Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating : M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Note : Bon, alors, j'étais dans une période grecque quand j'ai écrit ce chapitre et le précédent. Vous aurez peut-être remarqué que l'histoire du Roi Tatsu, le livre qu'Iruka achète au chapitre précédent, reprend en fait le mythe d'Oedipe et plus particulièrement la pièce de Sophocle Oedipe roi. J'ai lu cette pièce au lycée et elle m'avait beaucoup marquée pour le côté "enquête sur soi-même. J'avais japonisé le mythe parce que les Grecs chez les ninjas, ça ne le fait pas trop mais... voilà que je parle de Pandore, maintenant ! Je ne voyais pas de titre plus adapté à ce chapitre, vous comprendrez pourquoi à la fin, je pense. Du coup, voilà, c'est sûrement anachronique, mais bon... En fait, j'ai souvent du mal à savoir quelle référence on peut faire ou non quand on écrit une fic sur Naruto... Ont-ils la télé, par exemple ? Ils ont bien des appareils-photo...
Bref... je vous laisse avec ce titre hors de propos en espérant que le reste vous paraîtra plus cohérent !
Merci beaucoup pour les dernières reviews postées et place à Iruka et à son enquête ! Bonne lecture !
Chapitre 16 : La boîte de Pandore
« Qu'est-ce que c'est que ça ? », demanda Kakashi.
Iruka venait à peine de déposer ses achats sur la table basse. Il supposa que la question portait sur le livre en haut de la pile.
« Oh, ça, c'est une pièce de théâtre. Le Roi Tatsu, ça s'appelle. Il paraît que… »
« Non, pas celui-là, l'interrompit le jounin. Le Roi Tatsu, je connais, merci, c'est un classique. Non, non, je parle du pavé, l'énorme bouquin en-dessous, c'est quoi ce truc ? »
Iruka hissa l'ouvrage à sa hauteur pour qu'il soit lisible du comptoir, là où Kakashi lisait son propre livre à couverture orange.
« Au bout du chemin, le bonheur ? déchiffra Kakashi. C'est le titre, ça ? »
« Faut croire. Je l'ai surtout acheté parce qu'on me l'a conseillé, à vrai dire. Le titre, la couverture, le résumé, rien ne m'a franchement donné envie. Mais il paraît que ça a eu beaucoup de succès à sa sortie, il y a deux ans. »
« Qui t'a conseillé ce truc ? »
« Hm ? »
« Tu viens de dire qu'on te l'avait conseillé, ce bouquin. Qui te l'a conseillé ? C'est sûr que c'est ni Naruto, ni Lee. Ils considèrent la lecture comme une punition… C'est Shizune ? »
"Oh non, en fait c'est plutôt moi qui conseille des lectures à Shizune."
"Alors c'est qui ?"
Iruka répugnait à parler d'Aryuu, c'était la seule part d'ombre qu'il possédait vis-à-vis de Kakashi. Et il en avait un peu marre que le jounin le connaisse mieux que lui-même.
Le regard suspicieux qu'il lui lança lui fit cependant cracher le morceau.
"Mon libraire, avoua-t-il. Il a un goût très sûr, je lui fais une confiance aveugle."
"Ton libraire ? répéta Kakashi, surpris de ne pas en avoir entendu parler avant. Je le connais ?"
"Comment pourrais-je le savoir ?", rétorqua Iruka d'une manière un peu trop agressive.
Il se sentait espionné.
"En me donnant son nom, par exemple.", proposa Kakashi.
"Inutile, assura l'autre immédiatement, son nom ne te dirait rien."
"Pourquoi refuser de me le donner, alors ?"
"Parce que ça ne te regarde pas ! éclata Iruka. Parce que j'ai encore le droit à un semblant de vie privée !"
"Le nom d'un libraire que je ne connais pas, tu considères que c'est ta vie privée ?"
Iruka s'arrêta, réfléchit, et un peu nauséeux, il reprit :
"Quand ta vie n'est pas longue de plus de six mois et que des étrangers t'apprennent ce que tu as été... le moindre fait banal s'apparente à la vie privée."
Kakashi siffla dans son masque tout en roulant son oeil valide.
"Comme tu veux, lâcha-t-il d'une voix un peu trop dégagée. Si l'identité du libraire est un secret d'état, maintenant..."
Il fit mine de se remettre à sa lecture et Iruka, les joues rouges, s'installa lui-même sur le canapé. Sans se concentrer vraiment sur ce qu'il faisait, il se mit à passer en revue les différents ouvrages achetés.
"Et il est séduisant, ce libraire-mystère ?"
Kakashi avait tenté, en vain, de maîtriser la jalousie qu'il ressentait depuis l'évocation du fameux libraire. Il savait pourtant que ce genre de conversation ne mènerait nulle part, surtout dans la situation actuelle. Sa possessivité maladive prenait cependant le pas sur tout le reste.
Iruka se releva d'un bond, interloqué.
"Qu'est-ce que tu oses insinuer ? brailla-t-il. Tu ne crois tout de même pas... Enfin, c'est dégradant !"
"Qu'est-ce qui est dégradant ? interrogea le jounin. Que je doute de ta fidélité ? Ou que je te soupçonne de te taper un mec ?"
"Je n'aime pas les hommes ! articula Iruka excédé. Et même si j'avais envie de m'en 'taper un', comme tu dis, je n'aurais aucun compte à te rendre ! Nous ne sommes pas un couple !"
"En somme, ce qui te gêne, c'est le côté homo de l'affaire..."
"C'est toi qui me gênes ! Toi qui oses prétendre avoir des droits sur moi !"
"Plus de trois ans de vie commune, ça ne me donne donc aucun droit sur toi, selon toi ?"
Ils ne parlaient pas de la même chose : Kakashi s'adressait à celui qu'il avait été comme s'il existait encore. Sa jalousie et sa frustration l'emportaient sur son habituelle rationalité.
Iruka eut le sentiment d'étouffer sous le costume d'un autre, de payer pour les fautes d'un fantôme. Une envie de sortir de cet appartement qu'il exécrait le submergea mais la peur du dehors le domina. Les gens de l'extérieur le terrifiaient.
Il s'élança dans le couloir, la chambre étant sa seule échappatoire.
"C'est ça, railla Kakashi, fuis. Bouder dans ta chambre, c'est apparemment tout ce que tu sais faire ! Et après tu demandes à ce qu'on te traite en adulte ?"
Le claquement de la porte interrompit ses récriminations et il resta seul à ruminer dans le silence.
~/~/~
De l'autre côté de la porte, Iruka haletait.
Il resta longtemps appuyé à l'entrée, abruti par la colère que Kakashi arrivait parfois à éveiller en lui. Il finit par se laisser tomber sur les fesses, ne pensant à rien pendant de longues minutes, ne se concentrant que sur sa respiration rapide. Lorsqu'elle fut revenue à la normale, il maudit copieusement le jounin et ses questions indiscrètes mais il savait bien, au fond de lui, que ce n'était pas vraiment l'interrogation de Kakashi qui l'avait mis dans tous ses états mais plutôt la réponse qui avait bondi en lui comme une évidence.
Oui, il trouvait Aryuu séduisant.
Ce n'est pas qu'il l'avait vraiment regardé mais il fallait être aveugle pour ne pas s'en rendre compte : ses cheveux écarlates, dont des mèches légèrement ondulées et ébourrifées tombaient sur son front encore lisse et insouciant, ses yeux rieurs souvent plissés à l'extrême, sa bouche aux lèvres charnues qu'on ne pouvait que trouver sensuelle... Et surtout ses tâches de rousseur sur sa peau pourtant mate et cette absence de défauts physiques qui était quasiment impossible à préserver quand on était ninja... Tous ces atouts le rendaient magnétique.
Si Iruka avait dû se choisir un physique, il aurait probablement opté pour une apparence telle que la sienne.
Il essaya de se convaincre que le regard porté sur ce jeune homme était parfaitement objectif. Après tout, nul besoin d'être une femme pour apprécier la beauté d'un homme. Hommes et femmes se jugeaient d'ailleurs entre eux dans un esprit de rivalité naturelle.
Mais il n'avait pas considéré Aryuu comme un rival. D'ailleurs, quand Kakashi avait fait sa terrible insinuation, ce qui lui était tout de suite venu à l'esprit c'était la différence d'âge et le statut d'ancien élève du jeune homme. Il lui paraissait presque incestueux d'imaginer entretenir une telle relation. Le côté masculin de la chose ne lui était apparu qu'ensuite.
Regardait-il Aryuu comme il avait pu regarder Shizune ? Cela lui paraissait impossible mais il se rappelait la gêne ressentie quand le jeune homme avait insinué qu'ils formaient un couple avec Kakashi. Le fait qu'Aryuu le considère comme homosexuel l'avait soudain rendu timide comme si... une tentative de séduction était envisageable...
Iruka maudit Kakashi de plus belle : il ne serait pas revenu sur ces gênantes constatations sans ses soupçons abjects. Oserait-il encore s'adresser à Aryuu sans se sentir honteux des pensées impures qu'il avait eues ? Car, oui, il s'était imaginé une seconde dans les bras d'Aryuu.
Dans un geste enfantin, il battit le parquet de ses pieds. La cohabitation avec Kakashi le pervertissait de manière intolérable.
~/~/~
Il fut incroyablement gêné quand il recroisa le jeune libraire deux jours plus tard. Il aurait préféré laisser plus de temps filer depuis leur dernière entrevue mais le climat dans l'appartement était d'une lourdeur insupportable. Il refusait d'adresser la parole à Kakashi et ce dernier ne faisait rien pour adoucir l'ambiance.
Quand il en avait assez, le jounin sortait, lui. Il allait dans un bar ou voir des amis alors qu'Iruka restait coincé dans ce clapier de quelques mètres carrés qu'on lui avait désigné comme son foyer.
Comme toujours, le jeune libraire l'accueillit avec le sourire mais Iruka remarqua immédiatement l'indolence de sa posture. Il lui sembla qu'il manquait d'énergie.
« Quoi ? s'étonna Aryuu quand Iruka l'interrogea sur sa mollesse. Vous n'étiez pas au festival d'hier soir ? Il y avait des feux d'artifices, des défilés, tout le monde dansait… C'était très sympa ! »
En y réfléchissant, Iruka, depuis sa chambre, avait bien entendu quelques explosions qu'il avait prises pour des pétards balancés par des gosses. Kakashi était rentré plus tard qu'à l'accoutumée, aussi. Il était au lit depuis longtemps quand il l'avait entendu passer la porte. Le jeune homme avait bien du mal à imaginer le jounin participer à ce genre d'événement.
"Tu t'es couché tard, alors ? demanda Iruka à Aryuu. C'est pour ça que tu as l'air endormi ?"
"Ouais. Le problème de ce festival, c'est qu'il est très familial. Il faut attendre tard dans la nuit pour que l'ambiance décolle vraiment."
"Je vois : tu as trop picolé..."
"Si je m'étais contenté de ça...", lâcha Aryuu dans un sourire.
L'occasion était trop belle. Iruka la saisit au vol.
"Une fille ?", hasarda-t-il.
"Plusieurs.", répartit l'autre avec orgueil.
Iruka opina doucement, intérieurement soulagé. Apprendre qu'Aryuu était un séducteur, un séducteur hétérosexuel de surcroît, enlevait une grande part de la gêne qu'il ressentait. Si Aryuu n'aimait que les femmes, ils n'évoluaient plus dans les mêmes sphères et le fait qu'il puisse le trouver séduisant n'avait plus vraiment d'importance.
Il se sentit autorisé à reprendre une attitude normale avec le jeune homme.
« Alors ? Le Roi Tatsu, ça vous a plu ? »
Cela ne faisait que deux jours qu'il avait acheté le livre mais Iruka avait passé le plus clair de son temps calfeutré dans sa chambre pour être sûr de ne pas avoir à croiser Kakashi. Autant dire que sa liste d'œuvres à lire avait fondu comme neige au soleil.
« Incroyable ! s'exclama-t-il. C'est une œuvre vraiment intense ! Et la fin, quand il se crève les yeux ! C'était tellement puissant ! »
« C'est symbolique… », commença Aryuu.
« Bien sûr, abonda Iruka, cela renvoie à l'aveuglement dont il a fait preuve durant toute la pièce, en ignorant tous les signaux que les Dieux lui envoyaient. »
« C'est ça. », approuva Aryuu, une moue appréciative sur le visage.
Ils avaient avancé dans le magasin, Iruka ayant envie de poésie.
« Et votre projet ? continua le libraire comme s'il changeait totalement de sujet. Avez-vous trouvé les renseignements voulus sur Hatake-san ? »
Iruka se racla la gorge, embêté de devoir aborder cette histoire.
« Nous ne nous parlons pas beaucoup ces temps-ci, expliqua-t-il. Mais je vais au palais du Hokage en sortant d'ici. J'ai décidé de consulter son dossier. »
« Vous n'y trouverez rien, commenta Aryuu. Vous avez une bien meilleure source d'informations à la maison et… »
Le jeune homme ne termina pas sa phrase quand il s'aperçut qu'Iruka le fusillait du regard.
« Enfin, reprit-il dans un sourire devenu commercial, ça ne me regarde pas, après tout. »
Se mordant les lèvres, il arpenta le rayon des yeux avant d'arrêter son choix sur un tout petit ouvrage.
« Vous connaissez Délices de la douleur de Shidare Yanagi ? C'est un peu ardu mais intéressant. L'auteur a rencontré une femme qui l'obsède mais cette dernière refuse de le revoir, le jugeant insignifiant. Dans son recueil de poésie, il parle donc de cet amour absolu qui le torture mais qui le remplit d'aise en même temps… »
Aryuu faisait de grands gestes comme à chaque fois qu'il évoquait une œuvre qui l'avait réellement touché mais Iruka l'interrompit d'un signe de tête.
« Je ne suis pas sûr d'avoir envie de lire ça, trancha-t-il, l'amour absolu, ça ne signifie rien pour moi. En fait, je ne pense même pas que ça existe. »
Aryuu acquiesça, peu surpris. Son ancien maître avait beau comprendre les métaphores littéraires à la perfection, il restait tout aussi aveugle que le Roi Tatsu.
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« Ton dossier ? grogna Tsunade. Mais pour quoi faire ? »
« Eh bien, pour m'informer, répartit fermement Iruka. J'ai le droit de le consulter, il me semble. Et je voudrais aussi voir celui de Kakashi. »
« Kakashi ? répéta-t-elle. Le niveau d'autorisation pour accéder au dossier de Kakashi est bien au-dessus de ce que tu ne pourras jamais plus atteindre. »
« Ce n'est pas moi qui gérais les dossiers, avant ? »
« Tu as dit le mot : 'avant'. Tu es un civil, maintenant, et les civils ne consultent pas les dossiers des ninjas encore en exercice. »
On toussota légèrement derrière l'épaule de la Cinquième et Iruka, relevant les yeux, discerna deux hommes sans réussir à identifier celui qui avait cherché à attirer l'attention. Celui de gauche, qui portait un bandage qui lui recouvrait nez et fossettes, se mit à parler :
« Si vous me permettez, Tsunade-sama, il n'existe pas de loi interdisant à un ninja, même de retour à la vie civile, de consulter son propre dossier. »
« Quant au dossier de Kakashi-san, continua l'autre dont une large frange recouvrait une partie du visage, nous en possédons une version censurée que nous proposons aux civils de renom qui désirent choisir eux-mêmes le ninja qu'ils veulent à leur service. »
Les sourcils de Tsunade se froncèrent. Elle était clairement désappointée qu'on se permette de s'immiscer dans ses affaires.
Pourtant, elle ne les rabroua pas et, après un court silence, elle céda à leurs arguments :
« Bon, Kotetsu, amène-le en salle d'études ! Et toi, Izumo, va donc chercher ces fichus dossiers ! Qu'on en finisse avec ces idioties ! »
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Il préféra débuter par son propre dossier. Ca l'angoissait moins.
Il observa les photos administratives où ses parents, bien droits, posaient en uniforme. Pour la première fois, la ressemblance frappante entre son père et lui lui sauta au visage et il se promit de ne jamais se laisser pousser la moustache.
Il apprit que c'était une banale chute qui avait causé sa cicatrice sur le visage. Aucun médic-nin n'était disponible ce jour-là car le Pays du Feu était en guerre à cette époque. On lui avait donc refermé la plaie « à l'ancienne ».
Après quelques comptes-rendus de missions sans importance, il était tombé sur l'avis de décès de ses parents. Apparemment, ils étaient toujours en mission. Ils avaient mis des années avant d'avoir un enfant et sa mère était repartie sur le terrain une dizaine de jours après son accouchement. Personne ne s'était porté volontaire pour l'adopter après Kyuubi. Il était mentionné qu'il y avait eu beaucoup trop d'enfants pour trop peu de familles d'accueil. En y réfléchissant, il se rendit compte que Naruto et lui étaient devenus orphelins le même soir.
Il avait ensuite étudié ses notes, les rapports de ses instructeurs, ses compétences. Il s'était vite fait à l'idée qu'il était un ninja des plus médiocres, ne remarquant qu'à peine ses tests d'intelligence prometteurs. Les rapports d'inspection qui le décrivaient comme un excellent professeur le déridèrent un peu mais son nombre de missions réussies et leur niveau ridicule le rembrunirent instantanément.
Enfin, il arriva à la page de l'état civil. Il constata qu'il était pupille du Pays du Feu et qu'il avait donc touché une petite pension qui lui avait permis de subsister jusqu'à sa majorité. C'est à cette date qu'il avait intégré le corps enseignant de Konoha et on lui avait alors alloué un logement de fonction qu'il avait gardé jusqu'à Pain et son emménagement avec Kakashi.
Il sentit son sang affluer très vite à son visage quand il lut la ligne où Kakashi était désigné comme son « conjoint » et juste derrière était agrafé le document officiel dans lequel il reconnaissait le jounin comme étant son responsable légal. Iruka fixa ce qui était son ancienne signature pendant de longues secondes et, pris d'un doute, il retourna en arrière, relisant certains papiers. Plusieurs fois, il retrouva cette même écriture fluide et sûre et, après avoir vérifié dans son cahier, il n'eut plus d'hésitation quant au fait que c'était bien la sienne.
Il remplissait lui-même son dossier : il s'était déplacé pour compléter la case « conjoint » de son état civil et il s'imagina à cette même place, des mois auparavant, écrire fièrement qu'enfin, il n'était plus seul.
Car c'est ce qui lui avait sauté aux yeux à la lecture de son dossier : c'était un homme seul. Pas de famille, pas d'équipe, pas de groupe avec lequel il effectuait régulièrement des missions. Le seul nom qui revenait plusieurs fois dans toute cette paperasserie était celui de Kakashi. Ca le consterna.
Alors, refermant son propre dossier, il s'attaqua à celui du jounin. Mais contrairement au sien, le dossier de Kakashi était difficilement lisible : la plupart des informations étant biffées par un large feutre noir. Pas moyen d'avoir le détail des missions de rang A et S mais leur nombre était indiqué, ce qui le fit pâlir d'envie. Les examens physiques et autres tests d'aptitudes étaient tous élogieux, seul le bilan psychologique n'était pas disponible. Iruka ne trouva aucune photo de Kakashi avant ses dix ans et il constata que le mystérieux masque était déjà en place. Sur plusieurs, il était entouré des membres de son équipe-genin et Iruka fut saisi par la ressemblance entre le sensei de Kakashi et Naruto. Plus loin, étaient mentionnés dans une liste les différents ninjas avec lesquels Kakashi avait l'habitude de travailler. A côté de la plupart des noms avait été ajoutée la mention « décédé » et Iruka comprit que Kakashi aussi, malgré ses fantastiques capacités, était un homme très seul. Enfin, il arriva à sa page d'état civil et la jugea étrangement similaire à la sienne : orphelin, enfant unique, pupille du Pays du Feu. Sauf que dès treize ans, Kakashi s'était assumé financièrement grâce à sa paye de jounin. L'appartement acheté avec ses économies et l'héritage paternel était resté le même jusqu'à Pain et Iruka vit son propre nom écrit dans la case « conjoint ». Aucun autre nom n'était écrit précédemment. Iruka, cependant, ne s'attarda pas sur cette information car il ne décollait pas son œil de l'écriture fluide qui remplissait la fin de la page. Il n'eut même pas besoin de vérifier son cahier, cette fois.
Il avait rempli ces deux dossiers, il était venu, il s'était déplacé dans ce but et il devina tout ce que ça avait pu symboliser pour lui.
Seul un homme amoureux pouvait venir ainsi compléter ce genre d'informations insignifiantes. Il avait donc été ainsi ? Amoureux ? Et même : amoureux-niais ?
Il recula sa chaise pour respirer plus aisément et referma cette preuve insupportable de son idiotie.
Il n'aurait pas dû venir.
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La face crispée de Shizune l'accueillit à sa sortie de la salle d'études et il dut supporter un de ses longs sermons sur la parole donnée et le fait de chercher à véritablement comprendre les autres.
Elle lui confisqua les dossiers qu'il ne comptait de toute façon pas garder et lui fit promettre de jouer le jeu en ayant une vraie discussion avec Kakashi. Il eut beau expliquer qu'ils étaient en froid, elle ne voulut rien savoir et il rentra chez lui le cœur gros.
Tout ce qu'il avait appris de Kakashi à travers son dossier lui était plutôt favorable. Bien sûr, le jounin lui faisait des scènes injustifiées et refusait de tourner la page mais c'était aussi un héros et un homme de valeur. Il méritait bien qu'il range son égo au placard et qu'il lui offre une véritable conversation. Shizune avait raison.
Quand il pénétra dans l'appartement, il constata que Kakashi n'était pas dans la pièce à vivre, là où il se trouvait d'habitude. Pourtant, ses sandales, enlevées à la va-vite la veille, se chevauchaient toujours sur le palier. Iruka ferma la porte plus brutalement qu'à l'accoutumée et il entendit de légers bruits en réaction, provenant de la chambre à coucher. Il n'était pas surpris : ce n'était pas la première fois que Kakashi prenait possession de la chambre en son absence.
Le jeune homme hésita, restant immobile dans l'entrée, puis il inspira pour se donner de la volonté et traversa le couloir. La porte de la chambre était fermée mais il ne se donna pas la peine de frapper.
Kakashi reposait sur le futon, assis en tailleur. Sa posture, se voulant naturelle, restait trop raide pour être honnête. Iruka fit semblant de ne pas le remarquer.
« Salut. », débuta-t-il avec timidité.
Kakashi ne l'avait pas regardé à son entrée, persuadé qu'il allait être chassé de ce qui était maintenant devenu le territoire d'Iruka mais à l'entente de sa pacifique entrée en matière, il osa un regard et relâcha un peu les muscles de ses épaules.
« Salut. », répondit-il à son tour d'une voix rauque.
Il n'était pas encore sorti aujourd'hui, c'était donc sa première prise de parole de la journée. Etrange quand on vivait avec quelqu'un.
« J'ai croisé Shizune, expliqua Iruka en s'avançant davantage dans la pièce, et elle m'a dit qu'on devrait arrêter de se comporter comme des gamins. T'es pas d'accord ? »
« Si. », approuva Kakashi.
Cela faisait deux jours que le jounin essayait vainement de renouer le contact.
Iruka resta silencieux une seconde, ne sachant comment enchaîner.
« Tu veux que je sorte ? », proposa Kakashi.
« Non, répliqua immédiatement l'autre, j'aimerais qu'on parle. »
« Qu'on parle ? », répéta Kakashi, surpris.
« Est-ce que je peux m'asseoir ? »
Il n'y avait pas de chaise dans la chambre, seulement le lit. Kakashi se recula un peu tout en invitant de la main Iruka à prendre place. Ce dernier s'assit en restant à bonne distance. Il avait dans une de ses mains le sac en plastique contenant les derniers livres qu'il avait achetés. L'œil de Kakashi s'y attarda mais le jounin ne fit aucun commentaire, baissant même la tête. Iruka n'avait néanmoins rien raté du regard de son aîné et remonta très bien le fil de ses pensées.
« Il s'appelle Aryuu, révéla-t-il, c'est apparemment un ancien élève à moi mais il a passé plusieurs années loin de Konoha. C'est un libraire particulièrement compétent avec lequel j'aime beaucoup discuter. Et oui, il est très séduisant. »
Kakashi commença à secouer négativement la tête mais Iruka poursuivit.
« C'est aussi un coureur de jupons notoire. Il apprécie les jolies filles et sait très bien qu'on vit ensemble tous les deux. »
« Tu n'as pas à me raconter tout ça, répliqua le jounin, je n'avais pas à t'interroger sur lui. Tu as le droit de fréquenter qui tu veux. »
Iruka chercha à l'arrêter. Il comprenait la réaction qu'avait eue Kakashi mais ce dernier continua sur sa lancée.
« J'ai bien conscience d'avoir réagi comme un con mais c'est juste que… cette fois-ci, je n'ai pas réussi à m'en empêcher. »
« C'est bon, conclut Iruka, on ne va pas rester bloqué là-dessus. »
Il lui adressa un sourire un peu figé et chercha à changer de sujet.
« Il paraît qu'il y avait un festival hier soir. Tu y es allé ? »
Kakashi chercha à rester neutre. Iruka lui posait si peu de questions d'ordinaire.
« Ouais, c'était sympa. »
« Qu'est-ce que tu y as fait ? », enchaîna immédiatement Iruka.
« En fait, on a surtout promené la gosse de Kurenai. On lui a acheté des conneries, on lui a gagné des jouets à certains stands… Vers minuit, y a eu le feu d'artifices mais ça lui a fait peur et elle s'est mise à pleurer. Alors, on s'est rentré. »
« En somme, tu as joué au papa. »
« Bof, apprécia Kakashi en haussant les épaules, Gai est dix-mille fois plus gaga que moi. »
« Gai était là aussi ? »
« Hm ? Oui, avec Lee. »
« Et Naruto ? »
« Aussi. Mais Sakura, elle, était de garde. »
« Tout le monde était là sauf Sakura, en fait. », résuma Iruka, un peu d'amertume dans la voix.
Kakashi la discerna et instantanément, il demanda :
« Tu aurais voulu venir ? »
Iruka dodelina de la tête, pas sûr, lui-même, de ses envies.
« Ils auraient tous été contents de te voir, hein, mais on se faisait la gueule, hier. Et puis, enfin, quand je te propose de sortir… »
« Je te dis toujours non, compléta Iruka, je sais bien. »
« Mais si tu veux, on peut aller boire un verre ce soir, avec tout le monde… »
« Non, répondit l'autre, merci mais non. »
Il était partagé entre l'envie de sortir et la peur de la foule. Et c'était toujours cette dernière qui l'emportait.
Le sujet semblant être épuisé, Kakashi pensa de nouveau à quitter la pièce, commençant à faire un geste pour se lever.
« On s'est rencontré comment ? », lança brutalement Iruka, ce qui arrêta net le jounin dans son mouvement.
« Qu'est-ce que tu entends par « rencontré » ? », répliqua-t-il, hagard, en se rasseyant.
« Tu sais très bien, répondit Iruka nerveux, ne me force pas à préciser. »
Kakashi replia une de ses jambes sur le matelas. Un mouvement mal contrôlé de son pied montrait qu'il était tendu.
« On ne s'est jamais vraiment 'rencontré', déclara-t-il. On est des enfants de Konoha, on s'est toujours connu. »
« Alors, comment… ? »
Iruka n'eut pas le courage de terminer mais les pointa tous les deux du doigt.
« Je sais pas trop pour toi, avoua Kakashi. Moi, pendant très longtemps, j'ai pensé que tu étais une lavette. A vrai dire, je te méprisais un peu. En plus, tu étais plus jeune que moi donc on ne se fréquentait pas beaucoup. »
« Une lavette ? »
« Tu as toujours été très gentil, très doux. Ce ne sont pas des qualités chez les ninjas. »
Iruka opina, signe qu'il comprenait et Kakashi poursuivit :
« Et puis, j'ai pris en charge l'équipe sept et je me suis aperçu que tu étais un mec très chiant. Rien n'était jamais assez bien pour toi. Tu me poursuivais pour avoir le détail des missions de Naruto, tu me demandais des comptes pour tout. Un emmerdeur première catégorie, quoi. »
Iruka encaissa cette nouvelle attaque. Décidemment, son ancien lui-même en prenait pour son grade.
« Et… je crois que c'est ça qui m'a plu en toi, avoua finalement le jounin, ta manière de ne rien lâcher, d'être borné. Ca m'a donné envie de voir jusqu'où on pouvait t'embêter. On a commencé à boire des verres durant lesquels je te faisais des récapitulatifs des missions et, évidemment, tu n'étais jamais content. Tu ne me faisais la morale, tu trouvais que je malmenais trop les gosses. Enfin, ton bla-bla habituel de mère-poule… »
Iruka eut un geste de recul.
« Non, franchement, insista Kakashi, tu pouvais vraiment être insupportable. Et on s'envoyait des piques à n'en plus finir, et on se faisait des reproches… A la fin, on était vexé tous les deux et on prenait tout de même rendez-vous pour une prochaine fois. Je crois qu'on adorait se chercher, en fait. »
« Ce n'est pas… commenta Iruka. Enfin, je pensais… »
« Que je t'avais offert des roses et invité à dîner ? se moqua Kakashi. Que je t'avais écrit des poèmes ? »
« Non, protesta Iruka. Enfin, je ne sais pas. Je n'ai pas beaucoup d'expérience de ces choses-là. A part ce que j'en ai lu dans les livres… »
« On avait d'expérience ni l'un, ni l'autre, lui apprit le jounin. Un soir, on marchait dans la rue à se disputer. On avait trop bu tous les deux. Et ça s'est passé. »
« Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Bah, on s'est retrouvé à s'embrasser à pleine bouche contre le mur de la ruelle. Puis, j'ai glissé ma main dans ton pantalon et tu étais dur comme du chêne… Tu veux vraiment que je continue ? »
« Non, non, s'exclama Iruka. Je ne veux pas plus de détails ! Mais… Enfin, on a tout de même pas fait ça dans la ruelle, si ? »
« On a terminé chez toi. », précisa Kakashi après un silence et Iruka poussa un soupir de soulagement comme si, dans ces conditions, tout allait mieux.
Kakashi admirait le rouge qui était monté aux joues du jeune homme au fur et à mesure que son récit progressait. Il devinait la chaleur de cette peau qu'il avait touchée mille fois, il revivait ces moments où Iruka, écarlate, arrivant au bord de la jouissance, se dérobait à son regard, gêné, avant de se libérer pour de bon.
Il faisait chaud dans la chambre et l'odorat entraîné du jounin perçut l'odeur d'une transpiration nouvelle chez Iruka, celle de l'excitation.
Kakashi savait que cette envie qui s'éveillait ne lui était pas destinée, que simplement, l'évocation un peu crue du sexe donnait à cet homme, redevenu adolescent, ses premiers émois. Il avisa les lèvres un peu entrouvertes et qui ne se refermaient que pour avaler difficilement la salive.
Le silence se prolongea jusqu'à ce qu'Iruka ait repris suffisamment le pouvoir sur lui-même pour aborder un autre sujet.
« J'ai consulté ton dossier. », annonça-t-il, finalement.
Kakashi le fixa, son œil fébrile redevenant sérieux.
« Pour quoi faire ? »
« Pour te connaître mieux, je suppose. »
Ça lui paraissait absurde, maintenant. S'il avait des questions, il suffisait de les poser à Kakashi. Shizune et Aryuu avaient raison.
« Tu as appris des choses intéressantes ? Je ne me souviens même plus de ce qu'il contient. »
« Que tu es un excellent ninja mais ça, j'avais déjà compris. Et y'avait mon nom aussi, parce que je suis considéré comme ton conjoint. »
« Ça t'embête ? »
« Non, le rassura Iruka. On vit toujours ensemble alors, bon, ça reste logique. Mais je me suis demandé : y'avait que mon nom de marqué… Y a eu personne, avant ? »
Kakashi mit une seconde à percuter avant de répondre, sans complexe :
« Oh, si ! Des tas ! Mais j'ai jamais vécu avec. »
« Mais… osa poursuivre Iruka, pourquoi avec moi, alors ? »
« Je te l'ai dit : j'en ai eu envie, répondit le jounin après un silence. Pourquoi, ça, je ne sais pas. C'est arrivé comme ça. Est-ce que ce sont des choses qu'on sait, en général ? »
Il lui posait la question, à lui, alors qu'il était probablement la personne la moins calée au monde sur ce sujet.
« Enfin, j'avais déjà commencé à changer quand je suis devenu chef d'équipe génin. Les gosses, ils m'ont amadoué. Sans compter Asuma et Kurenai, toujours fourrés l'un avec l'autre et Gai et ses histoires d'amour grandioses… Je ne sais pas, ça a éveillé quelque chose en moi. Et là, tu es arrivé, avec ton côté chiant, et au bout d'un moment, ça m'a juste paru évident. Je ne sais pas si tu comprends ? »
« Pas vraiment. »
« Je ne comprenais pas non plus avant. »
Iruka observait attentivement le visage masqué du jounin. Il n'était pas sûr de s'être déjà senti si proche de lui. Il était plus détendu, le malaise entre eux s'étant dissipé. Tout était si compliqué quand il fallait parler l'un avec l'autre. C'était pour cette raison qu'il avait tant tardé à obéir à Shizune. Mais, finalement, Kakashi pouvait être d'approche facile quand il le voulait.
Ce dernier se releva une nouvelle fois. Iruka pouvait deviner le trouble que dissimulait son apparente décontraction, il ne devait pas être évident pour lui de remuer tout ça.
« Kakashi ? »
D'un geste, il le retint, le forçant à s'accroupir alors qu'il s'était déjà mis debout. Iruka fit mine de vouloir lui chuchoter quelque chose à l'oreille et il discerna la lueur de désir dans la pupille habituellement inerte du jounin.
« Kakashi ? », murmura-t-il encore. Et il vit l'autre, tout ouïe, prêt à exécuter la moindre de ses demandes.
Alors, il osa poser sa question, même s'il savait que sa demande allait sûrement briser le fragile équilibre qu'ils venaient à peine de réussir à restaurer.
« Qu'est-ce que tu fabriques dans cette chambre quand je ne suis pas là ? »
La tension entre eux réapparut instantanément.
Kakashi se recula et se releva, le dos raidi. Il avait eu l'espoir d'un progrès mais Iruka ne se servait de son pouvoir sur lui que pour l'interroger plus efficacement.
Il baissa son œil au sol.
« Rien du tout. », s'obstina-t-il.
« Aujourd'hui, insista Iruka, avant que j'arrive, tu faisais quelque chose, non ? »
L'autre garda un silence borné. Iruka appuya de sa main sur son avant-bras pour lui intimer l'ordre de se rasseoir sur le lit.
« Dis-moi, l'implora-t-il. Je ne me fâcherai pas. Je veux juste savoir. S'il-te-plaît. »
A vrai dire, Iruka avait bien une idée que ce qu'un homme, forcé au célibat, pouvait bien fabriquer dans les draps de la personne à qui il vouait un amour impossible. Il comprenait, d'ailleurs, que Kakashi se laisse aller à satisfaire certains besoins. Ca le dégoûtait un peu, bien sûr, et, à chaque passage de Kakashi, il ne manquait pas de vérifier sa literie avant de s'y coucher. Il n'avait jusqu'alors jamais trouvé de « preuves » formelles de ce qu'il suspectait.
« Ca va te mettre mal à l'aise. », essaya encore d'esquiver Kakashi mais Iruka resta fermement campé sur ses positions.
Evidemment que ça allait le mettre mal à l'aise.
« Je prends le risque. »
Alors, d'un geste sûr, la main de Kakashi alla décaler une des lattes du parquais sous eux. L'opération fut réitérée plusieurs fois jusqu'à ce qu'Iruka discerne un large trou dans le sol, comme un coffre sous le plancher.
« On manquait de rangements dans cette baraque, expliqua Kakashi. C'est une astuce qu'on a trouvée. »
Il se baissa et sortit du trou nouvellement apparu une boîte à chaussures pour enfants, très usée.
« La taille adulte ne passait pas. », l'informa encore le jounin.
Le petit carton se retrouva sur le lit, entre eux, et les hypothèses salaces d'Iruka s'effacèrent face à l'objet insolite.
« C'est pas ce que tu croyais, hein ? », le railla Kakashi sans pour autant ouvrir la boîte.
« Qu'est-ce qu'il y a, à l'intérieur ? »
« Toi, répondit simplement le jounin. Et moi, aussi. Nous deux, en fait. C'est une boîte à souvenirs. »
« A souvenirs ? », répéta Iruka en caressant le couvercle du carton tout en faisant bien attention de contourner la main de Kakashi.
« A toi de voir si tu veux l'ouvrir. Mais ça risque de te remuer. »
Iruka ne prit pas garde à cet avertissement. Le mot « souvenirs » résonnait en lui comme un trésor enfui. Il fit glisser le couvercle que la main de Kakashi ne retenait pas vraiment et admira ce que contenait la boîte.
A l'intérieur, s'amassaient différents objets, papiers et photos et Iruka, ne sachant ce qu'il cherchait, adressa un regard interrogateur au jounin.
Ce dernier attrapa au hasard un bout de papier minuscule qu'il tendit à son vis-à-vis.
« C'est une facture, annonça-t-il. Une des premières fois où on est allé au resto tous les deux. »
Il examina le ticket de plus près.
« J'avais pris un truc hyper épicé pour t'impressionner. Gai m'avait fait tout un speech avant sur le mâle dominant, tu parles d'une connerie. J'ai passé la soirée à me retenir de boire. »
Il rangea ce premier souvenir et en sortit immédiatement un autre : un petit sifflet vert en forme d'oiseau.
« Un jouet que je t'ai gagné à la foire. Tu as beaucoup râlé que tu étais capable de te gagner des lots par toi-même mais tu l'as gardé quand même. »
Et le jounin se tut, revivant la scène dans ses pensées.
Iruka, à son tour, plongea la main dans la boîte. Il en ressortit une vieille photo. Dessus, Kakashi, le dos posé contre une façade de magasin, fixait l'objectif d'un air morne tout en tenant négligemment son petit livre à couverture orange. Et au premier plan, il se reconnut lui-même, les cheveux plus courts, la face crispée et la main en avant, tentant probablement d'arracher l'appareil des doigts du photographe importun.
« Naruto a eu une phase comme ça, l'informa Kakashi. On ne l'avait pas encore annoncé publiquement. On ne l'a jamais vraiment fait, à vrai dire. Enfin, il était sûr qu'on était ensemble et il nous pourchassait dans l'espoir de nous surprendre dans une situation compromettante… »
Il n'y avait rien de proprement compromettant sur ce cliché. C'était juste deux ninjas, même pas proches l'un de l'autre, qui partageaient le même oxygène. Et pourtant, il se dégageait une telle impression d'intimité qu'Iruka, ne pouvant le supporter, remit la photo dans la boîte.
« Je te l'avais dit, que ça te mettrait mal à l'aise. »
« Alors c'est ça que tu fais ? Quand je ne suis pas là, tu regardes dans cette boîte ? »
« J'ai besoin, de temps en temps, de me replonger dans tout ça. Pour me rassurer, être sûr que ça a bien réellement existé. Parce que, je n'y peux rien, les souvenirs disparaissent peu à peu de ma mémoire, ils deviennent moins précis. Et ça m'inquiète parce que je sais bien qu'il n'y en aura pas de nouveaux… »
Iruka releva la tête et, pour la première fois, il se sentit réellement concerné par ce que Kakashi expliquait. Toutes ces histoires que le jounin lui racontait, il n'arrivait pas à considérer que ce soit aussi les siennes. Mais là, ces souvenirs chéris qui allaient s'éteindre sans laisser la moindre descendance, ça oui, ça le touchait.
« Je suis désolé. », déclara-t-il.
Et Kakashi le regarda et acquiesça. Il comprenait qu'il était sincère, qu'il ne cherchait pas seulement à être poli.
« Si je pouvais m'effacer pour qu'il revienne, je crois que je le ferai. Il manque à tout le monde. »
Kakashi, la tête baissée, n'eut pas l'outrecuidance de répondre : il aurait tellement aimé que cela puisse être possible.
« Et je suis vraiment désolé que ça te soit arrivé, à toi. »
Le jounin haussa les épaules.
« Peu importe la personne. »
« Non, objecta Iruka, pas du tout. Toi, tu es tout seul. Tu es comme moi. Tu as du mal à te lier, je l'ai bien vu en lisant ton dossier. »
Et il comprenait mieux toutes ces fois où Kakashi avait affirmé que jamais il n'y aurait quelqu'un d'autre. Tout comme il était évident que son ancien lui -même n'aurait jamais renoncé au jounin. C'était deux âmes solitaires fières de s'être trouvées, épatées par leur propre chance parce qu'elles avaient cru longtemps qu'elles ne méritaient pas de vivre une telle histoire.
Le carton croulait sous le fouillis et Iruka se sentit émerveillé par tous ces souvenirs amoureux qui avaient été les siens. Certains papiers aux couleurs fluos étaient collés sur le rebord de la boîte. D'autres se mélangeaient au chaos du carton mais on les repérait tout de suite à cause de leur teinte criarde.
« Ce sont des petits mots, précisa Kakashi qui voyait bien ce qui attirait l'œil d'Iruka. Avec les vies qu'on menait, on pouvait rester des jours sans se voir vraiment. Alors, tu communiquais beaucoup avec moi par petits mots déposés sur l'oreiller ou collés sur le frigo. »
Iruka se saisit de l'un d'entre eux et rougit à la lecture des quelques mots doux qu'il contenait. Il le reposa, gêné, et en remarqua un autre, enterré, plié en quatre, incroyablement usé comme s'il avait été manipulé des centaines de fois.
Il adressa un regard interrogateur à Kakashi qui se recula un peu.
« Ca, déglutit-il, c'est le dernier que tu as écrit. Avant ton départ en mission. Ne te sens pas obligé de le lire. »
Mais Iruka s'emparait déjà de ce vestige de son passé. Les derniers mots qu'il avait adressés à Kakashi avant de quitter cette vie ?
Il comprenait mieux pourquoi ce papier, en particulier, était très abîmé, il avait une valeur évidente de témoignage. Il le déplia tout en maîtrisant une respiration qui se faisait un peu plus forte et déchiffra avec peine les quelques signes effacés par l'usure :
« Je reviens en début de semaine. Pense à sortir les poubelles. »
Il resta bête et, la mine déconfite, il chercha confirmation :
« C'est ça ? Les derniers mots que je t'ai adressés ? »
« J'oublie tout le temps de sortir les poubelles. », répondit le jounin, raisonnable.
Iruka n'en croyait pas ses oreilles : Kakashi se contentait de ça ? De ces deux phrases minables ?
Qu'est-ce que ça disait de lui-même ? Que c'était un obsédé des poubelles ?
Même pas un 'au revoir' ? Même pas – et il se surprit lui-même de s'en offusquer – le moindre mot d'amour ? On pouvait donc partir en mission sans dire à l'autre qu'on l'aimait ? Et le laisser là-dessus ? Sur une histoire de poubelles ?
Il se serait giflé s'il avait pu. Et il plaignit Kakashi de toutes ses forces. Comment pouvait-on perdre quelqu'un ainsi ? Comment la vie pouvait-elle se montrer si cruelle ?
Et ça s'insinua en lui, ça l'oppressa. Il ressentit le besoin de réparer ça.
