Chapitre 3


Boum.

Ariane haussa un sourcil.

Des cris.

Le Docteur roula des yeux.

Un son de poteries qui se brisent.

Uh.

-Je me demandais combien de temps ils allaient encore perdre à se chamailler, grommela le Docteur en continuant d'examiner son patient.

Ariane haussa un sourcil.

-Ce serait eux ?

-Qui d'autre serait assez stupide pour attaquer le village en plein jour armé de mon tournevis sonique ?

-Votre quoi ?

-Mon.. bref, un objet à moi, très utile, partout, plein de choses possibles avec, vous n'avez pas idée, mais n'essayez pas de monter une armoire avec.

Ariane cligna des yeux.

-Laissez tomber, soupira le Docteur en finissant de faire avaler sa potion au malade, avant de sourire à celui-ci et se redresser. Allons les empêcher de détruire tout le village, déclara-t-il gaiement, les mains dans ses poches.

Les locaux qui les entouraient reculèrent, leur peur évidente. Ariane haussa les sourcils, avant de suivre le Seigneur du temps, qui poussa la petite porte de la hutte donnant sur la cour du village.

Elle grogna en découvrant le bazar environnant: des tables gisaient sur le sol, aux côtés de petites remorques et autres matériels d'agriculture. Un peu partout s'étalait le contenu de poteries brisées, abandonnées dans leur hâte par les villageois terrifiés. La poussière née de ce chaos environnant fit tousser Ariane, qui secoua le bras, à la recherche d'air frais.

-Mais c'est quoi ce bordel ? crisa-t-elle.

-Ariane ?!

L'intéressé hésita entre sourire ou péter un câble devant l'expression ébahie de James. Celui-ci se tenait à une dizaine de mètres d'eux, accompagné de Jack et Rose aux expressions tout aussi noires. L'ancien Agent tenait d'une main le tournevis du Docteur, l'autre occupée avec ce que le Seigneur du temps reconnut comme un pistolet rétractable. Le mercenaire était également armé, son attitude celle de quelqu'un prêt au combat.

Autant pour le refus des armes ! pesta-t-il silencieusement, sa bonne humeur disparaissant soudainement devant les dégâts occasionnés par leur attitude, mais il n'eut pas le temps d'exprimer son irritation à voix haute, car James et Rose piquèrent un sprint, leur bras s'enroulant autour d'eux avant que quiconque ait pu réagir.

-Docteur !

-Ariane ! Tu vas bien ? Je te croyais..

-Quoi, prisonnière ? s'irrita la jeune femme en se dégageant de ses bras. Bordel, James, ce sont des enfants ! Regarde-les ! Qu'est-ce que tu veux qu'ils nous fassent ?

-Des..

-Regarde leurs vêtements! Leurs armes! Ils sont inoffensifs! On n'a aucune raison de les craindre, eux par contre doivent être terrorisés! On ne s'en prend pas aux gens comme eux qui ne peuvent pas se défendre! Ce n'est pas nous ! On attaque les mauvais !

Ignorant le début de dispute en cours, le Docteur repoussa gentiment Rose avant de demander sèchement, sans prendre la peine de cacher son mécontentement :

-Jack? Désireux de m'expliquer ce bazar?

-Pourquoi moi? s'indigna le jeune homme, mais sa prise sur son arme se desserra légèrement.

-Il n'y a que vous pour penser à un plan si stupide ! Menacer un peuple sans aucune connaissance technologique en vous faisant passer pour des dieux, risquer tout leur développement culturel et scientifique! Et mon tournevis! C'est un objet de paix, pas de violence! Il répare et il guérit, il ne menace pas! hurla-t-il. Rien à voir avec votre autre joujou! siffla-t-il en regardant avec dégoût l'arme de Jack qui sentit le pistolet lui brûler soudainement la main.

Son compagnon avait baissé la tête devant sa fureur, son malaise augmentant de seconde en seconde alors qu'il réalisait à quel point son plan était stupide et dangereux. Il avait agi contre tous les principes appris auprès de son ami. Quel abruti.

Rose contint difficilement sa grimace. Elle avait prévu la réaction du Docteur, mais comme prévu, Jack n'avait pas écouté. Du coin de l'oeil, elle vit James se rapprocher.

-Oh, doucement, intervint celui-ci, avant de reculer d'un pas lorsque le Docteur se retourna brusquement pour lui faire face, déversant sur lui la colère de la Tempête.

-Restez à votre place, Davis! Vous n'êtes pas invité dans la conversation! Je comprends que vous ayez accepté d'employer la menace comme méthode, quoique j'espérais autre chose de vous, mais je m'attendais à mieux de la part de Jack ! Et vous aussi, Rose! fulmina-t-il. Jouer aux dieux, sérieusement? Même Ariane a pu voir que ces gens n'étaient pas dangereux !

-Oy !

-Je suis désolé ! J'avais peur, ok? hurla Jack, son visage rouge. Vous aviez disparu, vous n'aviez plus votre tournevis, ils avaient pris Ari, j'ai paniqué, ok ? Ce n'était peut-être pas le plan le plus intelligent, et je suis désolé de vous avoir encore déçu, mais je ne suis pas parfait ! Je ne suis pas Rose !

-Oy !

-Je confirme, vous ne l'êtes pas ! Mettre en danger l'avenir de tout un peuple en lui montrant une technologie du futur, et le menacer ? De qui est-ce digne, capitaine?cracha le Docteur, son insistance sur le titre perçant un peu plus le cœur de Jack. J'aurai pensé que vous auriez muri depuis le temps !

-La ferme ! Ça suffit Docteur ! On est trois à avoir merdé ! Pas la peine de vous en prendre seulement à lui ! Vous terrifiez ces gens !

La voix de Rose coupa en plein dans les cris, faisant retomber un silence mortel. La blonde fixait son ami, livide.

-Vous aviez disparu! On a tous paniqué! Vous auriez tout fait exploser pour nous retrouver! Alors ne venez pas nous reprocher d'avoir fait ce que vous auriez fait !

Le Seigneur du temps déglutit devant l'expression de la jeune terrienne. Celle-ci le fixait de son regard noir, le mettant silencieusement au défi de contester ses paroles. Sa colère retomba soudainement, alors qu'il réalisait qu'il était allé trop loin.

Il tourna les yeux vers Jack, qui s'était détourné, la ligne de ses épaules tremblant silencieusement. Se fustigeant soudainement – pourquoi fallait-il qu'il s'emporte toujours? - il lança un coup d'oeil désespéré vers Rose, mais sa compagne le fusilla du regard. Le message était clair : il n'obtiendrait aucune aide de sa part.

Sans cesser de se maudire, le Docteur s'avança lentement vers le capitaine, avant de poser maladroitement sa main sur son épaule.

-Je suis désolé, murmura-t-il. Je me suis emporté.

-Non, vraiment, grogna son ami en se détachant sèchement.

-Je suis désolé, répéta-t-il désespéramment, conscient de l'avoir blessé sérieusement. Je .. je n'aurai pas dû crier, je … et pas que sur vous.

-C'est bien là le problème, Doc! siffla Jack en se tournant pour lui faire face. C'est toujours sur moi que vous vous défoulez ! Je suis conscient à quel degré de difficulté Rose a placé l'échelle, mais je pensais avoir mérité mes lauriers pour voyager à vos cotés !

-Vous les avez gagnés !

-Vraiment? Parce que je ne me souviens pas vous avoir vu vous en prendre à elle pour une erreur! Pas si violemment en tout cas ! Mais c'est vrai qu'elle est blanche, Rose, douce Rose, elle est parfaite, alors que Jack, hé bien, c'était un bourreau, un monstre, un Agent du temps, une telle enflure que rien de ce qu'il fera ne changera ce qu'il était!

Obnubilé par le Docteur, Jack ne vit pas James et Ariane frémir à cette évocation de son passé. Rose, pour sa part, l'aperçut, et pesta, devinant d'autres ennuis à venir. Elle se concentra sur l'échange en cours, néanmoins, se demandant à quel moment elle devrait intervenir. Ces deux-là n'y allaient jamais de main morte quand ils se disputaient.

Le Docteur était devenu aussi blanc que Jack était rouge, le contraste entre leurs visages accentuant la violence du conflit. Confronté à ses incohérences, il demeura inhabituellement muet, cherchant les bons mots pour s'exprimer.

Finalement, tout ce qui sortit de sa bouche fut un 'Je suis désolé' si faible que le groupe put à peine l'entendre, mais il vit clairement le Docteur tendre la main vers son ami, tout son langage corporel hurlant de ne pas le rejeter. Comme prévu, Jack ne résista pas à l'étreinte, se laissant entrainer dans les bras du Seigneur du temps qui murmura :

-Je suis désolé.. Je ne sais pas parler.. Je ne voulais pas vous blesser..

-Doc..

-Non, laissez-moi parler.. Je vous ai mal traité.. Je vous mets plus de pression que Rose et c'est injuste. Vous ne valez pas moins qu'elle, Jack.. Je n'aurai pas dû... Vous valez mieux que mes cris..

-Doc, souffla celui-ci, mais le Seigneur du temps continua.

-Vous êtes allé chercher James et Ariane.. Je ne suis pas stupide, je sais pourquoi... J'ai en partie provoqué ce stress..

-Doc, fermez-la.

L'intéressé se figea, avant de se détendre en sentant Jack sourire contre son épaule. Il se laissa aller dans l'étreinte en cours, s'autorisant pour une fois un contact corporel.

Ariane cligna des yeux. À quelques mètres d'elle, les deux hommes se perdaient dans les bras de l'autre, murmurant à voix basse sans prêter aucune attention au reste du monde. Rose secoua la tête, blasée.

-ça arrive souvent? murmura la mercenaire.

-Quoi, qu'ils s'engueulent comme des porcs avant de se chuchoter des mots doux? Pas souvent à cette intensité, mais oui.

-Ils sont mariés?demanda Ariane, prise d'un doute soudain.

Rose rit faiblement.

-Parfois, j'en ai l'impression.

-Oy ! J'entends! s'exclama Jack.

Rose lui tira la langue, alors qu'Ariane et James échangeaient un regard. Tous deux trouvaient leur propre relation tordue, mais celle de ce couple à trois les dépassait largement. Il était clair qu'ils étaient davantage que de simples voyageurs. Le Docteur avait semblé réellement bouleversé par l'emploi de la force, même contrôlée, les laissant perturbés et interrogateurs.

Pourquoi ce refus ? Et que cachait donc Jack ? Le peu qu'ils venaient d'apprendre au milieu des cris échangés dessinait un passé particulièrement noir. Ils en avaient pourtant vu des belles dans leur vie de mercenaires, mais ils avaient le pressentiment que ce dans quoi ils avaient mis les pieds dépassait tout ce dont ils avaient l'habitude.

Inconsciente de la discussion silencieuse en cours, Rose prit enfin quelques instants pour regarder autour d'elle, un soupir lui échappant devant l'expression des villageois qui les fixaient, totalement perdus et clairement effrayés.

-Ok.. Moins discret, tu meurs. Autant pour se présenter comme pacifiques. Quelqu'un peut m'expliquer comment vous avez fait pour vous libérer? Et pourquoi personne ne cherche à me tuer ?

-Je ne suis toujours pas sure... Quand ils sont venus nous chercher dans cette baraque toute sombre, ils nous ont emmenés voir leur chef. Le Docteur semblait le comprendre, mais pas moi – la traduction du Tardis, pensa Rose – mais je crois qu'il expliquait qu'on n'était pas un danger, même si nous attaquer était la plus belle connerie qu'ils avaient fait depuis des lustres. Ok, pas entièrement sure de ça, admit Ariane devant leur regard, je me suis basée sur le ton de sa voix.

Rose pouffa. Ariane sourit. C'était un joli son.

-Bref, pile à ce moment, quelqu'un est entré paniqué, le chef est sorti en courant, on a suivi.. Son fils était malade et le chaman n'arrivait pas à le soigner, cela faisait deux jours..

-Et le Doc l'a guéri, devina la blonde. Ariane la fixa, surprise, avant d'hocher la tête. Évidemment.. Même sans son tournevis, et sur une planète inconnue, il réussit à s'en sortir.. C'est bien lui, soupira tendrement Rose.

-Ça nous a sauvé la peau, en tout cas.. Ils le prennent pour le dieu guérisseur, commenta Ariane amusée. Je crois que je suis la Mère louve, ou quelque soit leur équivalent. James ricana, s'attirant une tape. Et pour répondre à ta seconde question, je ne sais pas. Ils nous respectent et nous craignent, ils doivent vous mettre au même niveau. Même si au vu de l'échange auquel ils ont assisté, le Doc a clairement gagné la place de chef, ironisa-t-elle. Et Jack d'apprenti ou d'amant. Pas encore sûre.

-Je vais me vexer! menaça Jack de loin, mais il souriait, le visage perdu dans l'épaule du Docteur dont il inspira à grandes bouffées l'odeur.

Ce dernier ne semblait pas davantage décidé à le lâcher, non pas que cela gêne Jack. Celui-ci serait resté avec plaisir le reste de sa vie dans ses bras, mais la vie réelle se rappela à lui lorsque Rose demanda :

-Désireuse de nous présenter vos nouveaux amis ?

Le Docteur s'extirpa avec difficulté de l'étreinte de Koala-Jack, avant d'hocher la tête en souriant.

-Bien sûr ! Mais uniquement si vous me faites la promesse de ne plus jamais, jamais permettre à ce genre de bêtise d'arriver.

-Promis, sourit-elle. Et vous, de ne plus jamais vous en prendre à quelqu'un sans réfléchir.

-Promis, murmura-t-il, un peu penaud.

-Après vous, alors, déclara-t-elle en le laissant ouvrir le pas.