Chapitre 23


-Le tremblement de terre en lui-même n'est qu'une conséquence, et non pas la source du problème, expliqua le Docteur alors que le groupe étudiait une projection 4D de la vallée et ses environs. Pour protéger sur la durée les habitants, il est nécessaire d'éteindre le volcan, ou au moins de l'étouffer. Pour cela, il nous faudra placer deux charges explosives : une dans le cratère – un clic sur l'image du volcan agrandit celui-ci, leur permettant de mieux l'étudier- et une autre à l'entrée du conduit principal de lave – un autre clic faisant apparaître une lumière rouge.

-Deux groupes, donc, commenta Jack, ses bras couverts de crasse croisés.

-Il y en a un qui suit, fantastique ! Je ne pourrai pas atterrir à côté du cratère même pour des raisons évidentes de sécurité. Le Tardis ne craint pas la lave, loin de là, commenta-t-il en caressant en souriant la console, mais il est hors de question qu'une secousse la fasse tomber dans le cratère ! Je nous poserai à mi-chemin, et il faudra finir le reste à pied.

-Encore de la marche, pesta Rose.

-Sauver le monde demande des efforts physiques, jeune fille! Quand les charges seront posées,ajouta-t-il sérieusement, je les activerai d'ici, une fois tout le monde rentré. Nous resterons toujours en contact grâce à nos téléphones, sourit-il. C'est clair pour tout le monde ?

-Et nos doubles ? demanda sa compagne. Ils seront où ?

-Cela me semblait évident, Rose, répliqua le Seigneur du temps, s'attirant une tape. Oy !

-Cessez de nous prendre de haut et dites-nous où ils seront ! Je n'ai pas envie de tomber sur l'autre moi !

-Normalement, cela n'arrivera pas, grogna son ami en croisant les bras, toujours vexé de s'être encore fait taper. À cette heure-ci, nous étions encore en train de monter l'autre flanc du volcan. C'est approximatif, cependant, alors prudence ! Un simple toucher..

-.. et le monde peut exploser, on s'en souvient, termina Jack.

-Ne le prenez pas à la légère, Harkness! Les anomalies temporelles peuvent apparaître bien plus facilement que vous ne le pensez, le fustigea le Docteur.

-On sera prudent, promis! répliqua Rose en croisant les bras, son impatience augmentant de seconde en seconde. On peut aller sauver la ville, maintenant ?


Escalader le volcan n'était déjà pas une partie de plaisir en temps normal, mais en pleine course contre la montre et avec la menace d'être découverts par leurs doubles du passé? Rajoutez-y l'épuisement et les blessures causées par le tremblement de terre, et vous obteniez un duo grognon et peu d'humeur à plaisanter.

-Vous comptez en parler, ou pas ?

Le Docteur tourna la tête vers Rose, qui le fixait, son expression inquisitrice. Il roula des yeux, incapable de se contenir : il savait parfaitement ce à quoi elle pensait, mais n'était guère d'humeur à lui répondre. L'inquiétude de la présence de leurs doubles, mêlée au traumatisme du tremblement de terre, était déjà beaucoup à gérer.

-Docteur !

-Quoi? pesta-t-il, haussant la voix.

-Ne me parlez pas ainsi ! Et vous savez parfaitement ce que je veux dire ! James !

-Quoi, James ?

-Vous allez jouer la bourrique, hein ? Quand est-ce que vous allez me dire la vérité?

-Pourquoi je la dirai ?s'exclama-t-il en s'arrêtant pour lui faire face, réellement énervé maintenant.

-Parce que je suis votre amie ! Et parce que Jack sait!s 'exclama-t-elle, clairement blessée. Aucun de vous n'étiez surpris quand ces espèces de rayures sont apparus sur ses bras ! Et les griffes !

Le Docteur fronça les sourcils, et croisa les bras, son expression se faisant sévère.

-Ne le mêlez pas à cela! Jack a su dès le début, parce que James le lui a dit ! Je l'ai compris seul, parce que c'est ce que je suis !

-Oh, donc je suis juste trop stupide ?

-Bien sûr que non ! Mais il n'avait pas envie que tout le monde le sache ! Il avait le droit de vivre en paix sans que son passé ne lui soit rappelé encore et encore !

Rose se mordilla la lèvre, réalisant que le Docteur parlait aussi de lui et Jack. C'était bien un sujet sur lequel les deux hommes semblaient se comprendre parfaitement : le passé était le passé, quelqu'il soit. La jeune femme n'était pas naive, elle savait que ses amis échangeaient bien davantage sur cette question qu'ils ne le feraient jamais avec elle. Au moins en parlaient-ils, même si ce n'était pas avec elle.

La question laissait Rose mitigée : celle-ci savait que ce n'était pas une question de manque de confiance, qu'ils voulaient simplement la protéger des pans les plus noirs de leur vie, mais parfois, elle aurait aimé pouvoir obtenir leurs confidences. Leur passé était la seule chose dont le Docteur et Jack ne lui parlaient jamais, peu importait combien ils étaient proches d'elle.

-C'est juste.. C'est une question de confiance, tenta-t-elle d'expliquer. Je ne connais presque rien de vous, et voilà que je découvre que vous gardez quelque chose secret.. Cela m'attriste, murmura-t-elle en détournant la tête.

Les épaules du Docteur s'affaissèrent.

-Je suis désolé, Rose.. Ce n'était pas à moi de le dire. Cela ne veut pas dire que je ne vous fais pas confiance.

-Mais vous ne me dites jamais rien sur vous.. Je sais que cela vous fait mal, de vous souvenir, mais est-ce que vous ne pourriez pas au moins me dire quelque chose ? Quelque chose qui ne blesse pas ?

-Tout me blesse, murmura-t-il, son expression soudainement tourmentée.

-Je suis sure qu'il y a des choses qui ne font pas mal.. Des souvenirs de voyage, par exemple, des gens que vous avez rencontrés ! Laissez-moi entrer, Docteur, insista-t-elle en saisissant sa main. Laissez-nous entrer, rectifia-t-elle. Jack mérite aussi de savoir. Quels amis sommes-nous pour vous si vous ne nous faites pas confiance ?

-Je vous fais confiance! s'insurgea-t-il, attristé à l'idée qu'elle en doute.

-Mais vous ne parlez pas.. Vous savez tout de moi, et assez sur Jack pour en écrire des romans, il est juste logique que l'on sache au moins des petites choses sur vous.

Le Docteur soupira, se détournant. C'était donc ce qui tourmentait réellement Rose, James n'était qu'un moyen détourné d'amener le véritable problème.

-Je suis désolé, Rose. Je ne voulais pas vous donner l'impression d'être mise à l'écart.. Parler me fait mal, rappela-t-il, sa voix sourde. Mais si cela compte à ce point pour vous.. Peut-être que je ferai un effort.

-Vraiment ? Génial!s'exclama Rose, un immense sourire aux lèvres.

Cette image apaisa sa tristesse, comme elle le faisait toujours. Il était impossible de demeurer longtemps amer auprès de la jeune femme.

-Rose Tyler, mon soleil terrien, qu'est-ce que je ferai sans vous ?

-Des bêtises, répliqua-t-elle en riant, sa langue coincée entre ses lèvres lui faisant manquer un double battement de cœur. Je sais que c'est difficile pour vous, Docteur, ajouta-t-elle gentiment en serrant sa main dans la sienne, mais cela nous ferait vraiment plaisir.

Les mots de la blonde firent écho dans l'esprit du Docteur alors qu'ils reprenaient leur route, main dans la main.

Ce n'était pas une question de confiance. Le Seigneur du temps en possédait une absolue à l'égard de ses deux compagnons. Tous trois avaient vécu suffisamment de choses pour qu'il sache juste à quel point il pouvait leur faire confiance.

Cela faisait juste trop mal.

Rose affirmait comprendre à quel point penser aux siens le faisait souffrir, mais vraiment, ce n'était pas vrai. Il ne doutait pas de la compassion et l'empathie de la jeune femme, bien au contraire : il l'avait vue à l'œuvre tellement de fois, son cœur s'ouvrant à toutes les personnes en détresse qu'ils avaient pu rencontrer.

Par Rassilon, Rose avait même eu pitié d'un Dalek !

Il avait reçu une terrible leçon, ce jour-là.

Le Docteur secoua la tête. Le cœur de Rose était aussi immense que le Tardis, mais cela ne signfiait pas qu'elle pouvait comprendre.

Comment pouvait-il lui expliquer qu'il avait massacré tout son peuple ? Il ne pouvait plus penser à eux sans que cette réalité ne se rappelle cruellement à lui.

Il était un tueur, un monstre au mains couvertes de sang. Tout ce qu'il faisait depuis, toutes les personnes qu'il sauvait, n'était qu'une manière de tenter d'obtenir une minuscule rédemption, aussi faible soit-elle.

Mais peut-être, pensa-t-il laconiquement, pouvait-il partager avec ses compagnons des souvenirs de voyage : quelque chose de léger, de gai, qui satisferait leur curiosité sans le forcer à rouvrir la part la plus noire de son esprit.

Le Docteur hocha la tête, prenant sa décision. Dès que ce bazar serait terminé et que ses compagnons seraient de retour dans le Tardis, à l'abri, il leur parlerait. Rose prendrait sa main et l'entrainerait dans le petit salon bleu, là où il aimait tant se reposer quand les choses avaient été mouvementées. Jack lui adresserait ce petit sourire qu'il ne lui donnait que quand il savait que le Docteur avait besoin de courage, et poserait sa main sur son bras, avant de lancer volontairement une blague stupide qui permettrait au Docteur de l'insulter.

Et peut-être, oui, peut-être, ce ne serait pas si douloureux.


-Je vous dis que ce sera rapide, Rose ! Nous sommes quasiment arrivés !

-Je sais, mais Jack devait déjà être là ! Son chemin est beaucoup plus rapide que le nôtre, il devrait nous avoir rejoints maintenant!

-C'est un adulte, Rose, faites-lui confiance !

-Quelque chose cloche, Docteur ! Je vais le chercher !

-Non ! Rose! pesta le Seigneur du temps en la voyant commencer à s'éloigner à pas résolus, la tablette fermement accrochée à sa main. Je vais l'appeler, d'accord ? Savoir où il est ?

-Vous pouvez faire ça ?

-Vous n'êtes pas la seule à posséder un moyen de communication, vous savez ?

-Jack a un portable? s'étonna-t-elle.

Jamais elle ne l'avait vu en employer un.

-Encore mieux ! Ou pas, question de point de vue, murmura-t-il, pensif. Non, c'est son bracelet, celui donné par l'Agence, ils sont faits pour recevoir des appels.

-Comme un téléphone?demanda-t-elle, amusée.

-Exactement ! Je vais avoir besoin du vôtre, par contre, pour créer le lien.

Rose le lui tendit, souriant alors qu'il sortait son tournevis sonique. Elle adorait voir son ami jouer avec la technologie les entourant : c'était comme regarder Star Trek, mais en mieux.

-Comment cela marche ?

-Votre téléphone émet des ondes, n'est-ce pas ? Des ondes qui reçoivent ou envoient des appels ou messages. Je vais simplement – un petit coup de tournevis sonique – rediriger ces ondes pour qu'elles se relient automatiquement à celles émises par le bracelet de notre cher capitaine. Et .. voilà!s'exclama-t-il alors que le téléphone se mettait à sonner.

-Jack? appela Rose en saisissant son portable.

Bzz bzzz bzzz.

-Cela ne marche pas, pesta-t-elle.

-Une minute ! Il faut lui laisser le temps de se coordonner aux ondes de..

-Doc ?

-Jack! s'exclama Rose en collant son portable à son oreille. Tu vas bien ? Où es-tu ?

-J'arrive, j'arrive ! J'ai eu.. Vous ne me croirez jamais si je vous dis ce qu'il m'est arrivé, marmonna son ami à l'autre bout.

-Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

-Jack? s'inquiéta le Docteur. Tout va bien ? Jack ? répéta-t-il alors que le silence perdurait au bout du fil.

Un crissement se fit entendre.

-Jack! appela-t-il en même temps que Rose.

-Je suis là, désolé, je remonte le chemin !

-Pourquoi ça te prend tant de temps ? Qu'est-ce qu'il t'est arrivé ?

-J'ai.. Hum..

-Capitaine! s'exclama le Docteur, sans plus tenter de cacher son inquiétude. Qu'est-ce qu'il se passe ?

Un soupir se fit entendre au bout du fil, avant que Jack n'admette, sa voix anormalement faible et épuisée :

-J'ai croisé nos doubles.