Chapitre 4
Dire que les villageois mirent quelque temps à comprendre et accepter qu'ils n'étaient pas une menace était l'euphémisme du siècle. L'arrivée explosive du trio avait réveillé leur peur d'attaques, et ce n'est que grâce au talent combiné du Docteur et Ariane qu'ils parvinrent à les convaincre qu'ils ne représentaient pas un danger.
-Qu'est-ce que vous leur avez dit? demanda Rose en les voyant sortir de la maison du chef qui leur sourit, avant de leur serrer chaleureusement la main.
-La vérité, que vous pensiez que nous étions en danger et que vous avez attaqués pour nous sauver, répliqua Ariane. Et que oui, nous garderions sous contrôle le Dieu en colère et l'Ami du chef. Un sourire étira ses lèvres devant leur expression. Je vous laisse deviner qui est qui, les taquina-t-elle.
-Je ne suis pas le Dieu de la colère, pesta James.
-Tu l'es complètement, rit-elle en le prenant par le bras.
-L'Ami du chef, hein ? répéta Jack en souriant.
-Ou le petit-ami, ils hésitent toujours, ironisa la jeune femme alors que le sourire de Jack augmentait. Au moins, ils n'ont pas de préjugés sur les relations, c'est rafraichissant.
-Et moi, je suis quoi? osa demander Rose.
Ariane pouffa.
-Je ne suis pas sure, mais je pense que c'est quelque chose proche de «Mère des dieux» ou «déesse de la famille». Tu les as impressionnés en remettant le 'chef' – elle joua avec ses doigts – à sa place. Pour eux, seule son épouse peut faire cela.
Jack explosa de rire alors que Rose virait rouge pivoine.
-Ces gens ont davantage compris nos relations que nous-mêmes, oh, je vais adorer cet endroit.
-Évite de te taper tout le gratin local, ok? se moqua Rose. Si on pouvait éviter de les retourner contre nous.
Jack lui lança un regard surpris, avant de feindre d'être blessé. Il ne s'attendait pas à une telle blague de Rose, pas après les derniers événements, mais la blonde semblait décider à retrouver leur complicité.
-Tu m'attristes, Rosie de mon cœur, comme si c'était mon genre ! L'intéressée lui décocha un regard blasé. Tu es juste jalouse, la taquina-t-il.
-Moi ? Nope, répondit-elle, son sourire plus blanc que neige. Je sais que j'ai une place réservée.
-Tu en as totalement une, murmura-t-il en la prenant dans ses bras. Et vous aussi, débile, commenta-t-il en attrapant le Docteur par l'épaule, l'attirant à lui pour un câlin improvisé.
Le Seigneur du temps râla pour la forme, mais son sourire contre l'épaule de Jack en disait long.
-Aow, c'est trop mignon, je peux prendre une photo? s'exclama Ariane en battant des mains.
Rose et Jack lui tirèrent la langue.
-Depuis quand tu agis comme une fangirl? demanda le capitaine. Tu n'es pas sensée entretenir ton image d'une terrible mercenaire au passé aussi noir que ses cheveux ?
-Depuis que vous agissez comme des télétubbies ! Sérieusement, c'est une saga votre relation. C'est pour quand le sexe sauvage ?
-Quand tu veux, chérie, répliqua le jeune homme de sa voix suave, s'attirant un concert de grognements.
-Ne le lance pas là-dessus, Ariane, vraiment, gémit Rose alors que Jack décochait un sourire grivois à cette dernière.
-J'allais proposer une promenade, mais vu que vous semblez tous décidés à pondre comme des lapins, j'en déduis que je vais la faire seul, commenta le Docteur.
-Oy ! Non ! Une promenade est parfaite !
-L'air frais fera du bien à tout le monde, confirma James.
Celui-ci était demeuré étrangement silencieux depuis la dispute entre Jack et le Docteur. Son esprit ne cessait de ressasser son échange avec ce dernier, et la déception évidente de l'homme devant l'emploi de la violence. J'espérais autre chose de vous, avait-il dit. Comme quoi? Et pourquoi est-ce que son avis semblait compter autant pour lui? Ce n'était pas comme s'il lui devait quoique ce soit !
-À part Jack? ironisa cette partie irritante de son esprit qui lâchait toujours des vérités dérangeantes.
À part Jack, oui. James était conscient que c'était grâce à la proposition du Docteur que lui et Ari avaient pu rester avec ce dernier. Jack n'aurait jamais osé les inviter à bord, et ce malgré toute son envie et son besoin de garder le couple près de lui. La décision appartenait au conducteur du vaisseau et à lui seul, un fait que James comprenait et respectait.
Ce qui l'amenait à s'interroger un peu plus encore sur leur mystérieux pilote. Il n'arrivait pas à le cerner, et c'était un exploit en soi-même après au moins quatre-vingt-ans de vie passés à trainer sa carcasse un peu partout. L'homme alternait entre sourires bon enfant et colères subites, ses connaissances encyclopédiques ne parvenant pas à compenser son incompétence en terme de relation sociale.
James ne comprenait pas le Docteur, et s'il y avait bien une chose qu'il détestait, c'était ne pas comprendre quelque chose ou quelqu'un. Comprendre et connaître étaient les clés pour survivre en tant que mercenaire. Placez votre confiance en la mauvaise personne, et elle pourrait aisément vous abattre d'un coup dans le dos. Même si cela ne semblait pas le caractère du Docteur, James ne pouvait s'empêcher de demeurer prudent.
Cette fois, leur randonnée fut ce que la première n'avait pas su être : une longue promenade, tranquille et divertissante, qui leur permit non seulement de découvrir les environs mais aussi les faune et flore locales. Le Docteur semblait tomber en admiration devant chaque plante, chaque buisson, chaque animal. Ses yeux brillaient de cette innocence qui ressortait à chaque fois qu'il était en pleine exploration. Lui et Jack discutaient avec animation avec leur guide, l'interrogeant sur les vertus médicinales d'une plante jaune aux longs piquants que Jack avait découverte.
James et Ariane les observaient, fascinés : l'aisance avec laquelle tous deux échangeaient avec le natif au bout à peine d'une demie-heure les stupéfiait. Eux-mêmes savaient se fondre avec facilité dans le décor, remerciez leur type de vie, mais la manière dont les deux hommes absorbaient les coutumes locales en était presque vexante. Depuis combien de temps pratiquaient-ils ce genre de voyage ? À leur question, Rose explosa de rire avant de secouer la tête et déclarer un 'Longtemps' frustrant, les laissant en soif de réponses sur leurs mystérieux compagnons.
La fête battait son plein au village, la tension du matin depuis longtemps oubliée alors que les habitants célébraient leurs invités. Passée la peur initiale, le groupe avait vite été adopté, et une fête avait été organisée en leur honneur. Nourriture, bières, robes et danse se mélangeaient pour former un chaos heureux, sous le son des instruments de musique et chants. Rien n'était trop beau pour célébrer la descente de dieux sur terre.
Le Docteur aurait bien tenté de leur expliquer qu'ils n'en étaient pas, mais cela aurait ouvert la porte à trop de difficultés. Voilà pourquoi les rencontres avec les peuples des planètes Catégorie I étaient normalement interdites. Bref. Ce n'est pas comme si la Proclamation de l'ombre allait passer son nez par là.
À quelques mètres de lui, Jack dansait avec plusieurs membres de la gente locale, celle-ci l'entourant comme des mouches alors qu'il se mouvait au milieu d'eux. Son sourire et son rire lui avaient vite attiré un nouveau surnom : les locaux aimaient la gouaille du Dieu rieur, pour le plus grand plaisir de l'intéressé qui avait fort affaire avec tout son fanclub naissant.
-Autant des hommes que des femmes.., remarqua Rose, assise à côté du Seigneur du temps à l'une des tables de bois assemblées pour le banquet. Et cela ne semble poser problème à personne.
-Cela devrait? demanda son ami en haussant un sourcil.
-Non ! Mais je pensais.. Laissez tomber, un autre préjugé sur les peuples..
Elle se mordilla la lèvre, elle allait dire 'simples', mais cela sonnait tellement condescendant. Le Docteur secoua la tête, amusé.
-Quoi ? Parce qu'ils n'ont pas de béton, ils seraient homophobes ?
-Non! C'est juste que, souvent, dans toutes les cultures de ce type que j'ai rencontrées, la famille est au cœur. Il faut survivre, avoir des enfants. C'est impossible si le couple n'est pas mixe.
-Depuis quand ?
Rose cligna des yeux.
-Ce n'est parce que les Terriens du XXIème siècle ne peuvent pas porter d'enfants que c'est génétiquement impossible ailleurs, Rose.
-Comment ça ?
Le Docteur sourit. Elle était tellement charmante quand elle le regardait ainsi, avide d'apprendre.
-Les conditions climatiques, la nécessité naturelle... Il existe beaucoup de peuples où les hommes, ou mâles, peuvent porter la vie.
-Non, murmura Rose, incrédule. Non non non ! Vous vous fichez de moi !
-Pourquoi ferais-je cela? la taquina le Docteur.
-Vous me faites marcher !
-Je vous jure que non ! Demandez à J..
Il s'interrompit, mais c'était trop tard. Sa compagne venait de s'étouffer dans sa boisson.
.-Jack ? Jack peut avoir des enfants ?
-Il va me tuer.. J'avais promis de ne rien dire, gémit le Docteur en maudissant son verre d'alcool.
-Jack peut avoir des enfants ?
-C'est un humain du 51ème siècle, Rose, répliqua le Docteur avec évidence. À ce stade de l'exploration de l'univers et les mutations de gêne qui en ont résulté, vous vous doutez bien que porter la vie est devenue une nécessité pour les deux sexes.
-Jack peut avoir des enfants ?
-Oui, Rose, Jack peut avoir des enfants, répliqua le Seigneur du temps avec patience.
-J'ai besoin d'un truc plus fort, lâcha la blonde en attrapant le pichet de bière locale.
-Rose ...
-La ferme. Je suis Anglaise, je sais boire.
Le Seigneur du temps roula des yeux, avant de terminer son propre verre. Il sourit en voyant ses nouveaux compagnons danser ensemble, les mains de James posées possessivement autour de la taille de sa petite-amie. L'homme-panthère ne semblait guère apprécier l'attention qu'attirait la jeune femme depuis plusieurs heures, et le faisait publiquement savoir.
La Mère-Louve avait vite gagné le respect et l'amour des villageois après s'être opposé au Dieu de la colère, puis passé le reste de la journée auprès du petit garçon malade. Quelque chose semblait s'être éveillé en elle en voyant le Docteur prendre soin de l'enfant. Quelque chose que James n'espérait plus voir depuis bien longtemps maintenant.
-Tu paries combien que Jack se fait la moitié du village avant qu'on parte? murmura Ariane contre son épaule.
James ricana.
-Je ne pense pas perdre mon argent en affirmant beaucoup.
-On le laisse faire ou on le rejoint ?
-Il n'y qu'une fleur que je veux dévorer ce soir, souffla de sa voix rauque son homme en mordillant son oreille.
Ariane contint à grand-peine son sourire. La nuit s'annonçait glorieuse.
