Titre : L'Un à l'autre inconnus
Auteur : Sigognac
Genre : Romance + Hurt / Comfort
Rating: M
Disclaimer : Les personnages et l'univers du manga Naruto appartiennent à Masashi Kishimoto.
Note : Désolée pour le retard, l'abominable rentrée ne m'a pas permis de publier plus tôt. Je suis toujours d'une productivité désastreuse en septembre ! Quoi qu'il en soit, voici le nouveau chapitre.
Bonne lecture !
Chapitre 25 : Tourner autour
Le père de Tonda se prénommait Otoko.
Iruka n'eut d'autre choix que de l'apprendre puisque le père de son plus turbulent élève l'en informa la première demi-heure du vendredi.
Ils étaient pourtant peu nombreux, les parents à avoir fait le déplacement pour aider à l'installation des stands de la fête de l'école. La plupart débarquait au mieux pour le déjeuner, au pire quelques secondes avant l'entrée en scène de leurs rejetons quand ceux-ci avaient décroché un rôle dans la pièce de théâtre jouée en fin de journée.
Otoko, lui, avait fait son apparition dès que les portes de l'établissement s'étaient ouvertes. Il s'était montré courtois et serviable sans qu'Iruka ne parvienne à savoir si, oui ou non, c'était parce qu'il avait des idées derrière la tête.
Il avait du mal, en fait, à croire qu'un homme puisse s'intéresser à lui. Bien sûr, il y avait eu Kakashi mais avec lui le jeu était truqué, son autre lui-même avait déjà fait tout le travail. Alors que là, il n'avait parlé à cet homme que quelques fois et le pire c'était qu'il était loin d'être laid. Certes, il était plus âgé mais comme n'importe quel autre parent dont l'enfant terminerait l'école élémentaire. Pour le reste, ses traits de visage étaient plutôt réguliers, ses yeux étaient grands et sombres et ses cheveux châtains poussaient drus sur sa tête. Ce qui gênait le plus Iruka c'était sa manière de s'habiller : il était un peu trop chic pour une fête de l'école mais son œil avait discerné sous le costume un corps vigoureux et athlétique.
Iruka avait remarqué qu'il jugeait souvent un homme par rapport à son corps, c'était la première chose qu'il regardait, le visage ne venait qu'ensuite. Il savait bien pourquoi : à Konoha, il n'avait quasiment fréquenté que des ninjas dont les corps surentrainés étaient parfaitement proportionnés. Les visages, en revanche, étaient souvent détruits par les batailles et il était rare d'en trouver un intact chez d'anciens combattants. Il pensa à son propre visage balafré et son esprit divagua jusqu'à la splendeur d'un autre visage pourtant doté d'une cicatrice mais aussi d'un œil rouge qui le rendait unique.
« Je vous sers quelque chose à boire, Iruka-sensei ? »
Il sortit de ses pensées pour sourire, en un réflexe, à son interlocuteur.
Otoko lui servit du jus de pommes, on était dans une école, on était donc condamné aux sodas et aux autres boissons sans alcool.
On venait de finir d'installer les tables pour le déjeuner. Les gamins se goinfraient en bande et les parents arrivaient au compte-goutte, apportant des plats faits maison qui se rajoutaient à un festin déjà beaucoup trop copieux. Iruka s'en réjouissait : il aurait de quoi déjeuner durant la première semaine des vacances.
Otoko, toujours face à lui, commença à lui parler de tel plat ou de tel autre, lui demandant s'il connaissait, si c'était épicé ou non et alors qu'Iruka cherchait honnêtement à répondre à ces questions banales, il aperçut à l'autre bout de la longue table Meijin, Yasui et Shibu qui l'observaient. Seule la plus jeune arborait une moue dubitative, les deux autres lui adressaient des regards entendus et des encouragements muets. Super, il avait du public en plus.
« Et que faites-vous dans la vie, Otoko-san ? » interrogea Iruka tant bien que mal pour essayer de jouer le jeu.
« Je suis juge du Pays du Feu. »
« Ah oui ? »
Cela expliquait la tenue élégante du père et les manières parfois seigneuriales du fils. Otoko était donc un homme fortuné et certainement très cultivé. Normalement, les enfants des notables ne se retrouvaient pas dans une école de quartier mais dans des établissements privés hors de prix.
Otoko dut lire la surprise sur son visage car il ajouta :
« Je suis fonctionnaire, je travaille pour le Pays du Feu tout comme vous, Iruka-sensei. J'ai toute confiance en vos capacités et je trouve important que mon fils soit éduqué par l'Etat pour lequel je travaille. »
Iruka opina énergiquement, parfaitement d'accord avec Otoko-san sur ce point.
Il relança, posa d'autres questions et s'aperçut bientôt qu'Otoko était un féru de littérature.
Quand on demanda aux enfants de débarrasser, ils discutaient toujours.
~/~/~
« C'était un très beau spectacle ! » commenta Otoko tout en applaudissant.
Iruka, à ses côtés, ne partageait pas son enthousiasme. Certains de ses élèves avaient oublié la moitié de leur texte, des blagues étaient tombées complètement à plat parce que les enfants les avaient apprises sans les comprendre et il ne parlait même pas des plus timides dont personne n'avait dû entendre les répliques tant cette représentation en public les avait impressionnés.
Un vrai fiasco, oui.
« Tonda a été plutôt bon, vous ne trouvez pas ? »
Les parents, avec leur objectivité légendaire, pensaient toujours que leur propre enfant était le meilleur mais, pour le coup, Otoko n'avait pas tort. Tonda ne s'était pourtant pas montré très intéressé ou investi lors des répétitions mais c'était un garçon aussi brillant qu'agaçant. Il n'avait pas besoin de faire beaucoup d'efforts pour obtenir des résultats.
« Il fait du théâtre en dehors de l'école. », lui apprit Otoko.
Et il raconta comment après leur premier entretien où Iruka s'était plaint du manque de sociabilité de Tonda, l'enfant avait été inscrit à cette activité extrascolaire. D'abord réticent, il s'y rendait maintenant sans se plaindre ce qui, pour un caractère comme Tonda, équivalait à un assentiment.
« Son professeur lui confie déjà des rôles importants. D'ailleurs, il va jouer la semaine prochaine. Je peux vous prendre une place, si vous voulez. Il serait très heureux de vous savoir dans le public. »
Ça, Iruka savait bien que non. Il n'avait pas de doutes sur le but de cette invitation qui n'était certainement pas de venir voir Tonda. Il s'agissait d'un premier rendez-vous avec son père.
Plutôt malin, d'ailleurs, ce rendez-vous qui n'en avait pas l'air. S'ils ne se plaisaient pas, ils n'auraient même pas besoin de se le dire.
Ce qui embêtait Iruka, c'était qu'Otoko était un parent d'élève : ce n'était pas très professionnel de sortir avec lui et la situation pouvait vite s'envenimer s'ils en venaient à se fâcher ou à se séparer.
Il haussa les épaules : il n'était que remplaçant dans cette école. Régulièrement, on l'informait qu'il allait peut-être devoir changer de poste parce qu'Eigi, l'enseignante dont il avait pris la classe, assurait qu'elle allait revenir. Sa santé fragile l'en avait toujours empêchée jusqu'à présent mais il était sûr qu'il quitterait l'école à la fin de l'année scolaire. Il n'allait tout de même pas refuser de vivre à cause de ça.
« Je serai ravi de venir applaudir et encourager Tonda. », accepta-t-il.
Grâce à son métier, Otoko savait évaluer les gens. Il discerna le mensonge dans la voix d'Iruka et ça ne fit que le réjouir davantage.
~/~/~
La première semaine des vacances s'écoula lentement.
Iruka passa les premiers jours à travailler comme un acharné mais il manqua bientôt de besogne. Récurer son appartement de fond en comble ne lui prit qu'une journée supplémentaire et, ensuite, le désœuvrement débuta. Son rendez-vous avec Otoko était prévu pour le samedi soir et le mercredi, il ne tenait déjà plus en place.
La lecture, qui avait été une alliée jusque-là, ne le sauva pas. Il n'arrivait pas à se concentrer suffisamment sur les agissements des personnages de ses romans. A chaque phrase, son esprit s'évadait et il se demandait comment serait la salle de théâtre, il visualisait le costume chic qu'Otoko allait immanquablement porter, pensait à sa propre tenue qu'il ne savait comment choisir, songeait à ce qu'ils allaient bien pouvoir se raconter… Et, inévitablement, d'autres questions se posaient : y allait-il avoir ou non rapprochement ? Allaient-ils se toucher, s'embrasser ? Otoko s'apercevrait forcément de son inexpérience… Et il repensait à son unique nuit d'amour, époustouflante, où il s'était laissé guider. Sa passivité passée l'exaspérait : il aurait dû expérimenter davantage au lieu de simplement… profiter.
Il soupira, se leva, et dans un geste d'énervement, il jeta le livre idiot auquel il tentait vainement de s'intéresser depuis le matin. Il ne savait dire si c'était son nouveau libraire qui ne valait pas un clou ou si c'était ses goûts qui avaient évolué mais la lecture ne le distrayait plus comme avant. Il avait vraiment besoin de se vider la tête, de s'occuper car il sentait que la crise d'angoisse n'était pas loin.
Il se décida à relire ses cahiers : c'était une activité qui le reposait d'habitude. Mais quand il s'approcha du bureau, il aperçut un livre qui trônait là et qu'il avait oublié : le manuel que Kakashi lui avait envoyé en même temps que ses affaires d'hiver. Iruka s'en empara sans y penser, l'ouvrit, admira son propre nom en première page il avait écrit ce manuel pour ses élèves afin de leur apprendre l'art ninja. Machinalement, il le feuilleta. Le premier chapitre portait sur le chakra et les explications données répondaient à certaines questions qu'il s'était intérieurement posées. Kakashi, à l'hôpital, lui avait montré à quoi le chakra ressemblait. Il lui avait aussi assuré que, malgré son amnésie, il pourrait réapprendre à s'en servir s'il le voulait. Il ne l'avait pas souhaité jusqu'alors – c'était l'art ninja qui était la cause de son état – mais il se rappelait de ce que Shibu et les deux autres lui avaient dit, qu'il gardait des manières de ninja. Jusqu'où ses manières pouvaient-elles être réactivées ?
Il s'assit à son bureau et alluma sa lampe.
Plusieurs petits exercices d'application étaient proposés pour améliorer la concentration et la circulation du chakra. Iruka s'y essaya et les exécuta avec une impressionnante facilité.
~/~/~
Ce qui n'avait été qu'un moyen de tromper son angoisse un après-midi d'ennui devint très vite une obsession. Le manuel fut méticuleusement étudié si bien qu'Iruka ressentit très vite le chakra en lui et fut capable de le faire agir à sa guise.
Son premier clonage le terrifia. Déjà, parce que son double avait l'air malade et inconsistant – il progressa par la suite – et surtout parce qu'il y avait quelque chose d'irréel à être capable de faire une telle chose.
Durant les quelques mois qu'il avait passés à Konoha, il avait observé les ninjas qui l'entouraient comme des bêtes curieuses, des êtres évoluant dans un autre univers que le sien, des machines. Et, maintenant, il s'apercevait avec une sorte de répulsion qu'il était une de ces machines. Son corps réagissait au quart de tour, sans qu'il ait vraiment à y réfléchir. Tous les matins, il se mit à faire des étirements, des échauffements, et le premier jour passé, il exécutait ces exercices sans même y penser. Ces capacités enfouies et qui ressurgissaient sans qu'il ait à faire le moindre effort le rebutaient et le fascinaient en même temps. Il était incapable de s'arrêter et regrettait même de ne pas avoir la place et le matériel nécessaires pour passer à des exercices de plus grande envergure. La nuit, il rêvait de kunai et de parchemins explosifs le jour, il reproduisait des signes de mains pendant que son repas était à chauffer. Il n'osait pas aller trop loin dans l'exploration de toutes ces techniques dont il lisait les descriptions dans son manuel mais se plaisait à les imaginer. Il était simple locataire de son appartement et il se voyait mal justifier un éventuel dégât des eaux parce que sa technique suiton n'avait pas marché comme il voulait.
Son autre lui-même l'épatait. Ses explications, même sur des sujets ardus, étaient limpides. Jamais il ne pourrait être meilleur pédagogue que cet homme-là et même si cette constatation lui faisait de la peine, cela le confortait également dans sa décision d'avoir quitté Konoha.
Quand arriva le samedi, il avait presque oublié qu'il avait des projets pour la soirée.
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« Iruka-sensei ! » appela Otoko en agitant la main.
Il se leva à demi si bien qu'Iruka l'aperçut depuis l'autre bout de la salle.
« Iruka-sensei, répéta-t-il, venez, je vous ai gardé une place. »
Iruka se faufila entre les gens, n'ayant de cesse de s'excuser pour la gêne qu'il causait. Evidemment, il s'était perdu. Il avait pourtant fait des repérages sur ses cartes et fait le chemin deux fois à l'avance, le stress lui avait tout de même fait perdre ses moyens. Il arrivait donc en retard au premier rendez-vous amoureux de sa vie : il se serait giflé tant il se détestait mais son visage serait devenu encore plus rouge qu'il ne devait déjà l'être.
Il se confondit en excuses dès qu'il fut assis mais Otoko alla dans son sens et trouva même des justifications à sa place : le théâtre était très mal situé et, du reste, il n'était pas du tout le seul à être en retard.
Iruka n'eut cependant que le temps d'enlever son manteau que déjà les lumières s'éteignaient.
Le spectacle, comme tous ceux joués par des enfants en général, fut de piètre qualité mais Iruka, qui commençait à apprécier la compagnie de ses élèves, s'attendrit tout de même sur certaines prestations. Il fallut un moment avant que Tonda n'apparaisse sur scène et, évidemment, son jeu fut impeccable, presque trop. Cet enfant manquait visiblement de sensibilité. Quand la salle se ralluma pour l'entracte, c'est ce qu'Iruka tenta d'expliquer à Otoko qui opinait à chacun de ses propos.
« Je n'ai pas reconnu d'autres élèves de l'école. », continua Iruka pour meubler.
« Oh, je l'ai fait exprès, expliqua Otoko. A notre première rencontre, vous m'aviez dit que Tonda avait une mauvaise influence sur ses camarades. J'ai donc préféré l'inscrire loin de la maison pour qu'il ne se retrouve pas avec certains de ses copains. »
C'était une excellente initiative qui garantissait du même coup de ne pas croiser d'autres parents d'élèves, ce qui, étant donné la situation, aurait pu être gênant.
Après un silence tendu où ils s'étaient souri sans se regarder vraiment, Otoko osa poursuivre :
« J'ai un cadeau pour vous. »
Iruka n'était pas sûr d'approuver cette gentillesse et, inexplicablement, il se souvint de l'appareil photo que Kakashi lui avait offert leur premier jour de vie commune dans leur appartement. Il s'était demandé si ce n'était pas un moyen d'acheter son affection. En était-il de même ici ?
Il se rappela cependant que ses amies de l'école recevaient souvent des présents de parents d'élèves pour les remercier de s'occuper de leur enfant, surtout en fin d'année civile. Peut-être ce cadeau ne représentait-il que cela ?
« Comme nous avons beaucoup parlé littérature la dernière fois, je me suis permis de vous acheter le livre que je vous avais conseillé. »
Il l'avait sorti de son sac et le lui tendait. Iruka se recula un peu.
« C'est vraiment très gentil à vous, Otoko-san, mais, justement, comme vous m'en aviez beaucoup parlé, j'ai été l'acheter par moi-même cette semaine. »
Le sourire perpétuel d'Otoko s'était perdu dans le refus de son interlocuteur mais l'aveu d'Iruka lui rendit toute sa vigueur.
« Vous avez commencé à le lire ? »
« Les premiers chapitres mais je dois avouer que, pour le moment, je ne suis pas vraiment séduit. Je trouve que le style de l'auteur est trop présent. »
« Mais c'est pour signifier l'angoisse des personnages… », tenta Otoko.
« Oui, approuva Iruka, mais parfois c'est inutile. La situation parle d'elle-même, ce qui rend l'insistance de son auteur superflue. Quant aux noms donnés aux personnages, c'est un peu gros… Je veux bien que ce soit symbolique mais ça rompt avec le réalisme. Je ne sais pas si vous comprenez ? »
Otoko arborait une moue déçue, ce qui n'inquiéta pas Iruka plus que ça.
« Mais l'histoire, insista l'autre, l'histoire est magnifique… »
Iruka retint difficilement une grimace. Probablement, oui, que l'histoire était belle mais rien que le cadre du roman lui donnait des palpitations. Tout se déroulait dans un hôpital où le personnage principal se retrouvait dans le coma après un accident. Autant dire que, pour lui, la réalité rattrapait la fiction. C'était un sujet cependant un peu trop grave pour être abordé à un premier rendez-vous.
« Je n'en suis qu'aux premiers chapitres, éluda-t-il, mais l'histoire me semble effectivement prometteuse. »
Pour ne pas rendre leur désaccord trop visible, Otoko préféra dévier de sujet et ils se mirent à parler théâtre jusqu'à la reprise du spectacle.
Lorsqu'ils sortirent en fin de soirée, une boisson était offerte dans le hall d'entrée et ils restèrent là, vaguement embarrassés, à tenir leur verre tout en tentant de se parler par-dessus le brouhaha de la foule.
« Vous n'allez pas féliciter Tonda ? » demanda Iruka.
« Il dort chez des copains qu'il s'est fait ici et je crois que si j'allais lui parler maintenant, il me détesterait… »
« C'est un garçon très fier… », abonda Iruka.
« …et qui pense toujours que son père est là pour lui faire honte. », renchérit Otoko.
Ils se turent et Iruka but une gorgée de son verre pour justifier son silence.
« Vous ne m'avez pas dit combien je vous devais, reprit-il, pour la place que vous avez achetée pour moi. »
Jusque-là, il avait en fait cru que le spectacle était gratuit mais la qualité de l'alcool dans son verre lui prouvait le contraire.
Otoko avait légèrement écarquillé les yeux.
« Mais vous êtes mon invité… », protesta-t-il.
Il sembla hésiter avant de reprendre :
« C'est trop bruyant ici. Je sais qu'il fait froid mais cela vous dérangerait-il de sortir avec moi un moment ? »
Iruka se voyait mal refuser et se laissa emmener à l'extérieur. Son cœur s'était cependant mis à battre plus vite. Tant qu'ils étaient dans la salle de spectacle ou le hall, la foule empêchait tout véritable rapprochement. Mais s'ils sortaient, cela changeait la donne.
Ils se retrouvèrent donc dans la rue. Même s'il faisait froid, il n'avait pas neigé ce soir-là et Otoko indiqua donc un banc où ils purent s'asseoir sans crainte. Ils étaient installés juste en face du théâtre, des gens entraient et sortaient. Ces allées et venues rassurèrent quelque peu Iruka : Otoko n'oserait jamais l'embrasser devant d'éventuels témoins…
« La semaine prochaine, se lança ce dernier, ils vont jouer Le Roi Tatsu au théâtre du centre-ville. Seriez-vous disponible pour m'y accompagner ? »
Voilà donc pourquoi il l'avait interrogé sur ses goûts théâtraux durant l'entracte, il tâtait le terrain pour un second rendez-vous. C'est qu'il ne devait pas si mal se débrouiller que ça.
« Mais, fit remarquer Iruka, Tonda ne jouera pas cette fois-ci, n'est-ce pas ? »
« Non, c'est une troupe professionnelle. »
« Alors, pourquoi m'inviter ? »
« Pour jouir de votre compagnie. »
Iruka se mordilla légèrement la lèvre inférieure.
« Ce n'est pas vraiment la compagnie du professeur de votre enfant que vous recherchez, n'est-ce pas ? »
Otoko baissa la tête.
« Plutôt celle d'un jeune homme agréable et cultivé. », admit-il.
Iruka chercha ses mots. Même s'il sentait que Yasui avait vu juste, il ne fallait pas se découvrir trop directement.
« Parce que vous… appréciez la compagnie des hommes ? » osa-t-il.
Otoko posa un regard sur lui.
« Pas vous ? »
Ils s'observaient franchement maintenant et Iruka, avant de répondre, termina son verre pour se donner du courage.
« Une fois, murmura-t-il, ça m'est arrivé une fois. »
« D'être… avec un homme ? »
« C'est ça. Juste une fois. »
Otoko opina, comprenant bien que le sujet était sensible.
« Vous savez peut-être que je suis veuf… », reprit-il.
« Je l'ai appris, oui. »
« Mon épouse était une femme formidable avec qui j'avais de nombreux points communs mais, après la naissance de Tonda, nous avons cessé de nous entendre sur l'essentiel. »
« Je vois. »
« C'était un mariage arrangé, précisa encore Otoko. Dans ma famille, c'est souvent comme ça. Mais nous étions tout de même très liés. Quand elle est morte, avec Tonda, nous avons vraiment eu beaucoup de chagrin si bien que… que… je n'ai moi-même jamais été… avec un homme. »
Otoko avait beaucoup regardé ses mains pendant qu'il parlait mais à la fin de son récit, il risqua un regard sur Iruka.
Ce dernier lui adressa un sourire encourageant et même s'il n'osait pas encore le toucher, il le rassura :
« C'est tout à votre honneur, je trouve. »
Otoko écarquilla les yeux, il n'aurait pas rêvé meilleure réaction.
« Mais j'ai quarante-deux ans, insista-t-il, vous ne trouvez pas cela risible ? »
Iruka haussa les épaules. Du haut de sa presque trentaine et de son unique expérience sexuelle, qui était-il pour juger ?
« Ce serait quel jour, cette représentation du Roi Tatsu ? »
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« Et alors ? Vous avez couché ou pas ? »
« On s'est vu trois fois, Yasui. Evidemment que non, on n'a pas couché. »
« Trois fois ? s'emporta-t-elle. Trois fois et vous n'avez toujours pas couché ? Rassure-moi, il y a eu des préliminaires poussés au moins ? »
« Rien du tout. On discute et on apprend à se connaître, ça se résume à ça. »
« Il y a d'autres moyens d'apprendre à se connaître. », pesta-t-elle, ce qui fit sourire Meijin.
« Ne l'écoute pas, l'encouragea cette dernière, c'est très bien que vous preniez votre temps. »
Shibu, comme à son habitude, resta muette. Elle semblait avoir pris son parti de l'homosexualité d'Iruka mais ne tenait pas spécialement à le conseiller dans ses pérégrinations amoureuses.
« Il te plait ? » interrogea Meijin.
« Peut-être bien, hasarda Iruka. C'est difficile à dire. On triche forcément au début d'une relation, on essaye de montrer son meilleur visage… Dans l'ensemble, je crois que c'est quelqu'un de bien. »
« Ouais, maugréa Yasui, ça respire pas le coup de foudre, tout ça… »
« Avec Kakashi non plus, ça n'avait pas été le coup de foudre. »
Elles s'arrêtèrent toutes trois et il se rendit compte de ce qu'il venait de dire.
« Enfin, se corrigea-t-il, c'est juste… Il m'a raconté comment on s'était connu… la première fois, je veux dire. Eh bien, ça avait été très laborieux… »
« Mais ? » relança Meijin.
« Mais au final, osa Iruka, au final on s'aimait. Ça ne veut rien dire « le coup de foudre », c'est un truc à l'eau de rose. »
« Ça doit dépendre des gens, trancha Meijin en caressant son gros ventre. Moi, dès que j'ai rencontré mon compagnon, j'ai su que c'était lui. Et toi, Shibu ? Avec Botsu ? »
Cette dernière fit la moue.
« Avec Botsu, nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Nos parents sont très amis et ont toujours voulu nous marier. Alors, non, on ne peut pas dire que ça soit un coup de foudre. »
« C'est un mariage arrangé, en fait, ton histoire. », comprit Iruka.
« Appelle ça comme tu veux, le rabroua Shibu. Quelle importance que ce soit arrangé ? Tant que j'aime Botsu. »
Ils se turent, un peu surpris ce qu'ils venaient d'apprendre.
Shibu poursuivit :
« Ce ne sont pas mes affaires mais, pour moi, la manière dont on se rencontre n'a aucune importance. Seuls les sentiments devraient primer. »
Iruka resta pensif avant de demander :
« Mais es-tu sûre de vraiment aimer ton fiancé ? Si j'ai bien tout compris, tu as grandi avec l'idée que tu épouserais ce garçon… Peut-être que tu crois l'aimer parce que c'est ce qu'on t'a toujours demandé de faire. »
Elle croisa les bras.
« Evidemment que je suis sûre de l'aimer et j'ai de la chance. Qui peut se vanter d'avoir connu vingt ans son fiancé avant de l'épouser ? Je sais tout de son caractère, je connais le moindre de ses défauts et passer le reste de ma vie avec lui ne me fait pas peur. Nous serons un couple soudé. »
De nouveau, chacun réfléchit à la question.
« Moi, j'ai des coups de foudre toutes les dix minutes. », lâcha finalement Yasui, un peu vexée que personne ne lui pose la question.
Cela fit rire les trois autres.
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Elle était plutôt petite, cette école. Plus petite qu'il ne se l'était imaginé et plus délabrée aussi.
Il avait entendu la cloche sonner la fin des cours et vu les enfants sortir à toute vitesse et se jeter dans les bras de leurs parents.
Ils semblaient bien différents, ces enfants, avec leurs affaires colorées et leurs boîtes à goûter. Leurs vies se résumaient à réviser leurs leçons et à rapporter de bonnes notes à leurs parents. Ils ne devaient pas souvent calculer le nombre de minutes d'agonie qu'il leur resterait s'ils étaient mordus par un des serpents du village d'Otto ou, plus basiquement, combien de temps il leur faudrait garder la tête de leur ennemi sous l'eau pour le tuer à coup sûr. C'était piégeux ça, d'ailleurs, ça dépendait du gabarit de la personne…
« Je peux vous aider ? »
Il baissa la tête, surpris, et dévisagea la jeune femme qui lui parlait. Il pensait pourtant être quasiment invisible, posté sur le toit d'une des dépendances de l'école.
« Nous autres, enseignants, sommes formés à repérer les types bizarres qui rôdent autour des écoles, lui expliqua son interlocutrice. Et ninja ou pas, vous êtes un type bizarre. »
Il descendit avec souplesse, se retrouvant à côté d'elle en un bond. Elle dissimula assez bien sa crainte, aidée par le fond de teint orange qu'elle s'était tartinée sur le visage.
« Alors ? reprit-elle. Je peux vous aider ? Il se passe quelque chose ? »
Il secoua la tête.
« J'avais juste quelques heures à tuer avant de repartir en mission. Autant les passer à surveiller une école… »
« Et à mater Iruka-sensei ? »
Son seul œil visible s'écarquilla.
« Comment… »
« C'est les cheveux, révéla-t-elle. Et le bandeau sur l'œil aussi. Et le masque. Difficile de vous confondre avec quelqu'un d'autre, Kakashi-san. »
« Iruka vous a parlé de moi ? » réalisa-t-il.
« Une fois. Ou peut-être deux. A sa décharge, il était bourré au moins la moitié du temps. »
Kakashi se reculait déjà, perdu. Iruka parlait de lui quand il était ivre ?
« Il a dit aussi que vous étiez une putain de bombe sous le masque et que vous aviez le talent qui allait avec. J'aimerais assez vérifier ça… »
Il avait parlé de ça aussi ? Il avait parlé de leur nuit ? A cette folle nymphomane ?
Elle dut lire la méfiance dans son œil car elle reprit d'une voix plus douce :
« Il s'occupe du soutien le mardi. C'est pour ça qu'il n'est pas sorti en même temps que les autres professeurs. Mais il devrait avoir fini dans une quarantaine de minutes. Vous pouvez venir l'attendre à l'intérieur si vous voulez… »
Il secouait déjà la tête.
« Il ne faudra pas lui dire que vous m'avez vu. », ordonna-t-il.
« Vous n'êtes pas venu pour lui parler ? », interrogea-t-elle, surprise.
Il ne savait pas pourquoi il était venu. Il devait passer par Sugusoba pour rentrer, il avait des heures d'avance sur l'horaire de retour prévu. Il avait cédé à son envie, celle de simplement l'apercevoir, de vérifier qu'il allait bien, de voir s'il avait changé… Il était bien attrapé, maintenant.
« Il ne faudra pas lui dire, répéta-t-il. Ca le mettrait inutilement mal à l'aise. S'il vous plaît, ce serait mieux, ne lui dîtes pas. »
Elle haussa les épaules.
« D'accord. C'est vous qui voyez. »
Il la remercia avec empressement et il s'en retourna. Plus jamais il ne serait faible comme ça, il devait laisser Iruka vivre sa vie.
La petite prof n'avait pas bougé. Il pouvait l'apercevoir du coin de l'œil, la sentir derrière lui.
Il se retourna.
« Est-ce que ça va pour lui ? ne put-il s'empêcher de demander. Est-ce qu'il est heureux ? »
La rapidité de son mouvement l'avait fait sursauter. Elle le croyait déjà parti.
« Heureux ? » répéta-t-elle.
Elle sembla déboussolée par une question aussi naïve.
« Autant qu'il puisse l'être, je suppose. Comme tout le monde. »
Il opina. A quoi s'attendait-il ?
Il disparut dans les airs et se promit de ne jamais plus revenir.
