Merci à tous pour vos reviews, ça m'incite à écrire plus rapidement (et apparemment, beaucoup plus !). Je doute quant à ma qualification pour écrire les dialogues, je m'en excuse encore une fois. Et j'ai cru avoir supprimé tout mon texte inopinément. Ça faisait longtemps que ne j'avais pas eu aussi peur.
Quinn sortit de la boutique et retrouva son vélo à l'endroit exact où elle l'avait laissé. Son sac à dos s'était alourdi, mais pas son porte-monnaie. Sue avait refusé qu'elle paie pour sa nourriture.
Ce n'était pas inhabituel. Bien que Quinn veuille payer ce qu'elle allait ensuite consommer — question de principe — et qu'elle sache que la grande blonde n'était absolument pas dans le besoin, Sue l'en empêchait parfois, lui disant de garder son argent pour des cas d'urgences ou pour des choses plus importantes. Il était vrai que la jeune femme n'était pas non plus sur la paille — autrement dit, elle pouvait payer. Cela étant, il était bon de sentir que Sue Sylvester se souciait d'elle, à travers ces petits automatismes comme le fait qu'elle ait du mal à accepter de l'argent de la part de Quinn, ou qu'elle veuille à tout prix que celle-ci lui rende visite au moins une fois par semaine, même si ce n'était que pour parler de la pluie et du beau temps.
Elle était heureuse d'avoir une personne telle que Sue dans sa vie, sur laquelle compter, à n'importe quelle heure.
Quinn enfourcha sa bicyclette et commença à grimper les rues en direction du nord. C'est une fois arrivée sur la place Pigalle que les muscles de ses jambes étaient les plus sollicités, mais son attention devait également s'accroître. Beaucoup de soldats prenaient la nuit d'assaut dans ce quartier qui jouxtait le Moulin Rouge, écumant cabarets, cafés concerts et musics-halls d'une ville qui n'avait que trop de choix à offrir.
Cependant, seul l'intérieur des commerces grouillait d'individus. Dans la nuit tombante, et même en journée, les rues étaient de plus en plus désertes. Le Montmartre d'autrefois frétillait d'énergie à chaque coin de rue, dans chaque recoin. Tout semblait habité d'un même mouvement qui ne s'éteignait jamais, du soir au matin. La musique envahissait jusque dans les crevasses entre les pavés, et charmait chaque oreille qui entendait vibrer la corde d'un violon ou les airs entraînants d'un accordéon.
Aujourd'hui, tout cela avait changé. Ces mouvements autrefois incessants dans les boulevards et les rues avaient été remplacés par quelques passants durant la journée, et personne, ou presque, pendant la nuit, jadis si agitée. Cela ne s'était pas fait en un jour, mais s'était installé progressivement. Quinn avait remarqué le changement lorsqu'elle s'était promenée sur la butte et n'avait plus entendu le son d'un instrument.
Cela l'avait tellement surprise qu'elle n'avait tout d'abord pas compris pourquoi. Ses promenades nocturnes étaient l'une des raisons qui l'avaient fait tomber amoureuse de Paris.
Peu d'habitants osaient sortir maintenant que la ville était sous occupation allemande. Certains les soutenaient, mais certains les haïssaient, et faisaient en sorte de ne pas croiser le chemin d'un uniforme, même s'ils devaient pour cela rester cloîtrer chez eux.
Quinn détestait les nazis. Cela ne l'empêchait pas d'arpenter les rues, à pied ou à vélo, même si elle avait une boule au ventre à chaque fois qu'un soldat l'apostrophait ou regardait en sa direction. Ce n'était pas les soldats qu'elle détestait, mais bien les nazis ; elle avait conscience que certains d'entre eux avaient été enrôlés de force, contre leur gré, ou bien s'étaient engagés sans sentir la moindre sympathie pour le régime d'Hitler — pas dans le but de se battre ou de tuer des innocents, mais seulement pour pouvoir toucher la solde qui leur permettrait de nourrir leur famille, et de la tenir à l'écart de cette barbarie.
Bien sûr, certains soldats étaient sans foi ni loi. Mais d'autres n'avaient pas eu le choix.
Novembre arriva, et le début de l'hiver avec. L'air devenait de plus en plus sec mais pas n'était pas encore agressif. Quinn se décida alors à sortir son manteau qu'elle gardait dans son armoire depuis des mois.
Un soir qu'elle cherchait son habit entre les robes et cardigans suspendus aux cintres — certains appartenant à Rachel, Quinn ayant insisté pour qu'elle les accroche au même endroit que les siens —, la petite brune, assise en tailleur sur le lit, posa le livre qu'elle était en train de lire et regarda son hôte.
« Quinn ? »
Celle-ci répondit par un bruit indistinct, signe qu'elle l'écoutait tout en étant à la recherche de son manteau.
« Il faut que je te rende ton lit. »
Cela arrêta la blonde dans l'exploration de sa penderie. Elle se retourna, les sourcils froncés, et fixa Rachel.
« Pourquoi est-ce que tu me dis ça ?
— Je veux dire, je n'ai plus mal au pied, répondit la brune presque timidement. Et c'est ta chambre. Ton lit. Tu devrais avoir envie de les récupérer. Je me sens mal de savoir que tu dois dormir sur le canapé toutes les nuits à cause de moi.
— Je ne dors pas sur le canapé à cause de toi, Rachel » fit Quinn en riant. La brune esquissa un faible sourire avant de fixer les yeux sur ses genoux et ses mains emmêlées. C'est en la voyant ainsi, si fragile, recroquevillée sur elle-même, que Quinn songea qu'il y avait beaucoup plus qu'un simple lit derrière ses paroles. Elle vint s'asseoir à côté d'elle, leurs épaules se touchant.
« Honnêtement, ça ne me dérange pas de dormir dans le salon, dit doucement la plus grande. Mais je préfère te laisser le lit, parce qu'après tout ce que tu m'as raconté, ce que tu as enduré ces dernières années, je crois que ce ne sera pas du luxe que de te reposer dans un endroit chaud, sec et confortable.
— Je comprends ça, répondit Rachel en hochant la tête. Mais j'ai quand même débarqué chez toi alors que tu n'avais rien demandé, et te voilà obligée de partager cet appartement, la nourriture et l'eau chaude avec une Juive comme moi. Je me sens un peu mal en sachant cela. »
Quinn resta silencieuse. Elle comprenait où Rachel voulait en venir. Peut-être même que celle-ci pensait que Quinn se sentait forcée de lui donner un endroit où dormir, maintenant qu'elle l'avait invitée chez elle, et qu'elle ne faisait cela que par charité chrétienne ou quoi que ce soit d'autre. Elle réfléchit un instant à une solution qui pourrait satisfaire son hôte.
« Dis-moi, est-ce que ça t'enlèverait un poids si je te proposais qu'on dorme toutes les deux dans ce lit ? » Elle rougit un peu en sachant que la brune pourrait mal interpréter ses paroles. Mais l'autre ne fit que la regarder d'un air étrange à travers ses mèches brunes.
« Ce n'est pas la peine, fit Rachel, je peux dormir sur le canapé, ou même ailleurs, je t'assure que ça ne m'ennuierait pas.
— Hors de question que je te laisse dormir sur le canapé. Tu es, disons, mon invitée, et je dois m'assurer que tu es bien installée ici. Et puis, l'hiver va arriver rapidement. Crois-moi, quand tu sentiras à quel point il fait froid ici sans chauffage, surtout dans le salon, tu seras contente de te trouver coincée entre des couvertures et des couettes à n'en plus finir. »
Rachel gloussa doucement. Il était vrai que l'offre de Quinn était plus qu'aguichante. Mais elle sentait tout de même qu'elle privait la blonde de son propre confort, de son propre lit, dans sa propre maison, et qu'elle n'en avait aucunement le droit.
Peut-être que la solution qu'elle avait proposée n'était pas si mauvaise.
« Alors... reprit Rachel, un peu incertaine, ça te serait égal de partager ton lit avec moi ? Ce n'est qu'un lit simple. »
Quinn haussa les épaules. « On aura une source de chaleur en plus si l'on procède de cette façon. Et le corps humain est l'un des meilleurs fournisseurs de chaleur. À moins que cela ne te mette mal à l'aise ? dit-elle en la regardant.
— Non, bien sûr que non, ajouta-t-elle rapidement, c'est juste que...
— Quoi donc ? Tu as déjà dû partager un lit avec quelqu'un, non ? »
Lorsque Rachel baissa les yeux et ne répondit pas, Quinn comprit qu'elle n'aurait pas dû poser toutes ces questions et fit rapidement marche arrière.
« Je suis désolée, ce ne sont pas mes affaires. Pardon. »
La brune rit doucement, amèrement, puis secoua la tête en gardant les yeux sur ses genoux. « Arrête de t'excuser, tu n'as rien fait de mal. (Elle prit une grande inspiration.) Les seules personnes avec qui j'ai dormi étaient mes parents, et c'était il y a des années, quand j'étais encore toute petite et que je faisais des mauvais rêves. Je n'ai jamais eu beaucoup d'amis avec qui partager mes jours, encore moins mes nuits. »
Quinn prit l'une des mains qui reposaient sur les genoux de Rachel dans les siennes pour la serrer avec compassion. Après un moment, elle reprit la parole.
« Si ça t'embête vraiment, je peux te laisser le lit. Ne t'en fais pas pour moi.
— Non, répliqua la brune. Tu peux dormir ici. C'est toi qui décide, après tout.
La blonde offrit un sourire timide à sa comparse. — Je n'ai plus trop l'habitude de partager un matelas, tu sais. Cela fait longtemps que je dois me débrouiller pour vivre seule dans cet appartement. J'y vivais avec une amie, ajouta-t-elle en sentant le regard confus de Rachel sur elle.
— Pourquoi ne vit-elle plus ici ?
— Elle est partie, dit Quinn après une mince hésitation. Elle ne pouvait plus vivre dans ce pays, privée de sa liberté. »
Rachel hocha la tête. « Où est-elle maintenant ? »
Quinn ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n'en sortit. Contre sa volonté, ses yeux se remplirent de larmes qu'elle se força à retenir, comme à chaque fois qu'elle repensait à cette douloureuse période de sa vie. Du coin de l'œil, elle vit la petite Juive lui sourire.
« Tu n'es pas obligée de m'en parler maintenant, fit-elle d'une voix bien plus douce que celle qu'elle avait utilisée une minute auparavant. Je comprends. Si un jour tu as envie d'en parler, je t'écouterais. »
Sur ce, elle se leva, étreignit une dernière fois la main pâle restée dans la sienne, et se pencha pour embrasser la joue de Quinn. Puis elle sortit de la chambre et laissa la blonde seule pour se ressaisir. Elle sentait que Quinn faisait partie de ces gens qui avaient besoin de temps avant de faire pleinement confiance à quelqu'un, encore plus lorsque ce quelqu'un leur était quasi inconnu.
Elle attendrait le temps qu'il faudra pour qu'elle se sente à l'aise en sa présence.
Dans la chambre, Quinn resta immobile, les yeux brillants, les joues rosies, un mince sourire s'esquissant sur ses lèvres. Elle sentait qu'à travers ce baiser, Rachel avait voulu la remercier pour tout ce qu'elle lui avait offert depuis qu'elle l'avait découverte dans cette cave ; un foyer, des repas, des vêtements, du savon, et peut-être même confiance et amitié.
Comme l'avait prédit Quinn, l'hiver arriva en un clin d'œil, l'appartement n'était presque pas chauffé, et bientôt toute la ville fut comme paralysée par le froid. Il y avait encore moins de passants dans les rues, si c'était possible, et moins de vendeurs osaient braver le froid parisien pour étaler leur marchandise sur les marchés.
Rachel occupait ses journées en piochant des livres dans la bibliothèque de Quinn, qui était encore plus garnie que son garde-manger. Elle possédait des tas de romans, de nouvelles, de contes, de livres sur la biologie, sur la chimie, et mêmes quelques bandes dessinées. C'est sur ces dernières que le choix de la brune se porta ; elle attrapa un album de Tintin, L'Île Noire, dont elle se souvenait en avoir lu quelques planches étant plus jeune.
Elle lut pendant une trentaine de minutes avant que Quinn n'entre dans la chambre, peu avant quatorze heures. Celle-ci lui offrit un sourire amical.
« Ça te dirait de passer chez Mercedes et Sam ? J'ai une course à faire pendant ce temps-là. »
Rachel sourit et répondit que l'idée l'enchantait.
Un quart d'heure plus tard, elle se trouvait dans le salon des voisins de Quinn — qui étaient également devenus ses voisins —, une tasse de thé déjà entre les mains pour la réchauffer dans un habitacle tout aussi glacial que celui qui se trouvait un étage au-dessus. Rachel sourit en reconnaissant la voix des Andrews Sisters en fond sonore. Quinn n'était assurément pas la seule à aimer les grandes voix de l'époque.
La jeune blonde resta un moment à bavarder avec eux avant de s'excuser, car elle devait partir régler quelques affaires. Cela n'incommodait pas Rachel ; passer du temps avec ses deux voisins, et même amis, était un réel plaisir.
Tous trois échangèrent des banalités sur tous les sujets qui leur venaient à l'esprit, plaisantant quelque peu, comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Rachel apprit que Mercedes et Sam s'étaient connus il y a cinq ans, et ont été ensemble depuis. Mercedes était originaire des Antilles françaises, elle était venue à Paris pour étudier et pour travailler — ce ne fut que lorsqu'elle pointa du doigt ses origines que Rachel remarqua le léger accent ensoleillé qui ne la quittait pas.
Lorsque Sam commença à expliquer que sa famille avait vécu dans la région depuis des décennies, Rachel songea instantanément à Quinn ; elle ne lui avait jamais parlé de sa famille, mis à part sa sœur, quand elle reçut sa lettre.
Elle pensa à demander plus de renseignements à ses voisins, mais se dit qu'il serait malvenu d'en apprendre plus sur sa colocataire par le biais d'autres personnes. Et Quinn n'apprécierait sans doute pas qu'elle essaie de s'informer sur sa famille sans lui en avoir touché un mot auparavant.
Pourtant, la conversation tourna rapidement autour de la jeune femme blonde, lorsque Sam dit qu'il l'avait rencontrée à son arrivée dans la capitale.
« Je ne sais pas d'où elle vient exactement, dit le garçon blond dont les mèches lui tombaient sans cesse devant les yeux. Du côté de la Marne, ou de la Seine-et-Marne.
— Oh. Je croyais qu'elle avait toujours vécu ici, fit Rachel en hésitant.
— Non. Elle avait dix-sept ans quand elle s'est installée à Paris. Je crois qu'elle a vécu un moment avec Sue Sylvester, mais je n'en suis pas sûr. Tu l'as sans doute remarqué, mais Quinn est très discrète en ce qui concerne sa vie privée.
— C'est vrai, rit Mercedes. Il lui a fallu des mois avant qu'elle ne nous invite chez elle pour prendre le thé. »
Rachel sourit. Cette ébauche concordait avec l'idée qu'elle se faisait de Quinn — une femme sûre d'elle, audacieuse, qui n'offrait pas sa confiance aveugle au premier inconnu. Il fallait gagner son amitié. C'était pour cela qu'elle semblait si réticente lorsque la discussion dérivait sur son propre passé.
Pourtant, elle lui avait offert de rester chez elle sans y réfléchir très longtemps. Elle lui en serait éternellement reconnaissante, bien qu'elle ne sache quoi faire pour lui prouver sa gratitude ou pour lui rendre la pareille.
« Plus le temps passait, plus notre amitié se renforçait, continua Sam. D'abord tous les trois, puis quand Brittany est arrivée à Paris. C'était à peu près au même moment que la France perdit la guerre et qu'on fut envahis. Et cela nous a incités à créer ce journal que Sue fait publier pour nous. Ça nous a secoués, et encore plus rapprochés, d'une certaine façon. »
Rachel dut le regarder bizarrement, car il sourit timidement, avant de faire signe à Mercedes de prendre le relai.
« Au début, tout est arrivé très vite. On ne savait pas que Paris allait passer sous domination allemande. Qui aurait pu le prédire ? Ça s'est passé d'une façon tellement inattendue que personne n'a su quoi faire. Je crois qu'on était tous paralysés par la peur — la peur de l'inconnu était plus forte que tout. On ne savait pas ce qui allait se passer avec ce nouveau gouvernement. Hitler allait-il diriger la France ? La détruire sous les bombes ? La fusionner, l'inclure à l'empire allemand, la transformer en annexe du troisième Reich ? Et surtout, est-ce que cette situation allait durer ?
« C'est pour toutes ces raisons, à mon avis, qu'organiser ce qu'on appelle la résistance, prit du temps, en particulier en métropole. Il fallait connaître la nouvelle situation du pays, de la vie quotidienne avant de débuter quoi que ce soit. Je n'ai rien fait, au tout début. Je n'ai pas agi, parce que je pensais que d'autres allaient le faire, et parce que je n'en avais pas les moyens. Je ne suis qu'une femme, Noire de surcroît, et je ne pouvais rien faire contre un monstre comme le nazisme. J'ai décidé de me lancer dans la création de ce journal avec Quinn, après qu'elle nous l'ait proposé, à Sam, Brittany et moi.
— On n'obéit pas, mais on ne désobéit pas non plus, reprit le blond. On essaie au mieux de ne pas se plier à cette forme illégitime d'autorité. On ne fait qu'exister, en essayant d'oublier ces ennemis, ces assassins que sont la guerre et le nazisme. Nous ne sommes pas irréalistes ; nous savons qu'ils sont là, tout le temps, partout. Et que la vie ne sera plus jamais la même. Mais on veut s'en sortir, et pour cela, on est obligés de se révolter, même si c'est à travers un petit journal illégal qui ne fait pas de vagues. »
Rachel comprenait. Elle avait maintenant une plus grande compréhension des événements, des raisons qui les poussaient à écrire dans la clandestinité. Les mots suivants sortirent tous seuls de sa bouche, et Rachel rougit un peu en les articulant : « Je ne sais pas quoi faire pour la remercier. »
Mercedes la regarda étrangement, un sourcil relevé. « Quinn ? Pourquoi veux-tu la remercier, chérie ?
— Pour tout, répliqua la brune en haussant les épaules. Pour m'avoir sauvée quand je n'avais nulle part où aller. »
Le couple échangea un sourire complice, et Sam posa sa main sur l'épaule de Rachel. « Crois-moi, Quinn n'est pas du genre à attendre des remerciements ou quoi que ce soit d'autre. Si elle te laisse vivre avec elle, ce n'est pas pour que tu te sentes obligée de lui offrir une quelconque gratification. Elle aime simplement faire le bien autour d'elle, sans rien demander en échange, du moins c'est ce que j'aime à croire » finit-il en souriant.
La petite Juive hocha doucement la tête. « C'est sans doute vrai. Mais j'ai l'impression d'être plus un fardeau qu'autre chose.
— Cela m'étonnerait, intervint Mercedes. Quinn n'a pas peur de dire ce qu'elle pense des gens, encore moins lorsqu'ils lui font du tort. Et elle ne t'aurait sans doute pas gardée chez elle plus de trois mois si c'était le cas. »
Rachel haussa un sourcil en sa direction, un sourire amusé sur les lèvres. Entendre ces deux jeunes gens défendre leur amie était divertissant, et même amusant. Adorable, d'une certaine manière, de voir à quel point ils la tenaient en haute estime.
« Quinn est l'une de mes seuls amis, reprit-elle. C'est l'une des plus sympathiques et des plus attentionnées créatures que je connaisse. Elle s'occupe plus des gens qu'elle apprécie que d'elle-même, tu en es l'exemple parfait, Rachel. Elle n'a pas hésité à t'héberger alors qu'elle ne savait rien de toi. Je crois qu'elle a fait confiance à son instinct en t'offrant de rester chez elle, et son instinct se trompe rarement. C'est ce qui fait d'elle la femme qu'elle est aujourd'hui : confiante, digne de confiance, et convaincue dans ses décisions. Tu n'as pas à douter d'elle, Rachel. Si tu lui fais confiance, elle te fera confiance en retour. »
La brune sentit une vague émotion lui transpercer la gorge, contracter sa poitrine. Peut-être étaient-ce les mots qu'elle redoutait, mais qu'elle avait eu besoin d'entendre depuis si longtemps.
Pendant ce temps-là, Quinn avait emprunté le boulevard de Rochechouart, descendu le boulevard de Magenta et tourné à droite dans la rue La Fayette. C'était l'un des axes qui voyait encore beaucoup de population l'occuper, car la rue se trouvait à proximité de la gare de l'Est et de la gare du Nord. Quinn eut un peu de mal à naviguer à travers les passants plus ou moins pressés.
C'était dans l'un de ces immeubles haussmanniens bordant la chaussée qu'habitait Brittany.
La blonde ne l'avait pas, à proprement parler, invitée, mais Quinn savait que sa porte était toujours ouverte. En attachant sa bicyclette, puis en grimpant les étages qui menaient à l'appartement de Brittany, Quinn réfléchit à ce qu'elle pourrait bien lui dire une fois face à elle. Bien sûr, elle savait pourquoi elle était venue lui rendre cette visite. Il lui manquait simplement les mots pour transformer ses pensées en paroles.
Elle frappa à la porte, et c'est son amie qui vint lui ouvrir quelques secondes plus tard.
« Quinn ! » s'exclama-t-elle, avant de la prendre dans ses bras. Les étreintes de Brittany étaient toujours les bienvenues, et pouvaient rendre le sourire à n'importe qui.
Brittany Pierce était une vraie boule d'énergie et de bonne humeur, malgré les difficiles épreuves qu'elle avait dû endurer. Originaires des Pays-Bas, elle et sa famille avaient fui le pays en 1940, lorsque l'Allemagne les envahit ainsi que la Belgique. Ils se réfugièrent à Paris, qui fut alors déclarée "ville ouverte", chez des cousins éloignés, pour ne plus subir les bombardements et éviter au mieux les zones de combat, malheureusement très nombreuses dans le pays des tulipes.
Brittany offrit du thé à Quinn — c'était la seule chose qu'elle buvait, ces jours-ci — et l'invita à s'installer confortablement sur le sofa. Le reste de la famille Pierce travaillait, ce qui faisait que les deux jeunes femmes se trouvaient seules dans l'appartement. Ce n'était pas pour calmer les nerfs de la plus jeune ; elle essayait encore de trouver la meilleure façon d'approcher son sujet sans paraître trop brusque.
La Hollandaise avait la parole facile, et s'exprimait avec éloquence en faisant des signes avec les mains, dynamiques, à l'image de sa personnalité.
C'est lorsque le nom de Rachel bascula un instant dans la conversation que Quinn sauta sur l'occasion.
« Britt... Je voulais te parler de quelque chose concernant Rachel. »
Au ton calme qu'avait pris sa voix, la plus grande cessa ses élucubrations pour accorder toute son attention à son amie. Quinn ne fuyait pas son regard, malgré le fait que ses yeux semblaient inquiets et que sa peau avait l'air plus pâle que de coutume.
« Qu'est-ce qu'il y a ? Elle ne va pas bien ? dit-elle, incertaine.
— Si, elle est en bonne santé. En fait, ce n'est pas de Rachel que je veux te parler, mais ça la concerne avant tout.
— Dis-moi tout. »
Les yeux bleus de Brittany, si gais il y a une minute, inspiraient maintenant la confiance et le calme, et Quinn se souvint, en les regardant, pourquoi était-elle allée trouver Brittany en premier lieu.
« Je veux le dire à Rachel, à propos de moi. Ou plutôt, je dois lui dire, fit Quinn à voix basse, bien qu'elles soient seules et que personne ne pouvait les entendre.
— Lui dire quoi ?
— Que je — la plus jeune déglutit — que je préfère les femmes. Pas les hommes.
— Eh bien, dis-le lui, répondit Brittany le plus simplement du monde.
— Je ne sais pas si je peux le faire, répliqua l'autre. Je ne peux pas prévoir sa réaction.
— Alors, pourquoi risquer votre cohabitation ? Tu as une raison qui te pousse à le lui avouer ? »
Oui, Quinn en avait une. Elle hocha la tête, puis baissa les yeux. Est-ce que cela valait vraiment le coup de mettre en péril la confiance et, disons-le, l'amitié de Rachel ? Elle n'en était pas si sûre.
« On dort ensemble, dit-elle au bout d'un moment, tout en relevant le regard vers Brittany. Elle se sentait coupable de me faire dormir dans le salon, et, disons qu'on a trouvé un compromis. Puis il commence à faire froid, et je n'ai toujours pas le chauffage.
— Je vois » fit Brittany. Elle réfléchit quelques instants, puis ajouta : « Tu es sûre de ta décision ?
— Non, avoua-t-elle. Mais je ne peux pas ne pas lui dire. Trop de choses sont dissimulées, et je ne veux rien lui cacher qui puisse compromettre notre relation. J'ai l'impression de lui mentir sur qui je suis, et peut-être que si elle apprend que j'aime les femmes par un quelconque moyen, elle se sentira trahie, ou blessée, ou utilisée, ou je ne sais quoi d'autre. Je crois qu'il vaut mieux que je lui en parle moi-même.
— Bien sûr, Quinn, sourit la grande blonde. C'est la meilleure chose à faire. Fais-le quand tu t'en sentiras capable, et tout ira pour le mieux, fais-moi confiance. »
Quinn sourit tristement. « J'espère que tu as raison, Britt.
— Tu sais ce que disait Tennyson : j'exige une confiance absolue, ou pas de confiance du tout. Cette phrase fonctionne dans les deux sens. Fais-lui confiance, et elle te fera confiance en retour. À l'inverse, si elle a déjà confiance en toi, alors c'est à toi de lui rendre la pareille. »
Brittany avait véritablement le don de rendre le sourire aux gens.
Le mois de décembre se présenta sous la forme d'un brouillard blanc matinal et d'un vent froid. Les journées passaient vite, peut-être trop, mais les nuits étaient longues et reposantes. Plus aucun doute ne subsistait : l'hiver était bel et bien installé dans la capitale.
La période de Noël arriva, et marqua en même temps les quatre mois de la cohabitation entre Quinn et Rachel. La blonde, ne sachant pas si sa colocataire avait eu l'habitude, dans le passé, de célébrer cette fête chrétienne, décida ne pas préparer de grand festin, tout comme ces dernières années — d'ailleurs, elle n'en avait pas les moyens. Mais le Noël de 1943 était différent des autres années, car elle n'était pas seule.
Ne connaissant pas grand-chose à la culture et aux fêtes juives, Quinn savait néanmoins qu'Hannukah tombait presque à la même période. Elle espérait ne pas se tromper.
C'est pourquoi, un soir de la deuxième semaine de décembre, elle rentra chez elle après un court détour chez Sue, une dizaine de bougies remplissant son sac à dos.
Quand Quinn sortit les bougies et les aligna sur le buffet du salon, chacune dans leur socle, et que Rachel lui offrit un regard interrogateur, elle répondit qu'elles pourraient célébrer Hanukkah la semaine du dix-sept au vingt-quatre, puis Noël le dernier jour. Ainsi, Rachel n'aurait pas à se sentir discriminée ou mise à l'écart, et cela lui rappellerait les traditions qu'elle avait sans doute eut coutume de réaliser auparavant.
Les yeux de la petite brune s'humidifièrent ; Quinn lui demanda si elle avait fait quelque chose de mal, un peu honteuse d'avoir prit une décision touchant d'aussi près la jeune Juive, mais celle-ci lui répondit qu'elle était simplement heureuse de voir qu'elle se souciait autant d'elle. Elle dit aussi que cela faisait des années qu'elle n'avait pas pensé à commémorer n'importe quelle fête, juive ou non, et qu'elle ne s'était pas sentie en sécurité avant aujourd'hui pour pouvoir les célébrer.
Elle ajouta que ce n'était pas les circonstances dans lesquelles se déroulait Noël qui importaient, mais les personnes qui étaient présentes, et Quinn fut convaincue de la bonté, de la confiance de Rachel à son égard.
C'est ainsi qu'elles passèrent la semaine : leurs occupations habituelles les absorbait toute la journée, puis, après avoir dîné, Quinn éteignait toutes les lampes pour qu'elles ne soient plus éclairées que par la lumière d'une bougie, puis de deux bougies, puis trois, et ainsi de suite. Voir la cire fondre et les flammes vaciller dans la pénombre réchauffait jusqu'à leur âme.
Quinn attendit la semaine suivante pour faire savoir à Rachel qu'elle désirait lui parler d'une chose importante.
Elle se sentit bizarrement courageuse alors que la brune était déjà couchée, supposément endormie, mais elle savait que si elle attendait un jour de plus, ses nerfs lâcheraient et elle devrait retrouver toute la bravoure qu'elle avait amassée avant de lui en parler.
La jeune femme entra dans la chambre, où Rachel était sous les couvertures, sur le bord gauche du lit. Gênée d'avoir à la réveiller, elle se dit cependant qu'il fallait qu'elle le fasse maintenant ou jamais.
« Rachel ? » dit Quinn à voix basse.
La brune ne bougea pas. Quinn rappela son nom, soupira, puis s'assit au bord du lit et secoua doucement son épaule. Elle vit le corps de la jeune femme s'étirer dans la pénombre, puis se tourner sur le dos avant d'ouvrir doucement ses yeux bruns. En voyant l'air sérieux et presque anxieux de la jeune femme, Rachel sentit le sommeil la quitter instantanément, et elle se mit en position assise, toujours sur le lit, pour être face à elle.
« Il y a un problème ? »
Peut-être un soldat était-il derrière la porte, et Quinn était venue lui dire de partir, de courir, et de ne plus revenir car la ville était devenue trop dangereuse. Mais la blonde n'en fit rien.
« Il faut que je te parle.
— Ça ne peut pas attendre demain ? fit Rachel, bien qu'elle connaisse déjà la réponse à sa question.
Quinn secoua la tête. — C'est vraiment important. »
Rachel s'installa plus confortablement, sentant à l'air décidé de la blonde que ce dont elle avait à discuter n'était pas à prendre à la légère — d'autant plus, nota Rachel, que c'était elle qui avait fait un pas vers elle, et elle ne pouvait définitivement pas la repousser.
« Je t'écoute » sourit la plus petite en attrapant la main de sa colocataire. Elle sentait son anxiété à travers la moiteur de sa paume. Quinn déglutit, regarda la main qui tenait la sienne, espérant trouver un peu de courage dans ce contact réconfortant. Sa voix n'était presque plus qu'un chuchotement dans le silence de la chambre.
« Je t'ai vaguement parlé de cette amie qui vivait avec moi » dit-elle en espérant que Rachel se souvenait de leur conversation antérieure. Elle sentit sa main étreindre la sienne, ce qui la poussa à continuer : « Je— ce n'était pas une amie. » Elle inspira profondément, puis : « C'était bien plus que cela. »
Le silence semblait assourdissant aux oreilles de Quinn. Ses tempes palpitaient sous l'émotion, sa gorge était sèche et comprimée. La seconde s'étira, devint jumelle, se décupla, tout comme son angoisse.
Puis, Rachel brisa le silence mortel d'une simple phrase. « Elle ne vit plus là ? »
Elle connaissait déjà la réponse, Quinn le savait. Elle secoua la tête, incapable d'ajouter les mots au geste. Quelques instants passèrent, heureusement, plus courts que les précédents, avant que la brune ne poursuive. « Qu'est-ce qui lui est arrivé ? »
Les larmes revinrent alors, et sa réponse, un « je ne sais pas » minuscule, presque pitoyable, aurait presque été perdue pour Rachel si elle ne guettait pas attentivement chacun des sons qu'émettait la blonde. Mais elle l'entendit, et elle comprit, et elle sut ce qu'elle devait faire. Elle se rapprocha de Quinn, serrant sa main de toutes ses maigres forces tandis que son autre main trouvait un chemin à travers ses cheveux blonds, atténuant, à ce contact, les peurs indicibles de la jeune femme. Quinn ne semblait pas offensée par son initiative.
« Je suis contente que tu me l'aies dit, fit Rachel au bout de quelques minutes.
— Oui ? murmura la blonde, la voix un peu brisée et incertaine.
— Absolument. Je suis fière que tu sois aussi courageuse. »
Un léger rire s'échappa de ses lèvres, et toute la tension qui s'était accumulée dans son organisme se relâcha. Quinn prit une grande inspiration avant de finalement regarder Rachel dans les yeux.
« Merci, Rachel.
— Non, merci à toi.
— Pour quoi ?
— De me faire confiance » répliqua-t-elle comme si c'était la chose la plus évidente au monde.
Lorsque Quinn se mit au lit, un quart d'heure plus tard, exténuée et apaisée, après être allée boire un grand verre d'eau fraîche, elle sentit la brune (qu'elle croyait endormie) bouger à sa droite, puis dire quelque chose qui la sidéra.
« Mes parents s'appelaient Hiram et Jacob. »
Et avec cette simple déclaration, les doutes et peurs de Quinn furent effacés. Car elle comprit, à son tour, que Rachel avait sans doute pu connaître ce qu'elle avait elle-même vécu — le rejet, la dissimulation. Peut-être était-elle un peu égoïste, mais elle se sentit sourire, soulagée. Elle n'était pas seule.
Dans la pénombre, elle trouva le poignet de Rachel, qu'elle serra entre ses doigts.
« Je suis heureuse de t'avoir rencontrée, malgré les circonstances, continua la petite brune, d'une voix douce et ensommeillée. Grâce à toi, je peux manger, m'habiller avec des vêtements propres, me laver, dormir dans un vrai lit. »
La blonde pensa alors à Heathcliff, des Hauts de Hurlevent, et comme ce personnage présentait des similitudes avec Rachel.
« Ce n'est rien, répondit Quinn sur le même ton. Mais je me sens un peu coupable. J'ai l'impression de te priver de ta liberté car tu es obligée de rester entre ces quatre murs.
— Non, vraiment pas. Ce que tu m'as offert est plus une liberté que ce que j'ai connu ces trois dernières années. Bien que je sois sur les routes et que je puisse respirer l'air extérieur, je n'étais pas libre. Je ne vivais de rien. » Puis Quinn sentit son regard percer sa peau, l'observer dans l'obscurité presque totale. « Merci. »
La jeune femme sourit tout en serrant son poignet. « Je t'en prie. »
One of these mornings, you're goin' to rise up singin'
Then you spread your wings and you'll take the sky.
— Billie Holiday.
