Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating: M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Note : Bon, alors, croisons les doigts. J'espère vraiment que ce chapitre va actualiser ma fic. Pour ceux qui ne seraient pas venus faire un tour sur cette histoire depuis un moment, je signale qu'un chapitre a été publié début mai mais qu'il est resté invisible aux lecteurs. Ma fic n'a pas été "remontée" et aucun mail n'a été envoyé pour prévenir de la parution de ce chapitre. Bref, je remercie infiniment les quelques lecteurs qui ont pris le temps de laisser une review sur ce chapitre-fantôme, ça m'a remonté le moral ! Vérifiez donc bien que vous avez lu le chapitre précédent avant d'entamer la lecture de celui-ci.
Je vous embrasse et bonne lecture !
Chapitre 22 : Vivre seul
Tsunade n'avait pas fait la sottise de lui proposer un autre congé. Au contraire, à partir du départ d'Iruka, elle ne lui laissa aucun répit. Elle le connaissait depuis qu'il était gosse, elle savait comment il était. Il s'était toujours réfugié dans le travail dans les périodes difficiles, ça lui rappelait à quel point il pouvait être utile au village, ça lui donnait une fonction, un but, alors que l'inactivité ne lui apportait que des idées noires.
Malgré tout, il fallait bien qu'il se repose entre deux missions éreintantes il détestait ces moments-là. Ce qu'il avait le plus de mal à supporter, c'était de passer la porte de son appartement en sachant que personne ne serait là pour l'accueillir. Il avait pourtant vécu ainsi pendant des années sans sourciller, ignorant même qu'il pouvait en être autrement. Au début, Gai pénétrait souvent chez lui par effraction pour lui laisser des petits mots d'encouragement à haute valeur dramatique, remplir son frigo et même faire le ménage. Kakashi râlait mais, en vérité, ça le soulageait un peu. Enfin, ça lui faisait mal aussi, surtout les petits mots. Ça lui en rappelait d'autres tellement plus intimes et qu'il ne lirait plus jamais.
Avec le temps, Gai cessa de venir. D'abord parce que ça ne pouvait pas durer toujours, ensuite parce qu'il était ninja aussi et un bon, il pouvait rester longtemps en dehors du village.
Alors, sa solitude l'accabla. Il était entouré pourtant. Il savait que malgré son sale caractère les gens l'appréciaient. On lui offrait des verres, des bouffes gratis. Plusieurs fois même, on lui avait proposé des soirées dans des bars où il savait les rencontres faciles. On essayait de le faire passer à autre chose mais cette rupture, pour lui, c'était comme un deuil. Parfois même, quand Gai le faisait rire ou que la petite de Kurenai le distrayait en lui bavant dessus, il se sentait coupable parce que, l'espace d'une seconde, il avait oublié d'être malheureux.
Son appartement était comme un musée où s'exposaient les vestiges de son amour passé. Les choix d'Iruka le désespéraient. Cet idiot n'avait emporté que des vêtements et avait laissé l'essentiel. Chaque objet renvoyait à un souvenir de lui et il pouvait perdre des heures dans leur contemplation.
Une fois, il avait cassé une tasse uniquement pour faire du bruit. Le silence perpétuel de son logement le rendait dingue. Après, il était sorti et avait erré des heures dans le village juste pour ne pas rentrer. Parce qu'il savait que les débris de cette tasse seraient exactement au même endroit que quand il était parti et que s'il ne revenait pas, ils y resteraient éternellement. C'était comme si cet appartement était mort quand il n'y était pas.
Il avait bien pensé à vendre mais il n'aurait pas été plus heureux ailleurs. Et puis, ils avaient acheté cet appartement ensemble. Ensemble. Ce mot si doux semblait perdre un peu plus de son sens à chaque fois qu'il le faisait tourner dans sa bouche.
Il avait fouillé chaque millimètre de son appartement et retrouvé des tas d'affaires du nouvel Iruka. Il cherchait à comprendre. Il était tombé sur certaines notes qu'il avait prises pour son concours. Il les avait tellement lues qu'il les connaissait par cœur. L'écriture d'Iruka était restée la même après son accident et parfois, les caractères ronds et soignés suffisaient à l'exciter. Ensuite, il avait honte parce que ce n'était tout de même pas très normal, même pour un pervers comme lui.
Tout ce qu'il avait lu ne l'avait pas beaucoup éclairé. C'était comme si la personnalité de l'homme qui avait remplacé son amant n'était pas aboutie. Les quelques vêtements laissés derrière lui étaient neutres. Quant aux livres, il avait dû en emporter beaucoup car il n'en avait pas retrouvé.
Un après-midi qu'il revenait de la Tour Hokage, il cherchait désespérément une occupation pour retarder le moment de rentrer chez lui. Sa mission de rang A l'avait pourtant épuisé et il pensa aux sources d'eaux chaudes. Cela faisait une éternité qu'il n'y avait pas été mais au moment de bifurquer sur le chemin du retour, il se souvint de la dernière fois où il s'y était rendu. C'était avec Iruka, la nuit. Ils étaient entrés en douce. Ou plutôt, il y avait traîné un Iruka qui rechignait, récitant des textes de loi sur la propriété privée et autres idioties. Il l'avait fait taire, il l'avait fait gémir. Le veilleur de nuit les avait surpris trop tôt et Iruka, en rogne, avait refusé de « terminer » dans l'obscurité d'un bosquet.
Ce souvenir le foudroya et il fit volte-face pour lui échapper. Il ne pouvait pas retourner là-bas tout seul.
Son œil s'arrêta alors sur une vitrine, une enseigne et des cartons poussiéreux supportés par une table à tréteaux. Troublé, il s'approcha, jetant un œil au contenu des cartons et, retrouvant une parfaite maîtrise de lui-même, il pénétra dans la librairie.
« Bonjour. », fit une voix enjouée qui s'arrêta dans son élan.
Kakashi dévisagea le jeune homme qui lui faisait face et qui baissait maintenant les yeux. Roux, jeune, beau : un joli petit lot. Le genre qui aurait pu réconcilier Iruka avec la gente masculine.
« Hatake-san. », reprit le jeune homme en s'inclinant.
« C'est toi, le libraire-canon ? »
L'autre releva des yeux écarquillés.
« Comment ? »
« Iruka m'a dit qu'il parlait souvent avec un libraire, un libraire-canon. C'est toi ou bien il y a d'autres canons dans cette boutique ? »
L'autre, surpris et gêné, ne put que balbutier :
« Je suis le seul employé. Après, y a le patron mais… »
« Il n'est pas canon ? » comprit Kakashi.
« Pas vraiment. », admit le jeune homme.
« Donc c'est toi. C'est comment ton nom, déjà ? »
« Je me nomme Aryuu. »
« Aryuu, c'est ça ! Excuse, je n'avais retenu que l'aspect canon de ta personnalité… »
Le libraire resta silencieux. Il n'ignorait pas, bien sûr, qu'Iruka avait quitté le village. On racontait que Kakashi ne tournait plus tout à fait rond, depuis. Quoi de plus normal, après tout ? Mais ça n'expliquait pas pourquoi le jounin se trouvait là. Il avait l'impression d'une certaine agressivité dans sa voix. Le jugeait-il responsable de quelque chose ? Devait-il dire quelque chose ? Pour le deuil, on parlait de condoléances mais pour une rupture ? Il ne savait pas.
« Te bile pas, va. Personne ne sait jamais quoi me dire. »
Le jounin ne le regardait même pas. Son œil unique faisait le tour des étagères. A chaque fois qu'Aryuu avait croisé le grand Hatake Kakashi dans le village, il l'avait toujours vu un livre à la main. Il n'était peut-être là que pour ça, parce qu'il aimait la littérature.
« Est-ce que je peux vous aider, Hatake-san ? »
« Tu risques de trouver ça idiot et un peu ridicule. »
« Dîtes toujours. »
« Tu dois savoir qu'Iruka est parti, se lança finalement le jounin. Qui ne le sait pas ? Il a laissé certaines de ses affaires et, parfois, ça m'aide de les avoir sous la main. J'aime bien farfouiller dedans, ça me rappelle des souvenirs… Enfin, tu vois, quoi. Bref. Quand il était encore là, il lisait beaucoup mais je n'ai retrouvé aucun de ses livres… »
« Il me les a rapportés. », l'interrompit Aryuu.
Kakashi, intrigué, lui fit signe de continuer.
« En fait, expliqua le jeune homme, on a un système de bourse aux livres. Quand on a fini un de nos ouvrages, on peut venir nous le rendre, on le reprend à la moitié du prix, parfois moins s'il est abîmé. »
« Et qu'est-ce que vous en faites, après ? »
« On le revend, en occasion. Dans les cartons, à l'entrée. »
« Tu as revendu les livres d'Iruka ? », résuma Kakashi d'une voix accusatrice.
« C'est lui qui les a revendus ! se justifia le libraire. Parce qu'il était gêné vis-à-vis de vous. C'était votre argent qu'il dépensait. »
« Est-ce qu'il t'en reste certains ? demanda encore le jounin mais, tout de suite, il se ravisa : tu ne dois plus te souvenir, depuis le temps… »
« Si, si ! s'exclama l'autre. J'ai une fiche pour chacun de mes clients. Je peux vous dire exactement tout ce qu'Iruka m'a acheté ou revendu. »
Ils cherchèrent. Mais cela allait faire bientôt trois mois qu'Iruka avait quitté Konoha, beaucoup de ses livres étaient repartis dans la nature. Ils n'en retrouvèrent que deux, que Kakashi s'empressa d'acheter.
« Pour les autres, avait proposé Aryuu, je peux vous les commander. Je dois même en avoir certains en stock. »
Kakashi secoua la tête.
« C'est absurde, j'en ai bien conscience, mais ce sont les siens que je veux. J'ai besoin que ce soit ses doigts qui aient tourné les pages. »
Aryuu s'arrêta dans ses gestes.
« C'est pas absurde du tout. »
Il dut se sentir un peu midinette d'avoir réagi comme ça car, comme pour évacuer sa gêne, il poursuivit sur un ton plus professionnel :
« Je peux vous les retrouver, si vous voulez, les livres d'Iruka. Il faut que j'épluche mes fiches alors ça prendra du temps mais c'est possible. »
« Mais s'ils ont été revendus… »
« Je contacterai les acheteurs. Si je propose de leur racheter au prix, ils seront sûrement d'accord… »
« Propose-leur le double, même. Je paierai ce qu'il faut. », annonça Kakashi.
« Ce n'est pas une histoire d'argent, se sentit obligé de préciser Aryuu. Ça me fait plaisir de vous aider. »
« Tu ne me connais même pas. », lui fit négligemment remarquer Kakashi.
« Bien sûr que si ! le détrompa le libraire. Tout le monde vous connaît ! Et je sais bien ce qu'on vous doit et que vous avez dû nous sauver la mise un paquet de fois. Je vous admire beaucoup, Hatake-san, et… je trouve ça moche, ce qu'il vous arrive. Alors, s'il vous plaît, laissez-moi vous aider. »
Kakashi le scruta de son œil valide.
« T'es un gentil petit. »
L'autre rougit, tout en sortant les trois classeurs de fiches qu'il avait en magasin. Kakashi vint se placer auprès de lui, derrière le comptoir, et leur quête commença.
~/~/~
Comme pour toutes ses collègues, c'était pour lui un indicible soulagement que de voir arriver le vendredi soir. Chaque semaine le laissait épuisé et deux jours ne semblaient jamais suffisants pour se remettre des agissements de ses élèves.
Tout le monde trainait un peu ce soir-là. On rangeait sa salle, on récupérait les cahiers à corriger durant le week-end… On avait le temps.
Iruka plus que tout autre mais, au fur et à mesure que la délivrance de la sonnerie s'éloignait, un autre sentiment s'emparait de lui. C'était tout de même long ces deux jours à passer chez lui, tout seul.
Le spécialiste qu'il avait consulté en arrivant à Sugusoba avait insisté sur l'importance de la routine pour les amnésiques. Il fallait se créer un programme de vie et s'y tenir. Iruka se levait donc toujours aux mêmes heures, il arrivait immanquablement au travail en même temps que Meijin, il allait toujours faire ses courses les mercredis et les samedis. Mêmes ses contrôles étaient à date fixe, ses élèves n'étaient jamais surpris. Avec son sens de l'orientation défaillant, il ne pouvait pas se permettre d'imprévus. Au début, il se perdait même dans les couloirs de son école. Les magasins qu'il fréquentait étaient indiqués sur des cartes qui ne quittaient jamais ses poches. A part ça, pas grand-chose. Il avait un calendrier et une petite ardoise pour noter les événements importants comme ses rendez-vous médicaux et… En fait, il n'y notait que ses rendez-vous médicaux. Le reste de sa vie, en dehors de son travail, était vide et, plus le temps passait, plus cette situation lui pesait.
Les lundis midis, durant la pause-déjeuner, tout le monde se racontait son week-end. Lui, tout comme Shibu, restait muet. Les autres, la plupart du temps, n'avaient rien fait d'extraordinaire : une invitation chez des amis, une sortie culturelle ou simplement des moments passés en famille. Bien sûr, Yasui ne manquait pas d'énumérer dans le détail tous ses agissements pervers mais c'était devenu tellement habituel que ça ne choquait plus personne. D'ailleurs, le déjeuner commençait souvent par cette question fatidique : « Combien t'en es-tu envoyée, ce week-end, Yasui ? », ce à quoi elle répondait par une réplique de son cru, du type : « Une petite douzaine mais mon beau prince charmant ne m'a toujours pas cédé… ». Là-dessus, elle faisait un clin d'œil appuyé à Iruka qui se contentait de rougir sous l'hilarité générale.
Elle était rigolote, Yasui. Il ne prenait pas ses tentatives de séduction au sérieux tant elle papillonnait d'un homme à l'autre. Mais il aurait apprécié, juste une fois, qu'elle l'invite pour de vrai. Bien sûr, elle l'avait invité dans son lit un nombre incalculable de fois mais ça ne comptait pas vraiment. Lui voulait la fréquenter en tant qu'ami. Le problème, certainement, c'était qu'il n'était pas très marrant. Elle ne devait pas s'imaginer une seule seconde sur une piste de danse avec lui. Lui non plus, d'ailleurs. C'était un gars trop sérieux, un gars du boulot, insuffisamment intéressant pour être vu au-dehors.
Plusieurs fois, il avait hésité à proposer à Shibu de sortir mais il était terrifié à l'idée que la jeune fille prenne ça pour des avances. Et puis, Shibu non plus n'était pas bien rigolote. Ne se seraient-ils pas ennuyés, tous les deux, loin du travail ?
Ainsi, il restait seul. Et même, après ses courses du samedi matin, il ne sortait plus de chez lui du week-end. Il dépensait son temps en corvées et en corrections mais même avec toute la bonne volonté du monde, ça n'occupait pas deux jours entiers. Il avait repéré une librairie pas trop loin de chez lui mais elle était fermée le dimanche. Il essayait de s'y rendre une fois par semaine pour y choisir un bouquin qu'il avait largement le temps de terminer avant son prochain passage et ainsi de suite.
Il était un peu honteux de sa solitude. Quoi de plus normal, pourtant ? Même sans son amnésie, il restait un jeune orphelin débarqué dans une ville qu'il ne connaissait pas. Comment les gens dans sa situation s'y prenaient-ils pour se faire des amis ? Dans ces moments-là, Shizune lui manquait cruellement : elle avait toujours été un lien entre lui et la vie normale. Elle aurait su lui répondre. Il n'osait pas demander au travail de peur qu'on ait pitié de lui. Il en avait touché deux mots à son spécialiste qui lui avait parlé club de lecture et activité sportive mais se joindre à tout un tas d'inconnus ne l'enthousiasmait guère, il en avait un peu marre d'être le nouveau de service. Il avait même pensé à prendre un chien, histoire d'avoir une raison de sortir de chez lui et, peut-être, de faire une rencontre quelconque. Il jugea cependant son appartement trop petit pour recevoir un animal de compagnie.
Afin de faire travailler sa mémoire, son médecin lui avait demandé de se faire un nouveau cahier. Il en avait rempli un sur Konoha, il devait maintenant faire de même pour Sugusoba. Il y décrivit Meijin, Yasui et Shibu, les prit en photo avec son appareil, y parla de certains de ses élèves ou collègues et ce fut tout. Dans un désir un brin masochiste, il compara l'épaisseur de ses deux cahiers : celui de Konoha était indubitablement plus rempli. Parfois, pour tromper son ennui, il lui prenait l'envie de le relire. Et il souriait devant les photos de Naruto, de Lee ou de Gai, complétait certaines de ses notes et évitait soigneusement les deux double-pages consacrées à Kakashi.
Il ne pensait jamais à lui sans ressentir une sourde culpabilité. Il espérait de tout cœur qu'il se soit remis de son départ. Enfin, c'était ce qu'il se répétait mais, parfois, il se complaisait dans l'idée qu'il le regrettait peut-être, que sur cette Terre, il manquait à quelqu'un.
Ses problèmes financiers perduraient. Il n'aurait jamais pu croire qu'un professeur puisse être aussi mal payé malgré tout ce qu'il avait à supporter. Les premiers mois, il s'était débrouillé. Mais là, on allait arriver au cœur de la période hivernale et il ne possédait ni pull chaud, ni écharpe, ni bottes fourrées… Et il ne parlait même pas de la facture de chauffage qui allait augmenter et de l'absence totale dans son appartement de couvertures, de chaussons et autres accessoires qui lui auraient permis de se réchauffer à l'intérieur. Il avait commencé quelques calculs et en était sorti désespéré. Il n'aurait jamais assez d'argent. Les hivers étaient rudes à Sugusoba et, déjà, ses collègues s'étonnaient de le voir venir au travail si peu vêtu. Et plus l'hiver approchait, plus une petite voix dans sa tête lui rappelait qu'il devait posséder toutes ces affaires déjà, soigneusement rangées dans un placard à Konoha. Ces affaires lui appartenaient, après tout, il les avait achetées. Sauf que pour les récupérer, il fallait soit repartir au village – ce qui était hors de question – soit écrire pour qu'on les lui envoie. Il aurait pu demander à Tsunade ou à Shizune, elles lui avaient suffisamment répété de leur faire signe au moindre problème. Mais ce n'était pas elles qui allaient savoir où se trouvaient ces affaires. Une seule personne était susceptible de le renseigner… Et le cœur d'Iruka se serrait à chaque fois que le visage masqué de Kakashi s'imposait à lui et il rejetait en bloc cette idée de contacter Konoha alors même qu'elle permettrait de tout arranger.
Kakashi devait être en colère après lui, ne l'avait-il pas traité de « dégueulasse » le jour de son départ ? Cette lettre qu'il se refusait d'écrire, ne le ferait-elle pas encore plus souffrir ? Après presque trois mois de silence, ne prendrait-il pas mal de n'être sollicité que pour une sordide histoire d'affaires ? Il l'accuserait encore de se servir de lui, de ne rien ressentir. Mieux valait abandonner ce projet.
Quand il revint un soir, les ongles et les lèvres bleues, il changea d'avis. Son orgueil allait lui faire attraper la mort. Car il y avait bien un peu de ça derrière son refus, il voulait montrer qu'il pouvait se débrouiller tout seul.
La lettre fut une torture à écrire : rien que la formule d'adresse lui demanda des heures de tergiversations. Devait-il ne mettre que le nom du jounin, quitte à passer pour froid ou bien ajouter un adjectif ? Il ne voyait pas quel suffixe utiliser, il décida de ne pas en mettre, ni d'adjectif non plus. Tout le reste de la lettre fut la cible des mêmes stupides interrogations. Devait-il se contenter d'évoquer ses affaires ou en profiter pour demander des nouvelles de tout le monde ? N'allait-on pas trouver sa démarche hypocrite ? Et Kakashi, bon sang, que dire à Kakashi ? Réitérer ses excuses ou au contraire ne même pas évoquer leur dernier entretien ? Il ne fut jamais satisfait et il modifiait certaines tournures à chaque fois qu'il pensait en avoir terminé avec son brouillon. Il posta la lettre finie dans la foulée, de peur de manquer de courage par la suite.
Il se perdit en rentrant chez lui.
~/~/~
Il aménagea un petit coin dans le salon, juste en-dessous du masque qu'il avait ramené à Iruka du Pays du Vent. Il y bricola une étagère et, une fois qu'il les avait lus, il y rangeait consciencieusement tous les livres qu'Aryuu parvenait à lui retrouver. Depuis le comptoir, il pouvait les observer et, pour chacun, l'histoire et ce qu'il en avait pensé lui revenaient agréablement en mémoire. C'était comme une sorte de lien qu'il partageait avec Iruka et ça le consolait à un point qu'il n'aurait pas cru possible.
Le petit libraire était une mine, il comprenait qu'Iruka se soit si bien entendu avec lui. Avec le recul, la scène de jalousie qu'il lui avait faite à son propos lui paraissait ridicule. Il se serait mis des claques.
Lorsqu'il était au village, il se rendait à la librairie tous les jours. Il voyait au sourire radieux ou à la mine déconfite d'Aryuu, s'il avait déniché ou non quelque chose. Etonnamment, il n'était pas si pressé. Chaque nouveau livre était savouré, digéré, le sustentait. Vraiment, il trouvait en chacun d'eux la force de continuer. Parfois, il reniflait les pages, caressait le papier et son esprit, en mal d'amour, lui faisait discerner une brûlure ou une odeur. Il savait bien que c'était une tromperie de son imagination mais il avait l'impression qu'un peu de l'essence de l'être aimé était dans chacun des livres lus et que, peut-être, une part de son âme lui serait rendue quand la collection serait complète.
Il devenait romanesque depuis qu'il avait repris assidûment la lecture.
La saga des Paradis du Batifolage l'avait formaté à son insu si bien qu'il eut plus de difficultés qu'il ne pensait à se remettre à autre chose. Quand il arrivait au magasin après quelques jours d'absence, Aryuu ne manquait jamais de lui demander son opinion sur sa lecture la plus récente. Kakashi était un client exigeant et un lecteur expérimenté : il repérait sans efforts les clichés, les fautes de style, les déséquilibres dans le récit ou les facilités d'intrigue. Il ne manquait pas de les faire remarquer. A son tour, Aryuu lui donnait son avis, souvent bien plus clément, mais il voyait à l'œil morne de Kakashi que ce n'était pas ce qui l'intéressait.
« Iruka a bien aimé la fin. », lançait-il, alors.
Et la conversation s'animait, Kakashi voulait soudainement tout savoir. Au début, il était assez surpris de la différence d'appréciation qu'il pouvait exister entre eux-deux. Certains livres qu'il avait lus étaient mauvais, point. Il n'y avait pas à tortiller là-dessus. Et puis, il comprit. Iruka était redevenu un novice en matière de lecture, il ne pouvait plus du tout avoir la même approche que lui. Toutes ces histoires rabattues, ces personnages stéréotypés, ces métaphores vues cent fois… Pour Iruka, c'était nouveau. La date d'achat prit alors une importance primordiale et les livres, dans l'étagère de son salon, furent rangés de manière chronologique. Il s'aperçut que plus on s'approchait de la date du départ d'Iruka, plus son avis était affirmé et ses choix de lecture étendus. Il s'était contenté de nouvelles et de romans à sa sortie de l'hôpital mais, sur la fin, il ne s'interdisait plus grand-chose.
Avec l'expérience, Kakashi commença à deviner avant même d'en parler à Aryuu, si Iruka avait apprécié ou non les œuvres lues. Parfois même, après avoir descendu un personnage ou une intrigue en flèche, il était capable d'émettre un avis contraire, de trouver des qualités ou des originalités qu'il avait niées la minute précédente parce qu'il n'adoptait plus son point de vue mais celui d'Iruka. Lors de sa première lecture d'une nouvelle œuvre, il lui arrivait de pester tout son saoul face au cliché d'une situation et de s'attendrir l'instant d'après en se rendant compte qu'Iruka avait dû adorer ça.
« Vous devez vraiment être un très bon ninja. », lui avait un jour dit Aryuu.
Kakashi avait levé les yeux des fiches qu'il consultait et lui avait adressé un hochement de tête interrogateur.
« Vous arrivez tellement bien à vous mettre dans la tête des autres, avait poursuivi son jeune complice. C'est comme ça qu'on gagne un combat, non ? En anticipant ce que va faire l'ennemi ? »
Kakashi avait déjà remarqué qu'Aryuu avait tendance à idéaliser le monde ninja, sûrement parce qu'en échouant à l'examen genin, cet univers lui était resté inaccessible.
Cependant, il était vrai que Kakashi possédait une intelligence et une force d'adaptation rarement égalées. Il n'avait pas à faire son modeste à ce sujet.
« Malheureusement, avait-il répliqué, ce n'est pas un talent qui s'étend à tous les domaines de la vie. »
Aryuu avait froncé les sourcils à sa réponse, le jounin fut obligé de préciser :
« Je lis dans les combattants comme dans des livres ouverts mais… je ne comprends rien aux gens. »
Le libraire s'était penché vers lui.
« Mais Iruka n'est plus ninja, avait-il fait remarquer, et vous le comprenez parfaitement. »
« Pas assez, à l'évidence. »
Aryuu était resté silencieux, hésitant à continuer sur sa lancée.
« Peut-être avez-vous manqué de temps. », avait-il finalement osé ajouter.
Kakashi n'avait pas répondu même si la remarque l'avait titillé.
« C'est drôle, avait repris l'autre, il y a quelques mois, c'était lui qui cherchait désespérément un moyen pour vous connaître mieux. C'est comme si vous n'étiez jamais dans le même tempo, tous les deux. »
Kakashi avait assez durement toisé le jeune homme.
« A mourir de rire, cette coïncidence. », avait-il lâché, acerbe.
Aryuu aurait voulu expliquer que sa remarque n'était pas uniquement maladroite. Il cherchait à lui signifier qu'ils étaient capables de poursuivre un but commun, qu'ils s'intéressaient l'un à l'autre et que peut-être, donc, il existait encore un espoir pour eux.
Le problème avec l'espoir, c'était qu'il était souvent déçu et Kakashi n'avait pas besoin de ça. Aryuu avait donc préféré se taire et avait poursuivi ses recherches en silence.
~/~/~
Dès qu'il pénétra dans sa cour, il reconnut la silhouette orange qui se détachait devant sa porte d'entrée.
« Yo, Naruto. », salua-t-il en arrivant à la hauteur du jeune homme.
Il espérait ses manières naturelles : c'était à peine s'il avait croisé Naruto depuis le départ d'Iruka.
« Sensei. », répondit l'autre, le visage inhabituellement fermé.
Kakashi sortit lentement ses clés pour permettre à Naruto d'embrayer sur la raison de sa venue mais le jeune homme garda bouche close, ce qui n'était pas bon signe.
« Ca faisait longtemps… », tenta Kakashi qui n'avait fait aucun progrès en matière de banalités.
« J'étais sur une mission longue durée. », répartit Naruto.
Kakashi hocha la tête en cherchant sa serrure. Il avait pris ses renseignements : c'était Naruto qui avait réclamé cette mission.
« Tu m'évites. », conclut le jounin en actionnant sa poignée.
La seule réaction de Naruto fut de reculer d'un pas.
« J'ai fait tout ce que j'ai pu, je t'assure… », poursuivit cependant Kakashi mais Naruto le coupa dans son élan.
« Je sais bien, sensei, je ne vous reproche rien. Il faut arrêter de croire que les gens partent à cause de vous. »
L'ombre de Sasuke plana entre eux avant que Naruto ne continue :
« C'est moi qui ai merdé. »
« Toi ? », répéta Kakashi en rigolant involontairement.
« Je vous ai laissé le gérer tout seul. », affirma le garçon.
« Tu traquais ses bourreaux… », rappela le jounin.
« Parce que c'était plus facile que de l'affronter, lui. »
« Lui ? »
« Cet étranger, dans le corps de mon sensei. »
Kakashi resta pensif une seconde et Naruto embraya :
« Ensuite, il est parti et j'ai eu honte de moi. Alors, j'ai demandé une mission longue durée. »
« Ce n'est pourtant pas ton genre de fuir devant les difficultés… »
« Il fallait passer par Sugusoba, pour ma mission. », révéla le jeune homme.
« Tu l'as vu ? », interrogea vivement Kakashi.
« Non mais j'ai parlé à sa concierge. Rien à signaler, apparemment. Même pour ça, j'ai été inutile… »
« Tu lui as rendu visite plusieurs fois, tenta de le défendre le jounin, tu es venu au barbecue et… il m'a dit que vous aviez déjeuné ensemble la veille de son départ. »
« C'était sur la fin, c'était plus facile. Il était moins changé, déjà. »
« Tu as trouvé ? »
« Bien sûr et c'était grâce à vous. »
La porte était ouverte depuis un moment mais Kakashi ne voulait pas la franchir seul.
« Tu rentres un moment ? » demanda-t-il.
Le jeune homme sembla tout aussi soulagé qu'embêté par cette invitation.
« Je veux bien, sensei, mais ma visite n'était pas totalement gratuite… »
« Un problème ? », anticipa immédiatement le jounin.
« J'en sais trop rien, répondit son ancien élève en se grattant la tête d'une main et en fouillant une de ses poches de l'autre, y a ça qui est arrivé au courrier de ce matin. »
Il lui tendit une lettre et l'œil entraîné de Kakashi repéra instantanément les caractères ronds et soignés sur l'enveloppe et, dans le coin, le cachet de Sugusoba.
