Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating : M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Note :Voici la suite du chapitre 20, toujours centré sur Iruka, donc. Je sais que j'avais dit que je publierai vite mais je suis partie quelques jours et le temps de relire et de modifier le chapitre et de répondre aux reviews... C'est toujours pareil, en fait ! J'admire vraiment les auteurs qui arrivent à publier toutes les semaines !
Bonne lecture !
Chapitre 20 : Intégration (2)
Cela ne s'arrangea pas par la suite. Iruka faisait pourtant beaucoup d'efforts pour s'améliorer mais ses élèves l'écoutaient de moins en moins. Ça commença par de simples bavardages. Au début, les enfants qu'il reprenait avaient la décence de se taire pendant ses remontrances mais se remettaient à parler comme si de rien n'était dès qu'Iruka reprenait son cours. Mais ensuite, ils se mirent à contester, jurer de leur innocence, prendre à témoin leurs camarades complices qui les soutenaient dans leur tentative de rébellion. Puis, des jets de projectiles divers et variés devinrent quotidiens, d'abord les uns sur les autres quand il avait le dos tourné, puis ce fut Iruka lui-même qui se transforma en cible.
Il ne savait pas quoi faire, ne comprenait pas l'aigreur que ces gamins nourrissaient à son encontre alors qu'il essayait de tout son cœur de leur offrir le meilleur savoir possible. Comment pouvait-on lui en vouloir pour ça ?
Il était persuadé que le problème venait de ses cours. Il travaillait sans relâche, le matin avant de partir, le soir dès qu'il posait un pied chez lui et même pendant les pauses déjeuner et les récréations où il n'était pas de corvée de cour. De fait, il n'était pas très populaire auprès de ses collègues qu'il ne faisait que croiser en passant. Seule Meijin, pourtant débordée et dont le ventre s'arrondissait de semaine en semaine, se donnait la peine de venir le voir dans sa salle pour bavarder. Personne n'ignorait qu'il ne « gérait » pas sa classe et il savait qu'il était un sujet de moqueries en salle des maîtres. Les rares fois où il s'y hasardait, on lui parlait peu et il avait le sentiment qu'un fossé infranchissable existait entre lui et le reste de l'équipe. Ses collègues semblaient toutes parfaitement maîtresses de leurs élèves, ne paraissaient éprouver aucune difficulté pour faire cours. Elles discutaient d'ailleurs rarement boulot. Beaucoup avaient la trentaine ou la quarantaine et se souciaient surtout de leurs propres enfants. Elles partaient dès la fin des cours pour s'occuper d'eux et Iruka ne comprenait pas comment on pouvait être si concernée par sa famille et si peu par un petit prof débutant et aux abois. Il était pourtant poli et loin d'être impressionnant. Elles auraient pu venir prendre de ses nouvelles de temps en temps, lui donner quelques conseils… Il ne demandait que ça !
Avec un certain égoïsme, il avait espéré que Shibu, encore jeune stagiaire, connaisse des difficultés similaires aux siennes mais la jeune fille, choyée depuis son arrivée, semblait opérationnelle. On lui avait confié les élèves les plus jeunes, ceux qui posaient le moins de problèmes, et Meijin était payée pour la former. Shibu était toujours fourrée dans ses jupes, d'ailleurs, et ne conversait que très peu avec les autres enseignantes. Elle était cependant tolérée dans les différents cercles où sa grande timidité ne gênait personne. Elle n'ouvrait la bouche que pour être d'accord avec l'avis général et, il en était sûr, elle n'était pas la dernière lorsqu'il s'agissait de lui casser du sucre sur le dos. Shibu ne semblait en effet pas beaucoup l'apprécier, d'abord parce qu'il était un homme et que Shibu était particulièrement mal à l'aise avec l'autre sexe, ensuite parce qu'elle était jalouse du temps que Meijin lui consacrait et qui, de son point de vue, lui appartenait. Enfin, le fait qu'elle ne soit plus la dernière arrivée et la seule débutante lui permettait de rendre un peu de la condescendance dont elle avait dû elle-même faire l'objet en début d'année.
Meijin s'avéra donc être sa seule alliée dans cette école mais, si elle se montrait gentille, elle n'avait que très peu de temps à lui accorder.
Une conclusion logique s'imposa ainsi rapidement à lui : il n'était pas fait pour ce métier.
Il rumina longtemps cette sombre constatation, se rappelant les rapports d'inspection élogieux qu'il avait obtenus quand il était chuunin instructeur à Konoha. Il avait su être bon, pourquoi n'y arrivait-il plus ? Bien sûr, cet échec le minait mais ne prouvait-il pas aussi qu'il avait raison ? Il était différent de ce qu'il était avant. Il n'avait donc aucune raison valable de rester avec Kakashi. Il avait bien fait de partir.
Cependant, le diplôme d'enseignement était le seul qu'il possédait. Doué ou pas, il n'avait pas le choix. S'il voulait manger, il devait poursuivre dans le métier. Chaque soir, il se couchait inquiet revivant la journée qui venait de s'écouler ; chaque matin, il petit-déjeunait la boule au ventre en pensant à celle qui l'attendait. Et parfois, il repensait à sa petite vie tranquille à Konoha où il n'avait qu'à se soucier des nouveaux livres qu'il lirait et du contenu des repas de la semaine. Était-il plus heureux maintenant qu'il s'assumait ? Il avait perdu l'appétit et n'avait pas eu le temps d'ouvrir autre chose que des manuels scolaires depuis qu'il vivait à Sugusoba. Mais peut-être était-ce toujours comme ça quand on entrait dans la vie active ?
Son pire élève se nommait Tonda. Plutôt fluet d'apparence, c'était en réalité un être vicieux. Il n'agissait pas lui-même, il jouait de son influence pour faire fauter les autres. Ainsi, il n'était jamais pris et si Iruka avait le malheur de l'incriminer, il le contrait toujours avec des arguments d'apparence imparables qui le séchaient sur place et lui faisaient perdre la face devant toute la classe. Tonda était, pour couronner le tout, un excellent élève qui comprenait parfaitement le cours malgré les perturbations qu'il fomentait dans l'ombre. Tous les autres élèves, dont il gâchait sciemment la scolarité, le prenaient en modèle et attendaient avec gourmandise son prochain sale coup.
C'était un vendredi et Iruka commençait à savoir d'expérience que le degré de pénibilité de ses élèves augmentait au fur et à mesure que les jours de la semaine s'écoulaient. Il s'attendait donc au pire et ne fut pas déçu. Il eut droit à tout : les projectiles bien sûr, mais aussi les cris d'animaux, les insultes hurlées à travers la classe, la disparition mystérieuse de certaines de ses affaires, son cours – qu'il avait mis des heures à préparer – transformé en paillasson ou en confettis. Et au milieu de ce chaos, Tonda l'observait, sage comme une image. Au bout d'un long moment, il avait levé la main et les autres élèves, à sa botte, s'étaient tous tus en même temps.
« Sensei, l'avait-il interpelé avec une politesse parfaite, ne pouvez-vous pas les faire taire ? J'aimerais travailler. N'êtes-vous pas payé pour ça ? Nous faire travailler ? »
Iruka en eut le souffle coupé, que ce sale morveux, à l'origine de tout ce bazar, se pose en victime qu'il ait le toupet de faire de lui, professeur qui ne demandait pas mieux que de les faire progresser, le responsable de cette situation… C'était simplement insupportable et, sortant pour la première fois de ses gonds, il hurla. Il sentit qu'il devenait rouge, que ses veines se gonflaient, il ne savait même pas ce qu'il disait mais tout ce qu'il avait sur le cœur sortit. Il se tut, essoufflé, la voix éraillée, la gorge irritée et ses élèves, médusés, le dévisageaient.
Le silence, cependant, ne dura que le temps de la surprise. Bientôt, ils se remirent à chahuter comme avant, comme si Iruka était transparent. Seul, Tonda, au premier rang, continuait à s'intéresser à lui.
« Ce n'est pas grave, murmura-t-il d'une voix doucereuse, j'ai eu d'excellents professeurs avant vous et ma mère a dit que si cela continuait, elle me paierait un précepteur. Je ne vais pas prendre trop de retard. »
C'en fut trop. Des pulsions de meurtres émanèrent de lui et, d'un geste brutal, il saisit le bras de cet enfant pour le sortir dans le couloir. Tonda suivit le mouvement mais dès qu'il eut dépassé la porte de la salle de classe, d'une voix très sèche, il ordonna :
« Ne me touchez pas. »
« Comment tu parles à ton professeur, toi ? »
Ils se figèrent tous deux à l'entente de cette voix inconnue venant de la gauche et ils tournèrent la tête en même temps. Une femme était là, les bras croisés, qui les observait depuis l'entrée de sa propre salle. Iruka l'avait déjà remarquée mais ne lui avait jamais parlé. Elle paraissait plutôt solitaire, elle-aussi. Ils partageaient les mêmes tours de surveillance de récréation et, tout comme lui, elle vagabondait seule dans la cour au lieu de rester avec le groupe de collègues qui jasait en levant un œil vers les enfants de temps en temps. Il avait souvent hésité à l'accoster mais son accoutrement l'en avait dissuadé.
C'était une femme d'une trentaine d'années qui portait des tenues qu'on pouvait considérer comme provocantes : des jupes courtes, des talons hauts, des décolletés plongeants, sans compter les mèches blondes qui juraient affreusement avec le noir naturel de ses cheveux et son maquillage disons… peu discret. Les yeux et la bouche étaient peinturlurés mais, au-delà de ça, ce qui le gênait c'était son fond de teint. Trop présent, trop orange, il était sûrement censé camoufler ses défauts mais ne faisait que la vieillir.
Ce n'était pas une apparence convenable quand on s'occupait d'enfants, c'était ce qu'Iruka avait pensé la première fois qu'il l'avait aperçue et, de fait, il l'avait évitée.
« Yasui-sensei, murmura Tonda, je ne vous avais pas vue. »
« C'est comme ça que tu justifies ton insolence ? Tu ne m'avais pas vue ? »
« Je m'adressais à Iruka-sensei. », tenta-t-il.
« Et ? Tu peux donc te permettre d'être insolent avec lui, plus qu'avec moi, peut-être ? »
« C'est que je n'avais rien fait… », essaya encore l'enfant mais il fut immédiatement rabroué.
« Oh, si, tu avais fait quelque chose. A qui tu crois parler ? Je t'ai eu deux années de suite. »
Et Tonda se tut. Pas de réparties cinglantes, pas de remises en cause de l'adulte, rien du tout. Il attendait les yeux baissés. C'était comme si son élève avait subitement été remplacé par un autre.
La jeune femme jeta un œil vers les élèves de sa propre classe et elle dut constater qu'ils étaient sages car elle entrouvrit davantage la porte et s'approcha d'Iruka.
« Ça t'embête si je te le prends jusqu'à la fin de la journée ? Histoire de lui remémorer les bonnes manières. Je suis terriblement désolée qu'il se permette d'être aussi impoli. »
Iruka écarquilla les yeux. Elle lui proposait de le débarrasser de Tonda-le-terrible ? Et elle s'excusait en prime ? Il devait être en plein rêve.
« Non, non, pas du tout. », bégaya-t-il.
A sa réponse, elle lui adressa un franc sourire avant de fixer sévèrement son ancien élève du regard et de lui faire un simple signe de tête. Celui-ci, les épaules basses, s'engouffra dans la classe de Yasui-sensei.
Quand Iruka revint dans sa salle, ses autres élèves étaient tous en arrêt. C'était comme s'ils avaient perdu leur guide et ne savaient plus quoi faire. Un ou deux tentèrent de poursuivre le désordre mais ne furent pas suivis et Iruka put entamer sa leçon d'histoire dans un calme relatif qu'il n'avait plus connu depuis ses premiers jours.
Lorsque la cloche sonna, il fut presque déçu. Les élèves notèrent calmement leurs devoirs au lieu de sortir en trombe et, après leur départ, il dut s'asseoir pour se remettre. Durant cette dernière heure, il avait aimé faire cours, c'était la première fois que ça lui arrivait.
« On peut entrer ? »
Yasui était à la porte, ses deux mains sur les épaules de Tonda qui la précédait, penaud.
« Vas-y. », gronda-t-elle à son adresse et l'enfant s'avança de quelques pas et s'inclina face à Iruka.
« Je vous demande pardon de vous avoir mal parlé, sensei. Cela ne se reproduira plus. »
Tonda avait l'air plus jeune, vulnérable. Il était redevenu l'enfant certainement bien élevé qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être.
« Eh bien, j'accepte tes excuses. »
Alors, Tonda releva les yeux et Iruka vit le mépris dessiné sur ses traits. Sa docilité n'existait que par la volonté de Yasui-sensei, il le lui faisait bien sentir. Rien n'était réglé avec ce garçon.
Iruka n'avait plus l'énergie pour se battre, il ignora donc la mine de Tonda et lui fit recopier les devoirs.
Quand il fut sorti, il se retrouva face à Yasui et alors qu'il s'apprêtait à la remercier, elle parla la première.
« Ca ne se passe pas très bien pour toi, hein ? »
Iruka la fixa et il discerna une certaine inquiétude dans son expression. Ça le changeait du triomphalisme de certaines de ses collègues. Depuis le temps qu'il espérait que quelqu'un se soucie un peu de lui, depuis le temps qu'il avait envie de parler de ses problèmes à quelqu'un. L'apparition de Yasui était un vrai cadeau du ciel.
« Non, admit-il immédiatement, ça ne va pas du tout. »
Elle acquiesça et lui proposa muettement de s'asseoir. C'est ce qu'ils firent tous les deux et Iruka raconta pendant longtemps toutes les horreurs qu'il avait dû supporter. Yasui l'écouta attentivement, sans l'interrompre, et à aucun moment il ne vit la moindre condescendance dans son regard.
Quand il eut terminé, elle se pencha sur lui.
« Tout ce que tu racontes, c'est du très classique. Tous les professeurs en passent par là. »
« Je ne crois pas, non. Je vois bien que je suis le seul. Toi, tu t'en sors très bien ! »
« Parce que je suis là depuis des années, tous les élèves me connaissent ! J'ai eu les grands frères et les grandes sœurs, c'est bien plus facile pour moi ! C'est bien plus facile pour nous toutes ! »
« Shibu est nouvelle, osa la contredire Iruka, et elle s'en sort bien. »
L'autre lui opposa un sourire taquin.
« Oh ? Parce que tu crois qu'une fille incapable de regarder les gens dans les yeux quand elle leur parle s'en sort mieux que toi ? »
« Eh bien, c'est ce qu'elle m'a dit. Et tout le monde a l'air de penser que… »
« Tout le monde fait semblant de croire que Shibu y arrive parce qu'il ne faudrait surtout pas vexer Meijin. »
Il la dévisagea, pris d'un doute.
« Tu ne l'aimes pas, Meijin ? »
Elle fit la moue :
« Et pour tes problèmes, qu'est-ce qu'elle en dit ? »
Iruka grimaça : il ne voulait pas critiquer la seule personne qui l'avait soutenu jusqu'à présent.
« Elle ne t'aide pas beaucoup, comprit Yasui d'elle-même, parce qu'elle ne sait plus ce que c'est que de galérer avec des gamins. »
« Je ne comprends pas ce qui ne va pas chez moi. Je prépare beaucoup mes cours, je suis sérieux… »
« Mais est-ce que tu les punis ? », l'interrompit Yasui.
« Comment ça ? »
« Quand ils font des conneries, précisa-t-elle, qu'est-ce que tu fais ? Comment tu réagis ? »
« Eh bien, je les reprends, j'essaye de leur expliquer que ce n'est pas bien. »
« Oh ? Tu crois qu'ils ignorent que de te balancer des boulettes et pousser des cris d'animaux, c'est interdit ? »
Il ne sut quoi répondre. Il était tellement obsédé par sa pédagogie qu'il n'avait pas réalisé cette simple évidence. Bien sûr qu'ils avaient conscience de ce qu'ils faisaient.
« Ce qu'il faut, insista Yasui, c'est ce que tu les punisses. Et pas qu'un peu. Sois un monstre. »
« Mais, objecta Iruka, je ne suis pas comme ça. Je suis un professeur, je ne peux pas m'abaisser à… »
« Etre aussi méchant qu'eux ? Quoi ? Tu trouves ça trop cruel ? Renvoie-leur un peu de ce qu'ils te font subir. Fais-les chier, toi aussi. »
Le vocabulaire de Yasui était un peu trop grossier pour lui mais le conseil était intéressant.
« Ne laisse plus rien passer, continua-t-elle. J'ai plein de punitions différentes sur mon bureau et dès qu'ils mouftent, je les bombarde. »
« Meijin, se rappela Iruka, elle m'a dit de ne pas être trop gentil… »
« C'est ça, approuva Yasui, elle te donnait exactement le même conseil que moi : deviens une teigne. »
A ce moment, il ne sut pas dire pourquoi, Iruka repensa à Kakashi, à ce qu'il lui avait dit ce dernier matin où ils s'étaient séparés, qu'il était « dégueulasse ». Ce mot, il le ruminait parce qu'il le trouvait particulièrement grossier et qu'il ne ressemblait pas à tout ce qu'il connaissait du jounin. Il se demandait souvent s'il avait ou non mérité ce qualificatif. Il sentait qu'il n'avait pas encore le recul pour en juger.
Mais s'il avait été capable d'être « dégueulasse » avec le légendaire ninja copieur, il parviendrait sûrement à réitérer cet exploit avec des gamins de onze ans.
~/~/~
Yasui devint sa conseillère de l'ombre. Elle enseignait juste en face, il était donc facile pour eux de communiquer. Il apprit beaucoup en l'observant. Il copia sa manière de ranger sa classe dans le couloir, son sens de la répartie, sa manière de rabrouer ses élèves sans tendresse. Elle était tellement loin de la douceur maternelle que Meijin mettait dans tous ses gestes. Ça n'empêchait toutefois pas ses élèves de l'apprécier.
Elle s'avéra être une source d'informations très fiable, notamment en le renseignant sur Tonda qu'elle connaissait par cœur. Elle lui indiquait ses faiblesses, sur quels domaines l'attaquer. Il apprit à punir les suiveurs pour affaiblir leur chef.
Parfois, démuni par une situation, il allait en parler à Yasui pendant les récréations et elle lui trouvait des pistes pour qu'ils redressent le cap au retour des élèves.
Cela ne métamorphosa pas sa classe pour autant et il dut avaler de nombreuses autres couleuvres. Ses élèves, habitués à n'en faire qu'à leur tête, n'apprécièrent que modérément qu'Iruka se mette subitement à avoir du répondant. Certains jours, il avait le dessus d'autres, il rentrait chez lui le cœur gros. Il ne vivait cependant plus dans cette angoisse permanente qu'il avait connue. Il n'était plus une victime mais un adversaire et il se prenait parfois à rêver à une autre classe, une classe qu'il aurait matée dès le début. Et peut-être, alors, aurait-il fini par apprécier son travail.
De nouveau, arriva un vendredi et l'ambiance studieuse de la matinée éveilla sa méfiance. Il était rare que ses élèves soient aussi silencieux sans qu'il l'ait brutalement imposé avant. Il alla déjeuner dans la salle de Yasui, ce qu'ils faisaient de temps en temps, et elle lui confirma ses soupçons : c'était une attitude très louche et il fallait qu'il reste sur ses gardes.
Le mauvais tour échafaudé depuis le matin fut joué juste après la récréation de l'après-midi. Ce qui l'alerta, ce fut un léger bruit, un bruit de verre cassé. Et les élèves – en tout cas, ceux qui n'étaient pas mêlés à l'affaire – l'entendirent également et se retournèrent de concert vers la rangée centrale d'où il provenait. Presque instantanément, ils avaient poussé des cris et des protestations furieuses et plusieurs, sans demander l'autorisation, s'étaient précipités vers les fenêtres.
« Que se passe-t-il ? », avait interrogé Iruka, ne voulant pas les punir avant d'en avoir le cœur net.
« Vous ne sentez pas, sensei ? lui avait demandé une petite mignonne du deuxième rang. Ça sent drôlement mauvais pourtant… »
D'autres gamins rigolaient franchement, se moquant ouvertement de lui, et il comprit que le verre cassé devait contenir un liquide malodorant, ce qu'on appelait une « boule puante ». Iruka en avait entendu parler mais n'en avait évidemment jamais vu. C'était assez handicapant d'être amnésique quand on était professeur parce qu'on n'avait aucun souvenir d'école et il manquait cruellement d'imagination lorsqu'il s'agissait de visualiser les bêtises dont les enfants étaient capables. Kakashi lui avait pourtant dit, une fois, qu'il n'était pas le dernier, quand il était gamin, à faire tourner les professeurs en bourrique.
Il voyait l'objectif de cette mauvaise plaisanterie et la méchanceté de la chose mais il ne sentait rien. Sa perte de l'odorat le préservait de cette attaque. Mais, au vu de la tête déjà verdâtre de certains de ses élèves, il était bien le seul à être immunisé. Lui vint alors une idée, une idée teigneuse que n'aurait pas reniée Yasui. D'un ton sec et sans faiblir face aux visages suppliants de certains de ses gentils élèves, il ordonna que les fenêtres soient refermées. Puis, il les fit tous se lever et croisant les bras contre sa poitrine, il déclara :
« On n'ouvrira ni porte, ni fenêtres. On va rester à mijoter dans cette atroce puanteur jusqu'à ce que le coupable se soit dénoncé. »
Ses élèves malveillants s'étaient souris, persuadés qu'Iruka ne pourrait pas tenir bien longtemps dans une telle pestilence. Sauf qu'Iruka aurait pu rester dedans toute la journée et après cinq minutes dans ces vapeurs ignobles, ils étaient déjà nombreux à se tourner vers la table des coupables. Bientôt, ils furent apostrophés, les innocents ne supportant plus d'assumer pour les autres et voyant que leur bon tour s'était retourné contre eux, Tonda et deux de ses lieutenants se dénoncèrent.
« Fenêtres. », dit simplement Iruka et les élèves, n'en pouvant plus, se battirent presque pour aérer la pièce.
S'adressant aux coupables, il poursuivit, impitoyable :
« Vos bêtises ne vont pas se nettoyer toutes seules. »
Et les trois garnements, humiliés, durent faire le ménage sous les quolibets de leurs camarades.
Ses élèves ne parlèrent que de ça à leur sortie, de la droiture d'Iruka-sensei qui avait supporté l'odeur horrible sans même sourciller. Il devint une sorte de héros et gagna le respect de nombreux élèves ce jour-là.
Le lundi matin, toutes ses collègues étaient déjà au courant et il eut droit à quelques félicitations alors qu'il déambulait dans les couloirs. Cela le laissa froid : c'était grâce à Yasui qu'il s'en était aussi bien sorti et, commençant à disposer d'un peu plus de temps le week-end, il lui avait préparé des dango pour la remercier.
Elle le dévisagea quand il ouvrit la boite et eut une mine gênée.
« Tu n'aimes pas ça ? », avait-il demandé, déçu.
« Si, j'aime beaucoup ça, mais on ne mangera jamais tout ça à deux. Tu ne crois pas que tu devrais en proposer aux autres ? »
Il haussa les épaules.
« Je les ai faits pour toi. »
Elle eut un large sourire, beau malgré la couleur rouge-vif qui recouvrait ses lèvres, et elle se rapprocha de lui. Le regardant du dessous, elle chuchota :
« C'est vraiment adorable de ta part. »
Il recula, gêné par cette subite proximité. Il se gratta la tête pour évacuer son trouble.
« C'est rien, vraiment. C'est la première fois que j'en cuisine, ce ne sera peut-être même pas bon. »
« Va les mettre en salle des maîtres. », insista-t-elle.
« Je ne vois pas pourquoi… »
« Elles m'en veulent, révéla-t-elle abruptement, et je n'avais vraiment pas besoin de ça. Déjà que je n'étais pas très populaire avant… »
« Avant quoi ? »
« Avant toi, Iruka. Elles trouvent qu'on passe trop de temps ensemble. Elles sont jalouses. »
« Jalouses ? N'importe quoi ! Elles s'en foutent de moi. »
« Bien sûr que non, elles ne s'en foutent pas. Elles trouvent que tu les snobes. »
« Oh ? C'est moi qui les snobe ? Ca, c'est trop fort ! »
Elle hésita, se mordillant sa lèvre inférieure qui en perdit un peu de son maquillage.
« Iruka, je t'aime bien, tu sais, mais ce sont elles qui ont raison. »
Il allait contester mais elle reprit, très sérieuse :
« On ne peut pas dire que tu sois un garçon qui aille beaucoup vers les autres. Même avec moi, si je ne t'avais pas rendu service avec Tonda, tu n'aurais jamais cherché à me parler, je me trompe ? »
Et ça lui sauta au visage. C'était vrai. Il n'avait cessé de se plaindre du manque de sollicitude de ses collègues mais il avait peu cherché à aller vers elles. Il ne s'était intéressé à Meijin que parce qu'on la lui avait désignée et Yasui s'était imposée dans son existence comme une sauveuse inopinée. Les autres, il les avait tout bonnement ignorées, se contentant de salutations polies et désertant dès qu'il le pouvait les parties communes de l'école où il aurait pu les croiser. Il s'était montré capricieux avec elles alors même qu'il se désespérait de sa solitude.
Il mit quelques secondes à comprendre le pourquoi d'un tel comportement mais c'était simple : il n'était tout bonnement pas habitué. Durant sa courte existence, il n'avait jamais eu d'efforts à fournir pour qu'on s'intéresse à lui. A Konoha, tout le monde se pliait en quatre pour le satisfaire, lui plaire, être accepté de lui parce qu'un autre lui-même les avait déjà conquis dans une vie antérieure.
Ici, il repartait de zéro. Personne n'attendait après lui. Il fallait qu'il y mette du sien s'il voulait s'entendre avec les autres.
Après que Yasui se soit généreusement servie, il referma donc la boite de dangos et ils échangèrent un regard complice.
A midi, le reste de l'école eut le droit de goûter à sa cuisine.
~/~/~
On lui fit bon accueil. Il trouva même qu'on s'extasiait un peu trop sur ses maigres talents de pâtissier. Ses dango étaient des plus banals. On lui posa des questions sur sa classe et il y répondit avec honnêteté : ça avait été très difficile au début mais c'était en voie d'amélioration. On le loua pour son aplomb lors de l'épisode de la boule puante et il accepta les compliments sans préciser, évidemment, qu'il ne possédait plus d'odorat. Il savait que ça aurait quelque peu amoindri son exploit.
Le déjeuner fut agréable et il se surprit à apprécier ces collègues qu'il avait tant dénigrées. Bien sûr elles étaient très différentes de lui, ils n'avaient pas les mêmes préoccupations. Leurs vies à elles étaient déjà faites alors que la sienne commençait à peine. Il ne retrouva pas la complicité qui s'était tissée avec Yasui mais il sut qu'il pourrait revenir sans crainte en salle des maîtres. Son intégration était en bonne voie.
Seules Meijin et Shibu étaient restées à l'écart, assises à une table éloignée. L'aînée semblait corriger un cours pour la plus jeune. Il s'était rapproché pour leur proposer ses pâtisseries et Meijin l'avait repoussé d'un geste froid, prétextant qu'elles étaient en plein travail.
Il appréciait Meijin, elle l'avait aidé. Son attitude lui fit redouter une éventuelle tension entre eux.
Il voulut éclaircir les choses dès le lendemain. Il arriva très tôt à l'école et, se cachant sous un porche, il fit mine de croiser Meijin au moment pile où elle arrivait. Elle répondit à peine à ses salutations et comme il était décidé à améliorer les choses, il décida de ne pas tourner autour du pot.
« Tu m'en veux pour quelque chose ? », lui demanda-t-il alors qu'elle refermait le portail derrière elle.
« Pas spécialement. »
Elle mentait incroyablement mal.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? », insista-t-il.
Elle soupira avant d'exploser :
« Je croyais que c'était moi qui était censée t'aider ? Ce n'est pas ce que la directrice avait demandé ? Elle a considéré que j'étais la plus capable, il me semble. Et au lieu de ça, tu n'en as que pour cette femme ! »
« Pour Yasui, tu veux dire ? »
Il avait parlé d'elle plusieurs fois, la veille, en salle des maîtres car pour une raison qui lui échappait, Yasui ne semblait pas être très appréciée des autres. D'ailleurs, les quelques éloges qu'il lui fit ne récoltèrent que silence poli et regards entendus. Il pensait cependant que Meijin était au-dessus de ça. C'était une femme tellement douce avec ses élèves, il n'imaginait pas qu'elle puisse se laisser aller à une haine gratuite envers une de ses collègues.
« Elle est dans la salle en face de la mienne, tenta-t-il d'expliquer. Elle m'a donné quelques conseils utiles. Rien de plus. »
Il minimisait assez injustement le rôle que Yasui avait joué pour lui durant ces dernières semaines. Il ne se sentait pas très fier de cette lâcheté mais il pensait que c'était à ce prix que la jalousie de Meijin s'apaiserait.
« Rien de plus ? hurla-t-elle presque. Rien de plus ? Mais mon pauvre Iruka, tu es donc aveugle ? Tu crois vraiment que cette femme cherche à te donner des conseils. Tu crois qu'elle veut t'aider, peut-être ? »
« Évidemment, ne put s'empêcher de répondre Iruka, pour quoi d'autre sinon ? »
Elle eut un rire mauvais qu'il ne lui connaissait pas.
« Parce que tu es un homme, Iruka. »
Il lui fallut un temps infini pour saisir l'allusion et quand il y parvint, il secoua la tête tant l'éventualité que Meijin soulevait lui parut ridicule. Il était tellement loin de tout ça.
« Je ne suis même pas beau. », répondit-il plus pour lui-même que pour elle.
Elle haussa les sourcils et ses yeux le scrutèrent comme pour vérifier qu'il disait vrai.
« Là n'est pas la question, éluda-t-elle, tu es un homme, c'est tout. Elle ne résiste pas aux hommes. »
Il aurait voulu défendre Yasui mais, en vérité, il avait effectivement remarqué un décalage dans leur comportement. Lui parlait beaucoup boulot et elle lui répondait sorties, pistes de danse et restaurants. Elle ne l'invitait pas, non, mais elle lui racontait ses soirées, les personnes qu'elle fréquentait… Les hommes, surtout, qu'elle rencontrait. Elle parlait souvent d'hommes en fait, et c'était rarement les mêmes. Elle semblait vivre dans une frénésie de rencontres et de plaisirs. Presque tous les soirs, elle faisait quelque chose et il soupçonnait que son outrance en matière de maquillage ne soit qu'une tentative hideuse de camoufler les stigmates de ses nuits blanches.
Avec lui, elle était très tactile. Il avait d'abord cru que c'était anodin, une manière rassurante de l'encourager quand il allait mal mais, ensuite, il l'avait bien observée avec ses élèves. Elle n'était pas ainsi, avec eux ses gestes n'avaient rien de maternels. Et puis, elle semblait toujours vouloir se faire remarquer de lui, par ses tenues bien sûr, mais aussi ses attitudes, son rire un peu forcé, ses regards trop longs pour être honnêtes, sa démarche trop appuyée. Même un novice comme lui en matière de séduction n'était pas resté totalement ignorant de son manège. Il imaginait donc sans peine ce qu'on pouvait raconter d'eux en salle des maîtres et peut-être aussi pourquoi Yasui n'y mettait jamais les pieds.
A l'idée qu'on puisse penser qu'il avait une liaison, une liaison féminine, en plus de ça, il eut presque envie de rire. On ne pouvait pas dire que son « aventure » avec Kakashi ait été une grande réussite mais ça lui avait au moins permis d'éclaircir le ténébreux mystère de son orientation sexuelle. La nuit passée avec le jounin avait tué tout doute à ce sujet : il aimait les hommes. Il ne se voyait pas l'avouer publiquement à des collègues qu'il connaissait à peine mais il n'y avait aucun risque pour qu'il entame une liaison avec l'une d'entre elles. Surtout que même s'il avait été hétérosexuel, Yasui ne l'aurait pas intéressé le moins du monde.
« Il ne se passe rien entre nous. », préféra-t-il préciser même si ça lui paraissait évident.
« Elle va s'acharner, alors, répartit tranquillement Meijin. Elle se lasse beaucoup plus vite quand on lui cède. »
Sauf qu'elle pouvait toujours s'acharner, il n'allait pas passer dans l'autre camp pour lui faire plaisir.
« C'est pour ça que tout le monde la déteste alors ? Parce qu'elle aime séduire ? »
« Elle n'aime pas séduire, Iruka. C'est une croqueuse d'hommes. Elle ne peut pas s'en empêcher. Rien ne l'arrête, même pas quand ils sont mariés. Elle a eu plusieurs liaisons avec des parents. »
Iruka sentit que l'expression « croqueuse d'homme » était ce que Meijin avait trouvé de plus policé pour qualifier le comportement de Yasui. D'autres se seraient montrées plus grossières. Cependant, même si ces allégations étaient vraies – et Iruka sentait que c'était le cas – il trouvait ce grief bien insuffisant pour mettre à l'écart quelqu'un qui avait de nombreuses autres qualités.
Meijin était une femme adorable, il le savait, il se découvrait un instinct pour ces choses-là. A côté de ça, Yasui n'avait pas cessé de l'aider à être accepté que ce soit par ses élèves ou par ses collègues.
Ces deux femmes pouvaient s'entendre, il lui suffisait de trouver le moyen pour qu'elles s'en aperçoivent.
