Merci à Sissi1789 et Divergente-EH pour leur review.

Bonne lecture.


Partie 11


BLANCHE-NEIGE

Je déambulais dans les couloirs, accablée. Thomas somnolait dans mes bras, heureux de vivre. J'enviais son innocence et sa sérénité. Il fallait que je prenne l'air, je me sentais oppressée par mon manque de tenue qui avait causé le chagrin de Sara. D'instinct, je me dirigeai vers l'entrée du château quand je tombai sur Tull.

-Majesté ? Vous sortez ? Avez-vous besoin d'une escorte ?

-Non, je vais juste rejoindre mon époux, il se promène avec William dans le jardin.

Il se pencha sur le petit Thomas. Il fronça légèrement les sourcils.

-Sara ne se sent pas bien, elle m'a confié son fils, me sentis-je obligée de me justifier.

Il se redressa, redevint impassible.

-Je vous accompagne auprès du Roi, si vous me le permettez.

Je fis un léger oui de la tête, étonnée. Nous passâmes devant des gardes en faction qui nous jetèrent un coup d'œil discret.

-Nous avons du mal à trouver notre place ici, Majesté.

Je m'étonnais de cette révélation.

-Pourquoi dites-vous cela ?

-Certains Chasseurs se sont convertis dans d'autres domaines mais les Chasseurs restants peine à trouver une activité. Vos gardes assurent votre protection, du moins en partie. Et, il n'y a plus de combats à mener.

-Pour l'instant. Je ne souhaite pas de guerre mais je préfère rester sur mes gardes.

-Dans tous les cas, cela est pénible pour certain de voir confier à Sara tous vos déplacements.

-Elle ne pourra plus le faire, désormais vous êtes son remplaçant et si vous jugez nécessaire de faire un roulement, je l'accepterai et le Roi aussi. Nous ne voulons nullement de discordes inutiles.

-Merci votre Majesté.

-J'accorderai une audience à chacun d'entre vous quand j'en aurai parlé à mon époux.

-Je ne demandais pas tant.

-Il faut régler ce problème avant que cela ne dégénère en conflit.

Je ralentis, je ne voulais pas arriver trop vite auprès de William car j'avais besoin de m'entretenir sur un sujet avec Tull.

-Ce qui m'emmène à me questionner sur la pupille d'Eric…

-Pipa ?

-Oui, qu'en est-il ?

-Que voulez-vous savoir ?

-Va-t-elle mieux ?

Il tarda à me répondre, ce qui accentua mon malaise.

-Elle est très perturbée, elle est difficile à contrôler.

-Pensez-vous que je puisse l'aider de quelques manières que ce soit ?

-Seul Eric peut régler ça. Mais il n'en a pas le temps et c'est compréhensible.

-Trouvez-vous que je passe trop de temps avec lui, vous aussi ?

Il s'immobilisa sans pour autant me regarder.

-Je n'ai pas à m'exprimer sur ce que vous faites de votre temps, Majesté.

-Mais vous pouvez vous exprimer sur ce qu'Éric fait du sien.

Il soupira, mis à mal.

-Soyez sincère, je ne saurais vous en tenir rigueur.

-Cette situation est compréhensible pour moi mais elle ne fait que conforter les ragots à votre sujet et cela m'exaspère au plus haut point.

Il regretta immédiatement ses paroles. Tout cela le minait profondément.

-Je regrette cette situation Tull, je regrette d'être la cible de quolibets et que cela rejaillisse sur vous.

-Ne vous méprenez pas, je ne me plains pas de mon sort. C'est surtout les répercussions que cela engendre. Il faut redonner confiance à vos sujets, maintenir l'unité de ma troupe, recadrer Pipa et permettre à Eric et Sara de faire leur deuil sans être épiés constamment.

-Et comment procéder à votre avis ?

-Les tenir éloignés d'ici un moment. Cela ne règlera pas tout mais les choses se tasseront un peu.

Cette idée était atroce.

-Bien, je suivrai votre conseil. Et je vous remercie pour votre honnêteté.

Il posa sur moi des yeux las et effectua une légère révérence.

-Merci de considérer mes inquiétudes avec attention, Majesté. J'apprécie votre bienveillance.

Thomas se manifesta doucement. Ses yeux bleus brillaient encore de sommeil. Il était une réplique miniature de son père. Il m'était impossible de ne pas l'aimer. Je lui souris avec tendresse :

-Tu es réveillé petit trésor.

Il bailla, referma les yeux, les rouvrit en entendant la voix de Tull. Il se concentra sur lui avec attention, longuement. Et je vis apparaitre un sourire sur le visage du Chasseur ce qui le transforma considérablement. Il ressemblait au jeune homme plein de vie qu'il aurait dû être sans cette guerre. Ma main se posa sur son épaule sans que je ne puisse m'en empêcher. Il se figea littéralement, surpris par ce contact inattendue. Il fut perdu un instant, les yeux dans le vague puis esquissa encore un sourire avant de redevenir impassible.

-J'ai retrouvé un peu de paix, vous avez toute mon immense gratitude.

-Ce n'est pas grand-chose, c'est le moins que je puisse faire. Vous avez ramené la paix dans mon royaume, il est normal que je vous rende la pareille.

-Ma douce, entendis-je au loin.

William me hélait avec virulence pour que je le rejoigne.

-Je dois vous laisser, mon époux me réclame.

-Auriez-vous l'obligeance de m'indiquer où se trouve Sara ? Je voudrais m'entretenir avec elle.

Tull repartit en sens inverse quand je lui répondis. Je ne savais pas ce qu'il souhaitait lui dire mais j'espérais ardemment qu'il parvienne à lui redonner du courage. Je me dirigeai, l'esprit tourmenté, vers mes deux amours. William parut surpris de trouver Thomas dans mes bras.

-Où est Sara ?

-Je pense qu'elle ne va pas très bien. Ses nerfs lâchent.

Il se rembrunit, soucieux.

-C'était à prévoir. Elle affichait trop de sérénité pour une perte aussi effroyable.

Il avait raison, et nous en avions déjà discuté plusieurs fois. Il avait été effondré d'apprendre la mort de cet enfant. Sûrement en écho avec mon propre chagrin. Depuis, nous vivions avec un poids sur le cœur qui nous faisait d'autant plus apprécier le bonheur d'avoir notre fils. Celui-ci cherchait à attirer notre attention, s'accrochant à la jambe de son père. Celui-ci le souleva et le fit sauter dans les airs.

-William attention !

Mais notre fils riait tellement aux éclats que je n'eus qu'à m'incliner face à toute cette liesse.

-Rentrons, décréta William. J'ai encore beaucoup de choses à régler.

Je lui avais laissé beaucoup à gérer, préférant vivre ma maternité pleinement mais je me rendis compte que je le privais de son fils. Il déposa notre garçon sur ses épaules et m'enlaça de son bras.

-Je suis désolé de te priver de ton fils.

-Ne dis pas cela. Et puis ce n'est que pour un temps. Quand il grandira, il pourra m'accompagner dans certains de mes déplacements. Mon bonheur est immense, tu es heureuse et donc je le suis aussi.

Il m'apportait tout ce dont pouvait rêver une femme. Je ne pouvais me sentir plus aimée.

-D'ailleurs, reprit-il, si tu le souhaites, nous pourrions donner une sœur à Will.

Cette suggestion me laissa sans voix. L'idée d'un autre enfant ne m'avait pas effleurée. Et avec la mort de la petite Aliana, impossible de penser à enfanter de nouveau. L'ombre de la mort planait trop au-dessus de ma tête.

-Blanche ?

J'étais focalisée sur Thomas, le reflet immatériel du visage de sa sœur se superposa sur le sien. Un visage que je n'oublierai jamais, qui me hantait la nuit et me déchirait le cœur.

William m'appela encore mais j'étais incapable de le regarder.

-Je ne veux pas d'autres enfants, murmurai-je enfin.

William se planta devant moi. Je fus obligée de lui faire face. Sa mine désemparée me vrilla le cœur.

-Jamais ?

-Jamais.

Il me scruta avec une rare intensité, cherchant la moindre parcelle de doute.

-Nous en reparlerons plus tard.

-Non ! Ce n'est pas la peine, je ne changerai pas d'avis.

-Mais dis-moi au moins pourquoi ?

-Je ne pourrai pas leur faire ça.

Il fronça les sourcils. Il avait très bien saisi de qui je lui parlais.

-Cela ne les concerne pas.

-Bien sûr que si !

-C'est de notre vie qu'il s'agit.

-Ma vie est liée à la leur.

Il m'observa avec effarement. Il n'entendait rien à ce que je tentais de lui expliquer.

-Aucunement.

-J'ai aussi perdu un enfant cette nuit-là. Et pas la peine de me dire que ce n'était pas le mien, je l'ai ressenti comme tel et cette douleur ne me quittera jamais.

-Pourquoi t'infliges-tu cela ? Tu n'es en rien responsable. Pourquoi priver Will de la joie d'avoir un frère ou une sœur ?

-Il s'en accommodera comme toi et comme moi. Etre enfant unique n'est pas synonyme de solitude.

Il ne trouva rien répliquer et dut se résoudre à se résigner. Je vis alors disparaitre au fond de ses yeux quelque chose de précieux : la confiance. Il se détourna pour reprendre le chemin du château d'un pas vif sous mon regard anéanti. Je lui emboitai le pas, sans me presser. A quoi bon ? Tout s'effondrait autour de moi. Tout ce bonheur durement acquis s'échappait entre mes doigts.

OooooO

Je me réveillai encore en sueur, hébétée, meurtrie.

Je voulus me blottir contre mon époux mais il n'était point là. Cela accentua mon état désœuvré. Je fouillai notre chambre du regard, aperçus sa silhouette près du berceau de notre fils. Il était installé dans la chaise à bascule et se balançait silencieusement.

-William ?

Il ne répondit pas.

-Viens te coucher mon aimé.

Il cessa de se balancer mais ce fut tout. Impossible pour moi de rester seule une minute de plus dans ce lit glacial. Je finis par aller le rejoindre et après avoir longuement contemplé petit trésor endormi, je m'agenouillai à ses pieds, posant ma tête sur ses genoux.

-Ne m'en veux pas, je t'en prie.

Il soupira, caressa mes cheveux un instant.

-Je ne t'en ai jamais voulu car tu as toujours été sincère dans tes paroles et dans tes actions.

Il cessa son geste affectueux, créant un gigantesque vide en moi.

-Mais là… tu te mens à toi-même et de ce fait tu me mens aussi.

Je cherchai à croiser son regard, les lueurs de la lune me le permirent un court instant.

-Je ne te mentirai jamais William.

-Ne laisse pas ce chagrin que tu portes nous engloutir.

-Je lutte contre, je te le promets.

-Je te vois surtout lutter contre tes vieux démons.

-Que veux-tu dire ?

-Le chagrin qui abime notre famille ce n'est pas le tien, c'est celui d'Eric. Tu t'es appropriée son malheur, tu portes son fardeau, tu partages sa culpabilité.

Je ne comprenais pas ce flot de paroles insensées.

-C'est mon ami. Je ne peux être insensible et ma culpabilité est fondée.

-Non, elle ne l'est pas. Tu as tout fait pour ramener cet enfant vers le monde des vivants. Si toi tu n'as pas pu c'est que Dieu lui-même en a décidé autrement.

-Cela ne change rien.

-Au contraire, tu te morfonds et tu te complais dans cette douleur qui n'est pas la tienne.

-Je me complais ? M'indignai-je.

-Cela a créé un lien entre vous deux qui me sépare de toi à nouveau. Tu as retrouvé son attention, tu as retrouvé son affection.

Je ne pouvais croire ce qu'il était en train de me dire.

Pourtant…

La veille encore, nous avions passé du temps ensemble, mains dans les mains, avec confiance. C'était des moments que je chérissais, il est vrai mais c'était parce que je me sentais mieux après. A moins que…

-Tu cherches à me rendre confuse dans mes pensées. Mais cela est vain.

-Réellement ?

Il se leva pour regagner la porte-fenêtre qu'il ouvrit pour aller s'accouder sur la balustrade. Je me hâtai de le rejoindre encore effrayée de le voir se pencher autant vers le vide.

-Tu me fais peur.

-Je préfèrerais me jeter dans le vide que de devoir retomber dans ce cercle vicieux.

-Tu vois le mal là où il n'y en a pas.

-Je sais ce que je vois, et je sais ce que j'entends aussi. Je peux tolérer d'être sujets aux ragots tant que ce n'est pas fondé cela me glisse dessus. Mais là…

-Il ne se passe rien.

-Je sais ce que j'ai vu.

-Comment ça ? Qu'as-tu cru voir qui te mette dans cet état ? Et pourquoi ne pas m'en avoir parlé ?

-Parce que j'avais confiance mais maintenant je ne sais plus.

-Ne fais rien de stupide William.

-Je n'abandonnerai jamais mon fils, et je resterai avec toi mais jamais plus je ne te ferai confiance.

J'aurais pu lui dire que j'acceptais que l'on ait un autre enfant pour le rassurer et faire taire cette peur en lui mais il avait raison.

Je m'étais encore fourvoyée.


La suite quand je pourrai.