Chapitre 15


-Jack, passez-moi la clé de huit.

Un bruit de lutte. La tête du capitaine émergea de dessous le moteur où il travaillait.

-Je suis occupé, Doc !

-Moi aussi ! Hâtez-vous avant que les stabilisateurs temporels n'explosent !

-Sta-quoi? répéta James.

Assis sur les marches menant à la salle des moteurs, il observait le duo travailler depuis une demie-heure maintenant. Ses doigts le démangeaient, son envie de les rejoindre évidente, mais il ne possédait pas les connaissances suffisantes pour comprendre le fonctionnement des machines. Même Jack, avec son savoir acquis à l'Agence, n'avait accès qu'à des travaux limités.

-Est-ce qu'un jour j'aurai le droit de faire ça ?

-Faire quoi ?

-Ça! S'occuper du vaisseau! s'exclama-t-il en montrant les outils que tenaient le Docteur et Jack.

Fronçant les sourcils, le Docteur répliqua, le regard rivé sur sa propre tâche :

-Personne ne touche à mon vaisseau sans mon autorisation.

-Et Jack ? Il le fait bien !

-Il en a gagné le droit et..

Boum.

-HARKNESS ! DONNEZ-MOI CETTE CLE !


-Hum.. Jack..

Un sourire grivois s'étala sur les lèvres de ce dernier. Se penchant, il embrassa la cheville de la jeune femme, en même temps que ses mains continuaient leur miracle.

-Meilleur .. massage..de pieds.. du monde..

Rose avait fermé les yeux, des petits soupirs de plaisir lui échappant au fur et à mesure que son ami faisait disparaître les tensions dans ses pieds. Ses doigts semblaient savoir exactement où appuyer, la torturant délicieusement. À sa demande, elle s'était allongée sur le canapé de sa chambre, sa tête posée sur un coussin par souci de confort.

Le sourire de Jack augmenta, se faisant tendre alors qu'il observait la plus jeune. Ce genre de moment faisait partie de ceux qu'il chérissait le plus : simple, tranquille, et si terriblement intime. Jamais il ne pourrait exprimer à quel point il était soulagé que tous deux aient retrouvé leur complicité.

Se redressant, il posa les pieds de Rose sur le canapé, avant de s'accroupir devant elle. La blonde souriait doucement, perdue dans son extase post-massage. Se penchant, le jeune homme déposa ses lèvres sur les siennes, sa main posée sur son épaule.

Dissimulée derrière la porte, Ariane roula des yeux, un sourire aux lèvres : sa conversation avec son amie pouvait attendre; les deux tourtereaux étaient clairement occupés.


-C'est excellent, Ariane ! Bravo! Fantastique !

Le visage de la jeune femme s'illumina. Le Docteur ne donnait pas facilement de compliment, préférant l'enfouir sous une montagne de livres ou parchemins. Ariane avait travaillé dur ces deux derniers mois pour tenter d'apprendre les bases de la médecine. Elle s'était révélé une assez bonne infirmière, ses connaissances en combat de rue rue lui fournissant la base des soins d'urgence. À présent qu'elle avait accès à des explications en bonne et due forme, ses compétences n'avaient pas tardé à augmenter à vitesse grand V.

Soigner et guérir, deux verbes à l'opposé de ce qu'elle avait été si longtemps. Ariane ne voulait plus tuer. Elle se battait toujours quand elle en avait besoin, et jamais son corps n'oublierait comment se défendre, mais elle supportait de moins en moins bien l'idée de retirer la vie. Elle avait toujours détesté cela, bien sûr, mais la nécessité de survivre dans le monde cruel et impitoyable de la rue l'avait poussé à enterrer ses sentiments sur le sujet et faire ce dont elle avait besoin pour subsister.

À présent qu'une autre voie lui était présentée, elle s'y précipitait avec gratitude. Cela n'effacerait pas son passé, mais lui permettait de se réveiller le matin sans être d'avance écœurée par la manière dont elle allait occuper sa journée.

Ariane était une excellente élève.

Le Docteur ne pensait pas rencontrer un jour un compagnon de voyage désireux d'apprendre la médecine sous toutes ses formes. Ariane s'était jetée dans son étude avec un enthousiasme presque effrayant, dévorant tous les livres qu'il lui fournissait et revenant avec une multitude de questions. Encore quelques temps et il pourrait la laisser pratiquer seule. Son passé lui avait fourni une base de connaissances crues mais efficaces, une base que le Docteur avait essayé d'ouvrir à d'autres horizons.

Ariane était une jeune femme étonnante. Derrière son cynisme ambiant se dissimulait une personne aussi douce que généreuse. Malgré toutes les horreurs vécues, sa flamme de vivre ne s'était jamais réellement éteinte, se terrant sous des couches épaisses de hargne et moqueries. Sa rencontre avec James l'avait probablement sauvée.

Le Docteur ne savait quasiment rien des circonstances les ayant amené à travailler ensemble. Ce n'était pas son problème. Il n'avait pas l'habitude de juger les gens sur leur passé.

Jack ne serait probablement pas d'accord.

Jack était un cas spécial.

Jack avait amené Ariane à bord, et rien que pour cela, il méritait que le Docteur lui offre un verre en tête à tête.

Il n'existait aucune autre raison qui le pousserait à vouloir passer du temps seul avec le garçon, n'est-ce pas ?


-Tout le monde est là ?

-Frais et peigné de prêt ! Je .. mais n'est-ce pas une nouvelle tunique que je vois là ?

Rose se sentit rougir sous le poids du regard de Jack. Son ami la fixait bouche bée, ses yeux dévorant chaque centimètre carré du tissu rouge qui laissait dépasser ses longues jambes blanches.

-Jack, tu baves, le taquina Ariane.

Ce dernier referma sa bouche, avant de la rouvrir à nouveau pour articuler :

-Où est-ce que tu l'as trouvée ?

-La Nouvelle Italie, avec Ari, admit la blonde.

-Vraiment? demanda Jack en se tournant vers celle-ci.

L'ancienne mercenaire haussa les épaules, et lui décocha un sourire taquin.

-Prêt et... oh par tous les dieux, Rose, tu es magnifique !

-Je l'ai dit en premier! s'exclama Jack en se tournant vers James.

-Rien ne m'empêche de le redire ! Toujours complimenter les femmes !

-Je vais me vexer, commenta Ariane en faisant semblant de bouder.

-Tu es superbe aussi, rit son petit-ami en venant la prendre dans ses bras pour l'embrasser, ses doigts glissant le long de son pantalon de cuir noir.

-Oy, tenez-vous, tous les deux, pesta le Docteur, mais ses yeux pétillaient.

Il hocha la tête en direction de Rose, lui adressant un petit sourire. Sa compagne lui en rendit un étincelant, avant de venir glisser sa main dans la sienne alors qu'ils ouvraient la porte du vaisseau.


-James ?

L'ancien mercenaire sursauta en entendant la voix curieuse d'Ariane s'élever derrière lui. La brune était apparue sans prévenir à la porte de leur chambre, sans qu'il ne l'ait entendue arriver. Il sentit son couteau lui échapper et la lame venir s'enfoncer dans sa paume, en même temps que son morceau de bois tombait au sol. Un cri de douleur jaillit de ses lèvres, suivi d'une flopée de jurons tous plus colorés les uns que les autres.

-Merde ! Jay, je suis désolée, s'exclama Ariane en courant vers lui.

Déjà, son compagnon pressait sa main blessée avec un chiffon. Celui-ci commençait à prendre une jolie couleur rougeâtre, au fur et à mesure qu'il s'imbibait du sang de la large coupure.

-Laisse-moi faire, pesta la jeune femme en tendant la main pour attraper le tissu.

-C'est bon, je peux m'en sortir, grogna James en reculant la sienne.

-Donne-le-moi !

-Je te dis que c'est bon! siffla l'homme-panthère alors que des reflets dorés commençaient à danser dans ses yeux.

-Ça va ton taux d'hormones ? Tu t'es exprimé ? Maintenant ferme-la et laisse-moi faire !

James pesta, mais finit par se rendre. Ariane lui décocha une tape pour la forme, avant de retirer le tissu pour examiner la plaie. La coupure était nette mais propre, elle guérirait vite. Avec un peu de chance, le Docteur les laisserait même utiliser un de ses étranges régénérateurs de peau.

-Pourquoi tu avais un couteau, au fait? demanda-t-elle en enroulant la blessure du chiffon.

-Rien, marmonna son petit-ami.

-Jay !

Ce dernier soupira, avant d'indiquer un morceau de bois en partie taillé. Ariane haussa un sourcil en triangle en découvrant un début de flèche finement gravée.

-Wow, c'est super beau ! C'est une flèche ? C'est pour qui ? J'adore !

-Pour toi, marmonna James en fuyant son regard.

-Pour moi? répéta-t-elle sans comprendre.

-Je voulais te faire une surprise, avoua-t-il piteusement. Mais je me suis blessé comme un con, et maintenant tu sais tout.

À sa grande surprise, Ariane lui adressa un sourire étincelant.

-Tu voulais me faire un cadeau ?

-Hum hum, souffla-t-il en se frottant la tête de sa main intacte.

Trois secondes plus tard, il se retrouvait collé sur la moquette, une paire de lèvres collées aux siennes. Lorsque Ariane recula finalement, une expression grivoise sur son visage, ce fut pour demander à un James aux anges :

-Pourquoi une flèche, au fait ?

-Pour celle qui a volé mon cœur, répondit-il très doucement.

L'expression d'Ariane valait de l'or. Sans un mot, il l'attira à lui, ses doigts glissant sous son t-shirt en même temps que sa bouche retrouvait la sienne.


Un robot.

Un robot au 12ème siècle.

Jack ne pensait plus être étonné facilement, mais celle-là était bien bonne. Il plongea dans la ruelle la plus proche, se roulant en boule pour tenter de se dissimuler. À quelques mètres de lui, le tueur métallique tira une nouvelle fois.

Jack sortit précipitamment son téléphone portable en même temps qu'il se terrait un peu plus derrière la petite échoppe.

-Doc ? Doc ?

-Jack ! Où êtes-vous ?

-Je .. je ne sais pas, je.. Doc, il m'a trouvé !

-Jack, calmez-vous, je vous entends mal.

-Où êtes-vous? paniqua le jeune homme. Je ne peux rien faire contre lui !

-J'en suis conscient ! Mettez le plus de distance possible et essayez de rejoindre le palais, d'accord ?

-Doc ?

-Capitaine ?

-Si je meurs tué par un robot dans le XII siècle saturnien, je jure que je reviens vous hanter toute votre vie.


-NOOOOOOOOOOOOOOON !

Le hurlement de James explosa dans la pièce alors qu'il se réveillait en sursaut, ses mains déchirant le drap sous ses doigts. Les images de mort et de sang gravées dans sa rétine alors qu'il luttait contre des fantômes invisibles.

-James ! James !

Ses compagnons l'avaient saisi par le bras, tentant de le calmer.

-James, on est là, tout va bien, regarde-moi, Jay..

La voix douce d'Ariane émergea au milieu du brouillard l'enveloppant. Tournant la tête, il croisa son regard, ses larmes coulant à flot. Vivante. Elle était vivante.

-Ari..

-Je suis là, souffla celle-ci en le prenant dans ses bras.

L'homme-panthère s'agrippa à elle, son visage blotti dans son épaule. Jack enveloppa ses bras autour d'eux, fermant le cocon rassurant. Ce n'était pas la première fois que l'un d'eux avait un cauchemar, mais celui-ci semblait particulièrement violent.

-Tu veux en parler? demanda doucement Jack en embrassant sa nuque.

Son amant secoua précipitamment la tête. Jack échangea un regard inquiet avec Ariane, avant d'encourager James à se recoucher, leur étreinte ne le lâchant jamais. Le brun se roula en boule, les laissant le couver et l'apaiser, avant de sombrer dans un sommeil sans rêve.