Chapitre 21


Le tremblement de terre avait été aussi violent que soudain.

Le Docteur avait été trop optimiste en pensant qu'il n'occurrerait que d'ici quelques heures, leur laissant le temps d'évacuer la population.

La secousse avait frappé en plein exode, alors que les habitants étaient encore en majorité en ville. Le bilan était lourd, comme en témoignaient les bâtiments détruits à perte de vue et les longues files de blessés dans les camps installés à l'air libre. Les répliques continuaient à frapper de temps en temps, augmentant la panique alors qu'au loin s'élevait le grondement montant du volcan.

C'était un cauchemar.


Les bombes explosaient à chaque coin de rue, détruisant le peu de bâtiments encore debout et les transformant en monceaux de poussière. Poussière tu étais, poussière tu redeviendras. L'ironie du vieil adage terrien n'avait jamais été aussi présente dans son esprit. Le Docteur plongea derrière un tas de débris alors qu'une nouvelle déflagration retentissait, suivie de cris et pleurs.

Les jambes vacillantes, il se releva, s'agrippant au morceau de mur survivant avant de se traîner en direction des appels. Le Docteur ne mit pas longtemps à apercevoir un soldat allongé sur le sol, son armure rouge de Gallifrey défoncée, sa tête posée sur les genoux d'une adolescente. La longue robe de celle-ci était déchirée, tombant en lambeaux autour d'elle. Ses cheveux bruns pendaient lamentablement autour de son visage, faisant écho à son regard vide qu'elle releva vers le nouveau venu.

Le Docteur avait vu cette expression trop de fois depuis le début de la Guerre. Il avait appris à la haïr. Lui qui se vantait d'être un homme d'amour. S'accroupissant à leur côté, il scanna rapidement le blessé. Son visage se décomposa en comprenant qu'il arrivait encore trop tard.

-Je.. je..

-Chut, souffla-t-il en prenant la main du mourant. Tout va bien. La douleur va partir.

-Je .. je vais mourir ?

Le Docteur ferma les yeux un instant, avant de murmurer :

-Je suis désolé.

-Pour.. pourquoi.. pas votre faute..

-J'aurai dû empêcher tout cela..

-Pas.. votre.. faute.. Qui.. votre.. nom..

Le Seigneur du temps hésita, avant de finalement répondre très bas :

-Le Docteur.

Le blessé sursauta, et pendant un instant, une lueur de vie se réveilla dans ses prunelles bleues. Sa prise sur sa main se fit plus ferme alors qu'il soufflait :

-Docteur.. le Docteur? Je .. J'ai combattu.. avec vous... Azmar.. à Azmar.. Vous étiez.. si fort.. si féroce.. Arrêtez ça, Docteur.. Arrêtez-les.. Sauvez-nous..


Encore un autre qu'il n'avait pas pu sauver. Un autre qui était mort dans ses bras. Le Docteur reposa le corps doucement sur le sol, tentant d'enfouir les souvenirs que la situation éveillait en lui. Ce n'était pas le moment. Il n'avait pas le temps pour cela. S'apitoyer, pleurer. Il devait être fort, serrer les dents, donner des directions. Diriger. Être le leader, comme on l'attendait de lui. Ses compagnons ne tiendraient pas sans sa présence.

À part Jack, peut-être. Le capitaine était l'un des êtres les plus forts et résilients qu'il lui avait été donné de rencontrer. Sa longue vie et ses secrets avaient développé en lui une capacité d'adaptation plus élevée que la moyenne. Le Docteur n'avait aucun doute qu'il s'était déjà retrouvé dans ce type de situation.

Cela ne voulait pas dire que cela les rendait plus faciles à chaque fois.


Jack inspira profondément. Tout autour de lui n'était que mort et désolation. Les abris s'étalaient à perte de vue, fragiles morceaux de tissu qui s'effondreraient à la première secousse de vent un peu rude.

C'était un miracle qu'aucun d'eux ne soit mort. À part des coupures et égratignures, le groupe était intact. Secoué, mais intact. Un tremblement violent le saisit à la pensée qu'il aurait pu perdre l'un d'eux. Rose … Qu'aurait-il fait si elle était morte? S'il n'avait pas su la protéger? Le jeune homme s'agrippa au mur le plus proche alors que sa tête commençait à tourner soudainement.


La guerre. Un mot officiel pour cacher un tas d'atrocités. Bombes, pleurs, pertes, souffrances. Jack ne connaissait plus que cela. Depuis que l'Agence l'avait envoyé au front dans cette contrée déchirée, il avait perdu toute illusion quant au bien fondé de ses missions. Trop de victimes. Trop d'orphelins. Comme lui. Pourquoi continuer à se battre si c'était pour perdre tant d'innocents ?

Ce serait pire si vous n'étiez pas là. La petite voix dans son esprit qui portait le nom de Kaleb, son père, l'admonesta, lui faisant baisser la tête. Da avait raison. Leur présence, même insuffisante, diminuait les morts.

Le son d'un tissu froissé le tira de ses sombres pensées. Un sourire étira ses lèvres lorsqu'il vit Nael entrer dans la tente, le visage couvert de terre, ses mains habituellement bleues devenues noires. Son amant du moment se dirigea en droite ligne vers lui et saisit son visage, l'embrassant avec une passion qui fit vaciller Jack.

-Wow.. En quel honneur? rit celui-ci en le serrant dans ses bras.

-Tu m'as manqué, souffla Nael en posant son front sale contre le sien.

-C'était juste une matinée.

-C'était quand même trop long.

-La tranchée est terminée ?

Son compagnon renifla, avant de se désigner.

-J'espère bien. Il va me falloir des heures pour retirer toute cette merde.

-Hum .. En tant qu'officier supérieur, je te suggère très fortement de demander de l'aide.

-Oh oui?demanda Nael en haussant un sourcil.

-Totalement, murmura Jack en glissant ses mains sous sa veste, alors que ses lèvres partaient à la conquête des siennes.


-Jack ! Jack!

Le capitaine émergea de son souvenir en vacillant, ses mains toujours fermement agrippées au mur. Il essuya ses larmes d'une main, avant de se tourner vers Rose qui le fixait, inquiet.

-ça va ?

Il hocha la tête, avant de la suivre.


Ce n'était pas la première fois que Jack se retrouvait à aider une population dans le besoin. Travailler à l'Agence ne se limitait pas à chercher des artefacts ou s'assurer du maintien de la ligne espace-temps : parfois, vous étiez amené à intervenir, soit par nécessité, soit parce que les événements étaient trop terribles pour demeurer inactif.

Jack avait eu son lot de réfugiés et blessés. Il avait tenu assez de corps contre lui pour savoir ce que signifiait le mot désespoir. Il existait un souvenir, en particulier, qui resterait gravé à jamais dans sa mémoire.


-Cours ! Prend Gray, met-le en sécurité !

Courir. Fuir. La peur. Les hurlements. Sa main tenant celle de Gray. La terreur de son petit frère. Tomber. Se relever. Se cacher.

-Gray ?

Mais Gray n'était pas là.

-Gray ! Gray !


Le jeune homme contint à grand-peine son sanglot. C'était sa faute. Il avait lâché sa main. Son père lui avait dit de le mettre en sécurité, il avait eu confiance en lui, et il avait failli. Il avait rejoint l'Agence à peine trois ans plus tard, désespéré de quitter ce qui n'était plus depuis longtemps un foyer. Le jeune homme émergea en entendant une femme pleurer, son hystérie évidente.

-Ma fille est encore dans la maison, elle est tombée derrière moi quand on courrait, mais je ne peux pas rentrer, ça risque de s'écrouler !

Rose poussa un hurlement en voyant Jack entrer en trombe dans le bâtiment.


Rose crut qu'elle allait devenir folle. Le monde autour d'elle n'était plus que gravas et poussière. Malgré tous leurs efforts, il demeurait toujours beaucoup trop de disparus. Le trio travaillait d'arrache-pied avec les survivants, mais ce n'était pas suffisant.

Ce n'était pas ainsi qu'elle avait imaginé cette randonnée.

Et comme si cela ne suffisait pas, Jack venait clairement de retomber dans un autre flash-back.

La jeune femme fixa son ami avec inquiétude. Elle avait appris à reconnaître les signes de crises de celui-ci depuis son arrivée, de même qu'elle savait à présent identifier celles du Docteur. Les signes de Jack étaient tout aussi discrets mais pas moins présents. Il fallait être aveugle pour ne pas deviner qu'il avait vécu une vie de merde. Le peu que la blonde avait pu apprendre l'avait dissuadée d'en demander davantage.

Rose ne se considérait pas comme privilégiée. Son enfance avait été simple, dans un immeuble au milieu d'un quartier pauvre. Sa mère luttait chaque jour pour lui ramener à manger, et dès qu'elle en avait eu l'âge, Rose avait commencé à prendre des petits jobs pour l'aider. L'absence de son père avait creusé un trou en elle, la laissant avide d'un modèle masculin. Il lui avait fallu attendre l'arrivée du Docteur pour commencer à compenser ce manque.

Au milieu des décombres, néanmoins, alors que ses deux amis semblaient en proie à leurs démons et que la peur d'une éruption imminente était présente dans chaque esprit, Rose réalisa la chance qu'elle avait eue. Un toit, de la nourriture, une mère aimante et des amis présents. Une enfance calme, sans trouble ni peur. Ennuyeuse à en mourir, mais absente de tout trouble traumatique.

Parfois, le bonheur se résumait à peu de choses.