私はセレナです
Comme l'a chanté Niagara, "je vais bientôt parler le japonais", du moins je l'espère ! Je m'y mets sérieusement, et j'adore ça. Je bénis Japan in Motion de m'avoir fait découvrir cette langue et ce pays.
Les bombardements s'arrêtèrent après moins d'une heure de vacarme assourdissant. Le temps parut beaucoup plus long pour les deux jeunes femmes du troisième étage, ainsi que pour une grande partie des habitants du quartier.
Lorsque le bruit se fut enfin tut et que les derniers échos disparurent pour se confondre dans la nuit et le silence, Quinn laissa échapper un soupir étranglé ainsi que quelques larmes.
L'immeuble tenait toujours debout, et Rachel n'était pas blessée.
C'était tout ce qui lui importait. Bien sûr, elle craignait que les secousses ne reprennent de plus belle, mais le calme semblait s'être définitivement installé à l'extérieur.
Elle essaya à nouveau d'allumer la lampe de chevet, sans plus de succès.
« Je crois que les plombs ont sauté » fit-elle en serrant un peu plus fort Rachel dans ses bras. Elle n'en avait pas la moindre idée, en réalité. Peut-être était-ce juste le filament de l'ampoule qui avait lâché, mais elle en doutait fortement.
La brune ne répondit rien, car elle ne savait pas quoi répondre à cela. Il lui semblait pouvoir encore percevoir l'écho des bombes éclatant tout près, et cela la terrifiait. Elle n'avait jamais été témoin d'un bombardement. Elle savait quel bruit faisait une balle tirée d'un pistolet, elle avait entendu siffler des munitions projetées à toute vitesse, mais ne savait pas comment éclatait une bombe.
Maintenant, elle en avait une idée assez précise.
Quinn continuait de l'étreindre, ses bras solides et fins lui procurant un sentiment de sécurité indispensable. Rachel sentait ses mains serrer ses épaules, ses côtes, le bout de ses doigts dessinant des formes imaginaires sur son pyjama, et cela suffisait à l'apaiser dans le tumulte de la nuit.
Elle ne put se rendormir, et Quinn non plus. Elles restèrent enlacées sur le lit un long moment, ou peut-être une minute, aucune des deux ne pouvant exactement dire combien de temps s'était écoulé pendant qu'elles tenaient cette position. Ce dont Rachel était sûre, c'était qu'il faisait encore nuit noire lorsque leurs respirations se furent enfin calmées.
Elle ne tremblait plus ; Quinn lui tenait chaud et la rassurait à travers ses simples étreintes, et cette fois ne faisait pas exception.
Son souffle chaud quitta son cou et Rachel éprouva une sensation de vide instantanée.
« D'accord. Tout va bien, dit la blonde d'une voix presque saccadée, mais déterminée. On va aller dans la cuisine, boire un grand verre d'eau pour nous calmer, et ça ira mieux après. Allons-y. »
Elle lui tendit une main que Rachel fut prompte à prendre. Ses jambes étaient aussi molles que du coton, et elle se serait probablement effondrée sans le bras de la jeune femme sur sa taille. Une fois dans la cuisine, le verre d'eau promis se transforma en trois verres d'eau fraîche et une tasse de thé chaud, mais aucune ne s'en soucia. Retourner dormir pour le reste de la nuit allait s'avérer difficile.
Quinn fut tentée d'allumer son poste de radio pour écouter les dernières nouvelles, mais n'en fit rien. Cela ne servirait à rien s'il n'y avait plus d'électricité dans l'immeuble, et la BBC ne serait sans doute pas plus informée sur la situation qu'elle ne l'était actuellement.
La brune s'approcha doucement de la fenêtre du salon, écartant avec une précaution inutile les rideaux avant de regarder à l'extérieur.
Paris semblait irréelle. Paisible et silencieuse. Jamais elle n'aurait imaginé la ville lumière aussi inerte. Même les lumières semblaient éclairer les trottoirs avec réticence, avec la volonté de dissimuler la ville au milieux des ombres. Sans la lune pour l'illuminer, elle n'avait plus l'air de rien.
Perdue dans sa désolante contemplation des petites avenues et des bâtiments de pierre et monuments à peine visibles, Rachel accueillit avec une sorte de soulagement les mains qui se posèrent sur sa taille, puis le corps qui se pressa dans son dos.
« Paris a l'air si triste, dit-elle d'une voix atone. Presque morte. Ce n'était pas comme ça que je me l'imaginais. »
Quinn approuva. Cette ville ne ressemblait en rien à celle qu'elle avait connue huit ans plus tôt. Elle était déserte, malgré ses deux millions et demi d'habitants.
« Je suppose que c'est normal. La guerre change une ville. »
Elle sentit Rachel soupirer, puis se retourner dans ses bras, l'observant de son regard doux et perçant à la fois. Sa respiration se coupa lorsqu'une main assurée vint remettre une mèche de cheveux blonds derrière son oreille, et les doigts de cette même main caresser sa pommette, traçant le contour de son œil, de son sourcil, l'arête de son nez.
La blonde remarqua à cet instant comme les cheveux de Rachel avaient poussé, ces boucles qui arrivaient à peine à ses épaules quelques mois auparavant lui tombaient maintenant au milieu du dos. En tendant la main pour la perdre dans sa chevelure, elle songea qu'il faudrait les lui couper pour qu'ils ne deviennent pas trop encombrants.
Un sourire étira les lèvres de la petite brune. Elle se pencha en avant jusqu'à sentir le souffle de Quinn sur son visage.
« Mais tant que tu es là, cela reste la plus belle ville du monde. »
Quinn ne sut rien répondre ; peut-être parce qu'il y avait trop de choses qu'elle aurait voulu dire à ce moment. Mais surtout, elle songea, et pour la première fois pendant plus d'une seconde, que Rachel restait ici à cause d'elle. Elle était la seule personne qui lui permettait de vivre dans cette ville.
Et elle voudrait sans doute retourner chez elle après la fin de la guerre.
La seule pensée de devoir vivre à nouveau sans la brune à ses côtés lui était insupportable. Elle essaya de l'occulter, de ne plus réfléchir aux possibilités qu'amènerait le futur en décidant d'embrasser Rachel. Quinn laissa échapper un faible gémissement ; elle repoussa la pensée intolérable de ne plus jamais goûter à ce fragment de liberté et de lendemains et de joie qui lui était accordé. Elle faisait glisser ses lèvres contre les siennes presque violemment, presque désespérément, emmêlant sa main dans ses cheveux pour ne plus penser à rien d'autre qu'aux sensations que provoquaient Rachel et sa proximité.
Le futur attendrait, songea Quinn. La guerre attendrait. En cet instant, seul le moment présent importait. Le reste pouvait attendre.
Les deux femmes quittèrent bientôt l'obscurité du salon pour celle de la chambre — deviendrait-elle jamais leur chambre, leur lieu de retraite et et leur appartement, Quinn se le demanda brièvement — où elles s'allongèrent sous les couvertures malgré la chaleur et le climat sec du mois d'avril. L'humidité sèche de l'hiver fut vite oubliée et remplacée par des températures plus clémentes.
Leur baiser reprit bien vite, plus lent, plus paresseux que le précédent alors que la fatigue les rattrapait, et Quinn s'endormit au son de la respiration régulière de Rachel contre son cou.
Quinn ne put dormir que quelques heures, et s'était déjà réveillée avant les premiers rayons du soleil, ce qui ne lui arrivait presque jamais, contrairement à Rachel qui était debout aux aurores. Pourtant, la jeune Juive dormait encore à poings fermés alors qu'une cloche sonnait dix coups dans le lointain.
Elle ne put empêcher un léger sourire de prendre place sur son visage en la regardant. Rachel semblait si paisible. Heureuse, même, si elle osait utiliser ce mot. En la voyant ainsi, pelotonnée sous la couette et serrant le drap dans ses petites mains, la tête enfouie dans l'oreiller, personne n'aurait pu savoir qu'elle risquait à tout moment d'être exécutée, ou pire encore.
Quinn ne se souvenait que trop bien de cette rafle de juillet 1942, lorsque des milliers de Juifs furent arrêtés et enfermés au Vélodrome d'Hiver avant d'être déportés Dieu sait où. Si Rachel s'était trouvée à Paris ne serait-ce qu'un an plus tôt, elle aurait très bien pu faire partie de ces gens. Et elle ne serait sans doute plus en vie.
Une opération d'une telle envergure pourrait se reproduire, elle en était consciente. Un soupir s'échappa de ses lèvres.
Tout était si complexe, et pourtant d'une simplicité écœurante.
Si la police, la Gestapo ou n'importe qui aux intentions mauvaises découvraient l'existence de sa colocataire illégale, ils se feraient un plaisir de s'occuper d'elle, et de Quinn par la même occasion. Peut-être même ses voisins feront-ils aussi les frais des dommages collatéraux.
D'un autre côté, si elle réussissait à garder Rachel saine et sauve comme elle l'avait plus ou moins fait jusqu'à présent, et ce jusqu'à ce qu'un armistice ou qu'une nouvelle loi sur le statut des Juifs soit signé, tout s'arrangerait. Rachel pourrait de nouveau sortir, Quinn ne craindrait plus continuellement pour sa vie et sa sécurité, et leur existence serait soulagée d'un poids.
Jusqu'à ce que la petite brune en ait assez et veuille retourner chez elle.
Une centaine de raisons la pousserait à partir. Le mal du pays commençait sans doute à lui peser. L'Autriche était sa patrie, l'endroit où elle avait vécu, et rien ne pourrait la remplacer, pas même l'une des plus belles villes au monde. Surtout si cette ville avait été l'une des pierres angulaires de l'horreur nazie.
Abattue, Quinn sentit son cœur se serrer à cette possibilité. Elle voulait garder Rachel pour elle, avec elle, et se sentait affreusement égoïste de vouloir autant. Pourtant, elle savait qu'elle ne pourrait jamais la retenir contre sa volonté, l'empêcher de faire ses propres choix. Des choix qui lui avaient été interdits de faire depuis des années, et qu'elle rêvait sûrement de pouvoir approcher une nouvelle fois.
Rachel et son bonheur passaient avant tout.
La jeune Parisienne sentit le lit grincer, puis la femme qui dormait à ses côtés s'étirer doucement pour sortir du sommeil. Deux yeux ensommeillés se posèrent sur elle, et le sourire lui revint instantanément.
« Tu es réveillée depuis longtemps ? » demanda-t-elle en réduisant la distance qui les séparait.
Quinn sourit, secouant la tête en guise de réponse. « Tant mieux » dit Rachel, son corps comblant les derniers centimètres qui la séparait d'elle. Quinn soupira après que Rachel ait blotti sa tête entre son cou et son épaule, et l'une de ses mains vint spontanément s'enterrer dans sa chevelure brune, caressant sa peau du bout des doigts.
Elle ne savait pas combien de matins identiques à celui-ci lui restait-il avant qu'elle ne se retrouve à nouveau seule, et ne préférait pas y penser. Elle prendrait tout ce que Rachel avait à lui offrir, et surtout ce qu'elle voulait lui donner, même si cela ne durait qu'un temps.
Mais si elle pouvait inciter la jeune femme à rester avec elle sans qu'elle ne se sente privée de son libre arbitre, alors elle le ferait.
Car Rachel respirait la vie, la joie et l'amour, et Quinn avait envie de continuer à goûter à toutes ces émotions qui faisaient battre son cœur un peu plus vite.
Rachel et Quinn restèrent cloîtrées durant les deux jours qui suivirent, la brune refusant que la blonde mette un pied dehors pour des raisons de sécurité, avait-elle dit. Ce n'était pas dénué de fondement. On pouvait toujours entendre, de temps à autre, une bombe éclater, et se promener dans les rues serait jouer avec la mort, tout simplement.
Aucun avion ne survola la ville. Aucun bourdonnement sourd et annonciateur ne se fit entendre, pas même de très loin. Seuls les éclats secs, brutaux, terribles de ce que la blonde savait être des bombes à retardement étayaient les rues, emplissant le vide parisien d'un son meurtrier sans équivoque.
Paris ne semblait plus aussi sûre que cela, et la peur rattrapait les habitants au galop.
Le lendemain, alors que les explosions semblèrent s'être taries, Quinn apprit de la bouche de Sam ce qui s'était passé durant la nuit du vingt-deux avril, et elle en resta coite de stupeur.
Son voisin avait frappé à la porte de son appartement peu avant l'heure du déjeuner, l'air inquiet, mais il fut visiblement soulagé en voyant que les deux locataires du troisième étage se trouvaient derrière la porte.
« Vous avez entendu le boucan de la nuit dernière ? »
Quinn n'eut pas le temps d'affirmer qu'il s'invitait déjà dans le salon, décidant que le palier n'était pas un endroit convenable pour discuter — surtout si l'on avait des voisins occasionnellement curieux qui essayaient de surprendre des conversations à l'aide de leurs oreilles indiscrètes.
Rachel lui fit signe de s'installer sur le canapé, et prit place à côté de lui, tandis que la blonde restait debout, attendant le reste de son récit.
« Des avions ont bombardé Paris, continua le jeune homme dont le front restait plissé. C'étaient des avions anglais et américains. »
Le silence accueillit ses paroles tandis que les deux femmes digéraient l'information.
La Luftwaffe n'était donc pas à l'origine de ces moments, de ces jours, de ces nuits de terreur et d'anticipation. La petite brune baissa la tête, les épaules effondrées, et en cet instant Quinn n'aurait rien voulu de plus qu'effacer ses tourments en la prenant dans ses bras, en l'embrassant jusqu'à lui rendre le sourire, en la berçant de paroles douces et insignifiantes jusqu'à ce qu'elles s'endorment dans les bras l'une de l'autre.
Mais elle ne pouvait rien faire de tel, pas tant que Sam était là.
Peut-être voulait-elle garder cette relation pour elle, un secret dont seules Rachel et elle connaissaient l'existence, qu'elles possédaient plus que tout, une liaison protégée de la réalité et du monde qui les entourait.
Sans doute Quinn informerait-elle Sam le moment venu, et elle confirmerait les soupçons de Mercedes et de Brittany. Elle en parlerait probablement même à Sue Sylvester, cette femme qui l'avait vue grandir, passer d'adolescente endeuillée à jeune femme indépendante. Pour l'instant cependant, dévoiler la vraie nature de leur relation n'était pas au menu. Elle aurait le temps d'y songer plus tard.
Sans se douter de la tournure qu'avaient pris les pensées de Quinn, Sam poursuivit :
« Il paraît, selon les informations que je tiens de Sue et de quelques connaissances, que les Alliés avaient pour but de toucher des bases allemandes, comme l'entrepôt de la RATP. On a eu assez de chance de notre côté, les bâtiments ne sont pas trop endommagés. On ne peut pas en dire autant des quartiers adjacents, fit-il d'un air sombre. Il ne reste presque que des débris du côté de la porte de la Chapelle. La gare de triage a été complètement détruite. La quartier des Batignolles n'est pas bien en point non plus. C'est un vrai théâtre de guerre. Il y a des cratères partout, des fuites de gaz, des arbres arrachés, même des corps sans vie. Il y a des familles étalées sur les trottoirs parce que leur maison a été détruite. C'est atroce. »
Rachel avait envie de vomir. Elle n'était pas bien renseignée sur ces histoires d'alliances, d'aviations anglo-saxonnes et de pactes de non-agression, mais son idée sur la question était très claire.
Les Alliés, comme l'avait dit Sam, avaient voulu bombarder des positions stratégiques de l'Armée allemande au prix de lourds dommages collatéraux.
Qu'importait si cela avait permis de rendre inutilisable une gare ou une usine de munitions. Ils avaient pris la vie d'innocents, eux aussi, des innocents de leur propre camp.
C'était le prix à payer lorsque l'on faisait la guerre, pensa-t-elle amèrement.
Le courant revint dans la semaine, après que Quinn ait longuement examiné le disjoncteur et certains des câbles qui acheminaient l'électricité.
Après les bombardements qui avaient eu lieu quelques jours auparavant, elle décida qu'il serait plus sage d'attendre un peu avant de sortir à nouveau dans les rues (ce qui, elle s'en rendait compte, ne ferait pas de grande différence si un avion décidait de larguer une bombe sur le toit de son immeuble. Ce serait simplement moins douloureux et plus rapide).
Les jours suivants semblèrent tourner au ralenti. Quinn fit de son mieux pour économiser la nourriture, ne désirant pas de sitôt retourner chez Sue pour se ravitailler. Les patrouilles de police avaient sûrement été renforcées depuis ce vingt-deux avril, elle préférait donc attendre que l'excitation et la peur des habitants s'atténuent.
Rachel, quant à elle, ne la lâchait littéralement pas d'une semelle, continuant de dormir dans ses bras, de l'aider dans la préparation des repas, fredonnant sur les chansons d'Ella Fitzgerald et d'Edith Piaf diffusées à la radio au creux de son oreille. Rien d'étonnant à cela, si ce n'est que la blonde avait l'étrange impression que Rachel avait peur.
Peur de quoi, elle en avait une petite idée, bien qu'elle ne pouvait en être sûre. Cette nuit et ces jours d'explosions ininterrompues avaient dû l'ébranler plus qu'elle ne l'aurait voulu. Peut-être même qu'ils lui avaient rappelé des semaines d'horreurs qu'elle avait désespérément eu envie d'oublier, et qui lui étaient revenues à l'esprit par la même occasion.
Pourtant, la jeune Juive riait toujours, et continuait de sourire, de murmurer des mots doux dans la pénombre de la nuit et la sécurité de la chambre, caressant son avant-bras de ses doigts maigres pendant que Quinn lui contait une énième histoire.
Leur relation était loin d'être parfaite, certes, mais la blonde s'estimait chanceuse. Elle et Rachel résistaient plutôt bien pour deux femmes qui risquaient leur vie à chaque instant. Bien sûr, leurs conversations n'étaient pas aussi garnies que celles des couples qui pouvaient sortir et découvrir chaque jour de nouvelles choses et qui, par la suite, alimentaient leurs discussions et décuplaient le nombre de mots qu'ils pouvaient débiter par minute.
Étant donné que Rachel ne pouvait librement, ni même légalement arpenter les avenues parisiennes, la seule matière qui nourrissait leurs propos provenait de souvenirs, d'histoires sorties de leurs enfances respectives, parfois même des dernières nouvelles des champs de bataille.
La nouveauté ne définissait pas vraiment leur relation, mais l'absence de nouveauté n'était pas insupportable, bien au contraire.
Elles pouvaient en apprendre un peu plus l'une sur l'autre, jour après jour, sans se sentir forcées de devoir divulguer leur passé en un monologue interminable qui les priverait d'une nuit de sommeil ou d'un jour d'insouciance.
Quinn se demandait, de temps à autre, ce qu'il adviendrait d'elles dans quelques mois, quelques années. Dans un pays en paix.
Son cerveau lui offrait des pensées et des images qu'elle pensait trop belles pour être vraies, et elle secouait alors la tête, l'ombre d'un sourire ou d'une moue affectée obscurcissant son visage.
Elle se demandait aussi, à certains moments où tout allait pour le mieux, quand Rachel chantonnait, blottie contre elle, et qu'aucun danger extérieur ne menaçait leur équilibre, si elle aurait jamais l'occasion d'être intime avec elle.
Il n'était pas étonnant que Quinn ait envie d'une telle chose. Elle s'en était rendu compte progressivement, et lorsque la pensée la traversa pour la première fois, elle se trouva moins surprise que terrifiée à l'idée que la petite brune ne veuille pas d'elle.
Mais surtout, Quinn voulait lui faire l'amour, tendrement et passionnément, dans l'intimité que fournissaient son lit et les quatre murs de sa chambre, pour faire oublier, tout autant à Rachel qu'à elle-même, les bombardements de l'autre côté de la Terre, de l'autre côté de la Manche, de l'autre côté de la ville, et les milliers de personnes arrêtées, exécutées et enfermées, et la peur dans laquelle elles baignaient depuis des mois, des années, et les risques qu'elles encouraient si jamais on venait à les découvrir.
Pourtant, si grandes étaient les pulsions de son cœur, Quinn n'y céda pas. Parce que, plus forte que l'envie de sentir la peau nue de Rachel contre la sienne, était l'envie de voir Rachel heureuse, épanouie, et en sécurité. Elle ferait tout son possible pour voir ce jour arriver, qui deviendrait ensuite des milliers de jours, et à cet instant seulement pourrait-elle s'inquiéter de ses propres sentiments et ce dont elle avait envie.
Rachel passait avant tout.
Pendant les jours qui suivirent, Paris avait l'air, plus encore qu'auparavant, comme immobilisée sous une couche de poussière, de soldats et de misère presque optimiste. Grise et vidée de ses incessants passants après un mortel bombardement allié.
Juste au moment où elle se faisait la réflexion que ses placards commençaient à être trop peu remplis, Quinn entendit quelqu'un frapper à la porte d'entrée. Elle ne croyait pas aux coïncidences, mais cette visite tomba curieusement à point nommé.
Il était dix-neuf heures et Rachel était en train de prendre une douche lorsqu'elle alla ouvrir.
Sur le pas de sa porte, portant deux gros sacs en toile hermétiquement fermés, oscillant au bout de deux mains usées par les travaux manuels, se tenait Sue Sylvester, droite comme un i, une expression illisible peinte sur le visage.
Elle offrit un sourire à Quinn lorsqu'elle la salua, surprise qu'elle se déplace jusqu'ici pour lui rendre visite, et déposa les sacs à ses pieds.
« Ça fait un bail que l'on ne s'est pas vues, n'est-ce pas ? » fit-elle de sa voix railleuse et inspirant la confiance. La plus jeune ne put que hocher la tête, incapable de répondre quoi que ce soit à une question aussi simple.
Sue ne se laissa pas rebuter par le manque d'éloquence de sa protégée, et continua sur un ton plus doux, glissant ses mains dans les poches de sa veste : « J'ai cru comprendre que tu n'aimais plus sortir. Et j'ai pensé que cela faisait longtemps que tu n'étais pas venue me réclamer à manger, alors me voilà. Les sacs sont pour toi, dit-elle avec un signe du menton, et pour ta petite protégée. Où est-elle, d'ailleurs ? »
Le son de l'eau qui coulait emplissait l'appartement, répondant aux interrogations de la grande femme, mais Quinn crut bon d'ajouter les paroles au bruit, et dit que Rachel était sous la douche.
Sue fit un signe d'acquiescement, puis resta silencieuse une minute ou deux. Ce qu'elle dit ensuite abasourdit la jeune fille.
« C'est pour cela que tu ne sors plus. »
Elle n'avait pas prononcé ces mots d'une façon dédaigneuse, ni même agressive. Ils se présentaient plutôt sous la forme d'une déclaration, d'une affirmation impossible à nier, et Quinn hocha lentement la tête, incapable de répliquer. Un sourire sincère étira alors les lèvres de Sue Sylvester, qui tendit le bras pour poser une main ferme sur l'épaule de la plus petite, avant de dire (et Quinn se souviendrait à jamais de ses mots) : « Ne t'en fais pas. Je comprends. »
Sue se pencha pour embrasser le front de la blonde, un geste qu'elle n'avait pas reproduit depuis des années, et Quinn put à peine retenir ses larmes en se sentant à la fois aimée et acceptée.
Sue savait, et ne lui en tenait pas rigueur.
Lorsque Quinn informa Rachel de la visite éclair de Sue Sylvester, la brune eut l'air heureuse et déçue à la fois.
« Je me demande quand je pourrais enfin la rencontrer » fit-elle avec un haussement d'épaules accompagné d'un demi-sourire.
Il était, après tout, normal que la jeune femme veuille faire la connaissance et remercier la personne qui la nourrissait indirectement depuis des mois. Quinn lui assura qu'elle la rencontrerait bientôt, même si elle n'en avait pas la certitude. Mais si cela faisait plaisir à Rachel, alors elle se débrouillerait pour inviter Sue un soir d'été autour d'un repas.
Il s'avéra que les sacs contenaient également deux paires de chaussettes presque neuves, ainsi que deux robes et un cardigan dont la manche était trouée. La taille des habits correspondait approximativement à la corpulence de Rachel. Quinn sourit, songeant à la générosité de Sue Sylvester, avant de s'installer à table pour repriser les vêtements à l'aide d'un fil et d'une aiguille.
Voir chaque matin, lorsqu'elle ouvrait son armoire, les robes de Rachel pendues auprès des siennes lui procurait un sentiment de joie intense.
Comme si la brune avait toujours était là, et vivrait toujours avec elle, comme si c'était la chose la plus naturelle au monde.
Ses activités de couturière ne lui prirent qu'une petite heure, et au moment où elle eut enfin fini, quand elle entra dans la chambre à coucher, Rachel était déjà allongée sur le lit, un bras croisé sous son crâne, le regard perdu sur le plafond dont la seule couche de peinture craquelait de part et d'autre.
Quinn délaissa sa colocataire quelques minutes de plus — prenant simplement le temps d'enfiler son pyjama — mais lorsqu'elle retourna dans la pièce pour se coucher, la brune n'avait pas bougé d'un pouce.
« Tout va bien ? » dit-elle tout en se glissant sous la couette en plume.
Rachel ne répondit pas tout de suite, posant ses yeux dans les iris verts de la jeune femme, avant d'acquiescer, soulevant le coin de sa bouche en un réflexe inconscient.
Rien ne fut ajouté tandis que les deux femmes se jaugeaient du regard, s'observaient, enregistrant des traits mémorisés depuis longtemps, des nez fins et saillants, des joues creuses et des pommettes hautes, des fronts larges, lisses et inquiets malgré les sourires qui étiraient des lèvres sèches.
Les doigts de Quinn vinrent frôler son menton et sa mâchoire lorsqu'elle chuchota, comme pour ne pas briser cet instant de contemplation qui semblait s'étirer à l'infini :
« À quoi tu penses ? »
Rachel respirait doucement, presque silencieusement.
« Chérie ?
— À ce que j'aurais fait si tu n'étais pas descendue dans cette cave. »
L'intensité de sa voix frappa Quinn de plein fouet quand elle lui répondit, gravement et révérencieusement. Puis, Rachel se pencha pour embrasser sa bouche, d'abord lentement, prenant le temps de savourer chaque parcelle, chaque seconde du baiser, avant de le transformer en quelque chose de plus désespéré et précipité.
Quinn gémit en sentant la langue de la brune caresser ses lèvres, recherchant plus, désirant plus.
Elles se retrouvèrent bientôt assises à genoux sur le matelas, sans s'en être rendu compte, perdues dans un baiser enfiévré et désordonné. Leurs mains vinrent s'ajouter dans cet enchevêtrement de peau et cet emmêlement de respirations, se posant sur des épaules, des côtes enveloppées de tissus, caressant le corps qui se trouvait en-dessous du bout des doigts.
La blonde soupira faiblement lorsque Rachel s'écarta, emplissant ses poumons d'un oxygène qui venait à lui manquer. Rachel en profita pour embrasser la ligne de sa mâchoire, déplaçant ses lèvres jusqu'à la jonction entre son cou et son oreille.
Elle perdait toute notion du temps, se sentait perdre pied. Seul le toucher constant de la brune et sa main mêlée dans ses boucles brunes lui permettaient d'être maintenue dans la réalité. Les yeux mi-clos, Quinn respirait laborieusement, se retenait de gémir à grand peine lorsque la langue de Rachel goûtait à une zone plus tendre de son épiderme, la rendant frissonnante, languissante.
Elle passa son bras sur sa taille, serrant sa hanche, lorsqu'elle se sentit sur le point de basculer.
L'odeur de Rachel, enivrante, unique, brouillée à celle du savon qu'elle-même utilisait, ne faisait qu'ajouter à son émoi.
Quinn sortit de sa léthargie en sentant des doigts lutter avec les boutons de sa chemise. Baissant les yeux, elle vit la petite brune la regarder intensément, un mélange de peur, d'envie et d'amour dans son regard.
Elle ne dit rien, se pencha pour l'embrasser une énième fois, apaisant le feu qui la rongeait de l'intérieur et de l'extérieur pour un instant. Quinn sentit Rachel défaire les derniers boutons, écarter les pans de la chemise autour de son cou, libérant pour la première fois ses épaules nues, ses clavicules, sa poitrine, son ventre pâle à la vue de la brune.
Rachel se contenta de l'observer pendant une éternité. Puis, sans que Quinn ne s'y attende, elle lui dit, d'une voix chuchotante et couverte d'une épaisse couche d'émotion : « Tu es si belle. »
La blonde rougit, sourit, sentit sa cage thoracique se gonfler et son cœur palpiter d'émotion en entendant ses mots.
Finalement, Rachel fit un geste, et Quinn soupira d'aise à la sensation de sa bouche, aussi légère qu'une plume, sur son épaule d'albâtre.
L'odeur de savon et de Rachel fut tout ce qu'elle put respirer de la nuit.
Rachel était réveillée depuis des heures quand Quinn, allongée sur le dos, sortit du sommeil, étirant ses membres engourdis. Elle ne put s'empêcher de sourire sans pouvoir se contrôler en voyant la blonde frotter ses yeux encore ensommeillés, puis se blottir contre son corps nu en entremêlant ses jambes aux siennes.
La brune rougit lorsque Quinn prit sa main, glissa ses doigts entre les siens, puis embrassa chacune de ses phalanges, avant de se pencher pour l'embrasser sur la bouche. Son baiser avait le goût des lendemains et de liberté.
« Bien dormi ? » dit-elle d'une voix rauque, cassée par la fatigue. Rachel acquiesça silencieusement.
Les deux femmes tombèrent alors dans un silence confortable, entrecoupé de leurs deux respirations et du léger murmure des draps glissant sur leur peau. Rien ne fut dit ou fait pendant de longues minutes, peut-être même des heures, tandis que chacune d'elles profitait de la douce chaleur humaine qui leur était offerte, glissant des doigts sur des omoplates dénudées ou des hanches protubérantes.
Ce fut Rachel qui brisa la quiétude du moment, parlant à voix basse, les yeux errant sur le visage de la blonde.
« Tu sais, tu es la première personne qui... qui... » Elle s'interrompit, inspira une bouffée d'air tout en riant nerveusement sous le regard interrogateur de Quinn. « Je n'ai jamais eu personne avant toi. »
Fronçant les sourcils, Quinn lui demanda, après une seconde d'hésitation : « Tu regrettes ?
— Absolument pas. »
La réponse ne s'était pas faite attendre, et la jeune femme sourit, presque timidement, avant de reposer sa tête sous celle de Rachel. Elle sentit la main de la brune venir instantanément dans ses cheveux, caressant sa nuque, ses os saillants sous sa peau blanche.
Quinn soupira de contentement, embrassa la clavicule qui se trouvait à sa portée, et fut certaine de pouvoir entendre le sourire de Rachel quand elle fit ce geste.
Your eyes of blue, your kisses too
I never knew what they could do
I can't believe that you're in love with me.
— Billie Holiday.
(le bombardement de Montmartre en avril 1944 a réellement eu lieu, faisant plus de 600 morts et près de 400 blessés, sans compter les dégâts matériels.)
