Chapitre 5 :

Le forgeron se brise

Edmund était allongé sur le lit, dans sa chambre. Sa tête lui tournait moins, il voyait presque normalement. Ses jambes en revanche étaient faites de coton. Et ses mains le brûlaient.

Il resta un moment les yeux dirigés inlassablement vers les tentures au-dessus de sa tête. Puis il finit par tourner les yeux. Il ressentit un léger soulagement mêlé à de la honte.

« Merci, Will... » murmura la narnien.

Will lui sourit heureux de le voir reprendre ses esprits.

« Tu te sens mieux ? » lui demanda-t-il en passant une main sur son front. « Tu es toujours brûlant... »

Edmund détourna les yeux et, murmurant que ça allait, Will put voir ses joues s'empourprer. Il sourit de nouveau devant le spectacle. Il aurait préféré ne pas avoir à veiller le jeune homme, être arrivé plus tôt... mais c'était fait, et la situation n'avait pas tourné au drame – c'était le plus important.

Les yeux du plus jeune, après avoir fui, revinrent timidement vers son sauveur. Le calme qu'il découvrit en lui fit l'effet d'un calmant à son cerveau embrumé. Il sentit doucement le sommeil l'envahir tandis que la main du forgeron glissait sur son front.

Will se demanda s'il ne devait pas enlever au jeune homme ses habits de fête pour lui faire enfiler quelque chose de plus confortable. Puis il réfléchit au fait qu'il devrait alors le déshabiller, toucher ce corps pâle et trop frêle pour ses mains puissantes... Il y renonça rapidement et décida de seulement lui enlever ses chaussures.

Edmund sentit un poids lui être retiré des pieds grâce à son nouvel ami. Il ferma les yeux, un bien-être nouveau l'envahissant. Puis il accueillit la douce chaleur sur tout son corps : Will venait d'étaler sur lui une couverture. Il le borda, et Edmund le regarda faire. La fatigue était là, mais ses yeux ne pouvaient se détacher de la tendresse du forgeron.

Will le regardait aussi. Droit dans les yeux, mais sans laisser percer son inquiétude.

« As-tu besoin d'autre chose ? »

Edmund réfléchit à la question, mais rien ne lui venait. Il se décida finalement à répondre un simple 'non' lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Il tourna les yeux et fut heureux de voir sa sœur, sublime dans sa robe rouge sang, venir vers lui.

« Ed... Comment vas-tu ? » demanda-t-elle venant s'asseoir sur le lit, un regard inquiet au visage.

« Ça va, ne t'en fais pas Lucy. Will m'a aidé à retrouver ma chambre. »

La jeune femme regarda le pirate, lui sourit et lui glissa un 'merci' sincère. Will inclina la tête.

« Je vais vous laisser, je pense que tu as besoin de sommeil. »

Will échangea un bref salut avec les narniens et se dirigea vers la sortie.

« Will, » le retint Edmund. « … merci. »

Le plus vieux savait tout ce qui se cachait sous ce simple mot, toutes les causes qui l'avaient motivé. Il regarda Edmund, ne répondit rien, puis partit.

Alors Lucy se concentra de nouveau sur son frère. Elle passa une main sur son front ses cheveux. Elle s'occupa de soulager son malaise dû à l'alcool. Et finalement, elle le vit s'endormir, constatant avec soulagement qu'il avait nettement baissé de température depuis le départ de Will.


Will sortit de la chambre de son hôte en milieu de matinée. Cependant, il ne fut pas étonné de ne croiser que des domestiques débarrassant la salle de banquet – il était un des rares à ne pas avoir trop bu.

Il demanda à un servant passant par là où se trouvait la salle d'armes : il voulait s'entraîner... En effet, un étrange pressentiment lui disait que les combats en ce pays ne devaient être ni rares ni tendres. Heureusement, ils ne semblaient pas connaître les armes à feu. Et il avait convenu avec l'équipage qu'ils cacheraient leurs pistolets, ne les utilisant qu'en vraiment dernier recours.

Will trouva la pièce pleine d'armes quelques minutes plus tard. Il ne fut étonné qu'à moitié de n'y voir que des épées grandes et larges dignes des chevaliers épiques. Il prit alors le parti de s'essayer à ces nouvelles armes, ce qui lui prit quelques heures avant d'en pouvoir manier une correctement.


C'est avec une migraine atroce que Jack se réveilla. Et ce fut au prix d'un soleil agressif et cruel qu'il put obtenir de l'air frais. Et il trouva même le courage de se diriger vers les remparts, porté par le souffle marin.

Là, l'étendue claire et bleue s'étalant devant ses yeux embrumés, il s'autorisa à se souvenir de la veille. Du banquet. Des verres de vin. Des carafes de vin. Du bureau isolé. Du jeune narnien. De Will. Quel héros, ce Will. Quel débauché, ce Jack. Il soupira. Et il fut étonné d'entendre une voix l'interpeller si près de lui.

« Vous aussi vous avez trop bu ? » demanda l'homme qu'il reconnut être Bronn.

« Oui, » soupira simplement Jack.

« Vous aussi vous avez fait des bêtises ? »

« Oui... »

« Vous aussi vous avez abusé de quelqu'un ? »

« … Failli. »

« Un point pour vous. »

Alors le mercenaire offrit un verre d'eau fraîche à son nouveau compagnon, et ils trinquèrent.


Midi se rapprochait quand Will décida de faire une pause. Un servant lui apporta de l'eau. Alors il inspecta d'un peu plus près les différentes armes présentes. Aucune ne lui convenait réellement, ou pas aussi bien que son épée tout en finesse. Il envisagea d'aller la chercher.

« Bonjour maître Turner, » dit une voix derrière lui.

Will se retourna pour voir l'homme blond de la veille.

« Bonjour seigneur Lannister, » répondit poliment le brun.

Sans un mot, Jaime avança vers le coffre aux épées les plus brillantes.

« Je me suis permis d'en prendre une, » dit alors Will, « pour m'entraîner. Ça ne vous dérange pas ? »

Jaime leva sur lui des yeux froids, répondit un simple « non », et retourna à sa fouille. Au bout d'un moment, il sortit une belle épée aux reflets d'or avec sa main gauche. Will se dit que c'était étrange de voir un guerrier gaucher, jusqu'à comprendre : sa main droite n'était plus de chair mais de métal. Mais il n'osa pas demander la cause de cette mutilation – le blond dégageait une aura orgueilleuse qui promettait une autre réponse froide, voire suffisante. Alors il ne dit rien et laissa le silence gênant se prolonger.

« Le lion est prêt ? »

Will n'avait pas entendu l'homme arriver. Grand, brun, à la figure de bourrin mais dont les yeux laissaient entrevoir une intelligence dissimulée. Will chercha dans sa mémoire : Bronn, s'appelait l'homme. Un ami de Tyrion.

« On y va, » répondit Jaime, se dirigeant vers la sortie arrière.

Et l'entraîneur de Jaime, apparemment. Sans un regard, ce dernier disparut dans le chemin menant à la mer. Bronn passa devant Will, le salua légèrement, et partit à la suite du Lannister.


Vers les couloirs des chambres, Will se dirigeant vers la sienne, il rencontra son ancienne fiancée qu'il s'était efforcée d'éviter depuis Singapour.

« Will... »

« Miss Swann. »

« Combien de fois t'ai-je dit de m'appeler Elizabeth ? »

On s'était cru revenir des années en arrière.

« Trop de fois, sans doute. »

Elle ne put empêcher un sourire, et il sourit aussi. Ils pouffèrent, comme les adolescents qu'ils avaient été. Puis elle se reprit, et les enfants disparurent.

« Nous devrions parler. »


« Vous avez l'air bien triste, ma dame. Notre pays ne vous plaît-il pas ? »

Elizabeth sursauta entre deux larmes, elle n'avait pas entendu la main du roi s'approcher.

« Je n'oserais dénigrer un pays si beau, bien qu'il me soit encore bien inconnu, mon seigneur, » répondit-elle.

« Dans ce cas, qu'est-ce que qui peut bien faire pleurer une lady telle que vous ? » demanda-t-il en lui donnant un mouchoir de soie.

Elle le prit et essuya délicatement ses larmes. Mais elle ne répondit pas de suite.

« Y a-t-il un homme derrière cette humeur ? »

« Mais il n'est pas à blâmer. Je suis la seule responsable de la situation de séparation dans laquelle nous sommes, désormais. J'accuse seulement la portée de mes propres paroles. »

« Le regrettez-vous ? »

« Non. Il le fallait. Une situation problématique doit savoir trouver une solution, dans sa fin s'il le faut. »

« Je ne saurais vous contredire, ma dame. Séchez vos larmes, vous avez agi, il me semble, comme il le fallait. »

« Vous êtes meilleur homme que ce que l'on dit de vous, Seigneur Tywin, » dit-elle en lui rendant son mouchoir à peine humide.

« On dit beaucoup sur moi, » sourit-il, refermant la main d'Elizabeth sur le tissu, le lui offrant. « Maintenant, que diriez-vous de découvrir un peu ce pays en compagnie d'un vieillard ''cruel'' et ''vicieux'' ? »

« J'en serais ravie, » conclut-elle en prenant le bras offert.


Le soleil déclinait vers la mer quand Edmund trouva l'homme qu'il cherchait. Retiré sur le port, celui-ci contemplait l'horizon. Il avait la mort dans les yeux, mais il se força à sourire en voyant le jeune narnien. Edmund ne dit d'abord rien. Il resta muet face à la peine évidente de l'autre. Et finalement, ce fut Will qui prit la parole.

« Tu vas mieux ? »

« Oui. Grâce à toi. »

« Ne me remercie pas. Je n'ai fait que ce qui est juste. »

« Pourquoi les justiciers sont-ils toujours malheureux ? »

Will laissa échapper un sourire. Alors, face au regard sincère du brun, il décida de se confier. Après tout, depuis la veille, ils partageaient une relation particulière.

« Ma fiancée a voulu mettre un terme à notre relation. »

« Définitivement ? »

« Je ne sais pas. Je ne pense pas. C'est cette terre, ce pays, qui nous retourne tous. Mais... »

« Alors bats-toi. Pour la récupérer. Ne la laisse pas... »

« Non, » coupa Will. « Non, je... je me sens brisé, quelque part. Mais je sais au fond de moi que ce n'est pas fini. Je l'aime depuis toujours, et elle m'aime aussi profondément. Je suis persuadé que nous sommes faits pour être ensemble. Mais ici, au milieu de tout ça, à travers toutes ces épreuves... nous avons besoin d'autre chose. D'une pause. Je ne sais pas si tu me comprendras, mais le monde s'offre à nous et nous devons mener nos quêtes, pour l'instant, chacun de notre côté. Nous avons dû faire des choix qui nous ont séparés mais... Mais nous reviendrons toujours l'un vers l'autre. Un jour, toi aussi, tu trouveras cette personne sans laquelle tu ne pourras pas vivre, et tu comprendras... »

Edmund sourit : il s'était senti vieillir à ces paroles. Mais la dernière phrase du pirate le ramena à sa condition de jeune homme.

« Je l'ai déjà trouvée, » répondit tranquillement le narnien.

Will le dévisagea quelques secondes, essayant de comprendre ce qui se cachait derrière ce visage juvénile.

« Tu es si jeune... comment... ? »

« Il m'a été donné de vivre plusieurs vies. Mais, c'est vrai, c'est dans la plus courte de celles-ci que je suis tombé amoureux. »

« Alors pourquoi es-tu seul ? »

« Il y a des frontières que nul ne peut franchir. Nous n'étions pas du même monde. J'espère que... peut-être... au paradis... Enfin, Will, je comprends ce que tu dis, et tu as sûrement raison. Mais ne la laisse surtout pas partir sans toi à la fin. Je redoute ma vie prochaine plus que jamais parce que je dois l'affronter seul comme la plus triste des existences. Et je ne souhaite cela à personne. Surtout pas à mon sauveur. »

Will lui rendit un sourire compatissant en lui serrant l'épaule de sa main rude.

« Quel était son nom ? »

« Caspian, dixième du nom. »


« Caspian. »

La voix grave et surnaturelle avait résonné derrière le roi. Celui-ci, la respiration coupée par la puissance qui se dégageait de la voix, se retourna lentement.

Il n'en crut pas ses yeux. Il ne pensait pas le revoir. Ou pas maintenant alors que le royaume était calme et qu'aucun danger ne menaçait le peuple narnien. Et pourtant, Caspian était sûr de ne pas rêver.

« Aslan... ? »

Puis il se souvint de s'incliner. Il posa genoux à terre, baissa respectueusement la tête. Mais le Lion lui ordonna de se relever : le temps pressait, l'heure n'était pas aux cérémonies.

« Edmund, Lucy, Eustache et une fille, qui sera amenée à venir à Narnia plus tard, sont en danger. » Caspian écarquilla les yeux. Mais il ne dit rien et écouta la suite comme si sa vie en dépendait. « Ils sont arrivés dans un pays inconnu où le danger les menace à chaque instant. Il faut que tu ailles leur porter secours : s'ils restent en ce pays trop longtemps, ils seront perdus. »

« Je peux partir sur le champ. Dites-moi où aller. »

« Prends ton bateau le plus petit. Emmène ton plus vaillant chevalier. Et ensemble, allez vers l'étoile du Nord : je guiderai votre embarcation à travers les flots vers ce pays. »

« Ne faut-il pas prendre une armée ? »

« Quand bien même cela ne mettrait pas en danger cette mission, je serais bien incapable de faire traverser une armée. Même mes pouvoirs ont leurs limites. »

« Je comprends. »

Et le soir de ce même jour, le roi Caspian suivit l'étoile du Nord sur son petit bateau, au beau milieu d'une mer aussi noire que le ciel au-dessus. Il repensa à son échange avec Aslan.

« Ne te méprends pas, Caspian : ce n'est pas un répit qui t'est accordé. Le temps passé auprès de lui sera du temps volé à la destinée par le malheur d'un danger plus grand que vous. Mais quand il sera temps, tu devras le laisser repartir chez les siens et revenir en ton royaume. Si tu pars les aider, souviens-toi que tu devras lui dire adieu à nouveau. »

Et Caspian avait beau être parfaitement conscient de tout cela, il ne pouvait empêcher son cœur de se gonfler d'un espoir nouveau à l'idée de revoir son amour.

« Edmund, j'arrive. »