Chapitre 2 : You belong to me
A. fut réveillée par une certaine agitation dans la maison entière. Des cris suraigus. Une véritable bête que l'on traquait. On l'avait vu se déplacer à quatre pattes, à une allure incroyable, traversant les couloirs sombres, s'y cognant en certaines occasion, négociant mal un virage avant de débouler dans l'escalier sans pour autant s'y rompre la nuque.
L'escadron comptait plusieurs membres issus des plus sécurisés hôpitaux psychiatriques de la région. B. les connaissait chacun par leur nom et il les grognait à mesure que l'étau se resserrait autour de lui.
Des filets de bave lui coulaient des commissures et il écumait, en rage d'être ainsi pris en chasse.
Haletant, il finit par débouler dans la chambre de A., se glissant directement sous son sommier, œil fixant la porte entrouverte.
A. venait de se tasser dans un coin du lit, polochon contre elle.
La porte s'ouvrit avec fracas sur des baraques en blouses, armées de tasers et autres armes visant à neutraliser l'assaillant.
"Allez, sort de ton trou, B. !" ordonna la voix lourde de Fred.
Fred... ah Fred... ce connard fini qui s'était amusé à lui faire bouffer ses propres excréments. "Une merde qui bouffe de la merde !..."
La mâchoire de B. se crispa comme s'il mordait dans la chair potelée de l'homme. Il en claqua même plusieurs fois, menaçant.
"Sous le lit !"
"L'enfoiré !"
"Sors de là, toi !..." ordonna-t-on à A.
Au moment où A. posa le pied à terre, B. s'en saisit, tirant comme un dément sur la pauvre cheville qui n'avait strictement rien demandé !...
A. demeurait accrochée à Bob, hurlant de peur.
"PUTAIN, LÂCHE CA !" criait Bob.
"On soulève le lit !"
Le lit entier fut levé sans ménagement, dévoilant la bête tassée dans un coin, incontrôlable.
"Tase-le ! Vise les parties !"
B. griffait et mordait à tour de bras mais Bob finit par prendre en clé son bras tandis que Fred fit courir plusieurs arcs électriques au niveau de l'entrejambe.
Sur un cri étouffé, B. heurta le sol et s'y tortilla comme un ver, tandis de ramper jusqu'à s'effondrer.
A. avait rejoint les bras de sa camarade de chambre et les deux tremblaient jusqu'à qu'un membre du personnel vint les tirer hors de la pièce.
"Nous devons évoquer le cas de B."
Ils s'étaient réunis autour de la table, Roger Ruvie présidant.
"Ils sont parvenus à le stabiliser mais j'ignore si nous pouvons à nouveau prendre le risque de le faire revenir ici."
"J'ai ici le dossier qui nous a été remis à titre confidentiel. Les maladies psychiques dont souffre B. y sont fidèlement répertoriées."
"S'il prenait convenablement ses traitements, nous pourrions envisager de lui accorder une autre chance. Malheureusement, il est peu probable qu'il rechigne à être soigné." secouant la tête devant pareil gâchis.
"Nous pourrions tenter une nouvelle prise en charge pour les fêtes de fin d'année ?..."
"Je vais y réfléchir, Anna."
A. demeurait là. La neige venait de couvrir entièrement le parc. Elle s'amusait à laisser échapper la vapeur de sa bouche, tentant d'en donner des formes, sans grand succès.
Sa cheville n'était pas totalement rétablie de la prise affirmée de B. durant sa tentative. Elle boitait, malgré les bandages.
Épaule. Maintenant jambe. Assurément, ce cher B. s'amusait comme un fou avec le jouet à disposition.
Que faisait-il à présent ? Etait-il isolé ? Prenait-il convenablement ses traitements ?
Il se murmurait que L. allait être présent pour les fêtes... ce fait ne réjouissait même pas A.
Elle se sentait incomplète sans les attentions bestiales de B. C'est ça... incomplète. Quelque part, leurs âmes s'étaient touchées et s'accrochaient.
Sexuellement, elle commençait à être mûre pour lui. C'était à lui qu'elle pensait lors d'un geste furtif sous la douche ou sous la couette.
Longtemps, elle avait adulé L. A présent elle vibrait pour son ombre.
Il faut dire que B. détonnait à côté de la douceur bonbon de L. !... Et même s'il suintait la fraise, B. n'en demeurait pas moins le plus dangereux dément du secteur.
B. mit un pied hors du fourgon, envisageant les hautes tours de l'établissement d'un air absent.
"Il est calmé avec tout ce qu'on lui a refilé !..." émit Bob, satisfait.
"Veille bien à ce qu'il prenne régulièrement ses psychotropes. Briefe l'équipe. J'ai pas envie d'être appelé en renfort parce qu'il a baisé la dinde ou une autre connerie de ce genre. Je passe le réveillon en famille, moi !..."
Un petit groupe vint lui souhaiter bon accueil, l'affublant d'un bonnet de Noël et d'une écharpe assortie, poussant la chansonnette, sous l'œil ému des gardiens. Mais B. cherchait, fouillait les tours des bâtisses à la recherche de la seule pers... L. ! Mais oui, il s'agissait bien de L. là-bas, appuyé contre la porte, A. à ses côtés.
La rage vint animer le ventre vide de B. Doucement... ne pas montrer un mauvais visage en public. Respirer. Calmement.
L'œil de la mort était fixé sur L. au-dessus de la tête duquel flottait la série de chiffres.
Diable, si seulement B. avait été foutu de lui cracher toute la vérité : que sa vie serait courte !... Et qu'accessoirement il espérait que L. allait crever comme le dernier des chiens !
De fait, il fallait qu'il montre rapidement au monde l'étendue de son talent. Il se lécha compulsivement les lèvres.
"Regarde, on dirait qu'il a soif."
"Pas d'alcool pour lui, on est d'accord ?"
Les yeux de B. allaient sans cesse de A. à L. Sa tension faisait du yoyo. Un instant, un vertige le saisit et il tituba.
"Hey !"
"Merde, déconne pas !..."
Il fixa Bob avec conviction. A dire vrai, ce cher Bob qui rêvait tant de réveillonner se tuerait sur la route dans quelques heures. B. arbora le sourire le plus diabolique qu'il avait en stock. Bob posa la main sur son taser porté à la ceinture, goutte de sueur perlant sur sa tempe. "J'ai dit : déconne pas."
B. décrocha et s'avança au milieu du groupe venu lui souhaiter la bienvenue.
A. tremblait à mesure que B. évoluait.
L. la prit sous son bras pour lui affirmer un soutien.
B. arriva enfin à hauteur de L. qu'il fixa avec une grande curiosité. "Tiens, tiens... L. Tu as fait le déplacement pour les fêtes ?" sur un ton affable, manquant d'arracher le bras qui tenait ferme autour de ce qui lui revenait de droit.
"Bienvenue, B." osant une main sur l'épaule de son double.
Le contact de trop. B. fit glisser son épaule hors de portée, fixant L. avec une intensité inégalée.
B. posa alors son hétérochromie sur les anglaises blondes qui bordaient le visage de A., descendant à hauteur des seins puis remontant jusqu'au milieu du visage, s'y arrêtant avant d'en venir aux yeux immenses, d'une clarté folle.
Un petit sourire flotta sur les lèvres pleines du monstre.
La douleur à la cheville et à l'épaule s'éveillèrent presque simultanément et A. grimaça.
C'était fou la façon dont le corps de A. réagissait en présence de B. !
Même affublé de ce bonnet grotesque et de l'écharpe rouge, la folie de B. était palpable. Son allure remarquable et dangereuse lui conférait cet air foutrement sexy !...
A. sentit son corps s'embraser en même temps que la douleur monter. Les deux émotions se faisaient la guerre au sein du même corps.
"Madame Brown nous a préparés la dinde, comme tu l'aimes, B." annonça-t-elle d'une voix presque blanche.
"Vraiment ?" entrant avec le groupe, retrouvant ses rangs pour un temps.
Surveillance constante. Garde rapprochée. B. s'appliquait à prendre ses traitements de manière exemplaire et régulière. Les médicaments étaient réputés abattre un étalon en pleine santé. Mais sur la psyché complexe de B. leurs effets étaient moindres.
L. s'installa au piano et joua Auld Lang Syne. C'était un classique qu'il affectionnait.
Les enfants déballaient leurs cadeaux.
B. reçu un sweat sombre frappé de ses initiales qu'il enfila sur place.
Installé en bout de clavier, il observait L. avec intérêt, mordillant son pouce jusqu'à ramollir l'ongle et le faire tuiler.
L. était incommodé par l'attitude de B. même s'il ne le craignait pas. L. possédait bien son propre sens de la justice et n'intervenait sur les affaires que sous certaines conditions - nombre de crimes commis, montant des préjudices, entre autres.
A mesure que les notes montaient, B. fixait celui qu'il allait crucifier dans peu de temps.
La tension latente était palpable et B. dut fournir un effort prodigieux pour ne pas directement se saisir de son cou et serrer jusqu'à voir les yeux cernés de L. quitter leurs orbites.
A force bonne conduite, B. revint régulièrement à la Wammy's.
On lui avait dévolu une psy. Miss Miller. Perchée sur des talons interminables, adepte des jupes crayons, elle moulait son corps dans des pulls chaussettes qui rehaussaient à merveille la rondeur de ses seins. Miss Miller avait le quart de siècle éblouissant. Des lunettes rondes.
Et elle était promise centenaire, s'amusait B.
C'était une intellectuelle. Une sportive accomplie. Elle aurait eu de l'impact sur n'importe quel mâle du secteur. Mais B. savait parfaitement où il allait et son but était de jouer les agneaux afin de demeurer à la Wammy's le temps qu'il échafaude son plan prouvant au monde qu'il était parvenu à surpasser L.
"Parlez moi de L., B."
"L. ?... L. est... notre modèle à tous." sur un ton plus acide que voulu.
"Dites moi ce qu'il représente pour vous."
"La justice. Sa justice." fixant la psy de ses yeux vairons.
"Intéressant. Sa propre justice, donc ?"
La main de B. fila jusqu'au bureau où il se saisit d'un bonbon saveur fraise dont il déballa consciencieusement le papier.
"Mais oui, comme je le disais : sa justice."
B. fixait à présent la série de chiffres qui promettaient longévité à la jeune femme.
"Quelqu'un, un jour, proposera à L. une énigme qu'il sera incapable de défaire, Miss Miller."
"Et cette personne, c'est vous ?"
"Peut-être."
"Comment cela se passera-t-il, B. ?"
B. agita sa crinière sur un petit sourire. "Laissez moi vous parler de la dinde de Madame Brown..."
C'est A. qui attendait B. au détour d'un couloir.
Voilà des jours que, la gorge serrée, A. assistait, impuissante, aux longues réunions privées entre B. et la psy. D'emblée, A. avait jugé la beauté de la femme dangereuse. Depuis l'arrivée de la plastique parfaite de la psy, A. ne dormait plus ni ne mangeait.
"Ca se passe bien, B. ?" amena-t-elle pour engager la conversation.
B. s'arrêta, front contre celui de A. "De quoi as-tu peur, A. ?" dans un ton direct.
"Ri... rien, je m'intéresse à..."
"Honnêtement, de mon point de vue, ça ressemble à du pâté de jambon placé à côté d'un raffiné de foie gras." triturant les câbles des écouteurs de A.
Les sourcils de A. se froncèrent. Le piège venait de faire mouche !...
"On parie que je la supplante d'ici quelques années ?"
"L'ennui est que je ne dispose pas d'années à t'offrir, A. C'est maintenant que tu dois faire tes preuves." effleurant l'épaule choquée dans un toucher délicat.
Il subtilisa alors un écouteur qu'il plaça dans l'oreille, roulant des yeux. "Ce que tu écoutes est toujours aussi pourri."
Sans ciller, elle l'attrapa par la main pour le conduire sous la paillasse. Les poupées de paille y avaient été débarrassées, rendant un vide sidéral à l'espace.
Vive, elle se tourna vers lui. "Eat me, B."
L'ordre le secoua des pieds à la tête comme si un tsunami force 8 venait de le traverser. Aussitôt, ses lèvres s'ouvrirent sur des dents dont les canines étaient nettement proéminentes. A n'en point douter, l'animal était un carnassier !... On avait déjà trouvé B., goinfré de viande crue, dans les cuisines !...
"You're playing a dangerous game, girl."
"I said : Eat me, B."
B. tira sur l'étoffe du t-shirt fin, dévoilant l'épaule blessée, observant la rondeur et la bosse délicate, avant de passer une langue affolée sur ses lèvres. Fixant une dernière fois les yeux clairs de A., il vint planter ses dents dans la chair. Elle eut un bref hoquet, poussée par la douleur vive dans les bras de B. qui suçotait le sang qui suintait avec appétit.
Les doigts fins de A. étaient fichés dans les épaules de B.
La bouche de B. arborait un sourire vampirique à mesure qu'il se nourrissait de la sève vitale.
Il finit par relâcher, sous peine de la voir s'effondrer, mais elle lui maintint la tête.
"More. Take more."
Le sourire devint démoniaque, regard vairon arborant une teinte dangereuse. Il la pressa d'autant plus contre son corps tendu. La manœuvre le faisait bander bien plus que n'importe quel autre échange !...
"Good, good girl."
Dans la tête de A., la phrase résonnait façon compliment. Elle sut également qu'elle venait d'offrir à son bourreau la plume qui signerait son arrêt de mort.
