jusqu'à trouver ce qu'il cherchait.

« Bonjour… Sakura ? », répondit-il en se référant à une page bien précise de son cahier.

Il releva les yeux avec curiosité.

« C'est bien ça ? »

Les deux autres acquiescèrent ensemble et Kakashi indiqua sa propre chaise à la jeune fille. Il alla lui-même se poster près d'un mur pour profiter de la conversation sans en avoir l'air.

« Je suis contente que vous vous sentiez mieux, sensei. », débuta un peu timidement la jeune fille.

Iruka consulta de nouveau son carnet.

« Tu es une de mes anciennes élèves, relut-il, et tu m'as envoyé des fleurs pendant mon coma… »

« Vous les avez vues ?, s'enthousiasma-t-elle. J'étais certaine que ce ne serait pas vain ! Kakashi-sensei n'arrêtait pas de dire que ça ne vous servirait à rien... »

« Kakashi-sensei ? », coupa Iruka, interloqué, en tournant de nouvelles pages de son cahier.

Il chercha le jounin du regard et le trouva accolé à son mur.

« Tu ne m'as jamais dit que tu étais aussi professeur… »

L'autre haussa négligemment les épaules.

« On l'est tous, tu sais, à partir du moment où on devient jounin. »

« Jounin ? », répéta Iruka.

Sakura cligna plusieurs fois des paupières, incrédule.

« Non mais, Kakashi-sensei, vous ne lui avez même pas expliqué le système des grades ninja ? », s'insurgea-t-elle.

« Si tu savais le nombre de trucs qu'il faut lui expliquer… J'ai pas pensé à celui-là. »

Sakura récapitula donc la hiérarchie ninja avec force détails.

« Moi, j'étais donc chuunin et Kakashi, lui, il est jounin. », résuma le jeune homme tout en prenant des notes.

Son visage se figea soudain et, de nouveau, il se tourna vers Kakashi :

« Donc tu es plus fort que moi ? », réalisa-t-il.

« Oui, si tu veux… »

Sakura pouffa doucement.

« Kakashi-sensei fait son modeste mais tout le monde le considère comme le meilleur jounin du village, il a même failli devenir Hokage. »

« Et Hokage, c'est le meilleur de tous, c'est ça ? »

Sakura opina et Iruka rajouta un tiret dans la liste de son carnet.

« C'était parce que Tsunade était dans le coma, minimisa encore le jounin. Et aujourd'hui, ce ne serait plus moi qu'on choisirait pour la remplacer. »

« Tu as régressé ou quoi ? », demanda Iruka en fronçant les sourcils.

« C'est surtout que d'autres m'ont surpassé, depuis. »

Sakura eut un léger rougissement, elle qui avait tant méprisé Naruto quand elle était jeune…

« Vous vous défendez encore drôlement bien, sensei. », remarqua-t-elle.

Il approcha, décroisant les bras, et alla emmêler les cheveux de Sakura.

« T'es mignonne. », roucoula-t-il d'une voix volontairement niaise.

Elle râla, très embêtée qu'il se permette de déranger sa coiffure. Ce n'était pas évident d'avoir une apparence soignée quand on travaillait toute la journée dans un hôpital.

Ils rassemblèrent doucement les affaires du convalescent. Ce dernier se sentait de plus en plus nerveux. Il n'avait jamais quitté l'hôpital ; pour lui, c'était sa maison. On l'avait baladé un peu dans la cour intérieure de l'établissement et c'était tout. Le monde extérieur, il ne le connaissait pas. Quant à cohabiter avec Kakashi… il ne pouvait qu'admettre que le jounin faisait beaucoup d'efforts pour que tout paraisse le plus naturel possible. Il se comportait en simple ami fidèle et Iruka se doutait bien que ça devait lui coûter. Mais combien de temps serait-il capable de conserver cette attitude à son égard ? N'allait-il pas finir par avoir des gestes déplacés à son encontre et en se pensant dans son bon droit, de surcroît ?

Il réfléchissait à ces questions depuis qu'on lui avait annoncé sa date de sortie de l'hôpital. Il aurait aimé rester là pour toujours.

Le sac à dos rempli fut tendu au malade.

« Tsunade m'a dit que tu devais être le plus autonome possible. », expliqua Kakashi.

Iruka accepta sa tâche sans se plaindre. Les rares affaires qu'il avait accumulées depuis son réveil et en particulier son précieux cahier qui n'en finissait pas de s'étoffer, c'était finalement toute sa vie, les seules choses dans lesquelles il pouvait avoir confiance, qui étaient réelles pour lui.

Sakura les quitta dans le hall de l'hôpital, elle promit de leur rendre visite bientôt pour voir comment ils allaient.

« Elle est pas un peu jeune pour jouer les mamans ? », avait demandé Iruka.

Kakashi avait haussé les épaules.

« Elle a veillé sur moi quand tu étais inconscient. Ça m'a aidé, je crois. »

Iruka n'était jamais bien à l'aise quand Kakashi évoquait, même à demi-mots, ses anciens tourments de garde-malade.

« Elle a l'air de beaucoup t'aimer. », reprit-il pour évacuer le sujet.

« Je ne sais pas : je crois que des deux, ça a toujours été toi son préféré… »

Ça lui faisait bizarre qu'il parle d'eux en tant que couple. Il savait bien que Kakashi ne pouvait pas faire autrement mais il avait toujours un peu l'impression qu'il parlait de quelqu'un d'autre. Il ne s'imaginait pas une seule seconde en train d'avoir une relation amoureuse avec un autre homme et encore moins avec lui.

Dehors, le jour se levait à peine. Tsunade l'avait fait exprès car les patients amnésiques comme Iruka avaient souvent tendance à développer une certaine agoraphobie. A cette heure-ci, l'air était frais et les rues désertes.

Kalashi avait marché très doucement, s'arrêtant fréquemment pour montrer tel ou tel bâtiment : ici, la librairie qu'Iruka affectionnait et où ses élèves s'étaient parfois procurés leurs manuels, là un restaurant de râmens et un autre de viandes grillées, à droite la boutique où ils faisaient leurs courses, à gauche l'académie ninja où Iruka retournerait peut-être travailler.

« C'est un village riche, non ? avait remarqué le jeune homme. Tout a l'air neuf. »

« C'est parce que tout est neuf, en fait, expliqua Kakashi. Il y a un peu moins de trois ans, le village entier a été détruit et on a dû tout reconstruire. »

« Détruit ? s'étonna Iruka. Comment c'est possible ? »

« Un ennemi. Très puissant. Du nom de Pain – tu devrais le noter parce que ça va revenir souvent dans les conversations – Naruto lui a fait sa fête. »

« L'appartement où on va est neuf aussi, alors ? »

« Ouais. En fait, on n'était pas ensemble depuis très longtemps quand c'est arrivé, cette histoire avec Pain. Jusque-là, on avait chacun notre appart' et on était très bien comme ça. On aimait bien nos petites vies de célibataire. Mais après la destruction du village, on s'est dit que c'était idiot de chercher chacun de notre côté un nouvel appartement. On a cherché ensemble. On a trouvé celui-là. Il nous a plu. On l'a acheté. Fin de l'histoire. »

Ils venaient d'arriver devant un immeuble de trois ou quatre étages, d'un blanc lumineux que le temps n'avait pas encore usé. Ils dépassèrent un hall bas de plafond qui débouchait sur une petite cour intérieure fleurie.

Ça se resserrait dans la gorge d'Iruka. Bien sûr, cette petite cour était charmante. Il pouvait parfaitement concevoir qu'elle lui ait plu lors d'éventuelles visites mais là, tout de suite, elle ne réveillait absolument rien en lui.

« C'est là. », indiqua Kakashi en pointant une entrée parmi d'autres et en sortant ses clés.

La porte paraissait être en bois. Le paillasson n'avait rien de particulier. Iruka se recula imperceptiblement.

« Ne t'attends pas à quelque chose de merveilleux, continuait le jounin. C'est pas très grand. Et on est pas trop versé dans la déco ni l'un ni l'autre. »

Au moment où la porte s'ouvrit, Iruka posa ses fesses sur le muret qui séparait le chemin dallé d'un bac rempli de fleurs. Il cessa complètement de bouger, essayant de calmer son cœur qui s'était mis à battre à toute allure dans sa poitrine.

Kakashi se retourna, l'observa une seconde et, très prudemment, il demanda :

« Il y a un problème ? »

Iruka opina frénétiquement de la tête.

« Je vais pas y arriver, je crois, je vais pas y arriver. »

« Arriver à quoi ?, interrogea l'autre en fronçant son sourcil visible. Je ne te demande rien, là. »

« Si ! cria le jeune homme perdant subitement son calme. Bien sûr que si ! »

Il élargit de son doigt le col de son vêtement, cherchant péniblement sa respiration. Il sentait son visage s'échauffer et il transpirait aussi bien du front que du dessous de son vêtement.

« Tu me demandes de jouer cette comédie, de faire comme si tout ceci était normal que, nous-deux, on vive ensemble alors qu'on se connaît à peine ! »

« Mais Iruka, rappela calmement le jounin, on vit ensemble. »

« Pas avec moi ! cria l'autre, avec désespoir. Avec quelqu'un d'autre peut-être, quelqu'un avec le même visage que moi mais pas avec moi ! J'ai jamais vu cet endroit ! C'est pas ma maison, ici ! »

Il répéta, hurla les mêmes phrases encore et encore si bien qu'aucune communication ne devint possible. Il se recroquevilla progressivement sur lui-même, resserrant contre son torse le sac à dos qui contenait ses affaires. Il parlait de moins en moins, fermant les yeux, tentant d'échapper comme il pouvait à cette réalité qui le dépassait.

Kakashi passa par la douceur puis la fermeté. Il essaya de le secouer un peu, éleva la voix, s'emporta, même, mais rien n'y fit. Il s'assit finalement sur son paillasson, devant sa porte inutilement ouverte, à moins de deux mètres d'Iruka.

Il observa cette petite chose apeurée d'un œil désabusé. Retrouverait-il, un jour, l'homme qu'il avait aimé ? Il en doutait de plus en plus.

Il entendait sa respiration saccadée, pleine d'angoisse et réalisa avec amertume que c'était lui la cause de cette frayeur. Parfois, il avait l'impression de lui faire plus de mal que de bien. Il se sentait démuni et abandonné. Lui aussi aurait bien eu besoin d'être rassuré.

Au bout d'un long moment à observer l'autre en silence et voyant qu'il ne se calmait pas, il soupira, dépité. Après s'être entaillé le pouce, il murmura des imprécations d'une voix traînante. Pakkun apparut dans un nuage de fumée sous les yeux fixes d'Iruka.

« Qu'est-ce qu'on peut faire pour toi ? », interrogea le chien ninja.

Kakashi se gratta la tête.

« Je suis désolé de te faire jouer les coursiers mais je ne veux pas le laisser seul. Tu veux bien ramener Tsunade ou Shizune ? J'ai besoin d'un médecin. »

Le chien jeta un regard perçant sur Iruka et constata qu'il était en pleine crise d'angoisse.

« Ça va pas mieux, le petit ? », s'inquiéta-t-il.

Kakashi fixa son chien, malheureux :

« Faut croire que non. »

Les yeux globuleux de l'animal se firent plus humides et il hésita à avancer une patte vers son maître. Mais Kakashi n'avait jamais été très câlin et lui non plus, d'ailleurs. La tendresse, c'était bon pour les chiens d'appartement.

« Je me dépêche. », articula-t-il enfin.

Il disparut en peu de foulées laissant Kakashi à sa tristesse.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour ramener du secours et ça réchauffa un peu le cœur de Kakashi de voir que son chien n'avait pas lésiné sur les moyens : il avait ramené les deux, Tsunade et Shizune.

La plus jeune alla immédiatement s'installer auprès d'Iruka, sur le muret, et tapota doucement son dos. Iruka réalisa qu'il n'était plus seul, releva ses yeux égarés et le sourire avenant que lui adressa Shizune le rassura. Il se laissa tomber sur son épaule alors qu'il essayait de calmer la respiration saccadée qui oppressait encore sa poitrine.

Kakashi assista à la scène, impuissant. Après tout, qui était-il pour se mettre entre Shizune et Iruka ? Il pouvait même leur laisser la piaule pendant qu'on y était.

« Elle ne fait que le réconforter. », minimisa Tsunade à ses côtés.

Il la toisa un peu agressivement mais elle n'y prêta aucune attention.

« Tu veux bien te relever ? reprit-elle. Je vais pas m'abaisser à m'asseoir sur un paillasson. »

Ils s'écartèrent légèrement des deux autres.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé, exactement ? », interrogea-t-elle.

Il remit ses mains dans ses poches, reprenant une attitude désinvolte qu'ils savaient tous les deux parfaitement feinte.

« Il a refusé d'entrer dans l'appartement. C'est pas 'chez lui', vous comprenez ? »

Elle lui jeta un regard entre tristesse et pitié.

« Ouais, y avait des chances pour que ça arrive. C'est pour ça que j'ai envoyé Sakura, j'espérais que ça le détende un peu. »

Il baissa la tête, furieux.

« Et c'était trop demandé, je suppose, que de me prévenir ? »

Elle souffla, réfrénant comme elle pouvait un sentiment montant de culpabilité.

« Kakashi, ne le prends pas mal mais… tu lui fais peur. »

Il pointa un œil assassin sur elle mais elle poursuivit sans s'en laisser conter.

« En fait, il te terrorise. Tu ne sais pas comment agir avec lui. Tu as peur de le perdre, évidemment. Tu ne sais jamais trop comment te comporter : tu as peur d'être trop collant, puis tu as peur d'être trop distant et ça n'a pas de fin… Et il le sent. Il sent que tu es effrayé, et ça l'effraie aussi et c'est un cercle vicieux. »

« C'est toujours un grand moment quand vous essayez de remonter le moral de quelqu'un… », commenta le jounin, acerbe.

« Tout ça pour dire, poursuivit cependant Tsunade, que si je t'avais dit que de revenir dans cet appartement risquait de le faire paniquer, tu aurais été encore plus angoissé et, par conséquent, lui aussi. Et il y aurait eu encore plus de chance pour que ça arrive et… »

Elle s'interrompit, réalisant qu'il n'était pas forcément nécessaire d'en rajouter.

« Enfin, tu as compris l'idée, je pense. », conclut-elle.

Il ressortit une main de sa poche, la passa sur sa nuque et la laissa finalement retomber dans un geste de fatigue et d'abandon.

« Je vous jure…, balbutia-t-il, je vous jure que… ça se passait bien avant qu'on arrive ici. On était un peu tendu, bien sûr, mais qui ne l'aurait pas été ? »

Elle se rapprocha un peu, semblant vouloir le toucher mais se ravisa, reprenant une position plus rigide.

« C'est l'endroit, l'informa-t-elle. Un amnésique, même quand les médecins lui ont expliqué que ça n'arriverait pas, pense toujours que certains souvenirs vont lui revenir. Et, pour lui, il n'y a pas de lieu plus propice pour ça que son foyer. Ce n'est pas vraiment contre toi, tu sais, il est juste en train de comprendre la gravité de son état. Il est toujours plus logique d'être malade à l'hôpital que chez soi. »

Il opina. Il comprenait, bien sûr, il comprenait. Ça n'empêchait pas que la situation lui paraissait de plus en plus frustrante et cruelle.

« Et qu'est-ce que je peux faire pour… pour arranger les choses ? », demanda-t-il.

Le désespoir dans sa voix était parfaitement perceptible.

« Pas grand-chose, j'en ai peur. Il va lui falloir du temps, surtout. »

Elle croisa les bras sous son énorme poitrine. Kakashi sentait bien qu'elle n'osait pas aller au bout de sa pensée.

« Peut-être, reprit-elle tout de même, peut-être bien que… »

Elle s'arrêta, lui jeta un regard de dessous et se lança finalement :

« Peut-être que si tu enlevais ton masque… », proposa-t-elle mais elle ne continua pas, sentant que l'autre s'était crispé.

« C'est hors de question. », répondit Kakashi d'une voix glaciale.

« Ça lui fait peur ! continua-t-elle, plus fort. Comment veux-tu qu'il te fasse confiance, que tu représentes quelqu'un de rassurant pour lui en portant ce truc sur la figure toute la journée ? »

« Vous savez pourquoi je le porte ! Vous le savez ! Je ne peux pas l'enlever maintenant ! »

Elle soupira et acquiesça finalement.

« Tout ce que je peux te conseiller d'autre, alors, c'est de lui laisser beaucoup d'espace. Ne cherche pas à rentrer de force dans sa vie. D'une manière générale, énonça-t-elle en le fixant directement dans les yeux, ne lui force jamais – jamais – la main. »

Kakashi fronça son sourcil.

« Ça tombe sous le sens, maugréa-t-il, pour qui me prenez-vous ? »

« Je ne te parle pas seulement de votre relation amoureuse, précisa-t-elle, mais plutôt de votre vie quotidienne. S'il n'a pas envie de sortir ou de manger, ne le force pas. Tu peux l'encourager, insister légèrement mais à aucun moment il ne faut qu'il se sente forcé. Ne cherche pas à tout prix à en refaire la personne qu'il était avant, il faut que tu fasses avec ce qu'il est maintenant. »

Il digéra ces paroles pendant qu'elle allait, elle-même, s'enquérir de l'état d'Iuka. De là où il était, Kakashi ne pouvait pas entendre ce qu'ils se disaient. Il aurait pu lire sur leurs lèvres, bien sûr, mais il s'en empêcha. Il vit bien, cependant, cette manière désespérée dont Iruka s'empara du bras de la Cinquième et comme la conversation qui en découla parut houleuse. Il préféra se retourner, faisant les cent pas, les mains dans les poches, jusqu'à ce qu'on le rappelle.

« Nous avons trouvé un terrain d'entente. », lui annonça Tsunade d'un ton exagérément enthousiaste.

« Super. », commenta-t-il avec sarcasme.

« Iruka a soumis le désir de retourner à l'hôpital, résuma brièvement Shizune. On a donc convenu qu'il y reviendrait deux fois par semaine. »

« C'était pas déjà le cas ? s'étonna le jounin. Pour sa rééducation ? »

« Ce sera en plus, détailla Shizune. Il viendra pour me parler. »

« Te parler ? », répéta-t-il.

« Pour… confirmer que tout se passe bien ici, pour faire un bilan de ses progrès, des éventuelles évolutions de son état… Ce genre de choses. »

Kakashi se tourna vers Tsunade, comprenant très bien où l'autre voulait en venir.

« Elle est qualifiée pour jouer la psy ? », demanda-t-il.

« N t'inquiète pas pour ça. », abrégea la Cinquième.

« Et finalement… il reste ? »

« Je reste. », répliqua le principal concerné.

Kakashi baissa l'œil sur lui. Iruka se tenait toujours sur son muret, son sac d'affaires dans les bras.

« Laisse-moi juste encore quelques minutes. », rajouta-t-il.

Kakashi ne put s'empêcher de hausser son œil au ciel. Ce ne serait donc jamais fini, cette comédie ?

Tsunade lui adressa cependant un regard inquisiteur et il comprit que c'était exactement dans ce genre de situation qu'il ne fallait pas forcer Iruka.

Il inspira un bon coup, chercha à trouver un ton de voix dégagé et déclara :

« D'accord. On va attendre. Aussi longtemps qu'il le faudra. »

Iruka releva les yeux brièvement vers lui avant de fixer de nouveau le chemin dallé qui traversait la cour intérieure.

Kakashi s'abaissa pour être à sa hauteur.

« Tu… tu permets que je m'asseye à côté de toi ? »

Une expression paniquée s'empara du visage du jeune homme et il échangea des paroles muettes avec Tsunade et Shizune. Kakashi fit semblant de ne rien remarquer mais il imagina à quel point elles avaient dû insister pour qu'il accepte de rester.

« Si tu veux. », consentit-il, finalement.

Kakashi s'assit, prenant bien garde de laisser un large espace entre eux.

Tsunade et Shizune repartirent, non sans avoir une nouvelle fois rassuré Iruka. Shizune avait dû promettre d'être disponible à tout moment s'il avait un problème.

Et ils restèrent tous les deux, silencieux, sur le petit muret en pierre face à la porte de leur appartement entrouverte.

Iruka ne se décida à entrer qu'une heure et demi plus tard.