Merci pour vos messages. Ce chapitre m'a pris un peu plus de temps. J'espère avoir respecté l'Histoire. N'hésitez pas à me dire si c'est réussi ou non !


Rachel et Quinn quittèrent leurs voisins vers vingt-deux heures. Ce n'est que lorsqu'elles rentrèrent dans l'appartement de Quinn — leur appartement ? — que la brune remarqua l'enveloppe en papier kraft que la blonde portait sous le bras, et qu'elle se souvint que Quinn avait des documents à récupérer chez Sam. Bien que de plus en plus intriguée, elle n'en dit rien. Ce n'était pas ses affaires.

Quinn feuilleta les documents que comprenait l'enveloppe le soir-même, simplement pour savoir de quoi il s'agissait — quelques coupures de journaux, des pages sténographiées et manuscrites. Elle les parcourut à peine du regard, jugeant qu'une lecture complète et approfondie pouvait attendre un jour ou deux, et désirant surtout se mettre au lit pour récupérer le sommeil qui la fuyait ces derniers temps.

Rachel semblait s'être déjà endormie. Tout était calme, excepté pour le léger ronronnement du réfrigérateur et le plancher que l'on entendait parfois craquer.

Quinn se déshabilla avant d'enfiler son pyjama et de se glisser sous l'unique couverture du canapé. Le mois de septembre s'annonçait plus clément que l'année précédente, et aussi plus sec. Le sommeil lui vint rapidement, mais elle en fut brusquement tirée par un cri déchirant l'obscurité. Il ne lui fallut qu'une seconde pour deviner que les halètements apeurés qu'elle percevait venaient de sa propre chambre. Celle de Rachel.

En un éclair, Quinn fut debout, alluma sa lampe à pétrole et se précipita dans la chambre, effrayée à l'idée de ce qu'elle pourrait y trouver, ou de qui elle pourrait y trouver.

Rachel y était — seule, Dieu merci —, se débattant dans ses draps, hoquetant et baragouinant des phrases que la blonde ne comprenait pas. De la sueur perlait sur son front, sa peau avait pâli, ses phalanges étaient plus blanches encore. La jeune parisienne s'agenouilla à son chevet, posa sa lampe au sol, puis, très délicatement, tendit le bras et posa sa main sur son front, ramenant ses cheveux en arrière en un geste mesuré.

« Rachel, c'est moi, murmura-t-elle comme pour ne pas l'effrayer encore plus. C'est Quinn. Réveille-toi, tout va bien. Tout va bien. Tu es en sécurité. »

La brune se débattit contre son ennemi invisible et impalpable encore de longs instants, interminables ; un sanglot s'échappa de ses lèvres, puis elle eut enfin l'air de remarquer la présence de Quinn et la non-présence de ses agresseurs nocturnes, et reconnut l'endroit où elle était. Elle ouvrit des yeux ronds et humides sur Quinn, qui continuait de lui chuchoter des paroles apaisantes tout en maintenant son front sur le matelas pour qu'elle cesse de s'agiter.

« Tout va bien, répéta-t-elle. Respire un grand coup. Expire. Prends de grandes inspirations et ça ira mieux. »

Rachel fit comme on le lui dit. Une minute plus tard, son souffle erratique s'était calmé, et elle sentit s'évanouir progressivement les images qui l'avaient assaillie un moment plus tôt.

Elle allait bien. Elle était en sécurité. C'était le principal.

Puis elle reporta son regard sur Quinn, qui n'avait pas bougé d'un pouce.

« Lève-toi, fit la blonde lorsqu'elle vit qu'elle ne paniquait plus. Je vais te faire du thé, ça t'aidera à mieux dormir. »

Rachel n'était pas vraiment en position de refuser — de toute façon, le voulait-elle ? —, alors elle ne fit que lui obéir.


« Est-ce que tu veux en parler ? »

Un quart d'heure plus tard, toujours à la lumière de la lampe de Quinn, elles étaient assises autour de la table du salon, une tasse de thé bouillant, réchauffant et réconfortant entre les mains.

La brune soupira. « Je ne sais pas. » Sa voix était un peu enrouée à cause des quelques larmes qu'elle avait versées un peu plus tôt.

« On a toute la nuit, dit Quinn, patiente comme à son habitude. Je peux attendre le temps qu'il faudra, le temps que tu saches par où commencer, mais je sais que tu ne peux pas garder ça pour toi toute seule. »

Elle pouvait se confier à elle, Rachel le sentait. De toute façon, Quinn ne pouvait pas changer le passé, mais peut-être que si elle libérait son corps de toute cette charge trop lourde à porter sur ses faibles épaules, alors elle se sentirait mieux.

Mais comment commencer ? Comment raconter les pires moments de son histoire, ses cauchemars les plus violents, quand on les avait vécus et qu'on y avait été confronté de plein fouet ?

La blonde attendait toujours sa réponse, buvant lentement sa boisson. Finalement, Rachel baissa les yeux sur ses genoux. « Ça ne te dérange pas si l'on en parle demain ? fit-elle à voix basse. C'est une histoire assez longue. Je ne sais pas si j'aurais la force de le faire maintenant. »

Quinn sourit, compréhensive, comme toujours. « Bien sûr que non, je comprends. Tu dois être exténuée. Va te reposer. »

Elle passa ensuite sa main dans le dos de la plus petite, lui apportant un réconfort physique dont elle avait besoin en ce moment.

Quinn dormit à peine cette nuit-là, se levant régulièrement pour jeter un œil dans sa chambre, vérifiant que la brune dormait, paisiblement cette fois. Il était frustrant et attristant de penser qu'elle ne pouvait rien pour elle en cet instant, qu'elle ne pouvait pas effacer ces souvenirs, quels qu'ils soient, de sa mémoire ; en aucune façon.


Rachel ne se leva pas avant onze heures, et émergea de la salle de bains en ayant l'air beaucoup plus reposé que quelques heures auparavant. Quinn était déjà debout, attablée près de ce qui pouvait être comparé à un vrai festin étant donné leurs conditions de vie. Mis à part les formalités d'usage, elle n'adressa pas un mot à la brune, ne la pressa pas pour s'asseoir et lui déballer ce qui l'avait traumatisée autour d'une tasse de thé, comme si elles parlaient de la pluie et du beau temps.

Non. C'était bien plus dur à faire que cela, et elles le savaient toutes les deux.

Après avoir mangé copieusement — Quinn força un peu la petite brune, ou bien Mercedes serait sur son dos si celle-ci pensait qu'elle ne nourrissait pas assez Rachel — et avoir entendu les cloches sonner douze fois dans le lointain, les deux femmes s'installèrent sur le canapé, bien plus confortable en tant que tel et non comme couche de fortune, selon Quinn.

Rachel était un peu nerveuse à l'idée de ce qu'elle allait raconter, et se tortillait les mains à s'en faire pâlir les jointures. En voyant cela, la blonde posa l'une des siennes sur cette crispation de muscles et d'os ; le contact fit légèrement sursauter Rachel, qui se détendit ensuite en n'apercevant que Quinn, son appartement, son toucher réconfortant et ses yeux calmes inspirant la confiance.

Il fallait que la petite Juive sache qu'elle était entre de bonnes mains, songeait Quinn. Qu'elle n'allait pas la trahir ou la jeter dehors, peu importe les circonstances. Qu'il était normal, et même courant d'avoir peur en temps de guerre, en temps d'horreur, mais qu'elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour qu'elle ne se sente plus continuellement effrayée.

La brune prit soudain de grandes inspirations, se tourna légèrement vers Quinn, avant de commencer son récit.

« Je crois que c'est le moment de te révéler d'où je viens. Tu ne m'as jamais rien demandé, et je t'en suis infiniment reconnaissante, mais je sens que je te dois au moins ça. »

Quinn hocha la tête, un mince sourire aux lèvres, puis serra les mains de Rachel pour l'inciter à continuer.

« Comme tu le sais, je m'appelle Rachel. Rachel Sarfati. Je suis Juive du côté de mon père, Hiram. J'ai vécu avec ma famille en Autriche, bien que nous soyons tous trois Français. Mes pap— mes parents ont repris la ferme de mes grands-parents à leur décès, expliqua-t-elle à une Quinn concentrée et compréhensive. On s'entendait vraiment bien, rien que nous trois, dans notre maison perdue au milieu des champs et des montagnes. C'était le paradis. »

Son sourire s'affaiblit et ses yeux se voilèrent à cet instant, se remémorant tous les souvenirs qu'elle avait accumulés et tous les moments ancrés dans sa mémoire. Elle inspira un grand coup avant de poursuivre, sur un ton moins enjoué.

« En 1938, l'Allemagne envahit l'Autriche. On avait entendu parler, comme tout le monde, des lois qu'Hitler avait fait appliquer en Allemagne, les lois de Nuremberg, et on pensait que ça allait s'arrêter là. Qui aurait pu penser qu'il avait pour but d'envahir et d'exterminer les trois quarts de l'Europe ? Enfin, on est donc restés vivre dans notre campagne autrichienne, parce qu'on n'avait pas les moyens de partir et de reconstruire notre vie ailleurs. Je suppose que de toute façon, les frontières étaient déjà surveillées, mais on aurait pu essayer de s'enfuir par les montagnes, en direction de la Suisse. Alors, peut-être que tout aurait été différent pour nous.

« Un jour, des hommes en uniforme sont entrés chez nous, sans prévenir, et nous ont prié de les suivre. Ils nous ont conduit au village, où tous les autres Juifs avaient déjà été rassemblés sur la place, puis ils nous ont informé de notre nouveau statut. Ils nous ont fait coudre des étoiles jaunes sur nos vêtements, et nous ont dit que nous avions interdiction d'exercer le métier de médecin ou d'avocat. Ça s'est arrêté là, et on pensait qu'on pourrait continuer à vivre nos vies comme avant. Mais bientôt, on entendit parler d'agressions antisémites dans les villes voisines, puis dans notre village. On n'avait jamais vu ça. Ça devenait de plus en plus fréquent. C'est à ce moment-là qu'on a décidé de partir.

« C'était au début des années 1940, je crois. La Gestapo était partout. Mais je suppose qu'il devait y avoir encore plus de soldats et de policiers dans les grandes villes. Bref, une nuit, mes parents et moi sommes partis, emmenant avec nous le strict nécessaire en vêtements et en nourriture, ainsi que toutes nos économies. On a parcouru quelques kilomètres à l'intérieur du pays dans le but de gagner la Suisse. Sauf que...

— Quoi ? » chuchota Quinn.

Rachel renifla, essuya ses yeux qui s'étaient peu à peu embués.

« On se cachait dans des maisons abandonnées, ou parfois dans des petits villages, continua-t-elle, la gorge serrée. Certains habitants nous offraient à manger, ou un lit, pour une nuit ou deux. Mais un soir, on entendit des hommes courir, comme s'ils poursuivaient quelqu'un. Ils nous poursuivaient. Peut-être un villageois nous avait-il trahis, ou peut-être pas, mais la seule chose certaine est qu'ils étaient à notre recherche. C'est à ce moment-là que mes parents ont décidé qu'il fallait que l'on se sépare. Chacun de nous partirait dans une direction différente pour les semer, pour avoir une chance de survivre. Je pense que c'était la décision la plus difficile qu'on n'ait jamais prise. Je voulais rester avec eux, bien sûr, mais c'était impossible. Ils voulaient me donner une chance de m'en sortir. »

La brune essuya une larme solitaire qui avait coulé sur sa joue. Elle ne reprit son récit qu'après avoir attendu de longues minutes que sa respiration soit moins forcée.

« La suite n'est pas très intéressante. J'ai continué ma route vers les montagnes, en direction des Alpes. Je suis arrivée à la frontière italienne sans même savoir où j'allais. Quelqu'un réussit à me faire passer cette frontière. Mais là-bas aussi, les choses avaient empiré. Les fascistes ne voulaient pas plus des Juifs dans leur pays que les nazis, et j'ai dû fuir, encore une fois. C'est à cette époque que j'ai dû perdre mes papiers d'identité. Je suis arrivée en France clandestinement, dans un énième wagon de marchandises, où je n'ai pas été découverte avant d'arriver à Lyon.

« Et puis, le reste, c'est assez facile à deviner, dit-elle tristement. Zone libre ou zone occupée, c'est plus ou moins la même chose. J'allais là où je le pouvais. Je me cachais dans les villes — parfois, des habitants m'aidaient, sans rien demander en échange — jusqu'à ce que je sois repérée ou dénoncée comme Juive clandestine vivant illégalement sur le sol français ; alors je quittais cet endroit le plus vite possible et partais là où mes pas me guidaient. C'était éreintant, de toujours être sur les routes, de dormir n'importe où, de ne pas manger plusieurs jours de suite, de ne jamais avoir une seconde de répit. Je crois que j'ai eu de la chance d'être arrivée ici sans me faire tuer. »

Quinn hocha lentement la tête. « Est-ce que... » Elle déglutit difficilement, pensant au voyage interminable qu'avait dû accomplir Rachel pour arriver dans un endroit pas même sauf. « Est-ce que tu as des nouvelles de tes parents ?

— Non, pas depuis que j'ai quitté l'Autriche, fit-elle en haussant les épaules. Je préfère ne pas penser à ce qui a pu leur arriver. Peut-être qu'un jour, on se retrouvera tous dans notre maison au pied des montagnes, comme avant, et tout ira bien à nouveau. »

Elle sourit faiblement à Quinn, qui avait le regard vague, perdu dans des pensées terribles de mort, de fuite et de chasse à l'homme sans fin. La petite brune avait enduré tellement de souffrances, et pourtant elle était ici, face à elle, et elle souriait, et la vie continuait, pour elle ainsi que pour des millions d'autres.

Sans doute Quinn prit-elle encore plus soin de son hôte après ces douloureuses révélations. C'était peut-être égoïste de vouloir qu'elle se sente à son aise, qu'elle soit bien logée, correctement nourrie et vêtue chaudement, et qu'elle n'ait plus à faire face aux horreurs qui se jouaient chaque jour autour d'elles.

Tant pis. Si Sue n'arrivait pas à envoyer Rachel en lieu sûr, alors elle la garderait avec elle.

Une question lui vint soudain à l'esprit. « Rachel... tu as traversé beaucoup d'endroits, mais pourquoi venir en France ? Pourquoi ne pas te mettre en sécurité à l'étranger, dans un pays libre, ou prendre le ferry pour quitter le continent ?

— Il y a une réponse vraiment simple à cela » répondit l'intéressée en souriant timidement. La brune se réinstalla plus confortablement contre le canapé, laissant reposer sa tête en arrière.

« Je ne connais pas de langue étrangère, excepté l'hébreu. Tu imagines que c'était dur de me faire comprendre lorsque j'ai traversé l'Autriche, puis l'Italie. Heureusement, l'italien n'est pas très éloigné du français, j'ai pu donc me faire quelque peu comprendre. J'ai ensuite atterri dans la région de la Vallée d'Aoste, qui est francophone. À vrai dire, je n'ai pas vraiment réfléchi à mon itinéraire, je voyageais avec ceux qui n'avaient pas peur d'emmener une petite Juive pas même bilingue dans leurs bagages. »

Quinn comprenait. La fuite n'était jamais sûre, mais mieux valait saisir les opportunités qu'elle offrait plutôt qu'être privé de toutes ses libertés.


Au fil des semaines, Quinn ramenait de plus en plus de vêtements. Rachel avait, au début du mois d'octobre, assez de jupes, robes, chemisiers, sous-vêtements et bas pour occuper une place non négligeable dans l'armoire de la blonde, et surtout pour pouvoir en changer régulièrement et non plus garder la même tenue pendant des mois.

La plus grande avait trouvé ces habits chez Sue, qui les tenait elle-même d'on ne sait où, ainsi que de deux ou trois connaissances qui lui avaient, sans regret et sans lui poser de question, cédé certaines de leurs affaires trop petites ou qui ne leur convenaient plus.

Rachel ne sortait pas de l'appartement, si ce n'était pour se rendre dans celui du dessous en de rares occasions ; les raisons pour lesquelles elle désirait rester cloîtrée étaient évidentes, mais cela n'empêcha pas Quinn de lui poser la question un jour où le soleil réchauffait et éclairait chaque recoin de la ville.

« C'est évident, Quinn, répondit-elle avec une once d'amertume dans la voix. On pourrait me demander mes papiers, ou même savoir que je suis Juive rien qu'en m'observant.

— Et ce serait mal ? fit la blonde, un peu incertaine. C'est juste pour que tu prennes l'air et que tu te dégourdisses les jambes, et il n'y a personne dehors à cette heure.

— Quinn... » Rachel soupira. Elle savait ce que Quinn était en train de faire, et elle appréciait les efforts de celle-ci, mais c'était bien trop risqué. Elle s'était battue pour sa sécurité et n'était pas prête à la remettre en jeu aussi facilement.

« Tu sais bien que c'est impossible, dit Rachel d'un ton plus doux. Si je me fais contrôler, je suis foutue. Si on dit que je suis Juive et que je ne porte pas d'étoile jaune, je suis foutue. Autant ne pas tenter le diable.

— Tu ne veux pas porter d'étoile jaune ?

— Hors de question. Je ne veux pas être reléguée à une religion. On ne peut pas juger un Homme rien qu'en se basant sur ses croyances. Je porterai une étoile jaune sur ma veste sur laquelle il sera écrit "Juif" le jour où les nazis auront un uniforme sur lequel sera inscrit "Assassin". »

Cela fit rire amèrement la blonde, qui réalisa rapidement l'idiotie de ses propos, surtout face à quelqu'un comme Rachel, qui se défendait vivement contre l'injustice.

« Je suis désolée. Je ne pensais pas à ça quand je t'ai proposé de sortir. Je voudrais juste que tu puisses voir Paris. »

La brune sourit, pas le moins du monde offensée, et vint s'asseoir près de Quinn pour serrer sa main dans la sienne.

« Je sais, dit-elle doucement. Merci de penser à moi. Je n'avais jamais rencontré de geôlier aussi attentionné. »

Quinn rit doucement, sincèrement, et le malaise disparut aussi simplement qu'il s'était installé dans la pièce. Soudain, elle se leva, dit à Rachel de l'attendre une minute avant de se glisser dans sa chambre et d'en revenir, un livre épais à la main.

« Tu connais Charles Dickens ? demanda-t-elle à la brune.

— Vaguement, avoua-t-elle. J'ai peut-être lu un de ses contes quand j'étais petite.

— J'aimerais que tu lises celui-ci, si ça ne t'ennuie pas. »

Rachel prit le volume entre ses mains, le retourna, en lut le titre, écrit en lettres noires et épaisses : De Grandes Espérances.

« Ça peut paraître étrange, poursuivit la blonde, mais... je ne veux pas te donner de faux espoirs, Rachel. En ce moment, tu vis avec moi, mais qui sait, tu devras peut-être fuir une nouvelle fois si les temps deviennent plus durs, et je ne suis pas capable de t'offrir une sécurité illimitée, et je pense que... si tu lis ce livre, tu comprendras peut-être ce que j'essaie de dire, finit-elle en baissant les yeux. J'ai jamais été très forte avec les mots. Et ça pourra t'occuper au lieu de tourner en rond toute la journée. »

La brune sourit. « Je vais lire le livre. Mais, je crois que je comprends ce que tu veux dire » dit-elle en serrant affectueusement son épaule.

Plus tard dans la soirée, alors que les deux femmes épluchaient des pommes de terre et des carottes pour leur dîner, Quinn posa son épluche-légumes et dit, dans un murmure :

« Tu sais, Mercedes non plus ne sort pas. »

Rachel ralentit ses gestes, tout à coup intéressée par ce que la blonde pourrait lui révéler.

« Est-ce que c'est... parce qu'elle est Noire ?

— Oui, répondit Quinn en hochant la tête. Sam a peur qu'elle soit stigmatisée ou qu'on lui fasse du mal. Si l'on vivait encore dans un pays libre, les cas comme celui-ci seraient beaucoup moins fréquents. »

La plus petite resta silencieuse, ressentant soudain une grande compassion vis-à-vis de cette jeune femme toujours souriante, toujours aimable, qui lui avait ouvert sa porte sans rien demander alors qu'elle n'était pour elle qu'une inconnue.

« Sam a essayé de la faire partir d'ici, tu sais, continua Quinn en voyant que l'expression de sa camarade s'était assombrie. Il a voulu l'envoyer chez ses cousins pour qu'elle n'ait pas à rester enfermée, pour que personne ne s'en prenne à elle. Mais Mercedes n'a rien voulu savoir. »

À ce moment-là, un sourire orna les lèvres de la blonde, qui secoua lentement la tête en pensant à la persévérance de Mercedes et à la force qu'il lui avait fallu pour décider de rester dans un pays sous le joug de l'occupant. Mercedes n'avait jamais été une femme qui se soumettait à l'autorité.

« Elle a beaucoup de chance, cette femme. Je crois que j'en suis un peu jalouse. »


Un soir que Quinn annotait des documents (ceux-là même qu'elle avait reçus de Sam) et que la radio était allumée en bruit de fond sur la station de la BBC, une chanson fredonnée depuis la cuisine attira son attention. Elle resta assise, sourcils froncés, cherchant à mettre un nom sur cet air sans parole quand Rachel arriva dans le salon, deux assiettes de nourriture dans les mains et cette même mélodie familière sur le bout des lèvres.

La blonde ne se souvenait pas l'avoir vue un jour aussi détendue. Peut-être allait-elle redevenir elle-même.

Mais avant que Quinn puisse s'enquérir de l'air qu'elle chantonnait, des coups furent frappés à la porte, de la même manière que lorsqu'elle frappait à la porte de ses voisins.

Rachel s'était brusquement tue et regardait Quinn avec des yeux inquiets.

« T'en fais pas, c'est sûrement Sam ou Mercedes » dit-elle avec un sourire pour la rassurer.

De l'autre côté de la porte ne se trouvait ni l'un, ni l'autre, mais une surprise autrement plaisante pour Quinn, qui se trouva en un clin d'œil prise entre deux bras fins et soulevée du sol.

« Quinn ! Je suis heureuse de te voir !

— Moi aussi Britt, rit la plus petite des deux blondes. Tu as l'air en forme. »

Intriguée par les voix et rires qui ne ressemblaient pas à ceux de quelqu'un qu'elle connaissait, Rachel s'avança prudemment vers l'entrée, où elle ne s'attendit pas à voir deux blondes au lieu d'une. Quinn vit que sa colocataire semblait perdue, et lui fit signe de s'approcher sans crainte.

« Rachel, je te présente Brittany, l'une de mes plus proches amies. Brittany, tu as peut-être entendu parler de Rachel. Elle vit avec moi pour le moment.

— Je suis heureuse de finalement te rencontrer, Rachel, fit la grande blonde en souriant de toutes ses dents et en la prenant dans une étreinte qui dura de longues secondes. J'espère qu'on pourra se revoir ! »

Puis Brittany glissa une enveloppe similaire à celle qu'avait Sam dans la main de Quinn, et un adieu plus tard, elle dévalait les escaliers quatre à quatre. Rachel n'était pas sûre d'avoir vécu ce qu'il venait juste de se passer, mais en voyant l'enveloppe kraft que Quinn tenait toujours, elle se dit qu'elle venait de voir un sacré personnage sous la forme d'une tornade.

« Elle a l'air un peu étrange, dit finalement Quinn en refermant la porte d'entrée, mais elle est vraiment exceptionnelle une fois qu'on la connaît.

— Je n'en doute pas » répondit la brune, souriant à l'idée d'avoir reçu la visite d'un véritable rayon de soleil.


Feignez le désordre, ne manquez jamais d'offrir un appât à l'ennemi pour le leurrer, simulez l'infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion.

— Sun Tzu.