Minho se détacha finalement de Thomas. Ils s'écartèrent rapidement du Flat trans pour éviter les projectiles qui pourraient passer avec la destruction du bâtiment de l'autre côté. Ils étaient dans une sorte de cabane de bois, dont ils se firent virer brutalement par Brenda. Elle pianota sur un tableau de bord à côté du Flat trans et la zone trouble disparut enfin. Elle sortit de la cabane et y mit le feu, le Flat trans explosant derrière elle. La cabane vola en éclat, comme percutée par un boulet de canon. Plus personne ne passerait par le Flat trans. Ils auraient la paix.

Minho et Thomas échangèrent un long regard. Ils avaient à parler, de plein de choses, mais ce n'était pas le moment, et ils le savaient tous les deux. Brenda courut vers eux, inquiète, et prit Thomas dans ses bras.

Minho se mordit l'intérieur de la joue. Il ne pouvait empêcher un pincement au coeur en les voyant ensemble, Thomas le visage enfouit dans le cou de Brenda, les bras serrés autour de sa taille.

Minho était seul. Il laissa tomber ses yeux au sol, vidé.

Il ne connaissait pas cet endroit, ne savait pas où aller. Il se redressa et prit la mesure de ce qui l'entourait. Les Munies, dans un état pathétique. Et de l'herbe, à perte de vue d'un côté. De l'autre, une montagne plus loin. Il entendait un bruit fort, inconnu. Ou peut-être pas tant que ça. C'était le même bruit que celui proche du QG de WICKED. Distrait, il marcha dans la direction du bruit qui rugissait comme un vent de tempête dans les arbres. L'herbe en fait n'était pas à perte de vue, pas par là. Il se mit à courir, impatient de fuir les autres pour s'effacer dans la fureur du bruit.

Il ne savait pas combien de temps il courut ainsi. Une dizaine de minutes, ou plus ? À son rythme, cela permettait d'aller loin.

D'un seul coup, le sol s'interrompit pour donner sur le vide. Wahou. Minho dérapa en s'arrêtant.

Du bleu. L'horizon se confondait avec la violence des vagues. C'était magnifique. La mer. Le mot lui vint instantanément à l'esprit, pourtant il ne se souvenait pas avoir jamais vu un tel spectacle. L'odeur même était particulière, comme si un goût de sel flottait dans l'air. Les vagues venaient se heurter avec un bruit fracassant contre la falaise et les rochers en contrebas. Tant de puissance. Minho était ébahi. Les larmes lui vinrent à l'idée que Newt n'assisterait jamais à cela.

Le Glader s'assit prudemment au bord, les pieds pendant dans le vide. L'eau dansait dix mètres en contrebas, peut-être plus, menaçante et tellement tentante. Il s'approcha un peu plus du rebord, le regard perdu dans les vagues et le passé. Ce serait si simple de lâcher prise…

Minho sursauta et s'agrippa au rebord lorsqu'il sentit une présence à côté de lui. Bark ? Le chien du Glade ? Il n'en croyait pas ses yeux ! Elle était là ! Newt avait tellement eu peur que WICKED l'ait abattue — elle aussi… Minho plissa les yeux, il devait se tromper. Un chien ressemble à n'importe quel chien non ? Mais non, c'était bien Bark. Elle avait cette oreille avec la pointe coupée. Un Glader s'était énervé et lui avait flanqué un coup de pelle. Minho avait détesté le bonhomme dès le début, et il fut l'un des premiers à se faire éjecter dans le Labyrinthe. Grand fanfaron et mort en moins de deux entre les pattes des Grievers. Personne ne l'avait regretté, il faut être honnête.

La vue de la petite chienne fit gonfler le coeur de Minho. Il rampa à l'écart du bord et enfouit les mains dans la fourrure de l'animal. Il eut le droit à un grand coup de langue sur la figure, le genre de trucs qu'il détestait mais qu'il était tellement heureux de recevoir là, maintenant. Il avait toujours dit aux Gladers de ne pas la laisser faire, mais pas moyen, ils n'en faisaient qu'à leur tête, et Bark aussi. Nom des plus stupides d'ailleurs pour la chienne que Minho n'avait jamais entendue aboyer (bark = aboyer en anglais).

Il se souvint de Newt blotti contre sa poitrine alors qu'il lui demandait ce qu'il croyait être arrivé à leur chien. Minho n'avait pas su quoi répondre. S'il avait dit la vérité, il se serait trompé. Bark était bien vivante, et plutôt contente de le revoir.

Elle finit par se calmer et s'allongea à côté de lui. Il se laissa tomber en arrière, allongé sur le dos, le regard perdu dans le ciel bleu. Ici, il pourrait tout reconstruire. Mais pas maintenant.

Minho ferma les yeux, la chienne pressée contre son flanc, une présence rassurante bienvenue. Il reposa sa main dans le cou de Bark et quelques secondes plus tard il s'endormait, bercé par le bruit des vagues et la respiration calme du chien.

Quelques heures plus tard certainement, Minho retourna auprès des autres, Bark sur les talons. Il cherchait après Thomas quand le petit qu'il avait aidé apparut devant lui. Minho s'arrêta, incertain. Que devait-il faire au juste ? Le petit avait l'air tout timide mais ses yeux ne le fuyaient pas. Des yeux bleus et doux comme ceux de Newt. Son visage lui faisait étonnamment penser à son ami, et la sensation était étrange.

Le garçon se racla la gorge. « Je m'appelle Tyler, et mon grand frère là-bas c'est Matthew » dit-il d'une petite voix en indiquant d'un signe de menton celui qui l'avait récupéré plus tôt, plongé dans une discussion avec l'une des filles du Groupe B.

Minho suivit son regard et hocha la tête : « Je m'appelle Minho » répondit-il en tendant la main, un sourire aux lèvres. Il se mordit la joue. Est-ce qu'on était censé serrer la main d'un enfant de cet âge ? Quoiqu'il en soit, le visage du petit s'éclaira et il glissa sa main dans la sienne.

« Merci Minho ! » s'exclama Tyler en retournant vers son frère. Minho jeta un oeil de ce côté. Le dit Matthew le salua d'un signe de tête. Il s'agenouilla devant son frère, lui ébouriffa les cheveux en disant un truc que Minho était trop loin pour entendre. Le petit rit de bon coeur.

Minho se détourna. Il déambula sans but précis jusqu'à tomber sur Brenda :

« Tu as vu Thomas ? » lui demanda-t-il

Elle acquiesça : « Gally est avec lui, ils sont déjà en train de réorganiser tout ça ».

Minho sourit faiblement : « Je ne vais pas me plaindre de passer le flambeau… Pas sûr d'être un bon chef en temps de paix ». Il passa une main distraite dans ses cheveux et se retint de préciser qu'il n'était pas spécialement un bon chef en temps de 'guerre' non plus…

Brenda lui rendit son sourire : « Tu ferais un très bon leader, t'inquiète pas pour ça. C'est juste que Thomas se sent comme s'il avait une mission, une dette à payer pour le rôle qu'il a joué dans WICKED… J'ai essayé de le convaincre du contraire mais pas moyen », elle soupira, puis sourit à nouveau en relevant les yeux vers son visage, « Il fera ça bien ».

« Aucun doute là-dessus » affirma Minho, la tête déjà ailleurs.

Il avait toujours du mal à rester concentré. C'était d'autant plus dur maintenant qu'il n'avait rien d'urgent à faire et accapare ses pensées.

« Tu veux aller les voir ? » le ramena-t-elle sur terre

« Hum ? Euh non, ça ira, je leur fais confiance. Je leur demanderai comment ça s'est passé après ».

Elle posa la main sur son épaule, serra un peu et s'en retourna à ses activités, c'est-à-dire compter les Munies et en faire un registre.

Lorsqu'il s'écarta, les mains enfouies dans les poches, un type l'interrompit. Il soupira, le regard dur en levant les yeux, quand il reconnut le frère… Son nom c'était… ? Matthew ! Il se félicita pour sa mémoire, et adoucit son expression.

« Qu'est-ce que tu veux ? » lui demanda-t-il en essayant de ne pas paraître trop agressif.

« Te parler » hésita l'autre.

Minho fronça les sourcils. Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir à lui dire exactement ? Ils ne se connaissaient pas. « Euh d'accord, vas-y » dit-il sans réel intérêt.

« En privé ? » glissa Matthew, un peu embarrassé en faisant un pas à l'écart des Munies qui ne pouvaient s'empêcher de les regarder, n'ayant rien à faire de mieux en attendant.

Minho leva les yeux au ciel, agacé, et cela n'échappa pas à Matthew. Il déglutit avec peine mais insista toutefois.

« C'est important ».

Minho repassa une main dans ses cheveux, et s'inclina : « Ok, je te suis ».

L'autre hocha la tête, soulagé, et réalisa qu'il allait imiter le geste de Minho. Il retint la main le long de son corps.

Minho n'arrivait pas à croire à quel point il lui rappelait Newt. Le Glader avait le même froncement caractéristique du nez quand il avait une idée en tête dont il ne démordrait pas. Il ne pouvait rien refuser à une telle expression, donc il suivit Matthew.

Sa démarche, elle, était différente. Déjà, il ne boitait pas, et surtout il paraissait … agressif. Après tout, lui aussi devait en avoir vu de belles avant d'arriver là.

Une fois que Matthew considéra qu'ils étaient assez loin, c'est-à-dire à quelques pas de la falaise, il s'arrêta.

« J'ai cru comprendre que c'était un peu ton endroit, ici » dit Matthew en respirant un grand coup, les yeux au large.

Minho hocha lentement la tête bien que l'autre ne le regarda pas, et vint s'assoir au bord du vide. Il entendit Matthew rire doucement derrière lui, et se retourna, les sourcils levés, interrogateur.

« Je ne sais pas si je dois rire ou m'inquiéter, j'ai toujours l'impression que tu vas sauter » répondit Matthew à sa question muette.

Minho se détourna et plongea le regard dans les vagues en contrebas, brisées dans leur élan par les rochers acérés. Oh oui, il y pensait lui aussi…

Il força un sourire et se retourna : « Aucun risque ».

Matthew secoua lentement la tête et finit par s'assoir à côté de Minho.

Le vent lui faisait monter le rouge aux joues, du moins c'est ce que Minho croyait. « Tu voulais me parler de quoi alors ? » l'encouragea-t-il.

Matthew se mit à tripoter ses manches, avant d'enfouir les poings dans ses poches de sweat. Il se racla la gorge, le regard focalisé sur l'horizon.

« C'est à propos de mon frère », il lui jeta un coup d'oeil furtif, « pas Tyler, mais Aaron ».

« Aaron ? » releva Minho sans comprendre. Il ne connaissait personne de ce nom.

Matthew soupira.

« Je ne sais pas sous quel nom tu le connaissais, vous avez un surnom, tous, apparemment… »

Minho sentit sa gorge se serrer. Cela ne pouvait pas être possible. Ou bien…

« Est-ce qu'on se connait ? » dit-il en s'écartant un peu pour pouvoir mieux le regarder.

« On était à l'école ensemble » murmura Matthew, la tête basse.

Minho plissa les yeux. C'était quoi ce délire ?

« C'est quoi le rapport avec ton frère ? » insista le Glader

« Vous étiez amis, tu l'avais rencontré à la maison, Tyler n'était pas encore né » répondit Matthew en levant les yeux vers son visage.

Minho avait le front plissé, dans le noir complet.

« Attends, reviens au début, je ne pige rien ! »

Matthew souffla un grand coup à nouveau, puis commença :

« On habitait en Angleterre, mes parents, mon frère et moi. J'avais cinq ans et Aaron quatre. On est arrivés en Californie, aux États-Unis. Ma mère avait eu un boulot à Los Angeles, promotion ou quelque chose comme ça ». Matthew regardait toujours au loin, une expression nostalgique lui donnant l'air plus vieux. Il haussa les épaules et glissa un regard vers Minho en poursuivant : « on est entrés à l'école, et je t'ai rencontré. Tu venais de Corée je crois, enfant unique. Je ne me souviens pas avoir jamais vu tes parents… Et je ne me rappelle pas ton prénom non plus ». Il sourit à une blague qu'il était le seul à comprendre. Minho ne perdait pas une miette de ce qu'il disait. C'était sa vie, ses souvenirs. Matthew le regarda droit dans les yeux, un sourire chaleureux lui éclairant le visage : « on était fan des Lakers, super équipe de basket en NBA, et tout. On rêvait d'en faire partie » il secoua la tête, « tu voulais toujours qu'on t'appelle Lakers. C'était ridicule, je m'en rends compte maintenant, mais sur le coup ça nous paraissait génial ! ». Minho sourit à son tour. Ils avaient seulement cinq ans après tout. « Tu disais que t'en avais marre que les gens prononcent mal ton prénom, ou l'oublient. Celui là était plus facile ». Matthew leva les yeux au ciel : « et puis tu as rencontré Aaron. Au début, on l'envoyait balader. On était grands nous, lui c'était juste un gamin ! Pendant un moment tu refusais même de lui adresser la parole, ou alors c'était juste pour te moquer de lui. On était abominables » dit-il en riant, les yeux pétillants. Il était complétement immergé dans ses souvenirs. C'était beau à voir. A l'époque, il devait faire bon vivre… « Un an avait passé et on pouvait plus vous séparer. Tu m'avais complétement snobbé ! » l'accusa Matthew le visage fendu par un sourire. Minho lui retourna son sourire. C'était facile de sourire avec Matthew, c'est comme s'il effaçait un peu de sa douleur. Matthew se détourna, les joues rougies par l'excitation de parler de tout ça. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas évoqué ces moments de sa vie. Même y penser il ne le faisait plus. Il devait bien ça à… Minho ? « Bien sûr tu me parlais encore, mais c'est comme si tu l'avais pris sous ton aile. Tu m'avais volé mon petit frère » murmura-t-il plus bas, le visage plus mélancolique à présent. « Vous étiez meilleurs amis comme on dit. Tyler est né quand on avait treize ans et Aaron douze. Tu passais ton temps à la maison, ma mère se vantait toujours d'avoir quatre enfants sans les douleurs d'une quatrième grossesse. Je comprenais pas trop ce qu'elle voulait dire à l'époque. Qu'est-ce que je connaissais à la douleur, hein ? » raconta-t-il, la voix un peu plus dure. Son visage s'assombrit quand il reprit : « Ce jour-là, on était à quatre dans le sous-sol, avec bébé Tyler dans son berceau, on avait une salle de jeu. Mon père nous disputait toujours d'y rester sans arrêt. Il trouvait stupide de ne pas être à l'air libre alors qu'il faisait si beau. Rien que pour ça, parce qu'il avait dit que c'était mieux d'aller dehors, ça nous paraissait tellement mieux de rester cloitrés à l'intérieur ». Il secoua lentement la tête. « Il a dévalé les escaliers comme un fou, rouge pivoine. Il avait les yeux paniqués. Je l'avais jamais vu comme ça, c'était… effrayant ». Il serra les poings, le corps raide. Minho s'approcha un peu pour lui montrer son soutien. Matthew le remarqua du coin de l'oeil et laissa échapper un soupir laborieux. Ce n'était jamais facile de se remémorer de tels événements… « Il avait le côté du visage bizarre, comme boursouflé. J'avais voulu lui demander ce qu'il avait, mais j'avais peur de lui parler, de l'énerver. On comprenait rien, et Tyler s'était mis à pleurer. Il avait à peine quelques mois. Aaron s'était collé à nous, les larmes aux yeux. Mon père n'avait rien dit. Lui non plus ne savait pas, c'est après qu'il avait appris par les autres toute cette histoire de brûlures du soleil, etc. On était restés à l'abri un moment, puis mon père avait essayé de sortir. Il avait allumé la radio, sans trop d'espoir, mais elle recevait un signal. C'était fouillis, ils parlaient vite, déversaient des tas d'informations sans qu'on puisse rien y comprendre. Papa avait zappé sur la station nationale, le phénomène avait été général sur la planète, tous les habitants vivants près de l'eau devaient fuir au plus vite, avec la fonte des glaces, tout ça, les terres allaient être submergées. On voulait pas partir, on voulait attendre ma mère ». Matthew frotta ses paumes de main sur son jeans, et Minho posa une main rassurante sur son bras, exerçant une simple pression. « On n'avait pas eu de nouvelles de tes parents non plus. Papa était allé voir chez eux, mais pas trace de leur présence », il lança un regard désolé à Minho. Ce n'est pas comme s'il avait encore l'espoir de retrouver ses parents… « On n'avait pas eu le choix. Papa était resté calme ce coup-ci. Il avait emporté les premières nécessités, nourritures en boîte, affaires pour bébé, et on avait fuit. On avait eu chaud, désolé pour le jeu de mots » grimaça-t-il, « l'océan dévastait tout, un truc de fou. En moins de deux, l'eau bouillante avait tout recouvert. Papa nous avait emmenés sur le flanc d'une montagne. Il n'y avait rien de mieux à faire. Tout avait fini par se stabiliser, les survivants avaient bâti des sortes de village. On vivait presque bien. Tu étais toujours avec nous, normal. On avait tous eu du mal à accepter les décès… Mon père— » sa voix se cassa, il avait déjà beaucoup parlé. Il se racla la gorge et reprit : « mon père a été tué quand les Bergs sont arrivés avec le virus. On croyait qu'ils nous sauveraient, mais non. Des types tiraient des fléchettes depuis les engins. C'est comme ça que la Braise s'est répandue. Papa est mort en quelques jours, Tyler avait été touché mais il n'a pas développé la maladie. On a compris après qu'il était immunisé, comme toi et moi. Je sais pas si Aaron était immunisé, j'imagine que oui puisque WICKED l'a pris » précisa Matthew d'une voix incertaine. Minho déglutit avec peine. « Après, c'était pire. Il fallait trouver de la nourriture, ne pas tomber malade et éviter les Fondus, tout ça avec un bébé. On avait que quatorze ans… La deuxième fois que les Bergs se sont pointés, on savait que rien de bon n'en sortirait. Je te vois encore, Tyler coincés dans les bras en train de courir, Aaron sur les talons. Ils s'étaient beaucoup rapprochés et des types sautaient des appareils pour nous attraper » il déglutit avec difficulté et baissa la tête, comme honteux, « Aaron s'est fait prendre… Tu t'es précipité sur moi, je ne comprenais pas. Tu m'as balancé Tyler dans les bras et t'as fait demi tour. Tout allait si vite ! T'as sauté sur le type qui tenait Aaron, et vous étiez à nouveau en train de fuir. Ce n'était pas si catastrophique. Et puis Aaron a trébuché, il s'était pris un sale coup par l'autre enfoiré » sa voix monta, profonde et hargneuse, « t'as refait demi tour, tu l'as relevé. Un type vous est tombé sur le poils. Un autre est venu en renfort. Tyler pleurait dans mes bras. Il ne s'agissait pas que de moi, alors j'ai couru, je vous ai abandonné ». Minho vit les yeux de Matthew briller, et il serra son bras à nouveau, pour lui rappeler que tout ça c'était terminé. Ou presque. Aaron, de plus en plus synonyme avec Newt dans l'esprit de Minho, était mort. « Au bout d'un moment, j'ai réussi à rejoindre une ville fortifiée comme on les appelait. On y a vécu plusieurs années, et un jour quelqu'un a défoncé la porte. On déménageait régulièrement pour éviter ce genre d'intrusion, les gens ont une dent contre les Munies… On a été livrés à WICKED, et flanqués dans votre Labyrinthe. Vous êtes venus, et voilà » conclut-il en reportant son regard sur Minho, hésitant.

Minho lui rendit son regard, prenant conscience de leur proximité. Il retira sa main et s'écarta. Il vit un éclat de douleur dans les yeux de Matthew, et s'en voulut. Il ne le jugeait pas, il n'avait juste pas envie d'être si près.

« C'est normal » dit enfin Minho, « que tu sois parti, je veux dire, il fallait sauver Tyler avant tout ».

Tout ce qu'ils avaient vécu, Newt et lui, n'était pas de la faute de Matthew. Il se serait fait prendre lui aussi s'il avait essayé quoique soit. WICKED était une organisation sacrément déterminée…

Alors comme ça il avait connu Newt avant ? Il n'avait aucune garantie, mais la ressemblance frappante entre Newt et eux, la concordance entre les histoires, c'était troublant. Et Matthew se souvenait de lui, non ? Tant de coïncidences, il ne pouvait en venir qu'à une seule conclusion. Aaron était Newt, et Minho avait tué leur frère. En voilà une charmante situation. Il se mordit l'intérieur de la joue. Matthew avait reporté son regard sur l'océan sans répondre. Il s'en voulait encore, et pourtant il n'était pas responsable du destin de Newt, hum Aaron, comme l'était Minho.

Minho scruta son profil. Ce n'était pas Newt, c'est sûr, mais on ne pouvait nier les points communs.

Matthew se tourna vers lui d'un seul coup, il avait dû remarquer son regard insistant.

Minho se détourna vivement. Non, ce n'était pas Newt. Est-ce qu'il se ferait un jour à sa mort ? Il voyait encore ses yeux suppliants au moment où il avait pressé la détente, la chaleur de son corps, pressé contre lui, bientôt évaporée. Il l'aimait tellement… Une larme glissa silencieusement sur sa joue. Cela n'échappa pas à Matthew.

« Que lui est-il arrivé ? » murmura-t-il d'une voix faible.

Minho passa une main tremblante dans ses cheveux noirs après avoir effacé sa larme. Il déglutit pour faire disparaître la boule qui semblait obstruer sa gorge, en vain.

« Il est mort » avoua-t-il tout bas, les mains enfouies sous ses cuisses dans l'idée de cacher leurs tremblements.

Il ne vit pas la réaction de Matthew, il n'osait pas regarder. Il devait encore avoir eu l'espoir de le revoir, avant d'avoir la certitude qu'il était mort…

Minho ne put retenir les larmes qui affluaient. Chaque fois qu'il y repensait, il sentait son ventre se tordre, sa poitrine brûler. Il n'imaginait pas pouvoir un jour se débarrasser de la douleur. Tant que Newt resterait dans ses pensées, et il comptait bien l'y garder, il souffrirait. Il ne pouvait pas s'en remettre…

Minho sécha son visage d'un poing rageur.

Matthew s'était rapproché, triste, inquiet, mais curieux. C'était son frère, c'est normal. Le Glader hocha lentement la tête et tenta de se reprendre.

« On l'appelait Newt, c'est le nom dont il s'est souvenu en se réveillant dans le Glade. Il vous ressemblait terriblement » il baissa la tête et serra les poings. Il n'avait jamais parlé de cet épisode de sa vie, à personne. Il l'avait vécu, c'est tout. Toute sa vie résidait dans un si petit laps de temps. Et pour rien au monde il ne voudrait l'effacer. Ces souvenirs avaient beau être douloureux, ils étaient tout ce qui lui restait de Newt. Il les chérirait à jamais. « Il était mon seul ami. On a réussi à fuir le Labyrinthe, pour se retrouver dans un désert. On a vu nos premiers Fondus. C'est là qu'il a dû chopper la Braise » il dut s'interrompre pour que sa voix ne craque pas. Respire Minho. Il perdit son regard au loin. Le ciel avait presque la couleur des yeux de Newt. La mer plus encore, un bleu plus intense, plus vivant. Il reprit : « WICKED nous a récupéré, ils nous ont dit qui était immunisé, qui ne l'était pas. Newt, Aaron désolé, n'était pas immunisé. La Glue, ils disaient, celui qui nous liait tous » Minho eut un ricanement amer. Il avait froid tout d'un coup, les muscles tendus et durs comme du roc. « Ils l'ont laissé se faire contaminé dehors, au contact des Fondus. J'étais fou de rage » grogna-t-il, la chaleur revenant instantanément dans son corps. Il se sentait presque fiévreux. Il était trop en colère pour s'en soucier. « Newt allait mourir, on le savait tous » il secoua la tête, « il ne voulait pas en parler. Newt était comme ça, il ne se souciait jamais de lui-même, il ne voulait embêter personne avec ses histoires de toute façon. Et moi— » sa voix se brisa, les larmes ruisselant sur son visage, brûlantes, « j'ai fait le con avec lui, tellement » murmura Minho sans entrer dans les détails. « On s'est sauvé mais on avait des implants dans le crâne que nous avait mis WICKED. On voulait les retirer, il fallait aller dans une ville. On était cinq, Thomas, le brun, là-bas avec Gally » Matthew hocha la tête, « Jorge, Brenda, Newt et moi. Newt était contaminé, il ne pouvait pas entrer, alors on l'a laissé dans le Berg », il passa sous silence la tentative avortée à WICKED. « Quand on est revenus, des types l'avaient emmené dans l'Hôtel des Cranks de Denver ». Minho ne se sentait pas vraiment de continuer. Allait-il lui avouer qu'il avait tué son frère…? Il jeta un coup d'oeil à Matthew qui ne le quittait pas des yeux. Aïe… Il avait déjà l'air dévasté… « J'y suis allé seul… et je l'ai trouvé… » Nouveau regard vers Matthew. Il ne pouvait pas lui dire ça. « Il était mort » mentit-il à moitié. Il déglutit laborieusement, les yeux pointés vers l'horizon, les mains agrippées à son pantalon. Il essuya distraitement son visage avec sa manche avant de reprendre : « Je suis retourné auprès des autres. On est venus vous chercher. Fin. » En réalité, la fin pour Minho c'était la vie fuyant les yeux de Newt.

« Vous étiez très proches » conclut Matthew, les yeux posés sur le visage de Minho.

Minho se leva en moins de deux, et lâcha « On peut dire ça » avant de le laisser en plan.

« J'ai dit quelque chose qu'il ne fallait pas ? » murmura Matthew, abasourdi, dans le dos de Minho. Il le suivit du regard alors qu'il s'éloignait.

Ramener tout ça à la surface était vraiment une idée stupide, Minho n'avait qu'une seule envie : être seul. Il longea la falaise jusqu'à trouver un endroit où descendre. Les pierres glissaient, la descente était dangereuse, mais assez rapidement Minho était en bas, perché sur un roc, trempé jusqu'aux os en dessous de la taille. Il était glacé mais il s'en fichait.

La surface du rocher était assez large pour qu'il s'y allonge, les pieds pendant dans l'eau. Il se laissa submerger par les émotions et les vagues. Au moins maintenant il savait pourquoi son visage était mouillé.