Merci à Sissi1789 pour sa review.
Bonne lecture.
Partie 8
BLANCHE-NEIGE
William s'était absenté pour régler certains conflits aux confins du royaume. J'étais seule en charge de recevoir les doléances de nos ouailles qui patientaient devant l'entrée du château. Tandis que je les écoutais un par un, je pensais subitement à Sara. Je ne saurais dire pourquoi. Depuis l'annonce de sa grossesse, il y a six mois, nous étions devenues très proches. Nous passions énormément de temps ensemble. Nous nous promenions, nous pique-niquions, nous préparions la layette du petit à venir. J'étais aussi heureuse que Sara à la perspective de l'arrivée de son enfant. Et le petit William grandissait et s'épanouissait sous nos yeux émerveillés.
En fin de matinée, je regagnai la nurserie avec hâte, pressée de retrouver mon fils. Avec inquiétude, je découvris que Sara n'était pas venue ce jour. La jeune Mathilda se pencha vers William assis sur un des tapis, jouant avec d'autres enfants bien plus grands. Il s'agita, pressé de me retrouver. Je le sentis un peu énervé, lui aussi devait sentir l'absence de sa marraine. Elle était quasiment la seule à s'occuper de lui en dehors de son père et moi-même. Je le pris dans mes bras avec bonheur et laissai la nourrice vaquer à ses occupations.
-Merci infiniment Mathilda.
Dans mes appartements, je donnai le sein à mon fils, soulageant ma poitrine gonflée. Si l'on m'avait prévenue qu'un tel bonheur existait, j'y aurais goûté bien avant. Je le mis ensuite au lit. Installée non loin de lui, je l'observais avec adoration. Il était l'amour de ma vie, mon univers tournait désormais autour de lui, délaissant un peu mon époux et parfois mes obligations. Heureusement, William était compréhensif et avait pris le relais dans la gouvernance du royaume. Un bien-être me saisissait toujours quand je pensais à lui. Il m'avait redonné confiance en la vie avec patience et je l'aimais tendrement. La passion que j'avais jadis connue était loin mais revenait parfois me titiller, j'y songeais de temps à autre avec un soupir résigné.
Eric.
Il me manquait par moment. C'était un fait que je devais accepter. Un secret que je gardais. Je l'aimerais sûrement jusqu'à la fin de mes jours mais je m'étais fait une raison. Je n'avais plus ce sentiment de honte parce que j'avais tourné la page et j'avais essayé de réparer le mal causé. Maintenant je devais laisser les choses se faire et vivre en gardant proche de moi ceux que j'aimais et en les rendant tous heureux.
Un déjeuner me fut servi directement dans ma chambre. Je ne restais jamais loin de mon fils quand il dormait. Je m'assoupis par la suite, avant d'être réveillée par les gazouillis de William. Nous nous mîmes près de la grande porte-fenêtre pour contempler le paysage luxuriant du domaine. Je lui racontai une histoire quand un nœud me tordit l'estomac. J'avais un mauvais pressentiment.
-Nous allons nous promener un peu, mon chéri.
Je le couvris chaudement et m'affublai d'une cape avant de quitter ma chambre. Je fis chercher Tull car je ne voulais pas être obligée de réunir une pléiade de gardes pour faire ce que j'avais à faire. Et Tull était le Chasseur que m'avait recommandé Sara si elle ou Eric ne pouvait assurer ma protection lors d'un déplacement. Il tarda à arriver, ou était-ce moi qui étais trop impatiente ? Quand il apparut sur le seuil de la salle du trône, je vins vers lui sans crainte alors que je ne lui avais jamais parlé. Il m'observa avec impassibilité, et s'agenouilla.
-Votre Majesté.
-Relevez-vous. Merci d'avoir fait diligence, je sais bien que vous êtes fort occupé.
-J'étais en plein entrainement pour mieux vous servir.
Il avait gardé cet esprit de combattant et aucune rancune envers son ancienne reine d'après ce que m'avait raconté Sara. Cela en faisait un homme à part, capable d'une grande tolérance et faisant preuve de beaucoup d'humanité.
-J'aurais besoin que vous m'emmeniez chez Sara.
Il ne laissa rien paraitre mais j'étais persuadée qu'il en était surpris.
-Bien Majesté, quand partons-nous ?
-Maintenant.
Il ne posa pas de question et fit demi-tour, je lui en sus gré.
-Puis-je me permettre une suggestion ? Se ravisa-t-il.
-Dites toujours.
-Le Prince est lourd, le trajet sera long. J'ai une idée pour vous rendre cela plus confortable.
Il tira sur un des rideaux en voile.
-Puis-je ? Me demanda-t-il en me montrant le tissu.
Je hochai la tête et il m'entoura avec pour créer un support en toile pour William. Le nœud était si serré que je n'eus pas peur de lâcher mon fils afin de tester la résistance du procédé.
-Ma mère portait mon frère ainsi.
-Vous avez un frère ?
-Il est mort. La maladie l'a emporté un peu avant que je ne sois enlevé par les troupes de la reine des glaces.
Je perçus l'émotion, aussi infime soit-elle. Cependant, je ne me permis aucun commentaire. Je sentis un lien se créer entre nous grâce à cette confidence.
-C'est une très bonne idée,Tull. Je vous remercie.
Dans le hall, une jeune femme arriva en courant, je me postai dans un coin d'ombre.
-Tull, où vas-tu ?
Le Chasseur s'agaça :
-Pippa, retourne à ton travail, tu n'as rien à faire là.
Face à face, ils se toisèrent durement. La jeune femme ne m'avait pas remarquée. J'avais rabattu ma capuche sur ma tête et William était camouflé par un pan de ma cape noire. Il était calme et nous étions invisibles.
-Si tu vas hors du château, je veux venir avec toi.
-Non, je te l'ai déjà dit. Pour l'instant, tu restes ici.
-Mais pourquoi ?
Ils déblatérèrent un moment jusqu'à ce que Tull craque :
-Eric me l'a demandé.
Je m'intéressais de nouveau à leur conversation. Pippa se montra colérique.
-De quel droit fait-il cela ?
-Il s'inquiète pour toi.
-Mon œil ! Il ne vient jamais au château hormis pour voir la Reine.
-C'est faux et tu le sais, il est occupé, il a sa vie et nous la nôtre. Mais…
-Tu as entendu les bruits qui courent au sujet du Prince, le coupa-t-elle. Tu sais très bien de quoi je veux parler.
-Je ne prête pas attention aux ragots.
Mon cœur s'affola d'un seul coup. Quelles rumeurs circulaient au sujet de William ?
-Il ne ressemble pas au Roi, tu ne trouves pas ?
-Ça suffit ! Tonna durement Tull. Tu déshonores ton titre de Chasseur.
-Je ne suis plus un Chasseur grâce à toi !
-Ce n'est que temporaire, tant que tu n'arrêteras pas tes bêtises tu seras mise en retrait.
J'aurais pu m'intéresser à la suite mais j'avais juste envie de mourir. Mes sujets me voyaient-ils tous comme une catin ? J'eus envie de sortir de l'ombre et de me justifier mais Tull m'en dissuada d'un seul regard.
-Retourne aux cuisines ! Fais preuve d'humilité et fais ce qu'on te demande. Arrête de chercher querelles aux autres et peut-être que tu réintégreras notre ordre.
-Je ne sais pas si ça en vaut la peine, surtout pour une reine qui ment à son peuple.
Le choc fut rude tel une gifle.
-Ne mélange pas tout Pippa, c'est à Eric que tu en veux, laisse sa Majesté en dehors de tout cela. Tu lui dois respect et loyauté. Elle t'a offert le gite et le couvert et la possibilité de faire ce que tu veux de ta vie. Elle t'a libérée, ne l'oublie pas.
-Nous nous sommes libérés tout seul ! Persista-t-elle en faisant demi-tour.
Quand elle disparut de mon champ de vision, je sortis de l'ombre, complètement assommée.
-Ne tardons pas, Majesté.
Il se passa bien une demi-heure avant que nous arrivions chez Sara. Sur tout le trajet, je restai silencieuse alors que William regardait partout, émerveillé.
-Ne prêtez pas d'intérêt à ses allégations, Majesté, intervint subitement Tull.
Je ne répondis pas.
-Pippa considère Eric comme son père. Elle supporte mal son absence et fait tout pour attirer son attention. Sa colère va contre lui, pas contre vous.
-Ces rumeurs sont-elles réelles ?
Il mit du temps à répondre ce qui termina de m'achever.
-Oui. Et le fait qu'Eric soit le parrain est comme un aveu de votre part.
Je commençai à trembler, William le ressentit et pleura.
-Il aurait peut-être mieux valu laisser le Prince à votre nourrice.
-Non, Sara sera heureuse de le voir.
Je le berçais, honteuse de mon accès de faiblesse. Je ne devais pas me laisser atteindre par tout cela. Je connaissais la vérité.
-Et vous que croyez-vous ?
-A quel sujet, Majesté ?
-Ces rumeurs.
-Mon avis importe peu.
-J'insiste.
-Je connais Eric. Je connais Sara. Toutes ces rumeurs sont ridicules.
Sa conviction était forte, inébranlable. Cela me redonna confiance.
-Nous sommes arrivés, Majesté.
Il frappa à la porte. Nous entendîmes le pas lourd d'Eric.
-Qui que vous soyez, allez-vous en !
Le ton de sa voix m'alerta sur l'urgence de la situation. Il avait peur.
-Eric, c'est moi.
Il y eut un instant de silence. La porte s'ouvrit lentement, tout mon être chavira devant l'immensité de sa peine.
-Majesté…
-Je suis venue vous aider. Où est-elle ?
-Suivez-moi.
Dans la chambre, Sara se tordait de douleurs. William recommença à pleurer. Sara se redressa malgré sa souffrance pour fixer sur nous des yeux hagards.
-William ?
-Oui, dis-je en m'approchant, il est là.
-Mon petit cœur, dit-elle avec affection. Je suis désolée, je n'ai pas pu venir aujourd'hui.
Il lui tendit les bras, Sara attrapa ses petits doigts qu'elle embrassa avec tendresse.
-Mama, gazouilla-t-il avec bonheur.
-Je t'aime aussi mon trésor, souffla-t-elle avant que son visage ne se crispe de douleur.
-Je crois qu'il arrive, Majesté et c'est bien trop tôt.
Le terme était dans deux bons mois, elle avait raison. Eric avait fait le tour et l'obligea à se rallonger et à rester calme.
-J'allais venir vous chercher, Majesté, nous confia-t-il, les yeux braqués sur elle. Je serai venu avant mais elle était persuadée que les contractions allaient arrêter.
Sara attrapa ma main.
-Vous avez dit que tout irait bien, j'ai foi en vous, ma Reine.
Mon cœur tomba jusque dans mes pieds. Sa confiance aveugle en moi me terrifia. Et je me morigénai de l'avoir induite en erreur. Je devais tout faire pour l'aider. Je serrai sa main pour lui montrer mon soutien.
-Tull, détachez William, je vous prie.
Il s'exécuta dans la seconde.
-Eric ? Dis-je en lui tendant mon bien le plus précieux.
Mon fils installé dans ses bras, je les priai de quitter la chambre. Je m'assis près de Sara et caressai son ventre bien trop proéminant à deux mois du terme. Je fermai les yeux, me concentrant sur le bébé, laissant son énergie m'envahir. Une énergie intense, trop intense. Je rouvris les yeux, effarée.
-Ils sont deux.
Sara darda sur moi des yeux abasourdis.
-Vous êtes sûre ?
-Oui.
Elle caressa son ventre avec amour.
-Mes bébés.
-Je ne peux pas arrêter le travail, me désolai-je. Vous allez accoucher.
-Sauvez-les ! Me supplia-t-elle.
Je me précipitai hors de la chambre, Tull et Eric étaient dans la cuisine, assis au sol près de William. Il jouait avec une cuillère en bois et la mordillait.
-Ramenez-moi de l'eau chaude et des serviettes.
Eric devint tout pâle.
-C'est trop tôt pour qu'il arrive.
-Ils sont deux.
-Pardon ?
-Vous allez avoir deux bébés.
Il se figea tandis que Tull attrapa son épaule de sa main dans un geste de soutien. Eric sourit à pleine dents, exprimant une joie incommensurable. Je me perdis dans cette joie, imperméable au reste du monde. Il se leva pour me serrer dans ses bras avec allégresse. Il redevint le centre de mon univers dans cet instant infini.
-Je vais avoir deux fils.
-Ou deux filles, le taquinai-je.
-Peu importe, je vous en remercie.
-Ils ne sont pas encore là.
-Je ne m'inquiète plus, je sais que vous y arriverez.
Je le serrai dans mes bras à mon tour. Je devais y arriver parce que hormis le fait que si j'échouais, cela les détruirait, moi-même je ne m'en remettrais jamais.
La suite quand je pourrai.
