Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating : M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Note : Tout d'abord, désolée d'avoir fait pleurer certain(e)s d'entre vous au chapitre précédent. C'est gratifiant, d'une certaine manière, que mon texte produise cet effet mais je culpabilise, quand même. Ce nouveau chapitre devrait être plus tranquille émotionnellement parlant puisqu'il voit Iruka s'installer dans un nouvel environnement, il sera donc principalement centré sur lui. Comme de nombreuses nouvelles informations y sont données, c'est un chapitre très long : 10 000 mots. J'ai donc décidé de le scinder en deux mais je publierai la deuxième partie assez rapidement, je pense.
Note 2 : A partir de ce chapitre, Iruka va évoluer dans un univers scolaire, j'ai moi-même des proches qui travaillent dans l'éducation, j'ai ainsi glané pas mal d'informations que j'ai réutilisées dans mon histoire. J'ai essayé de mixer le système scolaire français à celui des japonais, de ce que j'ai compris l'école primaire dure un an de plus chez eux, les élèves les plus âgés ont donc 10-11 ans, ils seraient en 6e chez nous.
Bonne lecture !
Chapitre 20 : Intégration (1)
Il aurait pu se laisser aller à l'inertie ou à l'autodestruction comme à chaque fois qu'un être qu'il aimait l'avait abandonné. Mais le chagrin était un sentiment inutile et presque honteux dans le monde ninja alors Kakashi trouva une appréciable échappatoire : la haine.
La haine d'Iruka, d'abord. Pas de l'homme merveilleux qui avait partagé sa vie pendant trois ans, mais de l'autre, là, l'infâme remplaçant qui se servait de son corps comme d'un laboratoire, qui s'offrait pour satisfaire sa curiosité, qui partait sans un regard en arrière.
Puis, plein du mauvais esprit qui l'animait, Kakashi revécut la dernière conversation qu'il avait partagée avec Iruka et son sentiment de haine s'étendit.
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Le patient de Shizune ne demanda pas son reste. Il ne chercha même pas à trouver un prétexte pour quitter le bureau de la medic-nin tant la manière qu'avait eue Kakashi de forcer à moitié la porte de son cabinet l'avait impressionné. La jeune femme se retrouva donc seule face à la pupille furibarde du jounin.
« Il est parti ? », comprit-elle immédiatement, prenant du même coup Kakashi au dépourvu.
« A cause de toi ! », lui répondit-il, ne parvenant déjà plus à se contrôler.
Elle n'eut pas la réaction de peur ou de honte qu'il s'était imaginé. Elle était plutôt calme. Calme et triste.
« Sûrement. C'est en partie ma faute. Mais j'avais encore espoir qu'il change d'avis. »
« Qu'il change d'avis ? Alors que tu as encouragé son départ ? »
« Tu plaisantes ? J'ai fait tout ce que j'ai pu pour l'en dissuader ! »
« En lui faisant passer un concours d'enseignement ? »
« Tu me reproches quoi au juste ? De me soucier de l'avenir d'Iruka ? Tu aurais préféré qu'il finisse à la rue ? »
« Il n'aurait jamais fini à la rue tant que j'étais là ! », s'insurgea Kakashi.
« Il ne supportait plus que tu régentes sa vie ! Il voulait partir de toute manière, il l'aurait fait. Ca ne te rassure pas de savoir qu'il a un travail et une maison quelque part ? Tu aurais préféré qu'il parte à l'aveuglette ? »
Se calmant momentanément, il demanda :
« Une maison ? Quelle maison ? »
« Je lui ai trouvé un poste à Sugusoba. Il aurait dû partir à l'autre bout du Pays, normalement, c'est souvent ce qui arrive aux jeunes professeurs remplaçants, mais on a fait jouer nos relations pour qu'il reste dans le coin. »
Sugusoba était une des villes les plus importantes du Pays du Feu et celle qui était la plus proche de Konoha. En conséquence, de nombreux ninjas y faisaient halte avant de rentrer. C'était un lieu de passage shinobi. Elle était située à même pas une heure de route pour un voyageur lambda, beaucoup moins pour un jounin entraîné.
« Et son logement ? »
« Un appartement très propret, à peine plus petit que celui que vous possédez actuellement et conçu selon des plans similaires. »
« Tu espères que… »
« Que son nouvel appartement lui rappelle l'ancien et que ça lui donne le mal du pays ? Évidemment que c'est ce que j'espère. »
Sa colère définitivement domptée, Kakashi alla s'écrouler sur le fauteuil en cuir en face du bureau de Shizune, celui-là même qu'Iruka utilisait toujours lors de ses séances.
« Pourquoi l'avoir encouragé si tu ne voulais pas qu'il parte ? Et pourquoi Tsunade a-t-elle laissé faire ça ? Je sais bien que ce ne sont pas tes relations qui ont permis de le garder si près. »
« Kakashi, débuta-t-elle en s'asseyant à son tour, contrairement à ce que tu sembles croire, tu n'es pas le seul à aimer Iruka. Ca a toujours été quelqu'un de sympathique mais aussi – et on a tendance à l'oublier – de très utile. C'était un excellent professeur et toujours volontaire pour former de nouvelles recrues. C'est pourtant un travail ingrat et pas très bien considéré, rares sont les ninjas à vouloir s'y coller. Et d'un point de vue administratif, c'était pareil, il va cruellement nous manquer : son travail était toujours impeccable. Il ne devait pas compter ses heures. »
« Il ramenait beaucoup de dossiers à la maison. », se souvint Kakashi avec un brin de tendresse avant que son esprit ne le ramène à la situation actuelle.
« Eh bien, insista-t-il, s'il était si utile, pourquoi avoir facilité son départ ? Tu n'avais qu'à lui dire qu'il avait été recalé à son examen. »
« Ca aurait été mentir, Kakashi. Je suis médecin, tu sais, et Tsunade également. Nous prêtons serment quand nous prenons nos fonctions. Nous jurons de toujours agir dans l'intérêt de nos patients et de ne pas leur mentir. Je pense qu'il y a difficilement mieux placé que toi pour comprendre la valeur d'une parole donnée. »
Il hocha la tête, ne pouvant pas prétendre le contraire.
« Et puis, poursuivit Shizune, je suis désolée de l'admettre mais… c'est lui qui a raison. Toutes les études que j'ai consultées sur l'amnésie sont formelles : c'est en partant que les malades ont le plus de chances d'aller mieux. Il va découvrir un environnement réellement nouveau. Ce sera une vraie tranquillité pour lui. »
« Tranquillité ! s'exaspéra Kakashi. Il ne sait même pas se repérer pour aller à l'autre bout de la rue ! »
« Il a fait beaucoup de progrès en orientation, tu as bien dû le constater. »
« De là à le laisser errer dans une ville inconnue… »
« On lui a fait des plans pour tous ses déplacements, on lui a repéré les différents commerces, son travail… »
« Il reviendra à Konoha pour ses examens médicaux ? »
Elle fit non de la tête.
« On lui a trouvé un spécialiste sur place. Il enverra une copie de tous ses rapports et prescriptions à Tsunade. De toute façon, osa-t-elle ajouter, je crois qu'il vaut mieux pour tous les deux que son départ soit définitif. »
« Tu crois ça, toi ? Tu crois que ça vaut mieux pour moi ? »
« Je crois qu'il ne faut pas que tu vives dans l'espoir de son retour. Et s'il revenait régulièrement pour raisons médicales, tu passerais ton temps à l'attendre et ça te rendrait encore plus malheureux. »
« Alors quoi ? s'agaça-t-il. Qu'est-ce que je suis censé faire maintenant ? Trouver quelqu'un d'autre ? Passer à autre chose ? »
« Lui, en tout cas, c'est ce qu'il va essayer de faire. »
Cette conversation sonnait comme une conclusion. Shizune, Tsunade, lui-même, ils avaient tous essayé de retenir Iruka. Ils avaient échoué, il fallait se rendre à l'évidence. Et si Iruka était capable de quitter Konoha, village qu'il avait toujours eu dans la peau, c'était peut-être qu'il était réellement devenu quelqu'un d'autre. Quelqu'un qu'il était moins pénible de regretter.
Du moins, c'était sûrement ce que devait penser Shizune. Mais Shizune n'avait pas passé la nuit précédente à faire l'amour avec Iruka. Comment aurait-il pu passer à autre chose après un rappel si cruel à son idylle passée ? Iruka, avant de le quitter, lui avait fait entrevoir ce que leur vie aurait pu redevenir. Il aurait préféré qu'il le quitte dès sa sortie de l'hôpital quand il n'était plus qu'un étranger ayant emprunté le visage de celui qu'il aimait.
« J'avais l'impression que les choses s'arrangeaient. », ne put-il s'empêcher d'ajouter.
Elle le dévisagea. Elle aussi avait constaté une certaine curiosité chez son patient et plus d'amabilité. Elle avait espéré des retrouvailles entre l'ancien Iruka et le nouveau.
« C'est souvent comme ça, expliqua-t-elle. On fait plus d'efforts quand on sait qu'on va bientôt s'en aller. »
L'estomac de Kakashi se tordit.
La nuit précédente n'était donc qu'un ultime effort qu'Iruka lui avait consenti ?
Cette parenthèse qu'il avait jugée si douce sur le moment lui paraissait sordide maintenant.
Il se releva. Toute colère avait disparu en lui. Il ne détestait plus Iruka, il ne détestait plus Shizune. Et la haine, vaincue, laissa toute sa place au chagrin.
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« Désolée de vous interrompre mais j'ai quelqu'un à vous présenter : voici Umino Iruka. »
Une dizaine de paires d'yeux méfiants se tournèrent vers lui en même temps puis se rabaissèrent, indifférents, sur les différents bento qui étaient en train d'être engloutis.
Iruka eut à peine le temps de s'incliner. Quelle idée, aussi, de vouloir l'incorporer à l'équipe durant la pause-déjeuner.
Il engloba une seconde fois du regard les personnes en présence et eut confirmation de ce qu'il redoutait : c'était le seul homme de la pièce. Et il avait l'impression que posséder un pénis n'était pas forcément un atout dans une école primaire. On apparaissait bizarrement suspect, à croire qu'on ne pouvait pas apprécier les enfants sans avoir de sales pensées derrière la tête.
La directrice qui l'avait escorté jusque-là ne sembla nullement se formaliser du désintérêt total qu'avait provoqué son annonce. Elle avança de quelques pas, semblant viser une personne en particulier. Iruka, ignorant s'il devait ou non la suivre, resta légèrement en retrait.
« Jukurensha-san, appela-t-elle en s'adressant à une femme brune, aux cheveux mi-longs et en bataille qui mangeait entre deux autres, je suis désolée de vous imposer ça mais je viens d'apprendre qu'il s'agissait du premier poste de ce jeune homme… »
« Un débutant ? répartit l'autre, surprise. Pour un remplacement ? C'est inhabituel. Il a eu son concours ? »
« Oui, oui, il l'a eu, j'ai vérifié, mais il n'a pas pu faire la rentrée pour raisons de santé. »
« Malade en plus de ça ? »
« Non, non, je crois que c'est réglé. »
Caché juste derrière la directrice, Iruka entendait parfaitement ce que les deux femmes se disaient et il ne se sentait pas très désiré.
« Pourriez-vous… le prendre sous votre aile ? », avait repris la directrice.
« J'ai déjà une stagiaire, rappela l'autre d'un ton sec tout en désignant une toute jeune fille malingre placée à côté d'elle, et quand j'ai accepté de m'occuper d'elle, j'ignorais encore que… »
« Ce ne serait pas un deuxième stagiaire, la coupa l'autre. S'ils voulaient qu'on lui trouve un tuteur, il aurait fallu nous prévenir bien plus tôt… Non, ce serait juste pour lui donner quelques conseils au début et qu'il ait quelqu'un vers qui se tourner en cas de problème… Vous voyez ? »
« Je serais payée ? »
La directrice fit la grimace.
« Pas plus que pour votre stagiaire, non. Mais peut-être une prime, en fin d'année… »
Toute cette conversation avait lieu dans le brouhaha du déjeuner. Les autres femmes présentes mangeaient et se délassaient sans prêter la moindre attention à la directrice ou à son protégé. Iruka expérimentait ce que c'était que de faire tapisserie.
« Il remplace Egui, je suppose. »
La directrice acquiesça.
« C'est la classe la plus dure, en plus. », se lamenta de nouveau l'enseignante.
Mais comme la directrice ne semblait pas vouloir bouger avant d'avoir obtenu ce qu'elle voulait, l'autre soupira :
« Bien, mais je n'aurai pas beaucoup de temps à lui accorder. »
« Ça lui ira très bien ! », conclut la plus âgée en tournant aussitôt les talons.
Et elle abandonna Iruka dans cet environnement hostile.
Après quelques secondes à rester immobile en regardant du côté de sa nouvelle tutrice sans oser l'approcher, cette dernière eut pitié et lui fit signe.
Aucune chaise n'était libre. Iruka dut donc s'incliner au-dessus de la longue table pleine de victuailles pour mal entendre ce qu'elle avait à lui dire.
« Écoute, je mange là. Y a une salle de travail à côté. Va t'asseoir et je viens t'y rejoindre quand j'ai fini. »
Iruka opina fébrilement de la tête, trop content de pouvoir quitter la pièce.
Mais alors qu'il s'éloignait maladroitement, il entendit distinctement une de ses futures collègues balancer à sa nouvelle tutrice qu'elle n'avait pas touché le gros lot.
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La visite ne dura pas plus de dix minutes. Jukurensha-san lui fit faire le tour du bâtiment. L'école dans laquelle il avait été affecté était plutôt petite, seulement deux classes par niveaux. Si elle était située à Sugusoba, une ville assez huppée, elle se trouvait dans un quartier modeste. Les élèves étaient d'origine populaire et n'avaient pas tous volonté à travailler assidûment.
Enfin, c'est ainsi que Jukurensha-san lui avait présenté les faits, Iruka avait lu entre les lignes qu'il allait avoir des élèves affreux. Il avait les grands, en plus de ça, ceux de onze ans. Il aurait préféré commencer par des plus jeunes, des joufflus de sept-huit ans.
Il avait reçu des clés pour sa salle, un code pour la photocopieuse et une liste des noms de ses élèves pour pouvoir faire l'appel. C'était apparemment tout ce que l'administration scolaire comptait faire pour lui. Et il commençait le surlendemain, bien sûr. Et seulement parce que la directrice, voyant la panique dans ses yeux quand elle lui avait proposé de prendre sa classe tout de suite, avait revu ses prétentions à la baisse.
« Vous croyez qu'il serait possible d'emprunter quelques manuels ? »
C'était la première question qu'il osait poser à sa tutrice. Celle-ci semblait être au supplice à chaque seconde supplémentaire qu'elle passait auprès de lui.
« Tu n'en as pas ? », réagit-elle, étonnée.
« Non, s'excusa-t-il à moitié, je commence alors je ne suis pas encore équipé… »
« En théorie, soupira-t-elle, tu es censé t'acheter ton propre matériel et les manuels en font partie. Mais bon… on va trouver un moyen de s'arranger… »
Il la suivit le long d'un couloir jusqu'à une porte qu'elle déverrouilla.
« Ça, c'est ma salle. », expliqua-t-elle.
Iruka en resta bouche bée. Il avait jeté un coup d'œil à sa propre salle, elle lui avait paru sombre et vétuste avec sa peinture jaunie et sa poussière sur les meubles. Celle-ci était agréable et lumineuse. Pas qu'elle soit en meilleur état que la sienne mais les murs défraîchis étaient ici recouverts de travaux d'élèves : des dessins, des affiches, des cartes de géographie ou des croquis de corps humain... On sentait que c'était un endroit où des enfants s'épanouissaient au travail.
« C'est magnifique. », ne put s'empêcher d'observer Iruka.
Cette remarque sembla dérider un peu sa compagne.
« C'est pas grand-chose, minimisa-t-elle. Ce sont beaucoup des travaux de mes élèves de l'an dernier. Eh bien, des tiens, maintenant. »
« Vous vous occupez des neuf-dix ans ? »
Elle acquiesça, le dévisagea une seconde puis se dirigea vers une armoire au fond de la pièce.
« Écoute, je suis dans le métier depuis un moment. Alors, des manuels, j'en ai des tas. Sers-toi si ça peut t'être utile. »
L'armoire était une vraie caverne aux trésors. Iruka aurait pu passer des heures à feuilleter chaque ouvrage mais au tapotement impatient du pied de sa tutrice, il comprit qu'il ne fallait pas abuser. Il prit les trois manuels qui lui paraissaient les plus actuels et intéressants mais quand il se retourna, l'enseignante lui jeta un regard désapprobateur.
« Il t'en manque un, pesta-t-elle, celui de ta classe. »
D'elle-même, elle farfouilla dans l'armoire et alors qu'elle se dressait sur la pointe des pieds pour atteindre la plus haute des étagères, son ventre sortit un peu de son débardeur.
« Vous êtes enceinte ? », réalisa Iruka.
Elle baissa un regard attendri sur son nouveau bidon tout en tendant le manuel manquant à Iruka.
« Oui, confirma-t-elle, c'est tout nouveau. Peu de gens le remarquent pour le moment. »
« Mes félicitations, Jukurensha-san. », déclara-t-il en s'inclinant.
Quand il releva le regard, elle le dévisageait encore comme elle l'avait déjà fait plusieurs fois.
« Tu sais, c'est une école primaire ici. On est tous dans le même bateau. Alors, à part pour la directrice, tu peux laisser tes manières au vestiaire. Tout le monde se tutoie. Et arrête de m'appeler par mon nom de famille, ça me donne l'impression d'être vieille. Je m'appelle Meijin. »
« Enchanté Meijin, répartit Iruka que cette mise au point avait aidé à se détendre, et merci beaucoup pour les manuels, tu me sauves la vie. »
Elle eut un petit sourire.
« C'est rien. J'ai été un peu brusque avec toi tout à l'heure, excuse-moi. J'aurais aimé t'aider davantage mais j'ai mes propres cours à préparer, je suis formatrice à l'académie centrale deux après-midi par semaine, je suis déjà tutrice d'une stagiaire, la chef me prend pour sa secrétaire et, pour couronner le tout, maintenant, je suis enceinte. »
« C'est toujours sur toi que ça tombe si je comprends bien. »
« Tu comprends bien. »
Ils échangèrent un sourire et elle le raccompagna jusqu'à la sortie de sa salle.
« Si je peux me permettre de te donner un conseil… »
« Je prends. »
« La classe que tu vas avoir, je connais une partie des élèves. Ils ne sont pas évidents. Alors, ne sois pas trop gentil. Ce n'est pas pour te juger mais tu as l'air gentil. »
« Oh ? Et c'est un problème ? »
Elle lui tapota l'épaule. Le seul défaut pire que la gentillesse pour un enseignant débutant, c'était la naïveté : il enfonçait les clous de son propre cercueil.
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Les cours débutaient à huit heures trente, Iruka arriva donc devant l'établissement à sept heures quarante-cinq et trouva portes closes. Il attendit sous un porche, se protégeant comme il pouvait de la pluie qui tombait dru depuis le petit matin.
Peu après huit heures, trois parapluies s'agglutinèrent devant la grille, Iruka traversa la rue pour aller à leur rencontre et reconnut Meijin dans le lot.
« Leçon numéro un, Iruka-sensei, toujours penser au parapluie. », le charria-t-elle.
C'était dit sans méchanceté et Iruka se sentit même flatté qu'elle se souvienne de son prénom après une journée d'absence. Il passa sur le « sensei » qu'il fut frappé d'entendre pour la première fois correctement employé et s'attarda sur le regard malveillant que lui avait adressé une grande gamine maigrichonne pendant que Meijin lui parlait.
Cette dernière s'aperçut de cet échange de regard et, se méprenant sur sa signification, se mit en tête de faire les présentations :
« Voici ma stagiaire, Honoka Shibu. Elle s'occupe des plus petits. Shibu, c'est Iruka, il remplace Egui chez les grands. »
Shibu s'inclina d'une manière exagérément basse, ce qui contrastait avec l'attitude méprisante qu'elle avait eue précédemment. Même si elle était toute jeune, elle dépassait Meijin d'une tête. Son grand corps se terminait pas un visage poupin sur lequel reposaient des lunettes rondes aux verres épais.
Ils traversèrent la cour avant réservée aux enseignants et Shibu, avec une politesse excessive et tout en baissant les yeux, tint la porte à l'ensemble du groupe. Iruka la trouvait déjà fausse avant même de la connaître mais son attention fut détournée par Meijin qui s'était remise à le taquiner sur son absence de parapluie.
En vérité, il n'en possédait pas. Les affaires qu'il avait emportées à la va-vite le fameux matin où il avait quitté Konoha s'avéraient de jour en jour plus insuffisantes. Il avait racheté certaines choses mais les maigres économies qu'on lui avait confiées à son départ fondaient comme neige au soleil. Quand il avait fait des remarques à propos de l'indigence de son pécule, Tsunade lui avait répondu que le seul moyen de récupérer plus de liquidités était de revendre le bien immobilier qu'il possédait à Konoha. Sauf que ça signifiait mettre Kakashi à la rue alors que c'était lui qui avait payé la plus grosse partie de l'appartement. Il n'aurait plus été capable de se regarder dans la glace s'il avait imposé une telle situation au jounin. Déjà qu'il ne se sentait pas très clair vis-à-vis de lui…
A son grand étonnement, les enseignantes qui l'escortaient se dirigèrent toutes tranquillement vers la salle des maîtres au lieu de rejoindre leur classe.
Iruka, lui, avait bon nombre de choses à préparer avant sa première journée de cours. Il fallait qu'il s'approprie les lieux. Il se rendit donc dans sa classe et commença par sortir et relire les différents documents entassés dans son cartable flambant neuf.
Quand la cloche sonna, il n'avait pas fait la moitié de ce qu'il avait prévu. Il n'avait pas retrouvé l'emplacement de la photocopieuse, il allait donc devoir improviser jusqu'à la prochaine récréation. La panique montait en lui tandis qu'il traversait le bâtiment à pas vifs pour aller chercher ses nouveaux élèves. A son arrivée dans la cour détrempée, l'angoisse monta encore d'un cran : c'était impressionnant, plus de trois-cents élèves amassés de tout côté et il se sentit immédiatement épié par cette foule juvénile qui jaugeait « le nouveau ». Il ne savait absolument pas par où se diriger. Lesquels étaient les siens ? Il ne les connaissait pas encore.
Une main se posa sur son épaule et il se retrouva enveloppé par le bras de Meijin.
« La classe la plus à droite sous le préau. », lui murmura-t-elle.
« Merci. », souffla-t-il en réponse.
« Tu aurais dû monter avec nous, lui reprocha-t-elle, je t'aurais expliqué. »
Il se justifia :
« J'avais ma classe à préparer. »
Elle opina, signe qu'elle comprenait.
« N'oublie pas ce que je t'ai dit, sur ta… gentillesse. »
Il acquiesça. C'était le seul conseil qu'on lui avait donné jusqu'à présent.
« Bonne chance, Iruka. Tu vas les avoir. »
Elle lui fit un dernier signe d'encouragement avant de s'orienter vers ses propres élèves. Il la regarda s'éloigner avant de se tourner vers la classe qu'elle lui avait indiquée.
Il soupira de soulagement : certains possédaient encore de belles joues rebondies et d'autres lui souriaient. Ils n'avaient pas l'air si méchant.
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« Alors ? », s'enquit Meijin quand il pénétra enfin dans la salle des maîtres.
Elles avaient déjà toutes fini de déjeuner et discutaient autour de la table selon leurs affinités. Cependant, lorsque Meijin avait posé sa question, elles avaient toutes cessé de parler pour entendre sa réponse.
Iruka avait trouvé cela étonnant vu le peu d'intérêt qu'elles lui avaient témoigné jusque-là. Les deux enseignantes qu'il avait croisées à la récréation en salle photocopieuse n'avaient même pas répondu à son salut.
« Je ne sais pas trop. », répondit-il en s'écroulant sur une chaise qu'on avait eu la bonté de lui laisser.
« Ils ont été silencieux ? »
« Au début, oui. Mais après la récréation, ils ont commencé à bavarder, surtout quand j'écrivais au tableau. »
« Tu les as repris ? »
« Bien sûr, oui. Mais je ne connais pas encore trop leurs prénoms. »
« Ça va venir, évacua-t-elle. Et tes cours, ça leur a plu ? »
« Je crois que mon cours de géographie était trop long. Et les maths, après la récréation, ils n'ont pas bien écouté la correction. »
« Qu'as-tu prévu pour cet après-midi ? »
« De la grammaire, surtout. »
Elle grimaça.
« Iruka, pense que cette classe n'a pas eu cours en l'absence d'Eigi. Il faut qu'ils se réhabituent à travailler. Ton programme est tout à fait valable, bien sûr, mais un peu indigeste. Essaye de varier avec de l'écriture, de la littérature, de la musique, du sport… Et ne fais pas des cours trop longs. Sinon, ils vont saturer. »
Iruka avait trouvé une feuille de brouillon et notait tous ces précieux conseils.
« Du sport ? releva-t-il, surpris. Dans ma salle ? »
A sa question, il remarqua quelques regards entendus et autres sourires narquois.
« Non, reprit gentiment Meijin, bien sûr que non. Tu peux aller dans la cour pour les activités extérieures ou dans le gymnase à deux rues d'ici. Il y a un carnet pour que tu réserves un créneau. »
Il se remit à écrire à toute vitesse.
« Tu as mangé ? », lui demanda encore Meijin.
« Non, pas encore. La photocopieuse fonctionnait mal. Il m'a fallu une bonne demi-heure pour la faire démarrer. »
Il n'avait pas pu faire ses impressions pendant la récréation du matin, les personnes le précédant ayant pris trop de temps.
« C'est une question de coup de main, lui expliqua sa tutrice, je te montrerai, si tu veux. »
Elle se tut et il ne sut quoi dire d'autre.
Alors, il sortit enfin son bento pour ce qu'il pensait être une pause bien méritée. Un raclement de gorge lui fit cependant sentir que le corps enseignant n'en avait pas fini avec lui.
Meijin toisa la quadragénaire qui venait d'attirer l'attention de cette manière si peu élégante et très doucement, elle reprit :
« Autre chose, Iruka, tu n'as pas respecté ton tour de surveillance de la cour. C'est Fuyukai qui a dû te remplacer ce matin. »
Il comprit que la Fuyukai en question devait être celle qui avait des problèmes de gorge. Apparemment, il ne valait pas la peine qu'on se fatigue à communiquer avec lui : Meijin servait d'intermédiaire.
« Tour de surveillance ? »
« Tu dois surveiller une récréation sur deux, soit celle du matin, soit celle de l'après-midi. Tu remplaceras donc Fuyukai pour celle de cet après-midi. On peut compter sur toi ? »
Il opina tout en réfléchissant : cela voulait dire qu'il n'aurait pas de récréation de tout l'après-midi. Lui qui comptait sur cette pause pour mettre en place son activité.
« Je dois retourner dans ma salle. », annonça-t-il, son bento même pas entamé dans la main.
« Mais tu n'as pas mangé ! », lui rappela Meijin, réellement inquiète.
« Pas le temps. », indiqua-t-il en quittant la pièce.
« Quel boulet… », railla Fuyukai dès qu'il fut sorti.
Meijin lui renvoya un regard mauvais.
« Je crois que tu te ne te souviens plus de ce que c'est que de débuter dans ce métier… »
L'autre haussa les épaules et reprit un petit gâteau. Elle avait déjà oublié l'existence d'Iruka.
Meijin, elle, était préoccupée. Ce qu'Iruka lui avait résumé n'augurait rien de bon. Quand les élèves ne faisaient même pas l'effort de rester silencieux la première matinée, c'est qu'ils ne faisaient pas grand cas de leur enseignant. Elle espérait cependant se tromper : Iruka était certes hésitant et un peu empoté mais elle discernait en lui la flamme du professeur. Flamme qu'elle allait, tant bien que mal, essayer d'entretenir.
