Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort

Rating: M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.

Note : J'actualise ce chapitre que j'ai publié dans l'après-midi du mardi 09/05. J'ai l'impression que le nouveau chapitre a été mal pris en compte : mon histoire n'a pas été "remontée" et je n'ai pas reçu la notification de FFnet qui me confirme que mon chapitre a bien été posté. Si un abonné à cette histoire passe par là, je veux bien qu'il me dise s'il a reçu quelque chose mais je pense que non et que mon nouveau chapitre est comme une bouteille à la mer. Bon, c'est pas ce mois-ci que je vais gagner de nouveaux lecteurs, je pense. ^^ Enfin, peut-être que le site a juste du retard et que ça va arriver (je veux bien que vous me préveniez si ça arrive).

Bonne lecture aux quelques égarés qui passeraient par là (Mais comment êtes-vous arrivés jusqu'ici ? Un sixième sens ?) !


Chapitre 21 : Ciment

« C'est ridicule. », souffla Kakashi en arrachant quelques brins d'herbe dans son agacement.

« Puisqu'on te dit que ça le rassure. », rappela doucement Kurenai, derrière lui.

« Il ne va rien trouver, tu sais, s'énerva cependant le jounin, ou plutôt : il va tout trouver. »

« On avisera. On ira te racheter des affaires s'il t'a embarqué des trucs essentiels. »

De la butte sur laquelle ils reposaient tous deux, Kakashi distinguait à peine son immeuble, au loin.

Quand Kurenai avait innocemment frappé à sa porte pour lui proposer une balade, il s'était tout de suite méfié. Pas que sa fidèle amie ne soit pas du genre à essayer de lui changer les idées par une sortie mais parce qu'elle était venue seule. Or, depuis sa lamentable rupture avec Iruka, Kakashi avait littéralement été harcelé par Gai. En tant qu' « éternel rival », ce dernier se sentait en effet investi d'une mission, celle de remonter le moral de son fraternel adversaire. Il était donc toujours là, à imposer des défis idiots ou autres activités improbables pour sortir Kakashi de son marasme.

« Où est-ce qu'il se cache ? », avait donc tout naturellement demandé Kakashi dès qu'il avait discerné l'unique silhouette de Kurenai sur le seuil de sa porte. Elle avait avoué sans trop de mystères que Gai l'avait embarquée dans une de ses manigances qui consistait à faire déguerpir Kakashi de son logement pour que ce dernier puisse être méticuleusement fouillé.

Gai paraissait en effet persuadé que le suicide était une tradition familiale chez les Hatake.

Kakashi et Kurenai s'étaient donc postés sur une des collines qui surplombaient le village à attendre que Gai ait ôté tous les objets qu'il considérait « dangereux » de l'appartement de Kakashi.

« Il est courant que j'ai reçu la même formation ninja que lui ? râla encore le jounin. Je suis capable d'assassiner un mec avec un coton-tige. Comment je vais faire, moi, s'il m'embarque mes cotons-tiges ? »

« Je crois qu'il avait pour but principal de cibler les objets contondants et pointus ainsi que les éventuels poisons. », l'informa Kurenai de son ton tranquille.

« Il devra s'éliminer lui-même, alors. »

Elle éclata d'un rire discret.

« Il voulait aussi te faire la cuisine, ajouta-t-elle, pour que tu aies de quoi manger pour la semaine. »

Jusqu'à présent, il se plaignait surtout pour la forme mais cette dernière révélation acheva de l'énerver véritablement.

« Putain, j'ai l'air d'être manchot ? C'est pénible, à la fin. »

« Il s'inquiète pour toi. », se contenta-t-elle de répondre.

Mais il y avait quelque chose d'oppressant dans cette sollicitude et de vexant, aussi. Kakashi avait perdu père, mère, maître et amis avant de connaître son premier flirt. Il avait survécu à ça. On croyait vraiment qu'il allait se foutre en l'air parce qu'il s'était fait larguer ? Il ne niait pas qu'il était malheureux - horriblement malheureux même - qu'il faisait des choses stupides quand il était seul comme regarder encore et encore de vieilles photos ou renifler les uniformes râpeux de celui qu'il avait tant aimé. Oui, c'était vrai qu'il n'avait changé les draps du lit de leur ultime nuit que des semaines après, quand l'odeur était devenue difficilement supportable. Bien sûr, rien n'éveillait plus son intérêt, même pas une bonne baston ou un tome posthume du Paradis du Batifolage. Tout ça, il en convenait.

Mais il se sentait encore capable de faire la différence entre la bouteille de saké et celle du déboucheur à chiottes ainsi que de se faire cuire du riz, le soir, quand son estomac le lui réclamait.

Il s'était assumé à treize ans, bordel, à un âge où ses camarades de classe se souciaient essentiellement de leur peau à problèmes et, maintenant, on le traitait comme un vieillard grabataire ? Il savait se débrouiller. Il avait très bien su le faire avant qu'Iruka n'entre dans sa vie tout comme il avait su s'occuper de ce dernier quand il était encore convalescent. Le traiter comme un assisté, c'était un peu nier la faculté qu'il avait toujours possédée de se relever de tout.

En plus, faire la cuisine, ça l'occupait. Il ne tournait pas en rond, au moins, dans ces moments-là.

« Tu as eu des nouvelles ? », osa finalement lui demander Kurenai.

Après la première annonce, celle où Kakashi avait dû raconter sa rupture à ses proches, Iruka était devenu une sorte de sujet tabou. On lui parlait de tout, sauf de lui. On essayait de se montrer enjoué, de bonne humeur, parce qu'on ne voulait pas mettre sur le tapis la douloureuse vérité. La nouvelle avait pourtant abasourdi tout le monde : chacun semblait persuadé que le petit professeur reviendrait, que son amnésie n'était qu'une sorte d'épreuve dont il allait guérir. Comme si on pouvait guérir de ça.

Shizune et Tsunade, les responsables les plus directes du départ d'Iruka, avaient veillé à sa bonne installation. Kakashi savait que si un véritable malheur était arrivé, elles l'en auraient immédiatement averti. Ce qui signifiait qu'il n'y avait pas de problème, il le voyait comme ça.

« Toujours les mêmes, répondit-il avec neutralité, il est prof en primaire à Sugusoba. Il loue un appartement. Ses rapports médicaux sont bons. C'est tout. »

« Il ne t'a pas écrit ? »

« Si, évidemment, s'agaça-t-il en se retournant vers elle. Des lettres d'amour enflammées ! Quoi ? J'ai oublié de t'en parler ? »

Elle leva les yeux au ciel.

« Pas la peine d'être désagréable. »

Sur les nerfs, il se tut. Elle reprit :

« Peut-être que toi, tu pourrais lui écrire. »

Il regarda ses ongles plantés dans la terre, face à lui.

« Shizune pense que ce ne serait pas une bonne idée, que ce serait me bercer d'illusions que d'entamer une correspondance avec lui. Sans compter qu'il y aurait quand même peu de chances pour qu'il me réponde et que ça n'améliorerait pas mon moral. »

Iruka devait lui en vouloir à mort, il en était certain. Il avait eu des mots si durs contre lui quand il était parti. Il ne les avait pas volés, ceci dit, mais maintenant il regrettait. Il aurait préféré qu'il garde une autre image de lui que celle du grand con qui l'insulte.

La présence de Kurenai l'apaisait. Elle aussi avait du mal à accepter le départ d'Iruka tant elle était persuadée qu'ils finiraient par se remettre ensemble.

La bouche pâteuse et tout en essayant de jouer avec les brins d'herbe face à lui pour ne pas trop se remémorer le moment en question, il reprit la parole dans un murmure :

« La nuit avant qu'il parte, on a fait l'amour. »

Il sut qu'elle écarquillait les yeux même s'il ne pouvait pas la voir et le seconde d'après, sa main empoignait son épaule. Elle était assise à ses côtés.

« Vous avez… ? Et il a osé te quitter après ça ? Mais quel connard ! »

Il haussa les épaules. Il y avait évidemment repensé et avait essayé de se mettre à la place d'Iruka. Il avait fini par comprendre son point de vue même si ça n'adoucissait pas sa peine.

« Je crois que c'était une manière tordue de dire au revoir. Et je n'arrive pas à décider si c'était un acte cruel ou, au contraire, incroyablement généreux. »

« Cruel. », trancha Kurenai.

« Je ne sais pas trop. Tu ne penses pas qu'Iruka, celui d'avant je veux dire, aurait pu faire un truc du même genre ? »

« Je crois qu'il n'aurait jamais couché avec quelqu'un tout en sachant qu'il le quitterait le lendemain. A fortiori toi. »

« C'est sûr, admit Kakashi, mais… Mettons qu'Asuma revienne d'entre les morts juste pour une nuit, tu ne voudrais pas la passer avec lui ? Même si tu sais que ça se terminera au matin ? Tu préférerais ne pas le revoir ? »

« Évidemment que je voudrais le revoir mais pas forcément pour ce que tu penses. J'aimerais tellement qu'il puisse rencontrer sa fille. »

Il opina, s'avouant vaincu.

« Ça au moins, c'est un problème que je n'ai pas. »

« Bien sûr que si, tu l'as, répartit-elle avec calme, et d'ailleurs, comment se porte Naruto ? »

Il accusa le coup.

« Il m'évite, je crois. Il n'est pas venu me voir une seule fois depuis le départ d'Iruka. Il doit penser que c'est ma faute. »

« Personne ne pense que c'est ta faute… »

« Même pas toi ? Je n'ai peut-être pas fait assez d'efforts pour… »

« Tu as fait énormément d'efforts, l'interrompit la jeune femme, je regrette d'en avoir douté. J'ai bien vu comment tu le couvais pendant le barbecue. Tu étais attentif et protecteur. Tu as tout fait pour lui, tout le monde s'en est rendu compte. Naruto aussi, il n'est pas plus idiot qu'un autre. »

Il baissa la tête, ces paroles le rassuraient un peu.

« Et, reprit Kurenai, on a tous cru qu'il allait rester. La dernière fois qu'on l'a vu, il avait vraiment l'air de se soucier de toi, de s'inquiéter. Je n'arrive pas à comprendre comment il a pu te planter là pour aller dans une ville où il ne connaît personne. Il ne retrouvera jamais des gens qui l'aiment autant que nous. »

« Je crois que c'était ça, l'idée, justement. »

Ils restèrent pensifs un moment mais, tout-à-coup, il marmonna :

« Peut-être bien que je ne referai plus jamais l'amour. »

Elle l'attrapa par le cou, collant son front à sa tempe droite.

« Bien sûr que si, ne dis pas ça. »

« C'est pas l'envie qui m'en manque, précisa-t-il, mais pas avec un autre que lui. »

« Je sais, concéda-t-elle. Mais peut-être qu'un jour, tu surmonteras ça. Et que ça te fera du bien. Et que tu n'auras plus tant que ça l'impression de le tromper. »

Il se recula un peu, la regardant dans les yeux.

« Quand ? », demanda-t-il.

« En mission, le mois dernier. D'un autre village et marié, en plus de ça, mais il voulait quand même qu'on se revoie. J'ai eu un mal fou à m'en débarrasser. »

« Difficile de lui en vouloir pour ça. »

Elle eut un large sourire, confuse tout de même, et positionna sa tête dans le creux de son cou.

Un passant aurait peut-être pu croire qu'ils étaient amants mais leur lien était tout autre. Pendant des années, c'était Asuma qui les avait poussés à se fréquenter, sa mort avait scellé leur indéfectible amitié. Le départ d'Iruka ne faisait qu'ajouter du ciment à une relation basée sur la compréhension de la souffrance de l'autre.

Ils restèrent ainsi, sans parler, quelques minutes, jusqu'à ce qu'un mouchoir blanc soit agité depuis une des fenêtres de l'immeuble de Kakashi.

« Discret comme signal. », fit remarquer le jounin.

« A son image. », compléta Kurenai.

Avec galanterie, il l'aida à se relever.

« Fais un effort avec lui, tu veux bien ? »

Kakashi acquiesça.

« Tant qu'il ne me propose pas de défis idiots. »

Elle eut un silence avant d'éclater de rire.

« Quoi ? », interrogea Kakashi, subitement inquiet.

« Une course en sac, révéla Kurenai tout en reprenant difficilement son sérieux, après le déjeuner. »

Ses bras en restèrent ballants.

« Formidable. », grommela-t-il alors que Kurenai, lui attrapant la manche, le poussait déjà en avant.

~/~/~

Le rôle d'entremetteur ne fut pas aussi difficile à endosser qu'il l'aurait cru. Après tout, il avait assisté aux différentes tentatives aussi peu subtiles qu'efficaces de Shizune lorsqu'elle cherchait encore à le jeter dans les bras de Kakashi. Il avait retenu l'essentiel : il suffisait de pousser les deux cibles à se parler régulièrement pour qu'elles apprennent à se connaître et qu'elles constatent qu'elles n'étaient pas si différentes. C'est ce qu'il entreprit de faire pour réconcilier Yasui et Meijin.

Il commença par parler insidieusement de l'une à l'autre, comme ça, en passant. Des petites remarques à première vue sans intérêt mais qui piquaient leur curiosité, calmaient les ressentis, flattaient les égos respectifs. Elles s'habituèrent à l'entendre prononcer le nom de l'autre dans les conversations et elles en conçurent de moins en moins de ressentiment. Peu à peu l'antipathie devint de l'indifférence.

Quand Iruka les jugea mûres, il se mit en tête d'arranger une rencontre.

Ce fut simple : il n'eut qu'à raconter à Meijin qu'il voulait son avis sur un projet, quelque chose qu'elle ne pourrait juger qu'en se déplaçant dans sa classe. Or, quand elle profita d'une récréation pour le faire, espérant du même coup redevenir la conseillère en chef d'Iruka, elle le trouva en train de boire un thé dans la salle de Yasui. Iruka fit mine d'être embarrassé une seconde mais invita très vite Meijin à se joindre à eux. Elle était polie, elle n'osa pas refuser même si elle adopta une démarche précautionneuse quand il lui fallut franchir le seuil de la salle, comme si l'immoralité supposée de Yasui pouvait la contaminer. Mais, bientôt, ses yeux commencèrent à faire le tour de la pièce et Iruka vit l'intérêt naître dans son regard. Les murs étaient recouverts d'affiches, pas rangées comme les siennes, bien sûr, mais agréablement colorées. Tout était joyeusement accroché dans tous les sens et ça titilla sa curiosité.

Alors, après être restée silencieuse à observer le décor pendant une bonne partie de la pause thé, elle se mit timidement à poser des questions. Yasui y répondit avec empressement car elle était fière de son travail. Elle fut surprise de la modestie avec laquelle cette dernière lui répondit, des questions pertinentes qu'elle posait et qui prouvaient qu'elle s'intéressait réellement à ce qu'elle faisait. Bientôt, elles parlèrent plus vite et plus fort. Elles se mirent à faire de grands gestes et l'une renchérissait sur ce que disait l'autre dans un bavardage qui aurait pu être insupportable dans d'autres circonstances. Elles se surprenaient à être d'accord sur l'essentiel.

Iruka souriait, les voyant toutes deux face à face mais de profil par rapport à lui. Et il comparait les seins gonflés et le ventre rebondi de Meijn qui ressortait peu élégamment de son T-shirt trop court à la poitrine plate de Yasui saucissonnée dans un haut inutilement sophistiqué et trop décolleté ; la bonne figure simple de Meijin, bouffie par la grossesse, et ses cernes de femme débordée à la face trop poudrée et orangée de Yasui qui, une fois encore, avait abusé du fond de teint. Elles étaient diamétralement différentes et, en même temps, Iruka n'avait aucun doute, il voyait naître entre elles une complicité qui allait durer.

Nul besoin, au fond, de se ressembler pour que ça fonctionne.

Et, à cette réflexion, il ne sut pourquoi, il se revit cette fameuse nuit avec Kakashi, à ce moment où il avait comparé sa peau brune et grossière à celle diaphane et tellement plus attirante du jounin. Là aussi, il les avait jugés différents. Il eut un frisson quand il se souvint de ce qui avait suivi cet instant, de ce qu'on ressentait quand deux peaux rentraient en contact.

Il secoua la tête pour sortir de sa rêverie. Ça venait de sonner et Meijin et Yasui, absorbées par leur conversation, ne l'avaient pas attendu pour quitter la pièce.

~/~/~

Leur amitié fut tellement fulgurante qu'Iruka s'en sentit presque exclu.

Au début, Meijin joua bien un peu la comédie, faisant mine de visiter Iruka aux moments où elle savait pertinemment qu'il prenait le thé chez Yasui mais bientôt ce stratagème ne s'avéra plus utile. Il y eut bien une certaine réticence encore à dévoiler leur nouvelle relation aux autres mais Meijin ne put s'empêcher longtemps de venir s'asseoir auprès de Yasui en salle des maîtres. Cela fit jaser quelques jours et puis tout le monde s'habitua à cette nouvelle alliance.

Iruka devint une sorte d'enfant chéri, le doudou qu'on se prête et qu'on cajole ensemble, une mascotte. Elles ne se faisaient plus la guerre, elles le conseillaient ensemble et Iruka trouvait dans leurs avis totalement opposés une voie intermédiaire qui lui convenait assez. Sa classe ne devint pas un exemple de calme et de sérieux pour autant, ça, il y avait renoncé depuis longtemps mais le climat était devenu suffisamment vivable pour y travailler correctement. Ça lui allait, c'était sa première année, il savait qu'il pourrait s'améliorer avec le temps et peut-être même qu'il finirait par s'épanouir dans ce métier. En attendant, c'était un poste qui lui permettait de payer les factures – doux plaisir qu'il découvrait – et de côtoyer des amies. Car, oui, il considérait Yasui et Meijin comme ses deux premières véritables amies et il en était très fier.

Ce qui le frustrait un peu, c'était que cette entente s'arrêtait aux portes de l'école. Yasui parlait toujours de toute une tripotée de gens, ses compagnons de vie nocturne, alors que Meijin n'avait que la préparation de son heureux événement en tête et passait un temps fou à éplucher les petites annonces afin de trouver un appartement plus grand avant l'arrivée de son bébé. Elles l'appréciaient mais elles avaient leur vie à l'extérieur et s'il les considérait comme des amies, il n'était pas sûr que la réciproque soit vraie.

Celle avec qui ça ne passait toujours pas, c'était Shibu. Meijin ne se cachait même plus de sa préférence pour Iruka avec qui elle entretenait des rapports bien plus équilibrés qu'avec sa stagiaire. Iruka était un garçon indépendant qui n'attendait pas continuellement l'assentiment des autres pour agir. Il était loin d'être la confiance en lui incarnée mais il n'était pas de cette timidité maladive et tellement ennuyeuse dans laquelle était façonnée Shibu. De fait, elle le détestait. Elle s'immisçait dès qu'elle le pouvait dans les tête-à-tête qu'il pouvait avoir avec Meijin et était d'une gentillesse et d'une docilité mielleuse avec Yasui qu'elle considérait comme la nouvelle favorite à laquelle il fallait plaire pour obtenir les bonnes grâces de Meijin. Yasui se montrait aimable mais jetait parfois des regards étonnés vers ses deux comparses, ne sachant pas quoi faire de cette grande fille malingre et fragile.

La pause thé était devenue un rendez-vous régulier, Meijin ayant négocié pour être de surveillance de récréation en même temps que Yasui et Iruka. Evidemment, arriva ce qu'il devait arriver, Shibu changea elle aussi ses jours de surveillance et Meijin ne trouva aucune bonne excuse pour l'empêcher de l'accompagner dans la salle de Yasui quand cette dernière l'invita à prendre le thé. Shibu n'était d'ailleurs pas réellement dérangeante tant elle restait silencieuse mais les trois autres ne se sentaient pas tout à fait libres de leurs paroles auprès d'une jeune fille au caractère si fuyant. Celui qui faisait le plus d'efforts était encore Iruka mais sa sollicitude ne semblait qu'exciter l'animosité de Shibu à son égard. Elle aurait préféré qu'Iruka lui rende l'agressivité dont elle le gratifiait pour qu'il ne passe pas pour un grand seigneur.

Même si Yasui et Meijin étaient de bonnes personnes, elles s'impatientaient de plus en plus face à l'obséquiosité de Shibu. Elles laissaient échapper des soupirs ou des yeux au ciel quand Shibu venait envahir leur espace. Et Iruka, dont le cœur était sensible, voyait bien que Shibu se rendait compte de sa disgrâce et en souffrait. Il n'arrivait pas à détester cette fille qui l'avait pourtant condamné dès le premier jour. C'était probablement le premier être pour lequel il ressentait de la pitié. Toutes ses tentatives pour l'aider se retournaient cependant contre lui et, à chaque fois, il se disait qu'il allait s'en foutre, la laisser se débrouiller, tout en sachant qu'il n'en ferait rien. Il se rappelait parfois sa convalescence à l'hôpital, à quel point les choses glissaient sur lui sans l'atteindre à cette époque-là. Et maintenant, il se sentait plein d'obligations pour une jeune fille qu'il ne trouvait même pas sympathique ? Etrange comme il semblait apprécier les causes désespérées.

Une nouvelle opportunité se présenta à lui un vendredi. Les élèves venaient d'être libérés et Iruka, épuisé, faisait des allers-retours entre sa classe et la salle des maîtres pour ranger du matériel qu'il avait emprunté. Pour aller plus vite, il empruntait le couloir des petites classes et durant l'un de ses voyages, il s'aperçut que la classe de Shibu s'était ouverte. De là où il était, il avait un angle de vue parfait pour observer le carrelage de la salle et il vit la saleté, les petites boulettes de papiers, les feuilles froissées laissées à l'abandon, les morceaux de gommes… Tous ces éléments caractéristiques du vendredi après-midi quand les élèves avaient fait tourner en bourrique leur professeur. Plusieurs fois, Yasui avait insinué que Shibu avait beaucoup de mal avec sa classe mais le sujet restait tabou car la jeune fille était en plein déni et Meijin semblait la croire sur parole quand elle lui assurait que tout allait bien. Iruka ne put s'empêcher de s'arrêter et de passer sa tête dans l'embrasure de la porte. Shibu rangeait lentement ses affaires et Iruka reconnut dans ses gestes la fatigue du professeur débordé par ses élèves et qui ne s'en est pas encore remis.

« Dure journée ? », demanda-t-il.

Elle sursauta tout en se retournant. Plongée dans ses pensées, elle ne l'avait pas entendu. Son visage se ferma quand elle le reconnut.

« Qu'est-ce que tu fais là ? », répondit-elle sur la défensive.

« Je range, expliqua-t-il. Je veux faire participer mes élèves au concours de fresques organisé par la ville. Ils ont passé deux heures avec de la peinture à doigt. Je ne sais pas si tu te rends compte, mes élèves avec de la peinture à doigt. Il va me falloir une éternité pour tout nettoyer. »

Il se montrait volontairement ouvert et souriant alors qu'elle lui opposait une mine renfrognée.

« Eh bien, fit-elle l'air ennuyé, je ne voudrais pas te retarder… »

« Bah, j'ai tout mon temps. Tu veux que je t'aide ici ? »

« M'aider ? répéta-t-elle agressive. Je ne vois pas pourquoi. »

« Pour ta salle, indiqua-t-il naturel, c'est le bazar chez toi aussi. »

La main de Shibu se serra un peu plus fort autour de la poignée de son cartable de cuir.

« Pas du tout. », réfuta-t-elle, sèchement.

« Si, insista Iruka, y a plein de papiers partout… »

Il fit une pause tout en plissant ses yeux dans sa contemplation du sol.

« C'est pas du papier-toilette là-bas, d'ailleurs ? »

Il fallut quelques secondes à Shibu pour maîtriser sa colère.

« On m'a confié les plus jeunes, tenta-t-elle de se justifier. C'est normal qu'ils soient sales, ils ne sont pas encore suffisamment autonomes. On ne peut pas leur en vouloir de laisser traîner quelques papiers, ils en mettent partout quand ils découpent… »

« Je les trouve pourtant dégourdis pour ce qui est des dessins sur les tables et des boulettes au plafond… »

Il avait dit ça avec un sourire qu'il savait horripilant.

« Tu n'es pas gêné, cracha-t-elle, de venir m'insulter dans ma propre salle ! »

« Tu n'as pas répondu à ma question, reprit Iruka d'une voix douce, comme s'il ne l'avait pas entendue. Comment s'est passée ta journée ? »

Elle ne répondit pas, préférant croiser les bras sur sa poitrine et regarder ailleurs dans l'espoir que son mutisme le fasse partir. Sans succès.

« Je vais te le dire, moi, reprit le jeune homme, ta journée a été exécrable. Je le sais, j'en ai vécu des tas, des comme ça. »

« Je ne sais pas de quoi tu parles et je voudrais que tu sortes maintenant. »

Son regard était venimeux mais elle n'osait pas l'approcher, se recroquevillant même dans l'espace de son bureau.

« Dis-moi, Shibu, continua-t-il en lui faisant face, es-tu devenu professeur pour que des gosses insupportables te balancent des boulettes ? Moi non, en tout cas, mais ce n'est pas en niant la chose que ça va s'arranger. »

« Ne me dis pas, railla-t-elle, que toi, tu veux m'apprendre à gérer ma classe ! »

« J'ai progressé, contra Iruka, et je suis certain que tu le sais. Tu veux continuer à me détester pour une raison que j'ignore ou tu préfères savoir comment j'ai fait ? »

Elle resta silencieuse, plaquant ses yeux au sol, clairement partagée entre la haine naturelle qu'elle avait toujours ressentie pour lui et son désir ardent de sortir d'une situation qui la rendait malheureuse.

Quand elle releva les yeux, son attitude était plus soumise. Elle avait choisi.

« Très bien, se réjouit Iruka. Alors, comment s'est passée ta journée ? »

Pour toute réponse, Shibu fondit en larmes.

~/~/~

Il devint pour Shibu ce que Yasui avait été pour lui. Etonnamment, il apprécia ce rôle. Quelque part, Shibu était sa première véritable élève, la première qui quémandait son savoir plutôt que de le recevoir de force. C'était une jeune fille sans grand talent mais appliquée. Elle faisait très honnêtement son travail, c'était la faiblesse de son tempérament qui la mettait en difficulté face à ses élèves. Quand le mot « punition » commença à faire partie de son vocabulaire, les choses s'arrangèrent d'elles-mêmes, d'autant plus qu'elle avait une classe de petits, bien plus malléables que ses grands à lui.

Avec le temps, il apprit à la connaître.

Indéniablement, c'était une fille effacée et mal dans sa peau. Probablement que c'était pour ça qu'il s'était entêté à vouloir l'aider, il se reconnaissait en elle. Ce qu'il apprenait en effet de lui-même depuis son départ de Konoha le décevait. Il ne savait pourquoi, une conversation qu'il avait eue avec Kakashi lui revenait souvent en tête : le jounin l'avait emmené acheter des vêtements et il lui avait dit que ses couleurs préférées étaient le bleu-marine et le kaki. Sur le coup, il avait trouvé ces couleurs laides et insipides et, maintenant, il ne portait plus que cela. Il n'aimait pas être remarqué. Il n'était pas de ces professeurs flamboyants qui domptent leur élèves par leur charisme et leur sens de la théâtralité, il était de ceux qui s'effacent derrière leur réussite, qui vivent dans leur ombre et se nourrissent de leur lumière. Il venait de là, ce lien presque filial avec Naruto qu'il n'avait jamais bien compris et même jugé un peu malsain. Nombre d'éléments de sa vie passée ne prenaient sens que maintenant, à la lueur de son existence présente. Il se demandait souvent ce que devenait Naruto.

« Pourquoi te préfèrent-elles à moi ? », lui avait un jour demandé Shibu.

Elle ne le détestait plus, bien consciente qu'elle lui devait son salut professionnel, mais sa jalousie demeurait. Son intégration dans le groupe était cependant actée, Meijin étant revenue vers elle à mesure qu'Iruka n'avait plus eu besoin d'elle. Shibu, elle-même, ne demandait plus beaucoup d'investissement, ce qui soulageait considérablement Meijin qui terminait son deuxième trimestre de grossesse. Elle avait trente-six ans, c'était tard pour un premier enfant. Son compagnon gagnait très bien sa vie mais travaillait encore plus qu'elle, c'était donc à elle de tout gérer. Iruka et Shibu étaient de trop dans cette grossesse, elle était donc ravie de les voir voler de leurs propres ailes. Yasui restait égale à elle-même, draguant de plus en plus ouvertement Iruka tout en passant des nuits torrides dans des bras chaque nuit différents. Shibu l'indifférait mais comme Iruka faisait des efforts, elle en faisait aussi.

« Tu n'as pourtant rien d'extraordinaire, avait poursuivi Shibu, c'est parce que tu es un garçon ? »

C'était probablement une des raisons. En tant que seul homme, il était choyé. Tout le monde s'était habitué à lui. Il fallait bien admettre qu'il avait un caractère plutôt facile. Il ne manquait jamais de se proposer pour porter des trucs lourds ou ouvrir les bocaux à cornichons. Il supportait les conversations sur les cycles menstruels et autres déboires gynécologiques sans se plaindre. Il était devenu expert en réparation de photocopieuse. De temps en temps, tout de même, il n'aurait pas craché sur une présence masculine à ses côtés.

« Tu ne t'affirmes pas assez, lui avait-il répondu, bien conscient qu'il souffrait du même défaut. Parfois, tu passes toute la récréation à nous écouter parler sans donner ton avis… »

« Parce que mon avis n'est pas intéressant. »

« Ce n'est pas à toi d'en juger ! s'exclama-t-il. Et le problème, c'est que comme tu ne dis rien, tu laisses penser que tu n'as pas d'avis, tu comprends ? »

Elle opina et il poursuivit :

« Tu ne te livres pas assez non plus. Tu ne parles jamais de toi. Et arrête d'être toujours d'accord avec tout le monde. Ca fait faux. Personne n'est comme ça. »

« Je suis rarement d'accord avec toi… », osa-t-elle le contredire et cela le fit sourire.

Elle ne le regardait pas, préférant jouer avec le cordon de son sachet de thé.

Un silence agréable s'installa.

« Iruka ? », souffla-t-elle au bout d'un moment.

Sa voix était hésitante. Il lui adressa un regard interrogateur.

« Tu ne parles jamais de toi non plus, se hasarda-t-elle. Moins que moi, même. En fait, c'est presque comme si tu n'avais pas de passé, que rien n'avait existé avant ici. »

Sa bonne humeur s'éteignit. Il se sentit soudain agressé par cette simple observation.

« S'est-il passé quelque chose dans ta vie d'avant ? demanda-t-elle. Quelque chose de grave ? »

Il haussa les épaules.

« Je ne suis pas sûr qu'on puisse qualifier ça de 'grave'. Enfin, si, se ravisa-t-il, ça l'était, mais… C'est compliqué, en fait. »

« Mais… Il t'est bien arrivé quelque chose ? »

Il acquiesça.

Elle garda le silence, espérant qu'il lui raconte. Elle voulait être l'amie qu'il avait été pour elle mais il ne lui confia rien ce jour-là. Non seulement il n'était pas prêt mais, en plus, il n'en avait pas le droit.

Ce qui s'était passé à Konoha devait rester à Konoha.