Bonne lecture.
Partie 5
BLANCHE NEIGE
Je tourne en rond, pourquoi William a-t-il décrété que je devais voir Éric ? Je n'en ai ni la force ni le courage. Je me sentais trop humiliée par l'altercation que j'avais eue avec Sara. Je pris place sur le trône, mal en point. Mes jambes ne me portaient plus, je tremblais de partout. L'envie de vomir me tomba dessus comme un éboulement de rocher mais je tins bon. Il fallait que je me calme.
Quand le Chasseur entra dans la salle, elle fut remplie de sa présence en une fraction de seconde. Comment garder de la distance ? Comment me comporter comme sa souveraine ? Il effaçait les convenances avec naturel. Je me renfonçai dans mon siège, espérant être engloutie dedans. Je ne voulais pas lui parler. Il approcha lentement et posa un genou au sol.
-Majesté.
J'étais incapable de lui parler, je voulais juste lui hurler de s'en aller mais rien ne sortait de ma bouche.
-Le roi m'a fait comprendre que vous désiriez vous entretenir avec moi avant mon départ.
Son départ ?
Une chape de plomb tomba sur mon estomac. Devant mon silence, il se redressa et approcha un peu plus; il était bien trop près ! Deux mètres tout au plus nous séparaient. Incapable de le regarder franchement, mes yeux virevoltèrent autour de lui pour éviter un contact direct. Mon cœur avait du mal à reprendre un rythme raisonnable, ma respiration saccadée faisait se soulever ma poitrine.
Il attendit patiemment que je m'exprime.
-Vous partez ?
Il perçut la douleur dans cette simple question car sa posture changea, ses épaules se voûtèrent :
-Il le faut.
-C'est William qui vous oblige à partir ?
-Non. Sara le souhaite, et je suis d'accord avec elle. Nous serons mieux dans notre propre maison.
-Loin d'ici, loin de moi.
C'était atroce comme sensation, similaire à un piétinement de mon corps par une masse compacte. Mais que pouvais-je y faire ? Je m'étais fourvoyée, et j'en payais le prix.
-Si sa Majesté le souhaite, je pourrais …
Il s'interrompit car je m'étais focalisée sur lui pleine d'espoir et ça l'avait coupé en plein élan. Qu'est-ce que je pouvais adorer ce regard bleu comme le ciel. Un regard assombri par du chagrin. Etais-je la cause de cet état ? Etait-ce aussi pour lui un déchirement ? J'avais envie d'y croire.
-Oui ? L'incitai-je à continuer.
-Non, dit-il finalement, je pense que c'est une mauvaise idée.
-Dîtes toujours.
-Non.
-Dîtes-le-moi, je vous l'ordonne ! M'énervai-je au supplice.
Il se renferma sur lui-même, blessé. Je me sentis misérable au possible.
-Je vous prie de me pardonner.
-Vous n'avez pas à vous excuser ma Reine.
-Si, je vous le dois. Je n'ai causé que des problèmes dans votre vie, je me sens honteuse de ce que je ressens.
Devant son silence toujours blessé, je me décidai à me lever et, malgré mes jambes flageolantes, je m'approchai de lui. Il s'était figé comme une statue. Nous nous toisâmes, sa tête légèrement penchée vers la mienne. J'étais sensible à la chaleur de son corps si près du mien.
-Parce que vous le savez n'est-ce pas ? Vous savez ce que je ressens pour vous.
Il me fixait avec intensité, malheureux à l'évidence et cela me redonna espoir. Un espoir illusoire mais un espoir quand même. Je lui caressai la joue avec audace, grisée par la rugosité de sa barbe mais il restait dans cet état de peine qui me troubla.
-Vous avez honte de m'aimer, dit-il soudainement.
-Non, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Vous aimer aurait pu être une bénédiction dans une autre vie où nous ne serions pas engagés ailleurs. J'ai honte parce que je vous sais unie à une autre et malgré cela mon cœur se montre déraisonnablement capricieux, ignorant la douleur que je vous cause à vous et à William… et à Sara.
-Votre cœur n'est pas capricieux.
Il le pensait sincèrement, je le voyais, il était comme un livre ouvert, sans aucune malice.
-Alors pourquoi refuse-t-il d'entendre raison alors qu'à l'évidence vous ne m'aimez pas ?
-Qu'en savez-vous ?
Mes bras se croisèrent autour de ma poitrine pour me soutenir car je perdais pied.
-Que dîtes-vous ?
Il ferma les yeux, se limogeant intérieurement.
-Vous m'aimez ? Insistai-je.
Je ne reconnus pas le son de ma voix, il avait pris une tonalité hystérique.
-Je sais que j'aime ma femme, le reste importe peu.
Ce fut à mon tour d'être blessée et cela me fit extrêmement mal. Je vacillai, il m'attrapa et je me retrouvai contre son corps. J'avais envie de me serrer contre lui, j'avais envie de tellement plus que cette étreinte délicate qu'il m'accordait, soucieux.
-Il faut arrêter tout ça, dit-il simplement. Ça n'ira nulle part, et je me refuse à vous laisser vous morfondre dans quelque chose qui ne peut exister. Je devais mettre les choses au clair avec vous, j'aurais dû le faire bien avant mais...
-Mais je ne vous en ai pas laissé l'occasion, terminai-je à sa place.
Et je savais pourquoi maintenant.
-Je ne veux plus vous voir souffrir par ma faute. C'est la raison de mon départ.
-Ne partez pas, suppliai-je malgré moi en agrippant le col de sa chemise, plongeant mon nez au creux de sa gorge. Je croyais que nous étions liés, je croyais…
-Liés ?
-Oui, vous savez bien, murmurai-je. Mon réveil, vous en êtes à l'origine, je le sais maintenant avec certitude.
Il n'infirma pas et cela me suffit largement. Sa voix douloureuse, son odeur brute, sauvage avait percé à travers ce sommeil artificiel. Je le humai avec ostentation, ivre de cette proximité.
-Vous n'avez pas idée de tout ce que vous m'avez apporté.
Que c'était bon à entendre. Il caressa un instant mes cheveux, ce qui me donna l'espoir que peut-être il céderait malgré toute l'absurdité de la situation. Je hochai la tête pour renouer un lien visuel avec lui, ses yeux humides exprimaient mille tourments. Il m'aimait je le sentais, je n'avais pas rêvé. Je devais en avoir le cœur net, je me hissai sur la pointe des pieds, effleurai ses lèvres, tremblante. C'était doux et dur, très familier. Il me laissa faire sans pour autant me répondre. Je souris contre ses lèvres :
-C'était bien vous, je le savais.
Il m'éloigna de lui lentement, ses mains sur mes épaules me parurent tendres et forts à la fois.
-J'espère que vous me pardonnerez un jour.
Je secouai la tête frénétiquement, glissant de mon nuage, ignorant son rejet.
-Je dois partir maintenant.
Il tenta de me sourire et embrassa ma main sans se soucier d'aucune bienséance comme je venais de le faire un instant plus tôt.
-Je vous souhaite de trouver la paix auprès de William parce qu'il vous aime énormément et depuis toujours.
William…
Que devais-je faire ?
Comment gérer ce feu ardent qui me consumait ?
-Adieu Majesté.
Il posa encore un genou à terre, la tête baissée, il attendait. Je dus faire un effort surhumain pour lui octroyer ce qu'il me demandait.
Mon accord.
Je caressai ses cheveux longuement avant de lui dire :
-Adieu Éric.
Il se releva brusquement et fit volte-face pour quitter la salle du trône. Je m'agenouillais en larme quand la porte se referma sur lui. Les minutes passèrent et j'entendis la porte s'ouvrir à nouveau, je me relevai pleine d'espoir mais ce n'était que William. Il referma derrière lui et avança lentement vers moi. Je séchai mes larmes prestement, honteuse. Face à face, je ne pus croiser son regard.
-Blanche ?
Tant de douleur dans l'énoncé de mon nom. C'était maintenant le feu de la culpabilité qui me consumait.
-Viens ma douce.
Il avait tendu ses bras vers moi et je m'y refugiai sans plus réfléchir. Il était mon havre de paix, Eric avait raison, c'est auprès de lui que je devais me ressourcer même si au fond de moi je savais que je ne méritais pas tant d'indulgence de la part de mon époux.
-Pardonne-moi.
-J'aimerais tellement te venir en aide, mon aimée.
-Tu as fait tout ce qu'il fallait.
-Alors pourquoi ce désespoir au fond de mon cœur ?
-Parce que je suis dans la confusion mais c'était passager, ça va aller maintenant.
-Tu veux encore de moi ?
-Ce n'est pas la bonne question. La vraie question est : toi, veux-tu encore de moi ?
Je perçus son soulagement. Il avait vraiment eu peur de me perdre. Les larmes refirent surface. Il me serra très fort comme jamais il ne l'avait fait et cela me réconforta étrangement. Ma tête calée sur son épaule, je fermai les yeux. Son odeur était légèrement boisée, il ne se dégageait pas de lui une force brute mais plutôt une aisance ferme qui me procurait de la sérénité. Il était mon pilier, mon ancre, celui qui me connaissait le mieux.
-Je t'aime tellement mon amour.
Mon cœur se comprima à ces paroles qui exprimaient tout ce qu'il avait été capable d'endurer par amour pour moi.
-Je le sais, et je t'aime aussi n'en doute jamais.
D'un amour différent mais qui ne demandait qu'à s'étoffer si je lui en laissais la possibilité.
-Allons-nous coucher, proposa-t-il après quelques minutes de silence.
Oui, j'étais épuisée.
Peut-être que la nuit m'aiderait à y voir plus clair. Je devais tourner la page, réécrire mon histoire, redevenir une bonne épouse.
Dans notre lit, il se tourna vers moi, s'encastrant dans mon dos.
-Tu avais envie de partir avec lui ?
Mon cœur loupa un battement. Je lui devais une réponse.
-Non, répondis-je après réflexion. J'aurais voulus qu'il reste, pour ne pas avoir à choisir. Je voulais la facilité. Mais ça ne rimait à rien, ce qui est facile ne rend pas heureux.
-Je voudrais te rendre heureuse, te donner un enfant à aimer.
Son bras m'avait entourée la taille, caressant mon ventre. Je fermai les yeux, vidant mon esprit, m'ouvrant à autre chose que la frustration. Je l'avais tant repoussé après cette unique tentative ratée et jamais il ne m'en avait tenu rigueur. Il se croyait responsable de mon mal-être mais j'étais celle à blâmer pour l'échec de notre couple. Ma main se posa sur la sienne, il y vit peut-être un encouragement car sa bouche se perdit sur mon épaule dénudée. Je tressaillis, consciente de ce feu encore bien présent dans mon intimité. Je devais l'éteindre et il n'y avait qu'un moyen.
Je me tournai vers lui, la clarté de la lune me permit de voir sa surprise puis son inquiétude.
Encore une fois, je reçus de plein fouet l'insécurité dans lequel je l'avais plongé. J'eus un élan affectif très puissant envers lui. Mes doigts parcoururent son visage, s'attardant sur son nez, ses pommettes, son menton, ses lèvres si fines. Je le découvrais autrement, amoureusement. Dans un recoin de ma tête, quelque chose se révolta, mais je l'étouffai dans l'œuf. La vie devait continuer.
Il y avait énormément de passion dans ce regard assombri par la pénombre et brillant de larmes. Une passion trop longtemps réfrénée, trop longtemps bafouée. J'allai à la rencontre de sa bouche d'une manière bien différente de nos baisers platoniques habituels, autorisai sa langue à frôler la mienne. Il eut un gémissement un peu rauque, et agrippant ma nuque, il approfondit notre baiser avant de me plaquer contre lui. J'avais perdu le contrôle au même moment que lui, et je ne cherchai pas à réfréner ses ardeurs.
La suite quand je pourrai.
