Twin Peaks va revenir avec David Lynch aux commandes. C'est absolument génial :D

Pour répondre à l'une de vous, j'ai choisi d'appeler l'un des pères de Rachel Jacob et non Leroy car il me semblait que ce dernier n'était pas un nom qu'on donnait beaucoup en France à cette époque. C'est juste une raison pratique qui m'a poussée à faire ce choix, tout comme, vous l'aurez remarqué, la Rachel de ma fiction a pour nom Sarfati (:

Et pour répondre à une autre, je vais sans doute éclairer un peu plus le passé de Quinn, son ancienne relation, mais sans trop de détails car ça n'aura pas grande influence sur la suite.

J'ai eu du mal à sortir ce chapitre, il me semble un peu bancal, mais j'espère qu'il est compréhensible.


Cela faisait près de deux mois qu'elles n'avaient pas vu Mercedes, et la revoir fut un véritable soulagement mêlé de joie pour Rachel et Quinn.

Elles vivaient quelques mètres au-dessus de son appartement, et pourtant n'eurent l'occasion de partager un moment ensemble avant la fin du mois de mai. Quinn essaya de s'excuser, disant que c'était de sa faute si elle n'avait pas rendu visite à son amie depuis tout ce temps, car elle se devait de veiller sur Rachel et ne voulait pas qu'un incident comme le précédent se reproduise. Mais bien sûr, la jeune femme ne voulut rien entendre. Elle disait qu'elle comprenait ses raisons, et la blonde la crut, bien qu'elle se sente toujours coupable d'avoir négligé son amitié avec Mercedes pour, simplement, des raisons de sûreté.

Simplement pour être avec Rachel, à toute heure du jour et de la nuit, dans le but de s'assurer qu'il ne lui arrive rien (ou, dans le cas le plus extrême, qu'elle soit liée au même sort qu'elle, emportées l'une et l'autre dans les mailles du filet sans fond de la Gestapo).

Mercedes et Sam les accueillirent bras ouverts, littéralement. Ce fut savoureux, agréable et rassurant à la fois, de sentir la forte corpulence de la jeune femme et le grand gabarit du grand blond sous leurs bras.

Les deux habitantes du troisième étage, porte gauche, se délectèrent de ces étreintes courtes et puissantes. Savoir que le sentiment de manque et d'éloignement était partagé était une étrange consolation pour leurs esprits.

Sam discutait recettes de cuisine avec sa colocataire — ou plutôt, sa petite amie, son amante, comme elle devrait s'habituer à l'appeler, aussi bizarre et normal que cela puisse paraître — lorsque la plus petite fut distraite de la conversation qui se jouait entre les deux têtes blondes par une main qui se posa sur son épaule, et un sourire sincère étirant des lèvres pleines.

« Je suis heureuse de voir que tu as repris des couleurs, Rachel, dit Mercedes en l'examinant de ses yeux perçants et doux. Ainsi que du poids. Tu as l'air en meilleure forme que nous tous. »

La petite brune gloussa, se mordit la lèvre en répondant tout bas un timide remerciement ainsi qu'un maladroit compliment qui fit rire la jeune Antillaise. Elle écarta ses maigres protestations d'une main tout en l'invitant à entrer dans son appartement, où elles furent rapidement suivies par Sam et Quinn.

Cet appartement avait, depuis la toute première fois qu'elle y avait mis les pieds, émerveillé ses sens. Rachel avait l'impression qu'il y avait toujours quelque chose en train de mijoter ou de rôtir dans la cuisine, et l'odeur de légumes cuits à la vapeur mélangée à celle d'épices plus ou moins inconnues emplissait le foyer.

Elle s'était toujours sentie la bienvenue ici, bien qu'elle n'ait que trop rarement usé de cet honneur.

On l'invita à s'asseoir sur le canapé, qui était collé au mur, où Quinn prit bientôt place à ses côtés, faisant volontairement glisser ses doigts sur le dos de sa main. La brune se sentit frissonner rien qu'à ce geste chaste et discret, et jeta un rapide regard autour d'elle.

Ni Sam, ni Mercedes ne semblaient avoir vu ce qui venait juste de se passer sous leurs yeux. Seule Quinn arborait un sourire en coin, timide et malicieux, que Rachel lui rendit en rougissant.

Le couple s'installa face aux deux femmes sur deux fauteuils couverts de chintz, qui avaient l'air d'être aussi vieux que l'immeuble et ses fondations.

Une conversation fut vite lancée entre les quatre protagonistes, ayant pour sujet des thèmes aussi variés qu'anecdotiques, comme le dernier livre que Sam avait reçu de la part de sa famille, les nouvelles restrictions imposées aux foyers, en particulier pour les cartes de ravitaillement, ou les pannes toujours présentes mais également moins courantes d'électricité.

Le temps passa rapidement. Le soleil commença à décliner tout en restant assez haut, réchauffant les pièces traversées par ses rayons. Lorsque la lumière naturelle vira à l'orangé et que le ciel devint plus sombre, Mercedes proposa à ses hôtes de rester pour dîner. Elles furent promptes à accepter.

La nourriture avait toujours meilleur goût quand elle était partagée.

Sam et sa petite amie allèrent chercher les plats pendant que Quinn et Rachel s'affairèrent à mettre la table. Ce fut à ce moment que la petite Juive se rendit compte que cet appartement ne manquait jamais de vie, que le silence n'avait pas sa place ici. Les couverts tintaient contre les assiettes, les marmites bouillonnaient et les casseroles s'entrechoquaient, puis, lorsque la nourriture fut apportée, que tout le monde fut installé et que les grâces furent dites, les discussions reprirent presque instantanément, tandis que les aliments étaient mâchés et digérés dans un véritable tintamarre.

Elle et Quinn n'étaient pas aussi bruyantes, songea-t-elle ; peut-être était-ce parce qu'elles recevaient rarement de la visite, ou était-ce simplement le fruit du hasard, Rachel ne saurait l'expliquer.

Évidemment, quatre personnes qui s'entendaient bien et avaient des choses à se raconter étaient plus bavardes et extraverties lorsqu'elles se retrouvaient ensemble, partageant un repas ou une heure pendant laquelle elles parlaient de tout et de n'importe quoi.

Pourtant, l'appartement du troisième étage lui apparaissait plus tranquille, plus silencieux, alors que celui du deuxième grouillait de mouvement et de rires et d'agitation.

Rachel songea d'abord que cela devait venir de la disposition des pièces. Alors que le salon de Mercedes et Sam était illuminé par le soleil dès l'après-midi, celui de Quinn était orienté de tel façon qu'il obtenait les faveurs des doux rayons matinaux.

Puis elle se demanda si le fait que l'appartement de Quinn était aussi calme venait du fait que Quinn était ordinairement calme. Jamais elle n'élevait la voix, jamais elle n'était pressée par une quelconque affaire, et c'était à peine si elle tenait des conversations longues de plus d'un quart d'heure. Cela ne dérangeait pas la brune, cependant ; elle s'était habituée à la personnalité paisible de sa comparse, appréciant mieux encore ses silences évocateurs et ses murmures timides, ses gestes discrets comme le frôlement d'une main contre sa peau.

La parole n'était pas le seul moyen de communiquer, Quinn l'avait bien compris.

Le dîner était copieux et s'étendit jusqu'à l'apparition des premières bougies allumées sur les chandeliers.

On leur offrit un dernier verre de thé à la menthe sur le coup de dix heures. S'ils en avaient eu, ils auraient probablement fumé des cigarettes jusqu'au petit matin, mais le tabac se faisait rare, et cher, et ils n'en avaient pas besoin, puisqu'ils avaient du thé.

Lorsqu'elles s'apprêtèrent à les quitter, Mercedes fit promettre à ses deux voisines de ne pas attendre aussi longtemps avant de lui rendre visite. Sam glissa des documents dans la main de Quinn, et des mots d'espoir dans l'oreille de Rachel.

Elles rentrèrent chez elles, éreintées et heureuses, après des aux revoirs qui se prolongèrent sur le pas de la porte, au pied de la cage d'escalier.

Ce fut seulement après avoir refermé la porte de leur appartement que la blonde s'autorisa à prendre la main de Rachel, l'attirant vers elle, avant d'embrasser sa pommette rougie par l'émotion en riant doucement.

« En quel honneur ai-je droit à tes baisers ? » murmura la plus petite en essayant de cacher sa timidité sous ses boucles brunes. Quinn écarta ses cheveux de son visage tout en répondant, sans se départir de son sourire, qu'elle se sentait simplement heureuse.

Aucun danger immédiat ne menaçait le solide et fragile équilibre de leur quotidien. Elles avaient à manger, elles avaient l'eau courante, le gaz et l'électricité, un toit au-dessus de la tête, des amis qui les aimaient et se souciaient d'elles. Elles avaient une relation stable, calme et puissante, qui leur donnait un nouveau souffle de vie chaque jour, embellissant leurs journées à travers un geste en apparence insignifiant, un mot glissé à l'oreille, un bras se faufilant sous les couvertures pour s'installer à endroit familier et confortable.

Mais en cet instant, Quinn voulait simplement profiter du fait que rien ne les menaçait (et peut-être pensait-elle aussi, au même moment, aux paroles de Brittany, à une possible libération de la France, et à toutes les conséquences de cette liberté retrouvée, aux possibilités qu'elles ouvriraient dans le futur). Elle emmêla ses doigts à ceux de Rachel, l'attira vers le milieu du salon tout en retirant ses chaussures en cuir, puis alla mettre un disque sur la platine.

Quand elle se retourna, elle vit que la brune fronçait les sourcils, l'air perplexe, mais avait tout de même retiré ses chaussures qu'elle avait nettement déposées près de la porte d'entrée.

Elle s'approcha de Rachel tandis que des accords de jazz emplirent le silence de la nuit, annonciateurs de lendemains bleus et de liberté infinie pour ceux qui les entendaient, puis vit la réalisation se faire sur son visage.

Une paire de main se rejoignit, une autre se posa au creux d'omoplates, pendant que le couple d'amoureuses tanguait de droite à gauche, oscillant au rythme lent et enjoué d'un succès de la fin des années trente, glissant leurs pieds nus sur le parquet usé. Rachel ne savait pas danser, Quinn non plus ; cela ne les empêcha pas de continuer leurs mouvements désordonnés sur la piste improvisée, ni de se serrer l'une contre l'autre en se jaugeant du regard, s'observant à loisir, un sourire au coin des lèvres, appréciant et chérissant un moment de liberté et de simplicité comme si c'était le dernier.

Mais ce n'était pas le dernier. Elles ne le permettraient pas. Quinn ne pourrait accepter qu'on lui retire une joie, un bonheur auxquels elle venait à peine de goûter.

Et, si Brittany disait vrai, elles n'auraient plus à s'inquiéter d'un possible revirement de situation. Leur liberté leur serait offerte à nouveau, et Rachel pourrait l'accompagner dans ses balades paresseuses à travers Paris. Elle pourrait s'acheter des vêtements qu'elle aurait choisis elle-même, faire le tour des marchés de Rochechouart et de Saint-Ouen, acheter des disques qui auraient sa préférence, des meubles qui se retrouveraient dans le minuscule salon de l'appartement et remplaceraient les anciens, rongés de moisissures, ou une bicyclette pour accompagner Quinn dans ses promenades sur les longues avenues. Elles pourraient même quitter la ville pour ses alentours ruraux, et s'adonner à des sorties qu'elles accompliraient chaque fin de semaine, roulant sur des sentiers ou à travers le bois de Vincennes pendant des heures.

Cela semblait presque trop beau pour être vrai.

Mais rien n'aurait pu empêcher Quinn d'espérer, un peu plus chaque jour, que la guerre se finisse enfin. Cela signifierait bien plus qu'une simple liberté retrouvée, pour elle comme pour Rachel.


À la fin du mois de mai, leurs placards se retrouvèrent une nouvelle fois vides.

Contrairement au mois dernier, Sue Sylvester n'apparut pas miraculeusement sur leur palier, prête à leur offrir de la nourriture gratuitement et en grande quantité.

Quinn aurait voulu repousser la date à laquelle elle devrait quitter son domicile ainsi que Rachel pour remplir son réfrigérateur, mais elle savait qu'elle ne pouvait lutter indéfiniment contre le temps, contre la faim.

Elle savait qu'elle s'inquièterait, à tort ou à raison, dès le moment où elle franchirait sa porte pour se retrouver dans les rues familières de la ville, grouillant de badauds et de soldats ; mais Quinn savait aussi que si on avait des raisons de soupçonner qu'elle cachait une Juive chez elle, on n'attendrait pas qu'elle soit partie pour lui payer une petite visite de courtoisie.

Si Rachel avait été découverte, elle serait déjà en route pour une destination inconnue dans des wagons à bestiaux.

Il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. (Bien sûr, elle était incapable de suivre sa propre règle, se demandant à chaque pas sur les pavés si elle ne devait pas remettre sa visite à Sue au lendemain et faire demi-tour pour se pelotonner sous les couvertures avec la petite brune, un livre à la main, deux tasses de thé sur la table basse, un disque tournant sur la platine avant de s'endormir dans les bras l'une de l'autre.)

Quinn ne fit pas demi-tour, cependant ; Rachel lui ordonna, en riant joyeusement, d'aller chercher à manger avant qu'elles ne meurent de faim et qu'elles soient obligées de se battre pour le dernier morceau de pain dur.

« Tout ira bien ? Tu sais que tu peux sonner chez Mercedes, elle t'accueillera sans problème.

— Je t'en prie, répliqua la plus petite, ce n'est pas comme si c'était la première fois que je passais une heure, seule, dans ton appartement. Je te promets que rien ne m'arrivera. »

Rachel sourit, se pencha pour embrasser rapidement Quinn avant de serrer ses mains, assurance muette de sa sécurité.

Il n'y eut pas de grand geste d'adieu, de déclarations d'amour jusque dans la mort ou de larmes impossibles à contenir lorsque Quinn sortit. Elles n'en avaient pas besoin, car elles étaient certaines de se retrouver dans moins d'une heure.

La jeune blonde était certes un peu inquiète, mais n'avait pas peur. Elle n'avait qu'à rouler sur les grands boulevards jusqu'à arriver chez Sue, prendre ce dont elle avait besoin, payer la grande femme et repartir en sens inverse avant de revoir Rachel.

Elle serait sans doute là, à l'attendre au beau milieu du salon, les mains derrière le dos ou dans les poches de sa robe légère, puis elle viendrait vers elle, l'embrasserait, l'aiderait à défaire ses sacs et à préparer le souper, brisant l'occasionnel silence de ses rires et de sa voix, glissant ses doigts dans ses cheveux blonds en lui disant qu'elle avait eu raison, que rien ne lui était arrivé.

Et c'est exactement ce qui se passa quand Quinn rentra chez elle.

Rachel avait toujours eu raison.


Rachel eut l'occasion d'en apprendre plus sur Quinn après lui avoir posé une question terriblement simple.

Son « comment cela se fait-il que tu as de l'argent alors que tu ne travailles pas » était plus innocent que curieux, et elle aurait sans aucun doute compris que Quinn ne veuille parler argent avec elle, ou décide que la question était trop personnelle.

Pourtant, et à sa grande surprise, la blonde ne fit que sourire avant de retirer ses lunettes, se frotta les yeux en posant son livre sur ses genoux, puis elle focalisa son attention sur elle.

« Par quoi veux-tu que je commence ? demanda-t-elle. Pourquoi ai-je de l'argent, ou pourquoi je ne travaille pas ? »

La brune réfléchit un instant, avant de choisir la deuxième option. Il lui avait apparu, dès les premiers jours de sa colocation avec Quinn, qu'il était plus qu'étrange de ne jamais la voir quitter sa maison excepté pour se ravitailler ou pour rendre visite à ses amis. Mis à part les articles qu'elle écrivait pour un journal de la Résistance, elle n'avait pas d'occupation, lui semblait-il. Du moins, pas à sa connaissance.

« Pour commencer, je n'ai pas de diplôme, fit Quinn quand Rachel eut pris place à côté d'elle. Je ne suis plus allée à l'école après le déménagement, et je n'ai pas fait d'études de médecine. C'est mon père qui m'a tout appris. Malgré cela, je n'ai, en théorie, pas le droit de pratiquer professionnellement. Je suis obligée d'avoir un diplôme pour pouvoir exercer, et bien que j'aimerais soigner des gens et gagner ma vie grâce à mes capacités dans ce domaine, je ne peux pas le faire, à moins de m'inscrire à la Faculté de médecine de Paris.

— Jusque là, je comprends, sourit la brune. Mais tu aurais pu choisir un autre métier, quelque chose sans rapport avec la médecine, non ? Peut-être quelque chose dans... la littérature ?

— Je pourrais. J'y ai pensé un moment. Mais avec l'arrivée de la guerre, beaucoup de petites boutiques ont été fermées ou rachetées, et la majorité des femmes a été reléguée dans des usines de munitions, de voitures, ou de tas d'autres choses qui seront ensuite envoyées aux soldats du front. C'est dur de trouver du boulot en dehors de l'usine par ces temps. Peut-être que Sue a tiré quelques ficelles pour que je n'y sois pas enrôlée, je ne sais pas trop. De toute façon, je n'aurais pas voulu y travailler. (Pourquoi, demandait silencieusement Rachel de ses yeux, et Quinn répondit sans hésitation.) Je ne sais pas si j'aurais été capable de fabriquer des bombes, des munitions ou même des voitures qui serviront plus tard à tuer des gens. Peu importe qu'elles soient utilisées par des soldats français, allemands ou russes. Une bombe tue. Une balle tue. Sans se soucier des nationalités. Je ne veux pas me rendre complice de ces massacres, avoir des morts sur la conscience, savoir que j'ai aidé à ôter une vie, innocente ou non, du corps d'un homme. »

Quinn se mordilla l'intérieur de la joue, se demandant si elle devait ajouter quelque chose. C'est la douceur de la main de Rachel posée sur la sienne qui l'incita à poursuivre, à dire ce qu'elle avait à l'esprit, sur le bout de la langue.

« Je n'ai pas l'impression que c'est à moi de me battre. Ne te méprends pas ; j'ai bien décidé de combattre le nazisme, même si c'est à une toute petite échelle et que cela n'a pas de conséquences directes sur le régime d'Hitler ou sur la situation politique actuelle. Cette guerre n'aurait jamais dû arriver. Hitler n'aurait jamais dû naître. Mais on ne peut pas changer le monde. Il a voulu envahir l'Europe, et il a obtenu la guerre qu'il a désirée depuis tant d'années. Si tu veux mon avis, dit-elle à voix basse en se penchant vers la plus petite, on aurait dû faire quelque chose depuis bien longtemps. On n'aurait pas dû attendre la fin de 1939, attendre que ce diable montre son vrai visage, alors qu'on le connaissait déjà. Cette guerre aurait pu ne jamais voir le jour. Elle n'aurait jamais dû voir le jour. Malheureusement, ce fut le cas. Je sais bien qu'on ne peut pas changer le passé, ni prévoir l'avenir, mais je me sens un peu... trahie, et déçue à la fois ; à cause de quelques hommes qui décidèrent qu'il n'était pas encore temps de prendre des mesures contre l'Allemagne nazie, voilà ce qui est arrivé. Une France soi-disant libre et une France de Vichy, une Pologne dénaturée, une Italie fasciste, des terres dévastées, des soldats mobilisés aux quatre coins du monde. C'est... »

La blonde haussa les épaules en soupirant, incapable de finir sa phrase. Elle s'était sans doute un peu emportée, écœurée par les conséquences aussi vastes que désastreuses de ces deux dernières décades.

Rachel sembla comprendre ce qu'elle voulut dire, lui offrant un sourire compatissant et quelques mots gorgés de l'espoir que toute cette folie s'arrêterait bientôt.

« Tout s'arrangera bientôt » dit-elle doucement, gravement, agrippant sa main pâle. Puis elle ajouta, comme pour lui retirer un poids des épaules, un peu de cette culpabilité qu'elle ne devrait pas ressentir, mais aussi pour lui montrer qu'elle ne lui tenait pas rigueur de ses choix, « et je sais ce que tu veux dire. Tu n'es pas obligée d'en parler. »

Elle ne sut comment, mais Rachel se retrouva ensuite dans ses bras, respirant l'odeur de menthe qui se dégageait de ses cheveux tout en la serrant contre elle. Quinn ne se plaignit pas, bien au contraire, et retourna l'étreinte pendant de longues minutes qui lui semblèrent cependant bien trop courtes lorsqu'elle se recula. La plus grande passa d'autres minutes, toujours aussi courtes, mais qu'elle n'aurait échangées pour rien au monde, à regarder celle qui l'observait, celle qui l'écoutait, celle qui l'aimait et qui lui souriait sans rien dire.

« Tu ne m'as pas demandé comment j'ai pu rester sans profession et avoir assez d'argent pour vivre, dit-elle subitement en soulevant un sourcil.

— Pas besoin de demander, répliqua Rachel avec un sourire narquois. Je sais que tu vas m'apporter la réponse.

— Tu es bien sûre de toi, rit-elle en secouant la tête. Mais tu as raison. Il s'avère qu'une partie de cet argent appartenait à mes parents. Frannie en a également hérité. D'après moi, le boulot d'espion est très bien payé. Ils auraient pu vivre de leurs économies pour le reste de leur vie.

— Alors, tu pourrais aussi, vivre de ces économies ? Plus besoin de travailler ?

— Pas pour l'instant. Tant que j'arrive à payer les factures, je n'ai pas besoin de chercher. Et puis, c'est toujours mieux de rester à la maison, avec toi » conclut Quinn en souriant.


Avec l'arrivée des beaux jours, les deux femmes se sentirent d'humeur à sortir, et bien que pour Rachel, errer dans rues était pour le moment impensable, elle se rattrapait en rendant visite à ses voisins au moins une fois par semaine. Elles y restaient parfois des heures durant, bavardant autour d'une boisson chaude, ou simplement pour s'assurer tout allait bien.

Cela rendait Quinn et Rachel heureuses. Mercedes et Sam aussi.

Quand la sentence était tombée et que la France commença à être occupée, il leur avait semblé ne plus pouvoir faire confiance à n'importe qui, pas même à leur boulanger. Leur méfiance n'était pas infondée ; bientôt, on entendit parler, dans Paris-même, des premiers actes de collaboration, de dénonciation.

Cela expliquait sans doute le nombre réduit de personnes qu'ils comptaient aujourd'hui comme leurs amis.

Cela leur suffisait, cependant ; tout comme cela suffisait à Quinn. Mais la jeune femme n'était pas certaine que cela suffise à Rachel.

Rachel, qui n'était pas sortie depuis presque neuf mois, qui était enfermée dans cet exigu appartement, au troisième étage d'un immeuble vétuste, qui prenait la lumière quelques heures par jour, tous les matins, et qui ne comprenait qu'un lit simple.

La brune s'était montrée extrêmement patiente et compréhensive. Et, bien qu'elle ait envie de goûter à l'air frais, aux brises courant les rues, aux pavés glissant sous ses chaussures, elle n'avait rien dit. Elle avait attendu. Elle attendait. Elle ne demandait pas l'impossible, car cela serait du suicide que de sortir par les temps qui couraient, peu importait ce que ses papiers disaient ou ce que son accoutrement affichait.

Les soldats sauraient. Les passants sauraient. Tout le monde sauraient qu'elle n'était pas d'ici, qu'elle était clandestine, qu'elle était Juive. Elle pourrait même se faire tuer.

Quinn ne pouvait pas risquer sa vie. Dans le même temps, sa culpabilité vis-à-vis de la captivité de Rachel grandissait, la rongeait jusqu'aux os, mais elle ne pouvait rien faire pour l'apaiser.

Bien sûr, les mots de Rachel l'apaisaient. Ils lui retiraient ce fardeau des épaules, cette oppression de la poitrine, ce sentiment qui lui donnait la nausée et qui, parfois, la gardaient éveillée pour quelques heures, dans le calme de la nuit, alors que la brune se reposait paisiblement entre ses bras.

Elle n'était pas réellement coupable, en vérité, de cette situation ; et pourtant, elle sentait que c'était de sa faute.

Un jour qu'elle alla récupérer son courrier, une enveloppe attira son attention. Quinn remonta rapidement les marches, curieuse et étonnée, se demandant qui avait bien pu déposer cela dans sa boîte.

Rachel était dans la cuisine, préparant sans doute le déjeuner, tandis qu'elle s'assit sur le canapé et déchira l'enveloppe, faisant tomber une simple feuille sur ses genoux.

La brève était courte, pas plus de trois phrases se succédant. Quinn la parcourut, puis, clignant des yeux, recommença l'opération.

Elle n'arrivait pas à croire ce qu'elle lisait.

Pourtant, les mots étaient là, devant ses yeux, à l'encre noire, et avaient un peu bavé ici et là. La jeune femme lut encore la lettre, imprégnant son cerveau de mots aussi larges que variés, comme « débarquement », « hier », « Eisenhower » et « Normandie ».

L'émotion commença à monter en elle ; cependant, elle se ressaisit, désirant être sûre de cette information qu'on venait de déballer devant elle, et quoi de mieux que d'allumer la radio pour cela ?

La voix qui l'accueillit, lorsqu'elle alluma le poste, finit de la convaincre.

« ...ont commencé à déferler à partir des rivages de la vieille Angleterre. Devant ce dernier bastion de l'Europe à l'ouest fut arrêté naguère la marée de l'oppression allemande. Voici qu'il est aujourd'hui la base de départ de l'offensive de la liberté. La France, submergée depuis quatre ans, mais non point réduite, ni vaincue, la France est debout pour y prendre part... »

C'était impossible à croire. Charles de Gaulle en personne l'annonçait, à la radio, depuis Londres, à sans doute des milliers de personnes — peut-être même des millions.

Quinn écoutait la voix nasillarde du général d'une oreille distraite, ressassant la nouvelle encore et encore. Les troupes alliées avaient débarqué en Normandie, cette nuit-même. Elle avait peine à se faire à cette idée, et pourtant !

Cela ne pouvait qu'être la vérité.

Certainement intriguée par le discours engagé diffusé à une telle heure et par le volume de la radio, Rachel sortit de la cuisine, s'essuyant les mains sur un torchon accroché à la ceinture de sa robe, et gela sur place en voyant la blonde, le visage enterré dans ses mains, sangloter et inspirer bruyamment, ne s'étant pas rendu compte que la brune l'avait rejoint.

« Quinn ? » hésita-t-elle en s'approchant. La blonde ne réagit que lorsqu'elle posa une main sur son épaule, levant lentement la tête avant que ses larmes ne redoublent d'intensité. Ignorant la conduite à adopter dans ce cas, Rachel l'attira vers elle, serrant sa taille entre ses bras et murmurant de petits riens dans son oreille, espérant calmer la jeune femme.

Cela ne sembla fonctionner qu'un instant, cependant ; mais alors qu'elle reculait pour demander à Quinn ce qui avait pu la mettre dans cet état, une tache blanche attira son regard. Rachel tendit la main, ramassant la lettre qui était tombée à ses pieds, et, lançant un regard incompréhensif à Quinn, se mit à lire. Ses yeux s'écarquillèrent à mesure que les mots défilaient devant eux.

Elle se couvrit la bouche de la main pour empêcher le cri qui menaçait de sortir de sa gorge.

Ses pupilles se reposèrent bien vite sur celles de Quinn, et l'expression de la blonde confirmait ce qu'elle venait de lire. En cet instant, elle remarqua la voix sortant du poste de radio, le discours qu'elle prononçait, et les larmes lui vinrent sans qu'elle ait la force de lutter pour les retenir.

On y était finalement. Rachel avait vécu — avait survécu — assez longtemps pour voir ce jour.

Elle reprit bien vite la blonde dans ses bras, l'étreignant de toutes ses forces, riant, sanglotant, mouillant son cou de ses larmes et sa joue de ses baisers, ne désirant rien de plus que de partager ce moment en étant aussi proche d'elle qu'il lui était possible d'être, l'attirant toujours plus près de son corps, froissant sa robe de sa main qui pâlissait sous l'effort.

Rachel eut l'impression de succomber sous tant d'émotions.

Mais Quinn était là, l'empêchant de se consumer, de s'évanouir, caressant ses cheveux, tremblant sous la force de ses sanglots et de ses rires, heureuse de voir enfin une lumière après tant d'années passées sous un tunnel.

On était le mardi 6 juin 1944.


La bataille de France a commencé. Il n'y a plus, dans la nation, dans l'Empire, dans les armées, qu'une seule et même volonté, qu'une seule et même espérance. Derrière le nuage si lourd de notre sang et de nos larmes voici que reparaît le soleil de notre grandeur !

— Charles de Gaulle.