Billie Holiday aurait eu cent ans ce mois-ci. J'aurais adoré la connaître. Ou plutôt, vivre dans les années cinquante. Je crois que c'est ce qui me rendrait le plus heureuse, découvrir tous ces artistes aujourd'hui élevés au rang de légendes du cinéma ou de la musique, ou même ceux trop peu reconnus.

Pour répondre à l'une des reviews, je ne sais pas pourquoi Brittany semble vous faire peur. Elle me paraît juste... elle-même ? Et aussi, je n'ai pas écrit de "journal" qui raconte ce qui se passe au-dehors, les nouvelles du front, les combats au quotidien, parce que je me focalise surtout sur Quinn et Rachel, et les événements directement liés à leur petite bulle (est-ce compréhensible ?). Aussi, je ne sais pas si on aurait pu avoir avec certitude des informations à ce niveau. Il y avait la radio, certes, et quelques journaux, et toujours de la propagande, mais décrire tout cela me semblerait un peu redondant (et aussi, je n'ai pas envie de me prendre pour un documentaire qui sait tout sur tout :x j'avoue que j'ai peur de me tromper sur pas mal de sujets. J'espère que ce n'est pas trop décevant ?)

Je divague, je divague. Oh, et 76 reviews pour cette histoire. C'est beaucoup plus que ce à quoi je m'attendais. Merci énormément ! Je ne suis pas entièrement satisfaite de ce chapitre, mais ce qui suivra sera plus intéressant, je l'espère.


Le mois d'avril arriva bien trop vite, le début des beaux jours avec, et Quinn nota avec des sentiments partagés entre l'amertume et la joie que cela faisait plus de sept mois que Rachel occupait les lieux. Elle avait l'impression de l'avoir rencontrée seulement la veille, mais aussi de la connaître depuis toujours, comme si elle avait été une vieille amie venue passer des vacances dans la région.

Peu importait, à vrai dire, tant que Rachel était là.

Elle ne sortait plus que pour se rendre dans le hall d'entrée de l'immeuble, tous les deux ou trois jours, dans le but de récupérer son courrier et de jeter un œil sur la rue pavée, simplement pour vérifier qu'aucune patrouille ou qu'aucun soldat ne s'intéressait de trop près à cet immeuble.

Ses nerfs s'en trouvaient un peu plus calmés quand elle ne voyait que de simples badauds passer et repasser, sans jamais s'arrêter plus de quelques secondes, et Quinn soupirait de soulagement, car cela voulait dire que la Juive cachée dans son appartement avait encore un peu de répit.

Elle espérait que ce répit se transformerait bientôt en une liberté inconditionnelle et complète, le bien le plus précieux qui lui serait donné d'avoir.

La jeune femme ne mit que quelques minutes pour descendre les trois volées de marches en bois, prendre les lettres déposées dans sa boîte aux lettres, et remonter les escaliers. Les feuilletant sans grand intérêt, une enveloppe attira cependant son attention, et elle sourit sans pouvoir se contrôler à la vue d'une écriture soignée et sans fioriture qu'elle ne connaissait que trop bien.

Quinn ouvrit la lettre une fois installée sur le canapé. Une petite carte en sortit, qui agrandit encore son sourire une fois qu'elle l'eut lue.

Au recto, un simple « Bon Anniversaire » à l'encre noire, impersonnel, tandis qu'au verso, la plus âgée des sœurs Fabray avait inscrit une dizaine de lignes dans lesquelles elle rassurait la jeune Parisienne, l'assurait de sa bonne santé et de sa prudence, la gratifiait de son année de plus, et lui faisait également part de son souhait de rentrer au plus vite en France, pour la rejoindre et reprendre une vie normale, loin des ordres de l'armée, des radios pirates, des actions rebelles et des sabotages sans fin.

Dès que la guerre serait terminée.

Quinn soupira en regardant d'un œil absent l'enveloppe blanche. Frannie lui manquait. Une autre des conséquences de cette guerre absurde. Elle était à des centaines, voire à des milliers de kilomètres, et ne pouvait pas encore rentrer chez elle.

C'est à peu près à ce moment-là, alors que Quinn se perdait dans ses pensées qui la faisaient injurier mentalement toutes ces injustices flagrantes qui rythmaient sa vie, que Rachel sortit de la cuisine pour s'installer à ses côtés, le regard attiré par l'épître entre ses mains qui avait monopolisé son attention ces dix dernières minutes.

« Mauvaises nouvelles ? » fit-elle hésitante en voyant l'air égaré de la blonde.

Quinn lui offrit un petit sourire en secouant la tête. « C'est ma sœur qui m'écrit. »

Comme elle n'ajouta rien d'autre, Rachel s'approcha un peu plus, et lui demanda : « Est-ce qu'elle va bien ?

— Oh. Oui. C'est juste que... Je ne sais pas quand elle va rentrer. — Elle haussa tristement les épaules. — J'aimerais qu'elle n'ait pas à travailler aussi loin, même si c'est pour une bonne cause. Je crois que je me sentirais plus rassurée de la savoir près d'ici, et pas dans un pays étranger d'où elle m'envoie une lettre tous les six mois. »

Quinn s'arrêta, soupira, puis prit la main de Rachel qui reposait sur ses genoux. Elle lui offrit un sourire résigné, avant d'ajouter qu'elle aurait au moins aimé avoir une façon de la contacter ; le manque de communication lui était terriblement désagréable.

« Je suis sûre qu'elle rentrera bientôt, dit la brune en serrant sa main, j'en suis persuadée. La guerre ne peut pas continuer indéfiniment. »

Silence. Elle ne répondit rien pendant de longues secondes qui lui parurent une éternité. Enfin, elle fit entendre le son de sa voix.

« Peut-être que si. Peut-être que la guerre peut durer encore longtemps. Les forces de libération ne sont peut-être pas aussi fortes ni aussi nombreuses qu'il n'y paraît, qui sait ? On pourrait avoir besoin de Frannie pendant des semaines, des mois, ou même des années. Jusqu'à ce que l'armistice soit signé, ou bien jusqu'à ce que la guerre soit définitivement perdue.

— Ne pense pas à ça, Quinn. »

Elle haussa les épaules, laissant échapper un long soupir. « J'ai juste peur qu'il lui arrive quelque chose. »

Rachel comprenait d'où venaient ses craintes. D'autant plus que la sœur de Quinn avait choisi de partir de son plein gré, de participer à cette guerre sans y être forcée — ou en y étant forcée moralement, probablement — et s'il lui arrivait quelque chose de grave, une injustice de plus la frapperait au cœur.

Car des soldats mourraient chaque jour, envoyés au front, et des familles étaient décimées et séparées chaque jour également, simplement parce qu'ils se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment, alors que Frannie n'avait rien à voir avec tous ces massacres et décidait de défendre son pays et de résister sans rien demander en retour.

Toutes ces pensées la rendaient malade.

Elle se colla un peu plus à Quinn, posant son menton sur son épaule et embrassant la peau de son cou.

« Ne t'en fais pas pour elle, dit-elle doucement. Elle sera vite de retour. Ne pense pas à ce qu'il pourrait lui arriver. »

La blonde fit un petit bruit indistinct en réponse, se laissant bercer par la légère odeur de savon que dégageait Rachel et sentant ses cheveux chatouiller sa clavicule. Elle avait raison. Cela ne servirait à rien de penser au pire. Fermant les yeux, Quinn songea à ce qui avait pu arriver à Rachel avant qu'elle ne la rencontre, à ce que la guerre lui avait fait subir durant ces années passées clandestinement, à traverser les frontières et à grimper dans des trains en espérant qu'aucun peloton d'exécution ne l'attendait au terminus.

Elle fut tirée de ses divagations en sentant Rachel retirer sa tête de son épaule, puis perçut le toucher à peine perceptible des doigts de la brune sur sa clavicule, juste sous le tissu de sa robe couvrant son épaule.

« Qu'est-ce que c'est ? » entendit-elle demander d'une voix légèrement confondue.

En un instant, Quinn sut de quoi elle parlait. Baisser le regard ne fit que confirmer ses appréhensions.

Les doigts fins et osseux de Rachel effleuraient la cicatrice à peine visible sous l'étoffe de sa robe, n'osant faire plus qu'un examen superficiel de la plaie du bout des doigts. Pâle et sinueuse, elle se faufilait sous le tissu, disparaissant pour que n'en soit apparente que la plus petite partie. Sans s'en rendre compte, Quinn avait attrapé cette même main, avant de la reposer sur ses genoux, la détournant de ce morceau de chair blanchâtre et sensible. La brune lui lança un regard interrogatif et tendre à la fois, la même question se lisant dans ses yeux.

Il n'y avait aucun moyen pour elle d'éluder la question ; elle n'était d'ailleurs pas certaine d'en avoir envie.

« Il vaut mieux que je te raconte tout depuis le début, fit Quinn avec un mince sourire.

— Sans doute » répondit la plus petite sans plus comprendre.

La blonde sourit, et malgré l'angoisse qui lui tenaillait les cordes vocales et l'estomac, elle ne douta pas un seul instant de la confiance que Rachel lui portait.

« Pour comprendre, il faut d'abord que je te parle de ma famille, commença-t-elle en sentant une vague nostalgie l'envahir en même temps que ses souvenirs étaient vocalisés. On vivait dans un petit village à l'est de Paris, ma mère, mon père, Frannie et moi. Mon père avait fait la guerre de quatorze juste avant ma naissance. Il a été mobilisé comme infirmier sur le front. Il en est sorti indemne, et depuis il s'occupait de nous tout en ayant repris son travail de médecin. Ma mère... je ne sais pas trop ce qu'elle faisait. Couturière, peut-être, ou lavandière. Un tas de petits boulots qui permettait de nous nourrir pendant notre jeunesse. J'ai appris plus tard qu'elle avait renseigné les services d'espionnage ou de contre-espionnage français pendant la guerre. C'est sans doute grâce à cela qu'on a pu avoir le toit d'une maison au-dessus de notre tête et des assiettes pleines la plupart du temps.

« J'ai passé de superbes années là-bas. Je crois que j'aurais pu y vivre toute ma vie si je n'avais pas été forcée de partir. Un jour — c'était en 1935 ou en 1936, alors que Frannie et moi rentrions de l'école en suivant notre chemin habituel —, tout changea en une fraction de seconde, au moment où l'on aperçut la maison au loin. Elle était un peu à l'écart du centre du village, tu vois ? Peu de gens passaient devant, et on devait faire beaucoup de marche pour aller en classe. Enfin, ce que je voulais dire, c'est qu'on s'est approchées, et qu'on a vu que la porte était ouverte.

« J'y ai repensé ce jour-là, quand je suis rentrée de la laverie et que tu n'étais pas là. — Quinn lutta visiblement contre les larmes, puis inspira fortement pour reprendre le fil de sa tirade. — Frannie et moi avions pris peur, naturellement. On s'est approchées, lentement, de peur qu'un assaillant invisible nous surprenne en sortant de la maison, mais il n'y avait personne. Absolument personne. Mon père avait son cabinet dans une des pièces du fond, et ne sortait presque jamais, ainsi que ma mère, alors ne voir aucune forme de vie nous a fait comme un choc. Mais ce n'était pas la seule chose étrange. Partout, étalées sur le sol, sur les meubles, dans les plus minuscules interstices, se trouvaient des feuilles de papier. Les chaises et les bibelots étaient renversés, seuls quelques-uns étaient encore en un seul morceau. On aurait dit qu'une tempête avait traversé toutes les pièces. Je me souviens encore d'avoir eu l'impression de sentir tout l'oxygène quitter mon corps.

« On ne comprenait rien à ce qu'il s'était passé, mais on en avait une assez bonne idée. Je vis tout de suite que quelque chose de très mal avait eu lieu quand je vis l'expression de Frannie. Elle semblait dévastée, à la fois prête à fondre en larmes et à hurler sur la Terre entière. Et pourtant, elle ne me dit pas tout ce qu'elle savait ce jour-ci. C'est l'un des avantages à être l'aînée, je suppose, fit Quinn en haussant une épaule. Elle comprenait mieux les choses que moi. Elle a toujours été la plus intelligente. Je me souviens qu'elle m'a emmenée chez un voisin, un ami de mes parents qui avait un fils du même âge que Frannie. C'est ce même voisin qui nous apprit les dernières nouvelles.

« Il avait été alerté dans l'après-midi par des bruits de moteurs, ce qui l'avait poussé à se mettre à la fenêtre pour observer ce qu'il se passait. Peu de gens avaient une automobile, à cette époque, et encore moins dans un petit village dont on pouvait relier les deux extrémités en vingt minutes à pied. Il vit trois ou quatre voitures arrêtées devant notre maison, puis des hommes ayant l'air peu commodes en sortir. Certains portaient des armes. Il voulut prévenir quelqu'un, mais qui ? Cinq minutes après, ils sortaient de la maison, escortant mes parents dans une de leurs autos, et démarraient pour ne plus jamais revenir. C'est tout.

« Il n'a jamais su qui ces gens étaient. Moi non plus, d'ailleurs. Mais d'après lui, et d'après Frannie, et quelques documents qu'on a retrouvés en rangeant la maison, il était possible qu'ils fassent partie d'un service de contre-espionnage. Probablement des Allemands, puisque ma mère avait été envoyée en Allemagne à la fin des années dix dans le but de renseigner le gouvernement français et les services secrets. Je ne te l'ai pas dit, mais elle était parfaitement bilingue, ayant eu une mère alsacienne. Cela aurait aussi très bien pu être des hommes de la Gestapo. Je n'y attache pas trop d'importance, en fin de compte. Tout ce que je savais, et ce que je sais encore aujourd'hui, c'est que ces hommes m'ont enlevé mes parents, sans même qu'ils puissent nous dire au revoir. C'est... »

La jeune femme s'arrêta brusquement, cherchant visiblement des mots qui ne lui venaient pas, avant de poser son regard sur sa main liée à celle de Rachel. Elle les observa un long moment, entamant un lent mouvement de va-et-vient avec son pouce sur les phalanges de la brune, puis soupira. Elle plongea ensuite ses yeux verts dans les siens.

« C'est dans les jours qui suivirent que j'ai tenté de mettre fin à mes jours. D'où la cicatrice. »

Le silence accueillit sa déclaration.

Quinn n'expliqua pas comment. Rachel ne demanda pas comment. Quinn se dit alors qu'elle pourrait très vite s'habituer à narrer l'histoire de son enfance et de ses jeunes années, même les plus difficiles, à la petite Juive, rien que pour la voir l'écouter attentivement, les yeux grand ouvert, accrochée à ses lèvres et buvant ses paroles sans jamais l'interrompre, sans jamais émettre de jugement.

C'est ce dernier point qui l'émerveilla. Rachel ne la jugeait pas. Elle n'était pas sûre qu'elle aurait fait de même si elle avait été à sa place. Et pourtant, la brune lui laissait le monopole du dialogue, sans rien faire d'autre que sourire ou serrer sa main en un signe de réconfort, de sa présence silencieuse mais pas le moins du monde superflue.

« Fran m'a sauvé la vie, reprit-elle une fois certaine que ses nerfs n'allaient pas l'abandonner une fois de plus. Elle s'est occupée de moi pendant les semaines qui ont suivi. On continuait de vivre dans cette maison puisqu'on n'avait nulle part où aller. Je pensais que cela allait continuer encore longtemps, mais notre salut était plus proche qu'on ne l'aurait espéré. Deux mois ne s'étaient pas écoulés qu'une inconnue frappa à notre porte, et nous prit avec elle pour se rendre à Paris — j'exagère à peine. Une femme que nous ne connaissions ni d'Ève ni d'Adam se présentait soudainement chez nous, clamant être une vague cousine de notre famille, et voulait qu'on la suive dans la capitale ? C'était dur à croire. Frannie était très suspicieuse, mais après y avoir quelque peu réfléchi, nous sommes tombées d'accord sur le fait qu'on ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. D'autant plus qu'une maison comme la nôtre devenait compliquée à entretenir pour une femme à peine adulte et une adolescente.

« Tu devines peut-être la suite. Cette femme, c'était Sue Sylvester. Il s'avéra qu'elle était réellement une cousine de maman (le terme d'affection lui échappa instinctivement), et que, n'ayant plus eu de nouvelles depuis des semaines, voulut lui rendre visite pour savoir si tout allait bien. Elle était au courant des affaires officieuses de maman. Bien sûr, elle devina ce qui avait pu se passer lorsqu'elle tomba sur ma sœur et moi, seules occupantes des lieux. Elle nous proposa de venir à Paris, où elle pourrait s'occuper de nous et des aspects plus... disons, pratiques de notre vie. C'est grâce à elle si je ne suis pas morte de faim aujourd'hui. Elle nous a donné de l'argent, loué cet appartement, tout cela sans rien demander en retour. Sue a été plus qu'une vague tante recueillant deux orphelines après un désastre ; elle a été le parent qu'il nous manquait, qui nous avait été retiré trop tôt. »

Quinn s'arrêta, reprenant son souffle et souriant d'un air mélancolique en songeant à tout ce que Sue avait fait pour elles alors que rien ne l'y avait obligée. La voix pleine de tendresse de Rachel se fit enfin entendre, presque chuchotée, comme si elle avait peur de déranger le silence.

« Est-ce que tu sais ce qui est arrivé à tes parents ?

— On n'a jamais su, dit-elle avec un vague haussement d'épaules. Je ne sais pas s'ils sont enfermés en prison, ou s'ils ont été torturés, ou même s'ils sont morts. Je ne sais pas s'ils sont en France ou à l'autre bout du monde, s'ils ont été forcés de travailler pour la Gestapo, pour l'Allemagne ou pour n'importe quelle autre nation. Je n'ai aucune idée du traitement réservé aux espions. J'espère simplement... C'est peut-être naïf de ma part, et sans doute complètement irréaliste de le penser, mais j'ai l'espoir qu'un jour je les reverrais. Je les croiserais dans la rue, ou ils m'enverront une lettre disant qu'ils sont enfin libres, ou alors Frannie aura retrouvé leur trace et l'on pourra enfin renouer le contact. »

Rachel sourit. L'optimisme était paradoxalement bienvenu par des temps comme celui-ci.

Elle serra la main de Quinn dans la sienne, puis se pencha pour embrasser son épaule, sa clavicule, écartant la bretelle de sa robe pour toucher la cicatrice pâle du bout des lèvres, juste assez pour entendre la blonde inspirer fortement à son contact.

« Fais-moi penser à remercier cette fameuse Sue quand je la rencontrerai enfin, fit-elle tout en nichant sa tête au creux de son cou. Je lui dois bien ça.

— Elle te répondra qu'elle n'a fait que son devoir » sourit Quinn en laissant échapper un petit rire.

La jeune brune gloussa, mais reprit vite son calme et son sérieux. Quinn dut le sentir, car elle glissa son bras autour de sa taille, la rapprochant un peu plus de son corps, avant de lui demander si tout allait bien.

« Oui, répliqua-t-elle instantanément. Ne t'inquiète pas. C'est juste que... Je réfléchissais. » Lorsqu'elle n'ajouta rien, la blonde serra sa taille en une étreinte affectueuse pour l'inciter à continuer. C'est ce qu'elle fit.

« J'ai déjà pensé à cela — à mettre fin à mes jours. Plusieurs fois, même. — En voyant l'air que prit Quinn, elle ajouta précipitamment : — Oh, non, je n'y pense plus depuis un bout de temps, si c'est ce que tu te demandes. Je n'en aurai jamais la force. C'est juste que, parfois, quand j'étais en fuite et que je devais quitter mon abri pour en trouver un autre et marcher des kilomètres pour fuir la Gestapo, ou bien prendre le train clandestinement jusqu'à ma prochaine destination... j'y pensais, quelques fois. J'ai été sur les routes pendant de longues années. J'y ai vécu des étés humides et insoutenables et des hivers trempée jusqu'aux os. Je me demandais souvent pourquoi je faisais tout cela. Pourquoi je fuyais, pourquoi je courais, alors que la seule issue possible, en fin de compte, c'était la mort. »

Rachel émit un petit bruit désapprobateur, secouant la tête contre l'épaule de la blonde.

« Mais je n'ai rien fait. Je n'en ai pas eu la force. Peut-être que j'avais encore un maigre espoir auquel je me raccrochais, et que cet espoir m'a empêchée de faire l'irréparable. Je suis heureuse de m'y être accrochée, soupira-t-elle, puis elle leva son visage pour observer les yeux gris constellés de vert qui la fascinaient tant. Parce que cela m'a permis de te rencontrer. »

Quinn ne répondit rien, préférant à la place se demander comment une femme, une jeune fille aussi innocente et irréprochable et candide que celle qui était à ses côtés avait pu traverser autant d'horreurs.

Elle ne connaissait pas le quart de qu'avait traversé Rachel, mais savait qu'elle avait subi bien plus d'atrocités qu'elle. Elle se demanda vaguement ce qu'il serait advenu de sa vie si la petite Juive avait été rattrapée par ces monstres nazis, par un collaborateur un peu trop bavard, et si elle ne l'avait jamais recueillie.

La blonde secoua négligemment la tête pour s'éviter ces réflexions qui menaient toutes à l'impasse.

« Je suis contente que tu sois là » finit Quinn en souriant doucement.


Quinn dévoilait son passé à Rachel un peu plus chaque jour — ou plutôt chaque nuit, car c'était dans ces moments baignés d'obscurité et de silence assourdissant qu'il lui était plus facile de se livrer.

Elle lui parlait de Frannie, beaucoup plus depuis qu'elle avait reçu sa dernière missive, et du lien précieux qu'elles entretenaient depuis toujours. Aussi loin qu'elle s'en souvienne, il en avait toujours été ainsi. Frannie et elle n'avaient pas souvent été séparées durant leur enfance, et elle crut qu'il en serait ainsi toute leur vie.

Elle lui racontait que, malgré leurs quatre ans d'écart, elles avaient été plus proches que n'importe qui, jouant alternativement le rôle de sœurs, d'amies et de confidentes, puis de parents lorsqu'elles n'eurent plus de nouvelles des leurs.

À le demande de Rachel, elle lui racontait aussi ses souvenirs les plus heureux, lui parlait de ses parents et de sa ville natale, où elle avait vécu jusqu'à ses dix-sept ans. La petite Juive, quant à elle, se contentait de l'écouter, intervenant rarement si ce n'était pour émettre un commentaire de temps à autre.

Quinn savait qu'il était dur pour Rachel d'aborder le sujet de sa propre famille et de son enfance. Elle n'avait que peu mentionné ses années passées en Autriche avec ses parents. La blonde ne s'en formalisa pas, cependant ; elle attendrait le temps qu'il faudra pour que Rachel se sente capable de lui dévoiler son passé peu commun. Et même si ce temps-là ne venait jamais, elle s'assurerait que la brune puisse toujours compter sur elle.

Elle avait aussi modifié certaines de ses habitudes et, chaque soir, au lieu d'occuper le sofa pendant quelques heures solitaires, elle se glissait dans son lit, livre à la main, lunettes de vue sur le nez, et lisait en attendant que la petite brune vienne la rejoindre pour se blottir contre elle et lui tenir chaud. Quinn lui lisait à voix haute des passages du roman qui la tenait en haleine, lui murmurait son amour à travers des poèmes d'Emily Dickinson et de Walt Whitman dans l'atmosphère feutrée de sa chambre, et s'endormait en serrant son corps osseux et reposant.

Cela devint bientôt un rituel que les deux jeunes femmes attendaient avec impatience.

Tout semblait finalement prendre sa place, contrairement aux premiers jours de sa cohabitation avec Rachel où chaque geste était hésitant, chaque parole pensée et réfléchie avant d'être prononcée.

Quinn se prit un jour à espérer que cet arrangement dure, que Rachel puisse rester à ses côtés même après que la guerre soit terminée.

Pourtant, et sans qu'elles ne puissent rien y faire, un événement imprévu bouleversa l'une de leurs nuits.

Dans la nuit du vingt-et-un au vingt-deux avril, les deux occupantes de l'appartement se réveillèrent en sursaut en éprouvant la désagréable sensation d'avoir été littéralement secouées pour être tirées du sommeil. Elles n'eurent pas le temps de se poser la moindre question, car déjà un autre tremblement vint ébranler l'immeuble, faisant vibrer le plancher.

Quinn sentit Rachel tressaillir, et elle réagit dans la seconde en enveloppant ses bras autour d'elle, assise contre la tête de lit.

Elle tendit la main pour allumer la lampe de chevet, mais l'interrupteur fit entendre son déclic sans que l'ampoule ne s'allume. Elle ne pouvait pas non plus voir quelle heure indiquait l'horloge murale. En jetant un coup d'œil par la fenêtre, la jeune femme ne put rien voir d'anormal, seuls quelques réverbères illuminaient faiblement la rue, trop pauvrement pour qu'elle puisse y remarquer quoi que ce soit d'anormal.

Quinn n'était pas rassurée pour autant — Rachel non plus, si elle se fiait aux tremblements qui secouaient la jeune femme. Avant qu'elle ne puisse penser à ce qu'elle devait faire, la pièce fut une nouvelle fois la proie d'une secousse, plus faible que les deux précédentes, mais qui parut ne jamais s'arrêter. Dans le vacarme bourdonnant, Quinn crut percevoir le vrombissement de moteurs d'avions.

L'idée de sortir de son appartement pour demander de l'aide ou des informations sur ce qu'il se passait lui apparut soudain moins attrayante qu'une minute plus tôt. À cet instant, seule Rachel importait, et sa sécurité.

Les mots que Quinn avait l'intention de prononcer pour rassurer la jeune femme se coincèrent dans sa gorge quand elle se rendit compte qu'elle n'avait aucun moyen de savoir si tout allait bien se passer. Elle ravala ses paroles en même temps que quelques larmes, écoutant les lointains échos d'éclats et de détonations, l'estomac serré.

Un vent de panique l'assiégea brutalement. Et, alors qu'elle serrait contre elle une femme tout aussi ignorante qu'elle-même quant à ce qu'il se passait au-dehors, elle songea, avec désespoir et accablement, que la Luftwaffe avait désigné Paris comme la prochaine ville à détruire.

La nuit lui sembla douloureusement longue.


I'm always making a comeback, but nobody ever tells me where I've been.

— Billie Holiday.