Relecture Brynamon.

Merci à Ruuby pour sa review !

Bonne lecture.


Partie 2


BLANCHE-NEIGE

Assise en face de William autour de la grande table en chêne, je portai machinalement ma cuillère de soupe à la bouche, l'esprit ailleurs. Il était rare que nous parlions pendant le diner. Nous étions chacun à l'autre bout de la table à des centaines de lieux l'un de l'autre. Contre toute attente, je pris mon assiette et me déplaçai vers lui. Il s'étonna de me voir m'installer à sa droite.

-C'est insupportable cette distance entre nous.

Il sourit, hochant simplement la tête en signe d'approbation.

-Une fois n'est pas coutume.

-Nous devrions en faire une habitude. Je suis lasse de toutes ces convenances qui nous séparent.

Je lui pris la main, il la serra avec une affection évidente. Dans ses yeux bleus se reflétait quelque chose de doux qui me rassurait. Il n'était plus inquiet, il avait retrouvé le sommeil en sachant Ravenna hors d'état de nuire à travers ce miroir infâme. Cependant, même si je n'avais plus ce poids sur les épaules, je n'arrivais toujours pas à trouver le sommeil.

Le Chasseur n'était pas revenu.

Et sans lui dans mon entourage, je ne me sentais pas à l'abri.

William cessa de souper pour tirer vers lui mon visage que j'avais détourné.

-Qu'y a-t-il ma douce ?

Il caressa d'un pouce les cernes sous mes yeux.

-Qu'est-ce qui te tracasse encore ?

Comment lui confier ? Comment lui expliquer mon attachement au Chasseur sans que ça ne lui semble incongru.

-Il va revenir, murmura-t-il.

Je le dévisageai avec étonnement et questionnement.

-Mange, ta soupe refroidie.

Mais je n'avais plus faim. Nous patientâmes tranquillement le temps de l'arrivée de la suite quand un de nos gardes se présenta devant nous pour nous annoncer l'arrivée des chasseurs de la reine des glaces. Alors que mon cœur sautait un battement, William fronça les sourcils :

-Que veulent-ils ?

-L'asile, Majesté.

Je me levai brusquement pour interroger le garde mais William attrapa ma main pour m'inciter à me rassoir.

-Éric est-il avec eux ? S'enquit-il.

-Oui, votre Majesté. C'est lui qui demande l'asile pour ses compagnons.

Ses compagnons ?

Je n'entendis pas la suite, devenue sourde par le battement effréné de mon cœur au supplice. Je sentis la main de William à nouveau sur la mienne. Il tentait de me ramener vers lui.

-Te voilà rassurée ?

Je lui souris avec reconnaissance.

-Oui.

-Alors mangeons la suite.

Nous avions été servis entre deux et je n'avais rien remarqué.

-D'accord.

Je fis un effort pour me sustenter correctement. Mon appétit réapparut comme par magie. Nous en étions au dessert quand il se leva :

-Je vais aller voir si nos hôtes provisoires sont bien traités.

-Je viens avec toi.

J'étais curieuse de voir d'autres chasseurs.

-Non, finis ton dessert et rejoins-moi dans la salle du trône dans une quinzaine de minutes. Éric dois déjà nous y attendre.

Il s'essuya la bouche et me salua avant de quitter la pièce. J'avais raté quelque chose. Éric nous attendait ? Et j'étais là comme une cruche à m'engraisser de gâteau au chocolat !

Je fis une halte devant l'un des immenses miroirs muraux sculptés du large couloir principal et me détaillai avec attention. J'étais pâle, maigre dans cette robe en velours rouge et blanche, ornée de boutons dorées et de finitions surpiquées. J'avais relevé mes cheveux en un chignon austère qui reflétait mon humeur intransigeante de ces derniers jours. Je fus tentée de défaire ma coiffe mais je me retins. William m'aimait ainsi. Je frottais mon visage, tentant de regagner un peu de rouge aux joues, sans succès. Seule ma bouche demeurait sans arrêt écarlate.

Je me hâtai jusqu'à me retrouver dans la salle qui servait à recevoir nos sujets pour diverses demandent de doléances. Je n'eus pas le temps de m'installer que j'entendis des voix, sa voix. Sans m'en rendre compte, je courus vers celle-ci, inquiète par l'énervement que je sentais percer en lui.

-Que se passe-t-il ?

Il était dos à moi. Il fit volte-face, s'agenouillant pour me saluer. Je tentai de garder contenance, de ne pas exprimer publiquement ma joie de son retour.

-Levez-vous Chasseur !

-Éric, se permit-il, comme à chaque fois, de me contredire.

Mais je n'arrivais pas à le nommer ainsi, ayant peur d'y laisser paraitre trop d'affection. Il se leva, m'offrit son visage en contemplation. Il me sourit mais différemment cette fois. Il y avait de la réserve, de l'hésitation. Pourquoi ?

-Majesté, laissez-moi vous présentez Sara.

Ce ne fut qu'au moment où il prit son bras que je la remarquai enfin. Une femme rousse au menton volontaire m'observait avec intérêt, et un je ne sais quoi de défiance.

-Majesté, s'inclina-t-elle.

Elle était vêtue d'une robe sombre qui ne lui rendait pas justice. Et elle ne semblait pas habituée à en porter.

-Bienvenue à vous Sara, la saluai-je avec réserve.

Quelque chose tentait de percer dans mon esprit mais je me refusais à laisser faire. Elle dégageait le même air dur qu'Éric. Un air propre aux combattants. Un chasseur aussi, sans aucun doute.

-Pourquoi criiez-vous à l'instant ? Revins-je vers lui.

-Vous êtes là, nous interrompit William.

Il venait d'apparaitre, tout sourire. Il prit la main d'Éric avec familiarité et se tourna ensuite vers Sara, interrogateur.

-Madame ?

-Sara, précisa Éric.

-Je suis sa femme, ajouta-t-elle sans remarquer le choc qu'elle me causait.

-Vous vous êtes remarié, félicitations ! S'enthousiasma William en tapant sur l'épaule d'Éric.

-Non, je suis sa seule et unique femme, corrigea Sara avec énergie avant qu'Éric ait pu éclaircir la situation, je l'ai toujours été il en sera ainsi jusqu'à notre mort.

Tandis que je réalisai ses paroles, pétrifiée, la bouche ouverte, William ne se laissa pas démonter par son aplomb et se tourna encore vers Éric.

-Je vous croyais veuf ?

-C'est une longue histoire, mais je ne souhaite pas m'étendre. Pouvez-vous dire à votre garde que ma femme m'accompagnera lors de notre entretien ?

-Cela va de soi. Entrez, suivez-moi.

-Je vais devoir te laisser t'en occuper William, je ne me sens pas très bien.

Et le mot était faible.

J'évitai leur regard, je n'attendis pas sa réponse pour faire demi-tour et m'éloigner le plus dignement possible. Cependant mes jambes persistaient à vouloir se dérober. Avec soulagement, personne ne tenta de me retenir. Au tournant, avant de disparaitre, j'aperçus Éric qui me fixait mais il était trop loin pour que je devine son expression. Je fis mine de ne pas l'avoir vu et continuai le long de cette interminable ligne droite qui me mènerait vers l'entrée de service des domestiques.

J'avais besoin d'air.

Assise sur un vieux banc en bois usé par les années, j'examinais l'horizon sans le voir. La nuit était installée, j'étais camouflée par la pénombre. Le personnel vaquait à ses occupation, ignorant ma présence quand ils prenaient de l'eau du puits ou jetaient les déchets ou simplement prenaient une pause pour chiquer un peu de tabac.

J'avais la gorge nouée, une compression intolérable sur mon cœur. Je ne voyais que le noir de la nuit, le noir dans ma vie, le désespoir. Il n'y avait pas d'issu.

D'issu à quoi ?

Après toutes ces semaines à lutter contre le pouvoir démoniaque de Ravenna, je me sentais usée. Et alors que je pensais que tout cela me paraitrait moins lourd au retour du Chasseur, la vie m'assenait un ultime coup. J'étais perclus de douleurs, une impression de passage à tabac.

Je perçus une présence derrière moi. Je me raidis. Une main se posa sur mon épaule. Seul William pouvait se permettre cette familiarité. Je me détendis, posant ma main sur la sienne en signe de gratitude pour sa présence aimante. Sauf que ce n'était pas William. Cette main large et rugueuse ne lui correspondait pas. Mon cœur s'affola, j'étais mortifiée par ma persistance à vouloir garder ma main sur la sienne.

-Éric, murmurai-je.

Ici, dos à lui, dans cette obscurité, je pouvais me laisser aller à l'affection.

Il s'agenouilla, je sentis son souffle près de mon épaule.

-Vous allez attraper mal, vous devriez rentrer.

Je soupirai, il avait raison, mais je ne voulais pas rentrer.

-Que se passe-t-il, Majesté ?

Il pressa son épaule de sa main en voyant mon silence s'éterniser.

-Je ne me sens pas bien…

-Vous devriez être dans votre lit, dans ce cas.

-Oui…

« avec vous », pensai-je bien malgré moi.

Je me levai brusquement, horrifiée. Je n'arrivai plus à respirer, je fis quelques pas, m'appuyai contre les parois du puits, cherchant dans le reflet de l'eau noire, une quelconque explication à mes pensées déplacées. Je l'entendis s'approcher, attrapant mon bras alors que je tanguai dangereusement.

-Ne me touchez pas ! Hurlai-je.

Impossible de voir son expression, de toute façon, je ne voulais pas la connaitre. Je ne voulais pas le connaitre. Je regrettais cruellement d'avoir croisé son chemin, d'avoir échappé à la mort, d'avoir devant moi la fausseté de ma vie.

J'avais beau tout rejeter en bloc, je devinais la cause de mon chagrin.

Il était mal venu de lui en tenir rigueur alors que je l'avais évité tout au long de ces derniers mois, exigeant de lui loyauté et dévouement mais…

Je pensais qu'il m'appartenait.

Je pensais que nous étions liés.

Je pensais qu'il m'aimait.

Et c'était ce qui me faisait le plus mal.

A travers le miroir, Ravenna avait réussi à me faire comprendre des choses. A moins qu'elle ne m'ait fourvoyée ? Cherchant à m'éloigner de William. C'était possible. Éric n'était peut-être pas responsable de mon réveil. Il n'était peut-être pas ma moitié.

Je secouai la tête, refoulant toutes ces interrogations destructrices.

Qu'est-ce que cela changeait ? Il ne m'était pas destiné, et je m'en voulais de ces caprices amoureux.

Parce qu'effectivement, évidemment, fatalement, il s'agissait d'amour.

Il tendit son bras vers moi prudemment. Un rayon de lumière apparut soudainement, éclairant son visage malheureux.

-Je suis désolé, Blanche-Neige.


La suite quand je pourrai.