Je ne vous le dis pas assez, mais merci énormément pour vos reviews ! J'adore lire vos critiques et ressentis, vraiment (: Je suis heureuse que le chapitre précédent vous plaise, j'étais plutôt inquiète.
私はファイヤーフライを見ます
En d'autres termes, je me suis mise à Firefly. C'est absolument génial. (et j'avance lentement dans ma maîtrise de la langue nippone)
Je manque un peu d'idées pour remplir mes chapitres pour qu'ils soient d'une longueur convenable. Mais je n'ai pas envie que cette histoire finisse déjà, j'aimerais la faire continuer un peu plus longtemps, si vous êtes d'accord ?
La pluie entra en scène avec l'arrivée du mois de mai, brisant la longue lignée de journées et nuits sèches et humides pour recouvrir la ville sous des litres d'eau incoercible et constante.
Une bruine fine tombait continuellement sur les pavés, parfois remplacée par une courte averse qui trempait les passants jusqu'aux os.
Quinn avait eu de la chance de recevoir la visite de Sue. Elle aurait détesté devoir marcher sur les longs boulevards pour acheter sa nourriture, et rouler à vélo dans ces conditions était hors de question. Ce n'était surtout pas le moment de glisser et de se casser un membre ou de se rompre le cou.
Après le bombardement du mois dernier, Quinn n'avait plus reçu de nouvelle de Brittany, mais son inquiétude fut vite effacée lorsque ladite personne se présenta à sa porte, parapluie en main, dans le seul but de la rassurer. Cette fois-ci, elle n'avait pas de liasse de documents à lui donner, seulement son éternel sourire et deux accolades, ainsi qu'à Rachel.
Elle avait l'air plus heureuse qu'à l'accoutumée. Bien sûr, Brittany était constamment joyeuse, souriant à tout le monde et en toutes circonstances ou presque. Ce jour-là, pourtant, la grande femme blonde semblait particulièrement enchantée, sautillant presque sur place, et elle devait certainement avoir des crampes aux joues.
Après quelques minutes de bavardage, Brittany demanda à Quinn si elle pouvait lui parler seul à seul.
« Bien sûr » fit la jeune femme, bien qu'elle n'eut aucune idée de ce qu'elle aurait bien pu vouloir lui dire sans la présence de Rachel. Elle jeta un regard incompréhensif à la petite brune avant de suivre l'autre blonde dans la cuisine. Brittany s'adossa au réfrigérateur, une main frottant son menton, plongée dans ses réflexions, tandis que Quinn attendit patiemment ce qu'elle avait à lui dire.
Ce qui la déroutait, c'était que Brittany juge ce qu'elle s'apprêtait à lui dire trop dangereux, ou trop confidentiel pour les oreilles de Rachel.
« Il paraît qu'une opération de grande envergure se prépare, dit la plus grande en la regardant dans les yeux. Une très grande opération. »
Quinn ne comprenait pas. Elle fronça les sourcils, s'appuyant contre l'évier en dévisageant son interlocutrice. « Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
— Il va se passer quelque chose, très bientôt. Un débarquement allié. Pour tenter de libérer la France et l'Europe tout entière. »
La surprise lui cloua les lèvres. Elle ne savait que répondre à cette information. Une opération pour libérer la France était prévue ? L'idée lui semblait étrangère, impossible, intangible tant elle avait longtemps espéré avoir vent d'une future libération du joug nazi, simplement pour perdre espoir année après année.
La Corse avait évidemment été libérée à l'automne de l'an 1943. Mais regagner une île de quelques kilomètres carrés était insuffisant pour gagner la guerre. Hitler pouvait bien laisser la Corse aux Français ; il avait toujours la moitié de l'Europe à sa merci.
Mais peut-être que Brittany se trompait. Sa source d'information était sans doute erronée, faisant ressurgir des espoirs futiles depuis longtemps oubliés pour les faire, une fois de plus, s'évaporer dans l'atmosphère, n'en laissant que leur souvenir, irréel et optimiste, mais irréalisable. Peut-être que personne ne viendrait les libérer. Pas les Anglais, ni les Américains, ni même le général de Gaulle ou l'armée française de la Libération. Tout cela resterait à jamais une utopie.
Pourtant, Brittany avait l'air certaine de ce qu'elle avançait.
« Le lieu est encore gardé secret, poursuivit la jeune femme, mais cela pourrait se passer sur les côtes françaises. Probablement dans le nord ou le sud. C'est une opération gigantesque qui est prévue, des millions de soldats pourraient même débarquer sur les plages. Je ne peux pas t'en dire plus, parce que je ne sais pas grand chose, finalement, mais je peux t'assurer que tout arrivera très bientôt. Tout sera bientôt fini. »
Étrangement, Quinn n'y croyait pas, ou voulait ne pas y croire. Comment réagir positivement quand toutes vos attentes avaient été déçues, quand vos espérances avaient été réduites à néant au bout de quelques mois de dictature insoutenable ?
« Quinn ? Tu ne dis rien ? questionna son amie.
— Je ne sais pas, fit-elle à voix basse. Je ne sais pas si cela va se passer comme ça. C'est peut-être faux. »
Brittany eut l'air un peu étonnée. « Vraiment, je ne crois pas. Plusieurs de mes amis m'ont assurée des faits, et on commence même vaguement à en parler sur la BBC. Il me semble que cette fois-ci, c'est pour de bon. On va de nouveau être libres. »
La nouvelle aurait de quoi faire hurler de joie des millions de Français et d'étrangers. Mais Quinn sembla l'appréhender tout différemment, tandis qu'elle baissait les yeux et gardait les lèvres scellées.
Sans relever la tête, elle sentit son amie blonde s'approcher, puis poser une main sur son avant-bras.
« Est-ce que tout va bien ? »
Son murmure inquiet sortit Quinn de sa passivité, et elle offrit ce qu'elle espéra être un sourire confiant à Brittany. « Bien sûr. Pourquoi ça n'irait pas ?»
La jeune femme ne répondit pas tout de suite, la sondant de ses yeux bleus qui donnaient l'impression de pouvoir discerner la vérité du mensonge en chacun. Brittany n'était pas femme que l'on pouvait tromper. D'une voix brutalement honnête, elle répliqua qu'elle ne la croyait pas.
« J'ai presque l'impression que tu n'as pas envie que l'on vienne nous libérer, continua-t-elle en l'observant doucement. Mais je n'arrive pas à trouver une raison. Est-ce que cela a à voir avec Rachel ?
— Non, dit Quinn. Tant mieux si l'on est enfin libres. Tant mieux si le calvaire des Juifs touche à sa fin, si son calvaire touche à sa fin. Ce serait une joie immense pour des millions de personnes.
— Alors pourquoi sembles-tu si triste ? »
La simplicité des questions et des affirmations de Brittany ne cessait de surprendre la jeune femme. Et c'était peut-être le fait qu'elle avait parlé avec tant de sincérité, tant d'émotion et de franchise, et pourtant autant de délicatesse, qui poussa Quinn à révéler ce qu'elle-même n'osait déclarer.
« Je ne sais pas si je pourrais supporter une autre déception.
— Une autre ?
— Oui. Encore une autre. Pendant des mois, dès que les nazis ont mis les pieds dans Paris, on nous a promis que nous n'allions pas souffrir, que notre vie quotidienne ne serait pas entravée par de nouvelles lois, par le flot continu de soldats et de chars qui passe sous nos fenêtres. C'est juste que... Je ne veux pas apprendre, dans un mois ou dans une semaine, qu'une énième tentative aura échoué et que nous sommes encore une fois condamnés et livrés à nous-mêmes, soupira Quinn.
— Crois-moi, fit Brittany sans lui laisser le temps de se morfondre, ce ne sera pas un coup dans l'eau. Ce n'est pas une blague. On va venir nous sauver, et ce jour arrivera plus vite que tu ne le penses. »
Quinn soupira à nouveau, avant de sourire faiblement à la grande blonde. Peut-être avait-elle raison. Après tout, le Troisième Reich n'était pas invincible. Il était formé d'hommes, d'êtres humains de chair et de sang, comme tous les autres. Ce n'étaient pas des surhommes, bien qu'ils s'amusaient à penser le contraire.
Pourtant, il faudrait bien plus qu'un simple débarquement balnéaire pour éradiquer les fascistes de la surface de la Terre, songea-t-elle.
Ils étaient toujours des millions, qu'on les dise affaiblis ou non. Ils avaient le pouvoir, obtenu légalement ou non. Il faudrait verser encore beaucoup de sang et de sueur avant de retrouver la liberté.
En pleine réflexion qui tournait rapidement au désespoir, Quinn se souvint brusquement des mots que Charles de Gaulle avaient prononcé à la radio, elle ne saurait dire quand exactement, mais ses paroles restèrent gravées dans sa mémoire depuis ce jour. Il avait dit, avec conviction, sur ce ton si particulier qui lui était propre, que la fin de l'espoir était le commencement de la mort.
Peut-être que cela était vrai. Il ne fallait pas qu'elle perde espoir, sous peine de mourir à petit feu.
Elle se remémora ses premiers instants passés avec Rachel, et aussitôt sut qu'elle se devait de continuer à espérer, ne serait-ce qu'un petit peu.
Car Rachel avait toujours gardé espoir, même dans les moments les plus sombres, même lorsqu'elle semblait être condamnée. Alors elle aussi, devait s'accrocher à ce mince filet de lumière que Brittany lui avait apporté. Rachel voudrait qu'elle continue à espérer.
Vivre continuellement avec quelqu'un brisait petit à petit les barrières de l'intimité. Quinn l'apprit rapidement.
Il y eut quelques fois où la jeune femme surprit sa colocataire — sa petite amie — à moitié dénudée, sur le point d'enfiler un pyjama ou de retirer le reste de ses vêtements avant de prendre une douche. Ces brefs aperçus étaient rares et souvent fortuits, et laissaient Quinn rougissante, se cramponnant l'estomac car il lui semblait que des milliers d'insectes y avaient élu domicile, et il lui fallait de longues minutes avant de pouvoir reprendre une teinte plus acceptable et de calmer ses émotions.
Il était plus que probable que la petite Juive l'ait surprise dans un état similaire, étant donné la ridicule exiguïté de l'appartement.
Rachel et elle avaient fait l'amour, et par extension mis leurs corps à nus devant l'autre ; pourtant, elle éprouvait quelque chose de légèrement différent quand elle la voyait ainsi. Peut-être parce que ces moments prenaient place en dehors de leur lit, de leur chambre, et qu'ils n'avaient rien de sexuel ou d'érotique en soi. Ou peut-être était-ce le fait de voir la peau hâlée de la brune, la ligne de sa colonne vertébrale, ses os protubérants sous sa chair, la courbe de sa taille.
Jamais elle ne s'était sentie aussi proche de quelqu'un ; pas même de sa sœur, avec qui elle avait vécu et partagé une unique chambre bien plus longtemps qu'avec Rachel, ni même de cette femme qui avait brièvement obtenu ses faveurs, avant de fuir le pays peu avant le début de la guerre.
Quinn avait l'impression que les mois passés avec Rachel l'avaient fait évoluer, grandir, elle qui avait cru cesser toute métamorphose et avoir atteint l'âge adulte à la disparition de ses parents.
Tout cela grâce à une seule personne. La petite Juive autrefois si craintive l'avait fait sortir de sa carapace.
Les premiers beaux jours du printemps arrivèrent, et les premières chaleurs avec.
Il s'avéra que la jeune fille qui partageait son lit et sa nourriture eut l'idée de prendre un bain, un soir où la sécheresse de l'air commençait à devenir suffocante. Jamais Rachel n'avait pris de bain dans cet appartement, se cantonnant à des douches rapides et tièdes pour économiser l'eau.
Lorsqu'elle vint annoncer à Quinn son désir de se prélasser dans la baignoire et lui demander si cela ne la dérangeait pas, celle-ci rit, ajoutant qu'elle pouvait faire comme il lui plairait.
« Tu es ici chez toi, Rachel. »
La brune sourit, s'enferma dans la salle de bains un instant, et Quinn retourna à ses occupations. Elle entendit le robinet tourner en grinçant et l'eau couler dans l'émail. Trente secondes ne s'étaient pas écoulées que la porte s'ouvrit de nouveau, puis Rachel passa la tête par l'entrebâillement.
« Tu veux te joindre à moi ? »
Rien n'aurait pu égaler les rougeurs ayant pris d'assaut le visage de la blonde, s'étalant jusqu'à ses oreilles et son cou. Pourtant, elle fut prompte à répondre, se levant de sa chaise pour suivre la petite brune dans la pièce minuscule.
Leurs vêtements s'entassèrent lentement sur le sol en deux piles indistinctes, pendant que les deux femmes s'observaient timidement, un sourire esquissé sur les lèvres, un scintillement ornant leurs pupilles en redécouvrant des morceaux de peau sous les tissus, tandis que la baignoire continuait de se remplir. Les joues de Quinn ne semblaient pas vouloir refroidir.
La gêne n'eut pas le temps de s'installer entre elles, cependant, car déjà Rachel attrapait une épingle et attachait avec grâce ses cheveux, avant de faire de même pour ceux de la blonde. Ses doigts s'attardèrent légèrement sur sa nuque, faisant soupirer Quinn.
Le bain fut enfin prêt. Bien que tiède, sa température eut le don de radoucir l'air ambiant et de faire tomber un peu de la chaleur qui s'était accumulée dans l'appartement. Rachel se glissa d'abord dans l'eau, y plongeant ses longues jambes et s'adossant contre l'un des bords du récipient ovale, avant de faire signe à Quinn de la rejoindre. Cette dernière s'exécuta sans un mot.
Ce qui ressemblait à un gémissement mêlé à un hoquet de surprise s'échappa de sa gorge à la sensation du corps de Rachel pressé intimement contre le sien, à la caresse de l'eau sur sa peau nue, aux cuisses caressant les siennes, aux seins appuyés contre son dos.
Elle chercha la main de la brune, qu'elle serra tendrement dans la sienne.
Pendant de longues minutes, elles restèrent ainsi, appréciant la quiétude de l'instant couplée à la proximité de leurs corps. C'était un des aspects de leur relation qui avait étonné tout autant que plu à Quinn ; elles pouvaient communiquer sans mot. Elles pouvaient avoir des conversations, comme la plupart des gens, mais elles ne ressentaient pas le besoin de peupler les silences qui rythmaient leurs actions.
Le calme était confortable et réconfortant, parfois même plus que les paroles qu'elles pouvaient échanger.
Quinn sentit la bouche de Rachel se poser contre son cou, et le bout de ses doigts caresser ses côtes, explorant la proéminence de sa hanche, l'extérieur de sa cuisse, avant de reposer contre son abdomen.
Quinn ne s'était jamais sentie aimée aussi tendrement.
Avec précaution, elle tourna la tête pour pouvoir observer le visage de la brune, qui reflétait toute l'adoration qu'elle éprouvait pour elle. Elle ne put résister et posa un baiser sur ses lèvres, puis colla son front au sien.
Elle pouvait sentir son souffle lent contre sa peau, et cela lui fit avouer d'une voix douce ce à quoi elle songeait depuis un long moment.
« J'aurais aimé te connaître plus tôt. »
Rachel sourit, glissa l'une de ses mains sur sa joue rose, y déposant de minuscules gouttes d'eau. « Alors la guerre nous aurait séparées, répondit-elle sur le même ton. On n'aurait pas été réunies. »
Puis elle ajouta, après une seconde de silence : « C'est parce que tu m'as sauvée que l'on a pu se rencontrer. C'est grâce à toi et à ton courage si nous sommes ensemble, ici, aujourd'hui, dans cette minuscule baignoire. »
La blonde rit mais ne dit rien, ne préférant pas penser à un temps où son appartement était vide, où elle n'aurait pas rencontré la petite Juive. Pourtant, elle pouvait lui être reprise à n'importe quel moment, n'importe quand, sans qu'elle soit préparée à cette éventualité. Elle ne savait pas si elle pourrait jamais retourner à une vie sans que Rachel n'y ait une place.
« Je ne suis pas héroïque, Rachel, reprit-elle un ton plus bas. Je t'ai peut-être sauvée, mais des gens meurent toujours au dehors. Des millions d'innocents perdent leur liberté, perdent leur famille, perdent la vie. Je ne sais pas si je...
— Tu as sauvé une personne parmi tant d'autres, la coupa la brune en étreignant ses doigts. Une parmi des milliards. Tu aurais pu ne rien faire et continuer ta vie comme tu l'avais toujours fait, mais ce n'est pas ce que tu as choisi de faire. Tu as choisi d'aider une Juive, une femme pas meilleure que les autres, pas plus intelligente, pas indispensable à la survie de l'humanité. Tu as pris une femme sous ton toit sans savoir qui elle était. »
Elle fit une pause, prenant le temps de fixer Quinn de son regard et de tracer les creux et les courbes de son visage du bout des doigts, l'effleurant comme si elle avait peur de la briser.
« C'est le geste le plus courageux que quelqu'un aurait pu faire, et tu l'as fait. »
Elles s'embrassèrent jusqu'à ce que l'eau du bain devienne complètement froide.
La radio diffusait la voix douce et enivrante de Vera Lynn, chantant ses paroles aux soldats et à leur famille, réconfortant leur âme, leur redonnant espoir pour une seconde, ou pour l'éternité.
Quinn aimait écouter la BBC pour cette raison, entre autres. Les chansons diffusées étaient, pour la majorité d'entre elles, écrites et composées spécialement pour les soldats combattant sur le front, pour redonner du courage aux troupes, mais aussi pour apaiser les parents inquiets, d'une certaine façon. Rassurer les enfants, les frères et les sœurs sur l'avenir de leur être aimé, leur promettre qu'il sera bientôt de retour, en bonne santé, et que tout se passerait pour le mieux.
Elle savait évidemment qu'il y avait peu de chance que cela se passe ainsi, du moins en général. Et pourtant, elle continuait de fredonner ces vers qui lui réchauffaient le corps, qui apaisaient ses craintes un instant, et elle était à chaque fois agréablement surprise de percevoir la voix de Vera Lynn, celle des Andrews Sisters et d'Ethel Waters, les notes rondes et graves et désarmantes de Bessie Smith et de Ma Rainey.
Rachel semblait partager ses goûts musicaux — si elle se fiait à ses constants fredonnements qui ressemblaient de près ou de loin à de l'anglais, et au mince sourire qui étirait sa bouche à chaque fois qu'une douce mélodie emplissait le salon, et Quinn ne se lassait jamais de ses murmures approximatifs ou de sa voix angélique.
La jeune parisienne se demandait depuis un moment (à vrai dire, depuis qu'elle avait entendu Rachel chanter) si elle avait jamais reçu d'éducation musicale, ou si elle avait exercé cette profession dans le passé.
La curiosité eut finalement raison de sa patience, et elle se leva pour baisser le son de la radio lorsque celle qu'on appelait la Forces Sweetheart se fut tue.
« Rachel ? dit-elle en la regardant sortir de la cuisine, la mélodie de We'll Meet Again toujours au bout des lèvres.
— Oui, Quinn ? sourit la petite brune.
— Je peux te poser une question ? »
Cette demande sembla amuser Rachel, car elle rit aussitôt, avant de secouer la tête en se mordant la lèvre inférieure. Elle vint s'asseoir sur le canapé, avant de tapoter la place à sa gauche pour que Quinn la rejoigne.
« Qu'est-ce qui te fait rire ? demanda celle-ci tout en s'installant, un sourcil relevé.
— Rien de grave, ne t'en fais pas. C'est juste qu'après tout ce qu'on a vécu, tout ce qu'on s'est dit, tu as bien le droit de me poser une question. Je ne me sentirai pas offensée, tu sais. »
La brune serra sa main pour appuyer ses dires, et Quinn rit doucement, réalisant la stupidité de sa question.
« C'est vrai. Je voulais juste savoir depuis combien de temps tu chantais. Tu as une très belle voix. »
Rachel rougit à l'entente du compliment, un sourire timide étirant le coin de ses lèvres. « Merci. Je n'ai pas pris de cours de chant, pourtant. J'allais simplement à la chorale de l'école. Mais je n'ai jamais chanté professionnellement.
— Professionnellement ?
— Je veux dire que cela n'était qu'un passe-temps, fit-elle en souriant. Comme toi avec tes livres. Parfois, mon père se mettait au piano, et il m'accompagnait lorsque je chantais des chants traditionnels, hébreux ou français, que ce soit pendant la période des fêtes ou après avoir dîné, sans qu'aucune occasion particulière ne soit célébrée. J'aimais juste chanter pour ma famille, sans rien demander en échange. »
La petite brune sourit à Quinn, ébauchant un vague haussement d'épaules en sa direction. Sa colocataire lui demanda alors si elle avait jamais rêvé de se produire dans des salles de concerts, des cabarets, ou dans un autre lieu public, à quoi Rachel répondit qu'elle avait été satisfaite de cet arrangement, et qu'aujourd'hui, chanter uniquement pour elle-même ainsi que pour Quinn lui procurait toute la joie dont elle avait besoin.
« Tant mieux » répondit la blonde en essayant de cacher ses joues rougissantes. Puis elle ajouta, après quelque temps de réflexion : « Comment c'était, de vivre avec tes parents ? Ce n'est pas commun d'avoir deux pères.
— C'est vrai, admit Rachel. On n'était pas une famille très conventionnelle, c'est le moins qu'on puisse dire. C'est pour cela qu'on évitait les foules, les zones urbaines, où beaucoup de monde pouvait nous observer à loisir et nous juger, critiquant notre style de vie, comme ils appelaient ça. Comme je te l'ai déjà dit, quand j'étais encore enfant, mes papas ont décidé de déménager dans la maison de campagne de mes grands-parents, à leur décès. Vivre dans un petit village près des montagnes attirait moins l'attention, et c'est en partie pour cela qu'ils ont voulu quitter la ville.
— Excuse-moi si je parais impolie, mais je me demandais... comment tu as pu avoir deux pères ? Je veux dire... biologiquement parlant ? »
À l'expression gênée que prit Quinn, les sourcils froncés et le nez plissé en signe de concentration, Rachel laissa échapper un petit rire. Elle serra sa main, toujours dans la sienne, pour lui montrer qu'elle n'était pas le moins du monde offensée par sa question.
Il était vrai qu'avoir deux hommes comme parents amenait la curiosité et les questions des personnes assez tolérantes pour se montrer intéressées.
« C'est une histoire assez simple, en réalité. Je suis la fille de mon père Hiram, et de ma mère, qui était encore sa femme à cette époque. Je ne l'ai pas connue, car elle est morte peu de temps après ma naissance. Mon père m'a élevée tout seul pendant quelques années, et n'a jamais pensé à se remarier ou à prendre une nourrice pour s'occuper de moi. On a toujours été très proches. Puis, un jour, il est rentré à la maison avec un homme, qu'il a présenté comme mon oncle, et il a dit qu'il viendrait vivre quelque temps avec nous. Bien sûr, je n'avais jamais entendu parler de ce soi-disant oncle auparavant, mais je n'ai rien dit. Je me suis tout de suite bien entendue avec lui. Quand mon père n'était pas là, c'était Jacob qui s'occupait de moi, comme sa propre fille.
« La suite est facile à deviner. Quand mon père me jugea assez grande pour apprendre la vérité, il me l'apprit. Je m'en étais un peu doutée, à vrai dire. Mon père et Jacob, celui que j'appelle mon papa, m'avaient toujours semblé très complices, cuisinant ensemble, riant à longueur de temps, se glissant des sourires entendus ou des regards lourds de sens qui dépassaient de loin des sentiments fraternels. Nous étions une vraie famille, une famille comme toutes les autres, terriblement heureuse. Malheureusement, si cette famille avait l'air normale à mes yeux, il n'en était rien pour les autres. Les rumeurs se propagent vite dans les grandes villes. Mon père m'a souvent dit qu'il ne s'était jamais senti à l'aise avec tous ces regards braqués sur son dos, ces critiques sur ce mode de vie qu'il avait prétendument choisi.
« C'est pour cela qu'on a décidé de déménager. Mes grands-parents vivaient dans une petite maison, en Autriche, qu'on a pu reprendre et habiter à leur décès. Aussi bizarre que cela puisse paraître, on était moins pointés du doigt dans un petit village d'une centaine d'habitants. C'est peut-être parce que l'on connaissait moins de gens et que personne n'a réellement cherché à nous connaître. Je n'avais pas d'amis à proprement parler, seulement mes deux papas, et cela me suffisait. Cela leur suffisait aussi, d'ailleurs. Ils me disaient que j'étais leur fille chérie, et que personne n'y changerait jamais rien. »
Rachel sourit, mélancoliquement, se remémorant sans doute les nombreux souvenirs qu'elle s'était faits au fil du temps.
Quinn n'osait troubler sa quiétude. Sa famille devait terriblement lui manquer, pensa-t-elle, tout comme Frannie lui manquait. Mais, alors qu'elle était sûre que sa sœur, malgré tous les dangers, était encore en vie, rien n'était moins sûr pour les deux hommes qui avaient élevé la femme dont elle était tombée amoureuse.
Sa poitrine se serra alors qu'elle réalisait que Rachel n'allait peut-être jamais plus pouvoir chanter tandis que son père jouait du piano, et qu'elle ne pourrait plus souhaiter bonne nuit à ses parents, ni leur dire qu'elle les aimait.
Sans qu'elle s'en rende compte, la pensée qui la terrifiait le plus traversa la barrière de ses lèvres.
« Rachel... Quand la guerre sera terminée, tu vas aller rejoindre ta famille, n'est-ce pas ? »
Sa voix s'était brisée sans qu'elle ne s'en rende compte. Autant savoir tout de suite si elle allait perdre Rachel quand la guerre serait finie. Si jamais la guerre finissait un jour.
Mais Rachel ne répondit pas ce « oui » déterminé et nostalgique qu'elle avait si souvent imaginé prononcé de sa voix forte. Au lieu de cela, elle la regarda, de ses yeux expressifs et tendres, et elle prononça des mots que jamais la jeune blonde n'aurait pensé entendre un jour.
« Quinn, c'est toi ma famille. »
Quinn ne remarqua ses larmes que lorsque Rachel essuya ses joues humides de son pouce, puis elle vit les yeux bruns de la jeune femme briller dans la lumière de l'après-midi. Rachel sourit doucement, et Quinn l'imita.
En bruit de fond, elle parvenait à distinguer le timbre de Sister Rosetta Tharpe entonnant un chant traditionnel, un gospel mêlé de blues et d'accords de guitare, mais rien n'aurait pu masquer le murmure voilé de Rachel lorsqu'elle lui dit qu'elle l'aimait.
Quinn sourit, renifla le reste de sa peur, avant de répondre sur le même ton, tremblante et sûre d'elle.
« Je t'aime aussi. »
Sing no more ditties, sing no moe,
Of dumps so dull and heavy
The fraud of men was ever so,
Since summer first was leafy.
— William Shakespeare, Much Ado About Nothing.
