Chapitre 22
La porte du Tardis se referma lourdement derrière le Docteur : autour de lui, ses compagnons se laissèrent glisser sur le sol, épuisés et couverts de poussière. Rose laissa tomber son visage entre ses mains noires, tentant en vain de dissimuler ses larmes.
Le Seigneur du temps ferma les yeux, ses ongles s'enfonçant dans ses paumes alors qu'il contenait un long hurlement de rage.
Parfois, la nature ne parlait pas, elle rugissait.
-Remontez le temps.
Le Gallifreyen sursauta en entendant la voix enrouée de la jeune femme. Celle-ci s'était redressée, son expression orageuse déformant ses traits.
-Excusez-moi ?
-Vous m'avez entendu ! Remontez le temps ! Sauvez-les !
-Rose..
-Sauvez-les !hurla-t-elle en saisissant sa veste pour le secouer. C'est ce que vous faites, non, sauver les gens ? On les sauve tout le temps ! Alors on recommence !
-Je ne peux pas, répondit-il très doucement en posant ses mains sur les siennes.
-Bien sûr que si ! On n'a qu'à remonter avant le tremblement de terre, ce matin !
-Je ne peux pas, Rose, répéta-t-il plus fort.
-Pourquoi ? Qu'est-ce qui nous en empêche ?
-Il y a des règles, Rose, répliqua-t-il, ses yeux prenant une teinte dure qu'elle ne lui connaissait pas. Et l'une d'elle dit qu'on ne peut pas jouer avec sa propre ligne temporelle. Vous croyez que je n'en ai pas envie ? Que je ne veux pas sauver ces gens ? Je ne peux pas ! Cela fait deux jours que nous sommes ici, nous risquerions de nous croiser, et ce serait une catastrophe !
-Je m'en fiche ! Je prends le risque !
-Pas moi! tonna-t-il, semblant se grandir sous le coup de la colère. Vous êtes ma responsabilité, vous tous, et s'il vous arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerai jamais! Nous ne sommes pas invincibles, Rose! Nous ne faisons pas ce que nous voulons, quand nous voulons ! Il existe des règles pour une bonne raison !
-Docteur, murmura la jeune femme, mais celui-ci l'interrompit en levant la main.
-Et vous le savez mieux que quiconque, Rose Tyler! Rappelez-vous ce qu'il s'est passé la seule et unique fois que vous les avez brisées !
Un silence de mort tomba, Jack se tournant vers la blonde dont les joues avaient pris une teinte rouge.
-Qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogea Jack, même s'il se doutait de la réponse.
Il était un ancien Agent du temps, que cela lui plaise ou pas.
-On a … J'ai manqué détruire le monde, marmonna son amie en croisant protectivement les bras autour d'elle. J'ai voulu.. Les larmes lui montèrent aux yeux à ce souvenir. Je voulais voir mon père... et je l'ai sauvé.. Mais il ne devait pas vivre, et cela a amené ces monstres qui dévoraient tout..
-Les reapers, compléta d'un ton lourd le Docteur. Ils vivent dans le vortex temporel, ils interviennent lorsque le cours du temps est modifié pour remettre les choses en place. La dernière fois qu'ils sont apparus, nous nous en sommes sortis de justesse.
-Parce que mon père s'est sacrifié, rappela Rose, en larmes.
-Pour réparer le temps, corrigea doucement le Docteur. Il a eu le courage de faire ce que personne d'autre ne pouvait accomplir.
Le silence retomba, lourd et épais alors que Jack assimilait les informations et tout ce qu'elles sous-entendaient.
-Mais Docteur, protesta Rose, son regard humide, ce n'est pas pareil! C'est toute une ville! Des centaines de personnes !
-Je sais, répondit-il très doucement, son regard soudainement plus ancien que jamais.
Elle n'avait pas besoin d'être medium ou télépathe pour savoir qu'il pensait à son propre peuple. Le chagrin était trop fort, cependant, les images de mort inscrites dans sa rétine à tout jamais. La rage la saisit et elle hurla, le frappant au torse :
-Et vous allez les laisser mourir ? La ville détruite ? Des centaines de personnes à la rue ?
Le Docteur ne répondit pas. La jeune femme se tourna vers Jack, à la recherche d'un soutien, le suppliant silencieusement de l'aider. Celui-ci baissa la tête.
-Sérieusement ? Jack!
-Je suis désolé, Rose, murmura ce dernier en allant se placer aux côtés du Docteur. Je donnerai n'importe quoi pour les sauver, mais le Doc a raison : il est interdit de croiser sa propre ligne temporelle. C'est l'une des seules règles qui existe quand on parle de voyage dans le temps. Crois-moi, j'en sais quelque chose, ajouta-t-il d'une voix sourde, son esprit tourné vers Gray.
-Et pourquoi on devrait leur obéir ! Qui les a écrites ?
-Mon peuple.
La voix du Docteur était froide, son expression dure. En cet instant, il ressemblait à l'une de ces statues de dieux qu'il leur avait montrées lors de l'un de leur voyage en Grèce antique.
-Les Seigneurs du temps les ont écrites il y a des millénaires, quand vos planètes n'étaient que poussières et rochers. Nous existions alors que personne n'était encore là : nous avons veillé sur vous pendant des millénaires, surveillant l'espace-temps et veillant à ce que personne ne le détruise. C'est .. C'était notre travail. C'est le mien. Je n'ai pas le choix que de le continuer, énonça-t-il d'une voix rauque, ses poings serrés pour dissimuler leur tremblement.
Jack avait noté, cependant : il posa sa main sur son bras, lui communiquant chaleur et soutien par télépathie. Son don n'était pas aussi développé que celui du Docteur, mais au moins espérait-il lui amener un peu d'aide. Au regard qu'il reçut, c'était le cas.
Rose le fixa, choquée. Le discours que venait de prononcer le Docteur était à l'opposé de l'habituelle gouaille qui l'animait.
Qui était-il ?
-Qui êtes-vous? murmura-elle, effrayée.
Les épaules du Docteur s'affaissèrent, l'aura noire l'entourant disparaissant alors qu'il redevenait leur ami.
-Un homme seul, murmura-t-il.
-Plus maintenant, intervint Jack en attrapant son bras, son regard intense. Vous n'êtes pas seul, Doc. Jamais. N'est-ce pas?demanda-t-il à Rose.
Celle-ci déglutit, son regard faisant la navette entre les deux hommes. Le Docteur la fixait, attendant silencieusement sa réponse. Elle détourna la tête, ravalant ses questions et doutes. Elle savait lorsqu'elle était montée sur ce vaisseau qu'il existerait toujours des choses auxquelles elle n'aurait pas de réponse. L'idée l'irritait, mais elle devait l'accepter si elle voulait rester.
-Bien sûr, soupira-t-elle en venant glisser sa main dans celle du Docteur. Mais Docteur.. Tant de morts.. Est-ce qu'on ne peut pas au moins diminuer l'explosion ? Limiter le nombre de victimes? insista-t-elle, en larmes. Il n'y a vraiment rien que l'on peut faire pour les aider ?
Celui-ci roula des yeux, maudissant sa faiblesse. Comment aurait-il pu refuser une telle demande, encore plus lorsqu'elle était formulée par sa jeune amie ? Celle-ci le fixait, attendant désespéramment sa réponse.
Il ne pouvait pas la décevoir.
Mais cela irait contre les règles du temps.
Au diable les règles, pensa-t-il, secouant la tête. Il n'avait jamais été un très bon Seigneur du temps, de toute façon, ce n'était pas maintenant qu'il allait s'améliorer, n'est-ce pas ?
Ce n'était pas comme s'il ne les avait pas déjà brisées des milliers de fois, et bien souvent dans des circonstances bien pires. Hé, il en avait même perdu le droit de voyager à une époque, mais c'était un autre temps.
Que diraient ses autres lui s'ils se trouvaient dans une telle situation ?
Le Docteur contint un soupir. Il connaissait parfaitement la réponse, et, s'il voulait être honnête avec lui-même, il avait espéré que l'un de ses compagnons lui fasse cette demande. Son regard croisa une nouvelle fois celui de Rose, les yeux rouges de cette dernière le fixant avec un espoir qui faisait irradier son visage.
Comment était-il sensé lui dire non ?
Par Rassilon, il se faisait vraiment vieux. Peut-être n'était-ce pas une si mauvaise chose, néanmoins, si cela le poussait à toujours sauver ceux qui en avaient besoin, peu importait le risque encouru.
Le Docteur tourna la tête vers Jack, cherchant son assentiment. Le visage de son compagnon était épuisé mais assuré, le jeune homme attendant sa décision, prêt à le soutenir quelle qu'elle soit.
L'innocence et la dévotion, chacune à ses côtés.
Il y avait des jours où il pourrait se prendre pour un dieu avec de tels compagnons.
Un fin sourire étira ses lèvres.
-Si nous faisons cela, il va nous falloir un plan. Cela tombe bien, j'en ai justement un.
