Juste un mot pour nous rappeler à tous d'être fiers de notre liberté, notre liberté d'expression, quelle qu'elle soit, sous n'importe quelle forme. Concernant la fiction, on est déjà au chapitre cinq. On avance doucement dans les relations entre les personnages, mais aussi dans le temps, même si j'ai l'impression d'aller n'importe où avec ce chapitre et d'écrire n'importe quoi. Et je voulais ajouter d'autres choses, mais ce sera pour le prochain chapitre, que je prévois assez long et fort. Comme du café.
Au fait, la citation de fin de chapitre n'a pas vraiment de rapport avec ce que j'écris, je trouvais juste qu'elle convenait à l'époque et aux événements. N'ayez pas peur (;
Quinn se retrouvait donc avec une seconde enveloppe, identique, ayant le même contenu que la précédente. Elle l'ouvrit juste après avoir dîné, et, un crayon à la main, lisait et annotait avec précaution et attention chacun des documents. Rachel se demandait chaque jour un peu plus, en la voyant veiller à la seule lueur de sa lampe à pétrole, ce qu'elle pouvait bien fabriquer au milieu de tous ces papiers des heures durant. Mais elle n'en dit jamais rien à Quinn, de peur d'être trop indiscrète, de franchir les limites de la cordialité qui s'était installée entre elles.
Sauf que ce soir-là, elle prit son courage à deux mains, décida de briser la glace pour satisfaire sa curiosité écrasante, quitte à en payer les frais.
Quinn était assise sur le canapé, lunettes sur le nez, stylo en main, des dizaines de feuilles éparpillées sur la table basse. Elle avait l'air absorbé par sa lecture, n'ayant pas remarqué que Rachel l'observait depuis quelques minutes, se demandant si elle avait véritablement le droit d'interférer dans des affaires qui ne la regardaient pas.
La brune s'assit à sa droite, sans que Quinn ne la remarque, puis se lança.
« Qu'est-ce que tu fais ? » dit-elle d'un air qu'elle espérait détaché, désintéressé.
Le silence ayant été brisé, la blonde sembla sortir de sa lecture et s'aperçut alors, si l'on se fiait à ses yeux étonnés, que Rachel était assise à côté d'elle, les mains sur les genoux. Elle avait l'air d'attendre une réponse tout en regrettant déjà sa question. Par réflexe, Quinn attrapa tous ses documents, les rassembla et les tassa en une pile avant de les mettre entre le bras du sofa et son corps, les dissimulant à la vue des curieux.
« Rien du tout, répondit-elle au bout d'un moment, comme si elle avait été prise la main dans le sac. C'était, euh, des choses que Sam et Brittany m'ont donné. Rien de bien important. Ils veulent me les montrer avant de les... publier. »
Quinn espérait que sa nervosité n'avait pas beaucoup transpiré dans ses mots. Ce n'était pas totalement faux, à vrai dire ; ces documents venaient bien de ses deux amis, et ils les lui apportaient avant qu'ils soient publiés. Sauf qu'ils avaient beaucoup plus d'importance qu'ils n'en avaient l'air.
Rachel ne sembla pas satisfaite de cette réponse, mais, comme elle le faisait souvent, elle hocha la tête et laissa le sujet aux oubliettes, du moins pour le moment.
La petite Juive alla se coucher tôt, comme à son habitude, sans être plus avancée qu'avant sur les occupations de son hôte. En vérité, elle se fichait bien de ce qu'elle pouvait faire pendant son temps libre, mais elle commençait à se demander quelles étaient les sources de revenus de la blonde, puisqu'elle avait l'air de ne pas travailler et qu'elle passait la plupart de son temps chez elle. Elle n'avait pas non plus l'air d'être dans le besoin. Les assiettes étaient toujours pleines, du déjeuner au souper.
Bien que cela l'intriguait au plus haut point, et un peu plus chaque jour, la brune n'y fit plus aucune allusion. Elle avait déjà eu de la chance d'être tombée sur Quinn et d'être hébergée sans concession.
Quant à la jeune blonde, après de nombreuses relectures d'une page en particulier, elle n'arrivait toujours pas à en croire ses yeux.
Pourtant, cela était écrit noir sur blanc, lisiblement, comme tout le reste. La Corse était libre. Elle avait entendu parler de l'opération de l'Armée française de la Libération — celle d'Henri Giraud et de Charles de Gaulle — qui devait avoir lieu sur le sol corse, mais n'y avait pas prêté plus d'attention, pensant alors que cette campagne finirait en échec.
Elle n'eut jamais aussi tort qu'à cet instant. Comme elle s'était trompée ! Et comme elle en était heureuse ! Ses suppositions s'étaient révélées fausses ; tant mieux.
La Corse était libre. La France n'était plus totalement occupée par l'Allemagne nazie. Et peut-être, si les scénarios les plus optimistes n'étaient pas les plus fous, d'autres départements seraient libérés, puis le pays tout entier, puis l'Autriche et la Pologne, et même l'Allemagne, et Hitler serait vaincu, et le nazisme serait enterré à jamais, resterait un mauvais souvenir, sanglant, meurtrier, mais il ne serait plus qu'un souvenir. Il serait mort, et ses idées avec. Le monde aurait vu les horreurs dont il est capable, et aurait décidé à l'unanimité de ne plus jamais les réitérer. Les pays autrefois occupés se reconstruiraient alors, ainsi que tous les peuples opprimés, harcelés, stigmatisés. Plus rien ne serait comme avant.
Mais cela n'était que le meilleur des cas possibles, encore une utopie. L'armée n'avait libéré que la Corse, et la France continentale était toujours aux mains de l'occupant.
Quinn soupira. La guerre n'était pas prête de se terminer, mais peut-être cette libération impromptue d'un unique département commencerait à changer les choses.
Quinn n'apprit pas la nouvelle à son hôte.
Elle n'était pas vraiment sûre des raisons qui la poussaient à se taire, à ne pas lui dire que la Corse était dorénavant libre. Rachel avait le droit de savoir, après tout. Elle faillit lui apprendre, quelques jours plus tard, alors que la brune chantonnait dans la cuisine en préparant le repas. Mais alors, elle imaginait les nombreux espoirs, peut-être faux, qu'elle lui donnerait en lui disant cela, et la joie qu'elle ressentirait sans doute à l'idée d'être bientôt libre, et la déception qu'elle pourrait bientôt ressentir, immense, incommensurable, lorsqu'elle se rendrait compte que personne ne viendrait les libérer, que personne ne pouvait vaincre la Wehrmacht et la Gestapo.
Pour la protéger, se disait-elle. Elle taisait cette information pour la protéger.
La blonde sortit un instant après avoir déjeuné pour récupérer son courrier, comme elle le faisait tous les jours, et fut agréablement surprise de voir une enveloppe portant une écriture ronde et soignée qu'elle ne connaissait que trop bien. C'est un sourire aux lèvres qu'elle remonta les marches quatre à quatre jusqu'à son appartement, sentant une énergie nouvelle se propager dans son corps comme à chaque fois qu'elle recevait une lettre de cet expéditeur.
Rachel avait, sans surprise, remarqué le sourire qu'arborait son hôte tout l'après-midi, lisant et relisant son courrier dans le canapé du salon. Savoir qui lui écrivait pour pouvoir la rendre aussi joyeuse la tourmentait, curieuse comme elle était, mais elle ne se rappelait que trop bien le moment maladroit d'il y a quatre jours, lorsqu'elle avait demandé à Quinn ce qu'elle faisait avec tous ces documents, et comment la blonde s'était immédiatement refermée à sa question.
C'est pourquoi elle vaqua à ses occupations quotidiennes, interrogations gardées en tête, sans s'occuper de ce que pouvait faire Quinn — ou du moins, elle essaya. Ce fut raté, car la blonde la remarqua bien vite, et, sans cesser de sourire, lui fit signe de s'asseoir près d'elle.
Rachel se dit qu'elle devait être un peu aliénée, pour avoir réagi d'une façon aussi différente que la dernière fois, ou bien terriblement indulgente. Elle préféra cette seconde option.
Quinn reporta son regard sur la lettre, un air apaisé et tranquille flottant sur son visage. « C'est ma sœur qui m'écrit » dit-elle doucement. La brune pouvait entendre son sourire transpercer dans sa voix suave et tendre.
La plus petite s'installa plus confortablement dans son siège, sentant que la conversation serait beaucoup plus facile puisque Quinn était à son aise. Et elle paraissait avoir envie de parler, avec elle, sans y être forcée. Quinn avait un air lointain dans ses yeux lorsqu'elle prit la parole, qui les faisait paraître presque gris au lieu de leur couleur noisette habituelle.
« Frannie est en Algérie, fit la blonde à Rachel comme si elle l'avait toujours connue. Elle m'écrit qu'elle est arrivée par bateau il y a trois mois à Alger, et elle est maintenant près de Tizi Ouzou. Elle ne veut pas me donner trop d'informations sur sa position, mais elle a rencontré l'Armée française de la Libération et Henri Giraud. C'est incroyable. Je n'arrive pas à croire qu'elle ait réussi à m'envoyer cette lettre sans être censurée. »
Rachel l'écoutait plus qu'attentivement, désireuse d'en apprendre plus sur Quinn, même si la seule chose qu'il avait fallu pour qu'elle commence à s'ouvrir à elle, était une lettre de sa sœur.
Timidement, elle lui posa une question : « Elle est là-bas pour une raison précise ? »
Quinn tourna la tête en sa direction, sourit avec complaisance en ayant l'air de se rappeler qu'elle n'avait jamais parlé de sa sœur à la petite brune. « C'est une résistante. Elle fait partie d'un groupe qui s'est d'abord installé dans le sud de la France et qui s'occupait essentiellement de sabotage, de chemins de fer, par exemple. Ils n'ont jamais été pris. C'est une vraie dure. Elle n'a pas peur des représailles. Puis elle est partie en Espagne, et elle est maintenant en Algérie, où elle m'explique qu'elle aide des radios pour qu'elles puissent émettre en France. Elle brouille des signaux, je crois. Je n'en suis pas sûre. Frannie est assez cryptique dans ses explications. »
Le portrait de la sœur de Quinn s'esquissait peu à peu dans l'esprit de Rachel ; elle voyait une jeune femme blonde, plus ou moins du même âge, au regard mystérieux et à la démarche assurée, n'ayant pas peur de mettre sa vie en danger pour celle des autres. Une espèce de Quinn plus manuelle qu'intellectuelle, plus audacieuse que réfléchie.
« Tu l'adorerais » continua Quinn, prise dans ses souvenirs. Elle était soulagée que Frannie soit en bonne santé, en sécurité. Cela lui enlevait un poids du cœur. Rachel leva les yeux vers ceux de la blonde.
« C'est une fille incroyable. Peut-être qu'un jour, elle rentrera en France, elle viendra à Paris et je te la présenterai.
— J'aimerais bien, répondit la brune.
Un silence. Puis, une voix minuscule, distante, pour une si grande question : — Tu crois que la France sera bientôt libre ? »
Quinn ne répondit rien pendant un moment. Elle soupira lourdement, retourna son regard sur la lettre entre ses mains, sur les espoirs qu'avait formulés sa sœur, sur les documents qui reposaient sur la table basse annonçant la libération de la Corse. Tout cela prophétisait de bonnes nouvelles, un futur moins sombre, et pourtant elle ne se résolvait pas à y croire. Tout cela était trop beau pour être vrai.
« Je ne sais pas, Rachel, dit finalement Quinn d'une voix lourde ayant perdu sa joie. Je l'espère. J'espère que tout ceci sera bientôt terminé. »
La brune ne répondit rien. Son regard était porté sur la fenêtre dont les rideaux transparents laissaient voir les toits de Paris, le ciel clair et pur, les pigeons posés ça et là ou se laissant bercer par la brise. Si elle se concentrait assez, elle pouvait presque sentir ce vent sur sa peau, hérissant ses poils, l'odeur qu'elle avait sentie quand elle était arrivée dans cette ville et ses milliers d'autres parfums, les pavés sous ses pieds, les cris des marchands à travers les étals, le soleil réchauffant son corps directement et non plus à travers une vitre.
Elle se demandait si elle pourrait un jour goûter une nouvelle fois à toutes ces sensations, ce tout qui semblait si banal à tous et qui lui apparaissait comme la chose la plus précieuse au monde. Elle se demandait si elle pourrait un jour être à nouveau libre.
Cet après-midi de la fin du mois d'octobre annonçait bel et bien l'arrivée de l'automne et le rafraîchissement de l'air. Le brouillard enveloppait dorénavant Paris d'un voile blanc chaque matin, et la nuit tombait de plus en plus tôt.
Un disque d'Édith Piaf tournait et emplissait le silence de l'appartement de sa voix gouailleuse et grésillante. Rachel chantonnait le refrain de l'Accordéoniste, faisant presque paraître la voix du phonographe fade en comparaison de la sienne, chaude et vivante, réelle.
Quinn était en train de se laisser bercer par cet air réconfortant, voguant dans son imagination, quand elle se dit que tout cela était ridicule. Elle n'avait rien à cacher à Rachel. Rachel ne lui avait rien caché. Elle lui devait la vérité, après tout.
Lorsque le disque s'arrêta de tourner et que Rachel s'en approcha pour le remplacer, Quinn l'interrompit d'un geste.
« J'ai quelque chose à te dire. »
Son ton était calme, faisant comprendre à la brune qu'elle n'avait à s'alarmer de rien. Cette dernière sembla hésiter un instant au milieu du salon, avant d'opter pour s'asseoir sur le canapé. Quinn avait l'air sérieux tout à coup, les mains posées sur ses genoux, les sourcils légèrement froncés. Rachel essaya de ne pas penser au pire qu'elle pourrait lui annoncer. Elle s'arracha à ses pensées les plus sombres en secouant la tête, puis prit une grande inspiration.
« Qu'est-ce qu'il y a ? dit-elle d'une voix soudain plus faible que celle qu'elle avait lorsqu'elle chantonnait, insouciante et chaleureuse.
— Il faut que tu me jures de n'en parler à personne, répondit la blonde. C'est... c'est à propos de ces documents que tu m'as vu lire l'autre soir.
— Oh. D'accord. » Rachel se tut un instant, avant de reprendre : « Tu sais, si ça t'ennuie de m'en parler, tu n'es pas obligée de le faire. Ce ne sont pas mes affaires.
— Ça ne m'ennuie pas, c'est juste que c'est assez délicat, souffla Quinn. Tu promets de ne rien dire ?
— À qui veux-tu que j'en parle, Quinn ? répliqua la petite Juive avec un sourire en coin. Je ne vois personne en dehors de toi, Sam et Mercedes. Ce n'est pas comme si j'avais le pouvoir de crier sur tous les toits. Et si j'avais envie de révéler ce que je sais au gouvernement ou à qui que ce soit d'autre, en fin de compte, c'est moi qui aurait le plus à perdre dans cette histoire.
— C'est vrai. Je suis désolée. »
Rachel sourit amèrement. Elle avait cette sensation bizarre au creux de la poitrine à chaque fois que Quinn semblait oublier qu'elle devait se cacher, que cette condition ne dépendait pas d'elle. Et Quinn s'excusait ensuite, alors que ce n'était pas à elle de le faire, au contraire.
La brune se demandait si les autres voisins de Quinn étaient au courant de son existence, s'ils se doutaient de la présence d'une autre personne dans cet appartement du troisième étage. À sa connaissance, seuls Mercedes et Sam savaient qu'elle logeait ici, mais elle doutait que Quinn ait parlé d'elle à d'autres. Il y avait bien cette Sue Sylvester qu'avait mentionnée la blonde, et cela s'arrêtait là. Elle était un fantôme pour les autres, un esprit pourtant bien réel, mais que personne ne voyait ou n'entendait.
« Ces documents, reprit Quinn en sortant Rachel de ses rêveries, ils sont destinés à être publiés. Clandestinement, en fait. Par un journal qui n'a normalement pas le droit de publier. Sam écrit des articles, et la blonde que tu as aperçue l'autre jour, Brittany, le fait aussi ; ils m'apportent ensuite ce qu'ils ont produit en main propre, pour éviter que le courrier soit intercepté, ainsi que la dernière publication du journal. Ce n'est pas grand chose, juste quatre pages qui essaient de dénoncer les nouvelles lois et le régime de dégénérés qui nous contrôle. »
Rachel commençait à entrevoir l'étendue du travail que cela demandait, ainsi que les raisons pour lesquelles Quinn avait tu sa profession.
« Je n'ai pas un grand rôle là-dedans, je ne fais qu'écrire quelques broutilles de temps en temps, ou bien je résume les dernières émissions de radio de la BBC pour ceux qui ne peuvent les écouter, comme Les Français parlent aux Français. C'est tout. On essaie de publier toutes les deux semaines, ou plutôt, Sue essaie de publier toutes les deux semaines. C'est elle qui s'occupe de l'impression et de la publication. Elle a accès au matériel nécessaire et personne ne lui demande de comptes. C'est aussi elle qui nous fournit les rames de papier et l'encre. On n'y serait pas arrivés sans elle, finit-elle dans un sourire.
— Personne ne lui demande de comptes ? répéta Rachel. Comment cela ?
— Elle a beaucoup de connaissances haut placées, selon ses dires. Elle ne m'a jamais révélé comment elle a pu passer tant de fois à travers les mailles du filet. »
La brune hocha la tête. Tout semblait plus clair à présent, bien qu'elle n'ait aucune idée de comment Quinn réussissait à survivre sans travail salarié. Elle supposa qu'elle aurait la réponse un jour ou l'autre, quand la blonde se sentirait plus à son aise et lui ferait confiance.
« Je n'en dirai rien » fit Rachel en souriant doucement, comme pour rassurer la jeune femme que son secret serait bien gardé.
Leurs seules armes étaient leurs crayons et leurs stylos, noircissant du papier pour dénoncer des gens qui pouvaient les faire tomber en un claquement de doigts, avec leurs armes et leurs balles. Pourtant, ils continuaient leur travail, contre l'injustice et pour la liberté des peuples. Peut-être était-ce cela, le vrai courage dont parlaient les philosophes antiques et les hommes des Lumières. Combattre les injustices sans jamais craindre la mort, qui pouvait les attendre à chaque coin de rue, et ne jamais perdre de vue ce pour quoi la Révolution française de 1789 avait eu lieu ; la liberté et les droits de l'Homme.
Quinn partit dans le but de réapprovisionner son garde-manger et son frigo deux jours après, aux alentours de dix-sept heures. Elle préférait partir plus tôt pour ne pas se faire surprendre par la nuit tombant de plus en plus rapidement ou par un soldat, ou bien les deux.
Il lui semblait que, dans la ville presque déserte, sa bicyclette faisait un bruit monstre, grinçant à chaque fois qu'elle poussait sur les pédales, voulant à tout prix réveiller le quartier pour attirer l'attention sur elle, sur son comportement suspect et ses actes illégaux. Son sac à dos contenant une quinzaine de pages manuscrites pesait sur ses épaules, comme pour lui rappeler son existence et le poids symbolique dont il était doté. Dans une heure, il serait plein à craquer, et beaucoup plus lourd à porter.
Mais elle savait, au fond d'elle-même, que ses craintes n'étaient pas fondées.
Son vélo grinçait à peine, les roues ne faisaient presque pas de bruit sur les pavés. Les rues étaient calmes, les immeubles également, et personne ne la fixait intensément ni même ne lui prêtait la moindre attention. Aucun faisceau lumineux n'était dirigé en sa direction et n'attirait les regards, aucune enseigne clignotante ne la pointait du doigt dans le crépuscule grandissant.
Elle arriva chez Sue dix minutes plus tard, soulagée de pouvoir enfin mettre pied à terre et de voir qu'elle se trouvait seule dans la rue, absolument seule.
Quinn entra dans la boutique, traversa les rayons et les étagères, descendit les escaliers pour arriver dans ce second magasin invisible aux yeux de la population, comme une seconde ville sous les pavés. La grande femme blonde s'y trouvait, comme à son habitude, derrière un comptoir qui lui servait de bureau dans la fond de la pièce. Elle s'attendait visiblement à voir Quinn arriver, car elle était déjà debout, lui faisant face et lui souriant.
« T'es pas venue les mains vides, à ce que je vois » dit Sue lorsque la jeune fille sortit des feuilles de papier de son sac à dos reliées par un trombone.
Quinn lui tendit la liasse de documents, puis sourit mystérieusement. « Je tiens mes promesses, Sue. Tu verras que Brittany a glissé des papiers qu'elle tient de sa cousine, aux Pays-Bas. À toi de voir si tu veux publier tout ça.
— Je lirai ça ce soir. Merci, Q. »
La blonde hocha la tête.
« Comment va ta captive ?
— Rachel va bien. Elle peut marcher normalement, elle recommence à sourire. Elle n'est pas trop tétanisée par ce qui se passe dehors, je crois.
— Ravie de l'entendre. Mieux vaut qu'elle profite de ce qu'elle a et qu'elle ne s'inquiète pas inutilement. »
Quinn sourit un peu, acquiesçant. Elle resta silencieuse quelques secondes, avant de fixer son regard vers les étagères pleines à craquer. « Frannie a écrit, fit-elle d'une voix sans timbre.
— Ah oui ? dit la plus grande, son intérêt piqué au vif. Comment va-t-elle ? Je ne l'ai pas vue depuis un bon moment.
— Elle va bien, d'après ce qu'elle m'a dit. Elle est arrivée en Algérie, pour bosser avec des radios pirates, brouiller des fréquences ennemies. Des choses dans ce genre-là, plus ou moins dangereuses. »
Sue vit les yeux de Quinn s'embuer. Elle s'approcha d'elle, posant sa main sur son épaule et la serrant affectueusement.
« Je suis sûre qu'elle va bien, Quinn, affirma Sue d'une voix basse et puissante. Frannie sait se débrouiller seule. Elle te le dirait si elle avait besoin d'aide.
— Je sais, répliqua faiblement la jeune femme, presque en chuchotant. C'est juste que j'ai peur qu'il lui arrive quelque chose, et de ne pas pouvoir être là pour la sauver ou pour l'empêcher d'être trop inconsciente. »
Sue l'attira contre elle, passant une main dans son dos pour essayer de la réconforter, de lui faire comprendre que tout irait bien pour sa sœur et qu'il était inutile de s'inquiéter. Quinn resta un moment à retenir ses larmes contre l'épaule de la grande blonde, avant de reculer un peu pour passer la manche de son pull contre ses yeux.
La plus âgée sourit faiblement. « Tu peux te laisser aller. Ce ne serait pas la première fois que je te vois pleurer, tu sais.
— Je sais, répondit Quinn en riant amèrement. Mais si je commence maintenant, je ne serais pas capable de m'arrêter. »
Sue l'observa un instant, cherchant les mots qui pourraient apaiser les craintes de la plus jeune sœur. « Frannie est une Fabray, tu sais. J'ai entendu dire qu'on n'abandonnait pas facilement, dans cette famille. Elle s'en sortira très bien. Elle est peut-être même plus en sécurité à l'étranger qu'ici. Si elle t'écrit et te dit que tout va bien, alors tu dois lui faire confiance. Lorsqu'elle rentrera, et ce sera pour bientôt, vous pourrez reprendre votre vie et tu penseras que tes réflexions d'aujourd'hui étaient vraiment stupides, Q.
— J'espère que tu as raison. »
La grande femme lui offrit un sourire énigmatique. « J'ai toujours raison, Quinn. »
Pourquoi, à l'instar des objets, n'existe-t-il pas un bureau des amours perdues et trouvées ?
— Pierre Dac.
