Moi qui croyais ne pas atteindre les dix chapitres, voilà le dix-neuvième. Eh oui, on se rapproche de la fin (; j'avais tort en songeant que je ne dépasserais pas les huit ou neuf. Je peux aujourd'hui vous assurer que celui-ci est l'avant-dernier.

Je ne peux en revanche vous garantir mes qualités d'écriture que vous semblez aimer (merci !), car une angine me prend à la gorge depuis quelques jours, et en plus de cela, la chaleur n'arrange pas les choses. Je suis un peu comme mes héroïnes, en fin de compte ; je n'ai ni la clim ni le chauffage, et ça devient terrible. Heureusement, il y a Wimbledon pour me tenir compagnie.


La libération était annoncée ; plus, elle était voulue, elle était réelle. Tout le monde pouvait le voir depuis sa fenêtre, depuis les quartiers du centre et de la Bourse jusqu'aux rues escarpées de Montmartre et aux bordures de la ville.

Montés dans leurs chars qui roulaient au pas, faisant signe aux passants agglutinés sur les trottoirs et attrapant les bouquets de fleurs sauvages qui leur étaient lancés, les soldats souriaient, heureux, peut-être autant que l'étaient ceux qui les apercevaient et les assimilaient à une lumière salvatrice qui leur avait enfin montré le bout du tunnel.

Les bruits de moteur emplissaient la ville d'un doux ronronnement, comme si Paris elle-même était montée sur des roues et défilait devant des millions d'yeux ébahis.

Si l'on écoutait assez, on pouvait entendre des clameurs s'élever dans les airs, venant du centre et de la rive gauche, emportées par le vent et répétées à l'infini par les passants, par les murs des immeubles en pierre.

Quinn avait été réveillée par cette rumeur sourde et légère, sortie d'un sommeil qui l'avait allégée d'un peu de douleur et de fatigue. La première chose qu'elle sentit en ouvrant les yeux fut son bras droit, immobile et légèrement ankylosé, reposant à ses côtés sans bouger. Elle étira ses doigts, les vit remuer, et fut incroyablement soulagée en voyant qu'elle n'avait pas perdu l'usage de son membre. Elle ne savait pas si elle aurait pu supporter le fait d'être amputée.

Avec mille précautions, la jeune femme se tourna sur son flanc gauche, et lorsque son mal de crâne se fut apaisé, elle lança ses jambes par-dessus le lit, posa ses pieds nus sur le parquet froid de la chambre. La fraîcheur du sol lui prodigua un calme revigorant. Son bras injurié fut oublié pour un instant.

Quinn se retourna ensuite, sourit quand son regard rencontra la forme endormie de Rachel sous le mince drap blanc. Malgré sa petite taille, ses pieds dépassaient de l'étoffe de coton. Quinn pensa que le moment était peut-être venu d'acheter un lit, un véritable lit à deux places, cette fois-ci, dans lequel elle et Rachel auraient chacune assez de place et ne seraient pas obligées de se coller ensemble (mais bien sûr, même sur une couche d'un kilomètre de long, elles se cramponneraient toujours l'une à l'autre. Quinn pensait ne jamais pouvoir dormir autrement que de cette façon.).

La jeune blonde était sur le point de réveiller sa compagne mais n'en eut pas l'occasion ; à peine avait-elle pensé à cela qu'elle entendit les lointains applaudissements, le bruit d'une foule dense et nombreuse qui emplissait chacune des ruelles, des allées et des impasses de la ville. Personne n'aurait pu passer à côté même s'il le voulait.

Rachel les entendit aussi. Son corps s'étira en un mouvement silencieux, s'emmêlant plus encore entre le matelas et le drap trop court, puis elle ouvrit les yeux, les posant immédiatement sur deux orbes vert et or, brillants d'amour.

Elle n'aurait pu rêver meilleure façon de s'éveiller ; voir Quinn l'observer ainsi ne cessait de la surprendre et de l'émerveiller, remplissait son organisme et sa cage thoracique d'une chaleur familière accueillie avec le plus grand bonheur. Elle espérait que tous les matins seraient ainsi. Elle ne pouvait imaginer autre chose.

Puis, comme si de ses cinq sens, seule la vue était alors en état de marche, les autres se remirent doucement en route, et elle comprit enfin qu'elle n'imaginait pas la clameur qui montait en intensité, grondant sans animosité et réveillant ses tympans.

« Qu'est-ce que... »

Rachel se leva à contrecœur de son refuge immaculé pour se mettre devant la minuscule fenêtre de la chambre. On n'y voyait pas grand chose ; et même rien, à vrai dire. Elle ne comprenait pas pourquoi la ville avait soudainement fait entendre sa voix, aux premières heures de l'aube, alors que rien n'avait prévu telle manifestation. Puis, en une fraction de seconde, la mémoire lui revint, et elle sut pourquoi.

Paris avait été libérée. Les cris qu'elle percevait n'étaient pas ceux d'une cité agonisante, ni ceux d'un peuple révolté et dangereux. C'étaient ceux de la victoire couplée à un soulagement sans fond, au réconfort de la liberté.

La petite Juive se dégagea subitement de la vitre, comme si elle venait d'être brûlée par les rayons du soleil matinal, avant de se retourner vers Quinn. L'incrédulité transformait tous ses traits, lui donnant un air onirique, irréel.

« C'est... » Rachel déglutit, secoua la tête pour essayer de trouver les mots justes, ceux qui seraient sans doute appropriés pour un moment comme celui qu'elles étaient en train de vivre, mais n'en trouva aucun. C'était normal, après tout, car elle n'avait jamais vécu pareil moment, et n'avait jamais expérimenté de pareilles émotions.

Quinn continuait de la regarder, un mince sourire jouant au bord de ses lèvres.

« C'est vrai ? demanda Rachel d'une voix tremblante. Ça y est ? On est libres ? »

La blonde renifla, acquiesça sans pouvoir s'empêcher de sourire d'un air béat.

« Oh mon Dieu, souffla la brune.

— Je sais » répondit Quinn. Elle sentait les crampes venir à ses joues, et son bras qui pendait lourdement à sa droite, mais elle n'y prêta plus aucune attention quand Rachel poussa un cri de joie et se jeta à son cou.

La brune serra les épaules de Quinn de ses mains frêles, ces épaules contre lesquelles elle s'était appuyée maintes fois, sur lesquelles elle avait déversé ses larmes et souvenirs, et qu'elle avait embrassées et caressées pour les ancrer dans sa mémoire, jusqu'au moindre grain de beauté, la moindre cicatrice. Elle inspira l'odeur de Quinn, inchangée depuis tout ce temps, l'odeur de l'appartement, un peu âcre à cause des pages vieillissantes des livres, qui étaient maintenant synonyme de sécurité, de foyer, d'amour.

Elles restèrent ainsi un long moment, puis s'écartèrent lorsque leurs membres éreintés se furent engourdis, et que leurs poumons furent vidés de l'oxygène accumulé. Les joues de Quinn, si pâles d'ordinaire, étaient roses, luisant dans le matin sec et avec les rais de lumière traversant la fenêtre.

Tout ce qui les entourait était déjà oublié ; les mois passés dans la crainte et la terreur, les larmes versées dans la nuit, les vêtements trop larges et trop peu nombreux, les estomacs creux, les cris de joie, les blessures physiques et psychologiques. Plus rien n'avait d'importance, si ce n'était cette seule et unique vérité, brillant comme un phare dans un monde qui avait perdu tout espoir de se relever.

Paris était libre, et par conséquent, Quinn était libre. Rachel était libre.


Malgré cela, les deux femmes se mirent d'accord pour attendre au minimum une semaine avant que Rachel ne mette le pied dehors.

D'abord, elles voulaient s'assurer que le bras de la blonde guérissait, et qu'aucune complication n'allait surgir de nulle part pour venir empirer son état. Rachel redoutait la gangrène. Elle ne savait pas si l'on pouvait attraper une telle maladie en se faisant tirer dessus avec une simple balle.

Heureusement, au bout de quelques jours, Quinn retrouva toute sa liberté de mouvement, et bientôt cet épisode fâcheux fut oublié, uniquement rappelé au souvenir des deux femmes par la mince cicatrice pâle et sinueuse sur son triceps.

Quinn, quant à elle, redoutait que tous les Allemands ne soient pas partis, bien que les chars français défilaient fièrement sur toutes les grandes artères, leurs canons braqués sur les croix gammées qu'ils pouvaient apercevoir. En plus, ajouta-t-elle, un accident était vite arrivé. Les balles perdues n'étaient pas rares, ces jours-ci.

Rachel n'avait pas besoin d'être convaincue. Elle savait, tout aussi bien que Quinn, que le triomphe des Français sur les nazis ne signifiait pas que ses droits avaient soudainement été rétablis. Elle était toujours Juive, se cachait toujours, ne portait toujours pas d'étoile jaune, et donc vivait encore, aux yeux de la loi, dans l'illégalité.

Elle espérait que tous ces stupides textes seraient bientôt abrogés. De toute façon, elle ne pensait pas que ce fameux général de Gaulle, ni les forces de la libération, souhaiteraient ne garder serait-ce qu'une seule des lois écrites dans le but de servir la volonté d'Hitler.

Un nouveau départ était à prendre, qui devait concerner tout le monde.

L'électricité leur fut rendue une journée ou deux après la libération officielle de Paris — officielle, car c'était le jour où la deuxième division blindée, menée par le général Leclerc, était finalement entrée dans Paris, et où ce même homme avait obtenu la capitulation du Commandant des armées allemandes. Le soir même, Charles de Gaulle fut acclamé à l'Hôtel de ville, avant de remonter les Champs-Élysées, le lendemain, devant les yeux de plus d'un million d'habitants.

Sam y était, leur avait-il dit, et Mercedes aussi. Elle n'aurait voulu manquer cette occasion pour rien au monde, malgré les risques que ce rassemblement impliquait.

Le couple avait raconté à leurs voisines cette journée forte en émotions et en discours majestueux, regrettant toutefois qu'elles ne se soient pas jointes à eux.

« La guerre est finie, du moins pour nous, avait dit Sam en souriant. On ne risque plus rien, pas même toi, Rachel. »

Rachel avait souri face à son enthousiasme, puis avait répondu qu'elle préférait attendre que toute la tension retombe avant de se décider à arpenter les rues. Elle pouvait bien patienter quelques jours de plus ; elle avait déjà passé des années dans des conditions bien plus terribles.

De plus, on entendait encore, perçant le silence apaisé du crépuscule ou de l'après-midi, des coups de feu isolés, tirés depuis un toit ou un balcon, et cela lui rappelait que tout n'était pas terminé. Il restait sans doute quelques hommes solitaires, soldats ou non, bataillant tout en sachant pertinemment qu'ils ne pourraient plus vaincre, mais décidés tout de même à faire tomber quelques têtes avant qu'ils ne se fassent tuer à leur tour.

Les nazis avaient peut-être capitulé et abandonné la capitale, mais quelques fous pensaient sans doute avoir une chance en restant dans une ville passée aux mains des Résistants et de l'armée de libération.

Dès le début de la semaine suivante, Quinn et Rachel purent se tenir informées des rebondissements de ces derniers jours. Les radios ne parlaient que de libération, de de Gaulle, de victoire, de lendemains, et cette fois, sans utiliser de messages codés.

Le retour de l'électricité fut aussi synonyme du retour de la musique. Les disques ne s'arrêtaient presque jamais de tourner sur la platine, et Rachel se mettait à chanter un peu plus fort que d'habitude.

Graduellement, les choses revenaient à la normale. Les grèves stoppèrent miraculeusement, les coupures (d'eau, de gaz et d'électricité) se firent de plus en plus rares, les tireurs restants furent abattus ou fuirent la ville, tandis que le gouvernement provisoire, dorénavant installé dans la capitale, se préparait à refonder les bases de la République française.

Rachel attendait patiemment que la TSF annonce que de nouvelles lois avaient été votées, pour qu'elle puisse enfin se sentir complètement, légalement libre, et pour pouvoir humer l'air de l'extérieur après un an enfermée dans le même appartement.

Elle aurait pu sortir, bien sûr ; elle n'était pas certaine qu'on l'arrêterait. Mais mieux valait ne pas prendre de risque, surtout après avoir attendu si longtemps pour voir venir une éclaircie dans un ciel d'orages. Cependant, l'embellie qu'elle avait tant espéré depuis tant d'années vint plus tôt que ce qu'elle avait présagé.

À la fin du mois, une semaine seulement après ce vendredi vingt-cinq fatidique, Quinn se précipita à l'intérieur de l'appartement, hors d'haleine et en sueur, et elle serrait dans sa main nue un exemplaire déchiré d'un vieux journal.

« Viens voir ça ! » s'exclama la jeune femme d'une voix soufflée, aussi faible que si elle avait couru depuis le treizième arrondissement jusqu'ici.

Quinn étala le journal sur la table du salon, et Rachel put voir par-dessus son épaule qu'il était daté du dix août. Elle était perplexe, ne sachant pas pourquoi un si vieux papier intéressait tant sa compagne, mais décida de la laisser chercher du bout du doigt la ligne qui l'avait tant excitée.

Quinn lança un « voilà ! » plein de vigueur qui fit sursauter la petite brune. Son index s'était arrêté au début d'un petit paragraphe, minuscule, dont les lettres serrées et à moitié effacées par les doigts mouillés qui les avaient feuilletées il y avait de cela des semaines, semblaient à peine indiquer un fait divers de bas étage. Plissant les yeux, Rachel se pencha un peu plus, déchiffra peu à peu les caractères latins.

Le titre, sobrement intitulé Ordonnance du 9 août 1944 relative au rétablissement de la légalité républicaine sur le territoire continental, ne lui apprit presque rien. Après tout, le régime de Vichy ou n'importe quel autre pouvait bien faire voter des ordonnances quand bon leur semblait. Elle poursuivit sa lecture, cependant, et en un éclair, elle comprit pourquoi Quinn était si impatiente de lui montrer ce vieux quotidien.

L'ordonnance était l'œuvre du GPRF et, de ce que Rachel comprit, invalidait plus ou moins le régime de Vichy et toutes les lois votées par Pétain et Laval. L'article 3 listait, point par point, tous les actes dont la nullité était constatée. Y compris la discrimination fondée sur la qualité de Juif.

Rachel lut et relut plusieurs fois ce passage. Elle avait l'impression d'être dans un rêve, de ne rien comprendre à ce qui l'entourait. Lentement, la réalité la rattrapa, et elle se tourna vers Quinn.

Pendant une minute, elle ne sut que dire, ou plutôt, comment expliquer ce qui venait de lui traverser l'esprit.

« Quinn, c'est une excellente nouvelle, mais... » Ses yeux étaient distants, sa voix lourde de regrets, peut-être, ou de désolement. « On est encore sous le régime de Vichy, poursuivit-elle. Même si on vient d'être libérés, il faut attendre qu'un nouveau gouvernement se constitue, et qu'il vote de nouvelles lois. »

Rachel ne connaissait pas grand chose à la politique, mais elle sentait que c'était comme cela que les choses devaient se dérouler. Un homme venait au pouvoir, faisait ses propres lois, puis était renversé, et il fallait du temps avant qu'un autre homme ne le remplace et propose à son tour d'autres lois, et ainsi de suite. C'était un cercle vicieux.

Mais Quinn balaya d'un geste ses arguments, et pointa avec un ongle une phrase un peu plus bas dans l'article.

« Lis ça. »

Rachel trouva la ligne qu'on lui montrait, le onzième article, et s'exécuta à voix haute.

« Cette ordonnance sera appliquée au territoire continental au fur et à mesure de sa... libération ? »

La brune regarda Quinn. Elle essayait en vain de retenir un sourire, tandis que des larmes brillaient au bord de ses joues. Rachel l'interrogea du regard, et elle hocha la tête, plusieurs fois, comme pour lui assurer que ce qu'elle venait de lire était réel, que le journal n'était pas de la propagande, et que, en fin de compte, Rachel était déjà libre, officiellement, depuis une semaine.

Cela l'étonna de ne pas avoir eu vent de cette publication plus tôt ; après tout, Quinn ne lisait presque jamais les journaux, et la radio, lorsqu'elle était allumée, n'en avait jamais fait la moindre allusion.

Le choc était tellement grand, redouté, attendu puis inattendu, à la fois espéré et désespéré, invraisemblable, qu'elle ne put émettre un son pendant ce qu'il lui semblait être de longues minutes, mais n'était en réalité que quelques secondes. Puis, la sortant de son inertie, la voix de Quinn sonna à son oreille, caressant de son souffle les mèches de cheveux bruns.

« Tu es libre, Rachel. »

Rachel ne lui laissa pas le temps d'en ajouter, et serra contre elle la jeune femme, colla sa bouche à la sienne, riant et pleurant tout en savourant chacune des secondes, chacune des petites choses qui l'entouraient et qu'elle percevait. Quinn riait avec elle, goûtait les larmes salées sur ses lèvres, la tirait encore plus à elle jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'espace entre leurs deux corps.


Elle ne perdit pas de temps pour user de cette nouvelle liberté qui lui était redonnée. Le lendemain, Rachel se leva aux aurores pour chercher des vêtements convenables. Son état d'excitation et d'impatience se transmit à Quinn, qui était tout aussi désireuse de sortir dans la ville maintenant que Rachel le pouvait. Les deux femmes ne tenaient littéralement plus en place.

Quinn lui prêta une paire de chaussures en cuir à peine usée, ainsi qu'une robe pastel lui arrivant aux genoux, et lui promit de l'emmener bientôt dans des boutiques de prêt-à-porter pour qu'elle puisse enfin choisir des habits à son goût.

À onze heures, Rachel était prête.

Elle appréhendait ce qu'elle allait trouver au dehors ; bien entendu, Paris était une ville comme les autres, grande et industrielle, avec des magasins à chaque coin de rue et des parcs bordés de verdure et des musées richement décorés. Elle fut rassurée en sentant le bras de Quinn se glisser à son coude, puis en voyant ses yeux qui reflétaient toute l'adoration qu'elle éprouvait pour elle. La blonde demanda si elles pouvaient y aller. Rachel hocha la tête, souriante, certaine que tout irait bien.

Pour sa première vraie sortie à l'extérieur, Rachel n'aurait pu rêver mieux. Quinn lui fit faire le tour du quartier, lentement, comme pour la laisser apprécier chaque pas résonnant sur les pavés, chaque bouffée d'air chaud, chaque brise de vent et chaque cri d'oiseau.

C'était tellement banal, et pourtant, la petite Juive réalisa aussitôt à quel point tout cela lui avait manqué.

Quinn la guida à travers des petites allées et des avenues escarpées, lui montra du doigt l'entrée du métro, le nom des rues (Lepic, Abbesses, Trois-Frères, Ravignan, autant de noms que Rachel trouvait étranges et pleins de vie), la laverie dont la tenancière lui avait fait cadeau de deux robes, la basilique du Sacré-Cœur pointant le bout immaculé de son clocher dans le bleu du ciel.

La blonde avait l'impression de découvrir la ville en même temps que sa compagne, de s'émerveiller devant les mêmes choses, alors qu'elle avait vécu si longtemps dans ce quartier.

Personne ne sembla faire attention aux deux femmes errant dans les ruelles. Seuls les arrondissements du centre, bordant la Seine, grouillaient encore de badauds venus fêter la libération, tandis que les plus éloignés avaient retrouvé un morceau de leur sérénité légendaire.

Lorsqu'un passant croisait leur chemin, Rachel se mettait invariablement à le fixer, avant de se rendre compte de ce qu'elle faisait et de rougir d'embarras en serrant le bras de Quinn. Il y avait tellement longtemps qu'elle n'avait pas croisé de visages aussi disparates, de carrures si différentes les unes des autres, de costumes aussi divers qu'éclectiques.

Tout lui plaisait. Elle ne trouva pas un seul défaut obstruant sa vue ou gâchant son plaisir ; pas même les immeubles troués par les bombes ou les balles qui n'avaient pas encore été reconstruits, ou les pavés retirés de la chaussée, ou le fait qu'elle ne pouvait pas agir comme elle en avait envie, et embrasser Quinn quand bon lui semblait.

Elles retrouvèrent leur appartement une heure plus tard, heureuses et libres, toujours libres. Quinn dit qu'elle pourrait bien reprendre goût à ses balades quotidiennes, si Rachel voulait bien l'accompagner, et elle fut prompte à accepter. Elle retrouverait bientôt une vie normale, urbaine, faite de hauts et de bas, et la seule pensée que Quinn serait avec elle pendant tout le long de ce chemin rendait le futur beaucoup plus clair.

Au tout début du mois de septembre, alors que la chaleur tombait graduellement et devenait plus supportable, Mercedes glissa à ses deux voisines une invitation à dîner.

« Ce ne sera rien de grandiose, leur dit-elle, juste une soirée que Sam et moi préparerons pour une demi-douzaine de personnes. On a bien le droit de fêter la fin de la guerre ! »

La période était propice à de telles occasions festives, et Rachel se sentait en droit de célébrer sans plus se sentir coupable — pour les millions de personnes qui n'avaient pas eu sa chance, qui n'avaient pas rencontré une Quinn qui leur avait tendu la main et offert une seconde chance au moment où ils en auraient eu le plus besoin. Non, elle n'avait décidément plus aucun sentiment de culpabilité en elle.

Mercedes n'avait pas dévoilé le nom des invités, mais ce n'était pas important pour elle. Rien que le fait d'être invitée, qui plus est par une femme qui avait fait sa connaissance il y a si peu de temps, signifiait beaucoup pour elle.

Le soir même, les deux locataires du troisième étage se présentèrent à la porte de leurs voisins en avance, car Quinn voulait les aider à préparer le dîner (bien que, elle en était sûre, Mercedes allait la faire sortir de la cuisine à grands coups si jamais elle osait s'approcher de ses plats), et Rachel ne tenait simplement plus en place, impatiente à l'idée d'un événement en l'apparence si simple, si commun.

Ce fut Sam qui leur ouvrit la porte, souriant jusqu'aux oreilles et en manches de chemise. Il embrassa Quinn sur les deux joues, puis s'approcha de Rachel et la serra dans ses bras.

« J'espère que vous aimez la ratatouille, fit-il sans se départir de sa bonne humeur. Et le bœuf. Mercedes est allée acheter de la viande tout à l'heure. »

L'ébauche du menu fit venir l'eau à la bouche de Rachel. Cela faisait tellement longtemps qu'elle et Quinn n'avaient pas pu manger un repas complet, avec entrée, hors-d'œuvre et dessert. Peut-être que la fin du règne nazi sur Paris allait permettre la levée des restrictions alimentaires.

Sortant la tête de la cuisine, Mercedes les salua à son tour avant de retourner à ses fourneaux, tout en interdisant Quinn d'y pénétrer. Rachel gloussa en voyant l'air dépité de la blonde.

« Sans vouloir te vexer, il est vrai que tu n'es pas la meilleure des cuisinières. »

Quinn fit la moue, mais elle oublia bien vite son air boudeur quand Rachel vint embrasser sa joue.

Elles étaient les seules invitées déjà arrivées, mais il ne fallut pas attendre longtemps avant que la porte ne s'ouvre à nouveau, et Brittany fit son entrée dans le foyer.

Au bout d'une demi-heure, le salon grouillait de voix hétéroclites et de rires joyeux entre les cinq amis, qui savouraient la victoire des Alliés sur une grande partie de la France et de l'Italie, et le retrait et la fuite des nazis vers des horizons lointains. Sam avait glissé un disque sur la platine, qui diffusait des chansons d'Édith Piaf et de Joséphine Baker, rendant l'habitat plus accueillant qu'il ne l'était déjà.

Brittany, comme à son habitude, apportait un souffle nouveau dans l'appartement, un bonheur simple et insouciant qui, maintenant que la guerre touchait à sa fin, était plus apprécié encore, revigorait leur âme et leur esprit, blessés et atrophiés pendant des années.

Aux alentours de huit heures trente, Mercedes apporta le premier plat, et alors que tout le monde prenait place autour de la table, on frappa à la porte.

« Pile à l'heure » souffla la maîtresse de maison en se dirigeant vers l'entrée.

La personne qui fit irruption dans la salle à manger sembla ne surprendre personne, si ce n'est Rachel, qui fronça les sourcils en ne reconnaissant pas la grande femme blonde qui se tenait debout. Elle avait un regard fixe qui la mettait étrangement à l'aise.

Ses compagnons se levèrent tous pour accueillir la nouvelle invitée, qui serra chacun d'entre eux dans ses bras, et garda Quinn un peu plus longtemps contre elle. C'est à ce moment-là que Rachel songea à Sue Sylvester, cette femme qui avait aidé Quinn et possédait une sorte de marché noir, un commerce dissimulé aux yeux des citoyens lambdas, et qu'elle faisait approvisionner malgré les interdictions et les risques.

C'était la femme qui avait hébergé Quinn et sa sœur lorsqu'elles avaient perdu leurs parents.

C'était aussi la femme qui lui avait offert un morceau de pain, par le biais de la blonde.

Elle se sentit rougir et, après s'être levée, s'approcha lentement de la grande femme aux cheveux coupés courts, aux traits fins et marqués et aux vêtements soigneusement repassés.

La petite brune ne sut comment réagir une fois face à elle. Elle sentit soudain la main de Quinn se poser dans le bas de son dos, lui rappelant qu'elle n'avait rien à craindre d'une femme comme Sue.

Cependant, ses yeux bleus qui ne cillaient pas la glaçaient jusqu'aux os.

« Rachel ? Je te présente Sue, Sue Sylvester. C'est l'une de mes amies les plus chères. »

La voix douce de Quinn lui avait redonné un peu confiance en elle, et Rachel se présenta automatiquement, sans oser briser le lien visuel qui les liait. Sue l'examina un moment, sans que son visage ne trahisse aucune émotion, ce qui n'était pas au goût de Rachel. Elle commençait à se demander si elle avait bien envie de faire la connaissance de cette femme. Puis, enfin, elle parla, et son ton n'était pas du tout cassant ou brusque comme elle l'avait imaginé, mais il la fit tout de même frissonner.

« C'est toi la jeune Juive qui vit avec Quinn ? »

Rachel déglutit inaudiblement. « Oui, madame. »

Elle se sentait un peu ridicule, comme si elle était de retour à l'école, devant le tableau noir, et qu'elle venait d'oublier un point important dans sa réponse au professeur.

Mais Sue eut l'air d'avoir fini de la mettre dans l'embarras, changea brusquement d'attitude, et elle sourit à Rachel, pour la première fois.

« Tu peux m'appeler Sue » fit-elle doucement.

À son tour, la brune sourit.

Ce fut assez difficile d'installer six personnes autour de la table d'un appartement destiné à deux personnes, mais après dix minutes, tout le monde trouva sa place. Quinn s'était glissée à la droite de Rachel, pour pouvoir lui tenir la main sous la table quand l'envie s'en faisait sentir ; Rachel lui sourit en retour, et leurs quatre voisins furent témoins de cet acte qu'elles croyaient discret.

Elles pensaient être prudentes, et elles l'étaient sans doute, mais elles ne pouvaient cacher leurs sourires et leurs rougeurs lorsque l'une regardait l'autre, ni la façon qu'elles avaient de se chercher du regard, bien qu'elles soient dans la même pièce. Elles n'avaient pas non plus pu dissimuler leurs mains jointes derrière leur dos, quand elles étaient venues sonner chez Sam et Mercedes. Le jeune homme n'avait rien dit, ayant préféré retenir le sourire qui avait menacé de disjoindre ses mâchoires.

Un vrai festin les attendait. La viande, si rare en temps de guerre, avait ravi les papilles de chacun, certain ayant même oublié le goût de la chair de bœuf cuite à point. Pour finir le repas en beauté, Sue avait sorti de nulle part une bouteille de champagne, une boisson qui semblait avoir déserté les magasins d'alimentation depuis si longtemps.

Brittany proposa de trinquer à la liberté, à l'amour et aux lendemains, et tout le monde fit tinter son verre empli d'un liquide d'or pétillant contre cinq autres.

Aux alentours de minuit, les paupières de Rachel commençaient à se fermer d'elles-mêmes, et sa tête penchait sur l'épaule de Quinn. Après l'avoir vue étouffer un bâillement et se frotter les yeux, cette dernière décida qu'il était temps qu'elles rentrent chez elles.

Fatiguées, les deux jeunes femmes prirent congé de leurs hôtes et amis, promettant de leur rendre visite très bientôt tout en les serrant dans leurs bras. Quand vint le tour de Sue (la grande femme était restée légèrement en retrait, comme à son habitude), celle-ci étreignit Quinn, puis, à la surprise de tous, répéta le geste avec Rachel.

La brune était un peu surprise, mais retourna l'étreinte, heureuse de savoir que Sue avait l'air de l'apprécier.

Les mots qu'elle lui glissa alors à l'oreille ajoutèrent à son ébahissement.

« Prends bien soin de Quinn. »

Rachel hocha la tête contre sa robe, lui promit de veiller sur sa petite protégée, et elle ne fut pas certaine d'avoir aperçu ou non une larme briller au coin de la joue de Sue lorsqu'elle se recula. Elle dissimula rapidement son émotion en souriant d'un air confiant, et serra son épaule avant de lui souhaiter la bonne nuit.

Quinn et Rachel rentrèrent chez elles éreintées, heureuses et repues, comblées par cette soirée. Il ne fallut pas longtemps avant que les deux femmes ne troquent leur tenue pour leurs vêtements de nuit, plus confortables et légers, adaptés à la chaleur de l'été qui s'infiltrait et occupait les habitations depuis quelques jours.

Cela ne dérangeait pas la petite brune ; elle avait vécu assez longtemps dehors pour pouvoir dire avec certitude qu'elle préférait l'étouffante humidité du mois d'août aux hivers durs et rigoureux de l'Europe, à la fois secs et humides, terribles à affronter.

En se couchant cette nuit-là, elle eut l'impression d'avoir enfin trouvé sa place dans ce monde, dans cette ville dans laquelle elle n'avait jamais envisagé de rester plus d'un jour ou deux, cette commune autrefois cerclée de nazis et de répression, pleine à craquer de collabos sans scrupule. Elle s'était trompée. Elle y avait trouvé bien plus qu'un endroit où vivre ; elle y avait des amis qui se souciaient d'elle et l'invitaient à partager leur dîner, et une petite amie qui ne souhaitait que faire son bonheur, qui l'aimait, et surtout, se laissait aimer d'elle. C'était le principal.

Malgré la chaleur, Rachel glissa un bras sur la taille de Quinn aussitôt qu'elle se fut glissée sous le drap, l'attirant contre son corps enveloppé de coton. Elle enterra son visage dans sa chevelure blonde, respirant son odeur unique, apaisante.

Elle n'échangerait sa place pour rien au monde.


And in my dreams I was a child
Flowers in my mouth and in my eyes
And I was floating through the colors of a sky
Up to the stars and angels.

— Sister Rosetta Tharpe.