Je regarde mon verre de bière à moitié vide devant moi, de travers. Les choses ne vont pas en ce moment. La mère de ma fille me fuit, et a emmener Grace loin d'ici. J'ai de nombreuses dettes. Et pour couronner le tout, je passe mes journées dans ce foutu bar à boire. Il faut dire que je n'ai plus trop les idées fraiches maintenant. Je baille et bois cul sec la fin de mon verre, pour le déposer violemment sur la table.
« Un autre, » demandais-je au tavernier qui lève les yeux au ciel, s'exécutant.
Je souris et passe une main dans mes cheveux sales. Je suis tellement pathétique ici.
« Vous n'avez plus de bière ?! » s'exclama un homme qui voulait se faire entendre de tous.
Je tendis l'oreille, mais continuais de regarder droit devant moi, les yeux dans le vague.
« Je n'ai plus rien ce soir, messieurs… » s'excusa le tavernier en bredouillant. « Vous et vos hommes… Vous avez fini les trois tonneaux. »
Il ne fallait pas venir ici. Ce n'est pas un bar réputé pour être nombreux. Elle n'accueille que des voyageurs ayant besoin de réconfort. Pas une bande de matelots de votre genre.
« Oh, nous avons faits le chemin jusqu'à votre petite taverne, et je pense qu'il ne faudrait pas trop nous contrarier, » continua la voix rauque de l'homme.
Je soupire et tourne la tête pour voir un peu le visage de cet idiot. Oh. Je comprends mieux la peur du barman. C'est un pirate. Un chef pirate avec ses petits chiens.
« Nous avons autre chose… » tenta le vieux tavernier en montrant du doigt les autres alcools.
« Vous n'avez donc pas ce que nous voulons… ? » demanda l'homme aux cheveux noirs, un signe de défi dans la voix.
Malgré l'obscurité de la taverne, je peux distinguer son sourire faux. Ces gens là, mieux vaux se tenir loin d'eux.
« Désolé… Monsieur… » fit le barman penaud.
« C'est Capitaine, » rectifia l'homme au manteau noir.
Je lâche cette troupe de chiens des yeux pour reporter mon regard sur mon verre.
« Très bien, vu que votre taverne ne nous donnera rien, » commença le capitaine, « Je vais prendre quelques sous des personnes ici présentes afin que nous puissions faire notre voyage en paix. Et pour vous faire payer cette infortune. »
Ces hommes rirent alors à gorge déployée. J'en soupire. J'entends le tavernier déposer des pièces d'or sur le comptoir précipitamment, et les chiens du pirate, parcourir la taverne, menaçant les gens afin de récolter de l'argent. Je ferme les yeux. Personne ne résiste à ces pirates. Ils donnent tout ce qu'ils ont pour rester en vie. Oui, les pirates ici sont synonymes de panique.
« Toi, le dépressif, donne nous ce que tu as ! »
Moi ? Dépressif ? Je suis peut-être dans une mauvaise passe, mais pas à ce point. Je relève la tête vers l'homme trapu qui me menace avec un petit poignard. Je souris.
« Je n'ai rien, » mentis-je en haussant les épaules.
« Tu es dans une taverne, tu ne peux pas ne rien avoir ! » beugla-t-il en donnant un violent coup de poing contre le comptoir.
Bien joué. J'entends les gens retenir leur souffle. Mais ce n'est pas pour cela que je retire ce sourire ironique. Je ris.
« Va chercher une autre victime… Boudin. »
Je me sens d'humeur à faire la fête. Je n'ai plus rien à perdre alors autant continuer. Et puis si cet homme me tu au milieu de ces gens, ils se feront pourchasser par les gardes du village voisin. Vont-ils prendre ce risque ? Sérieusement, je m'en fiche.
« Toi ! » hurla-t-il en brandissant son poignard.
C'est peut-être à ce moment là que je repense à ma fille. Au fait qu'il vaut mieux qu'elle ne reste pas avec sa mère. Que je pourrais peut-être la sauver. J'ai encore foiré.
« Stop. »
C'est la voix du capitaine qui arrête le pirate. Comme s'il le contrôlait. Surpris, je hausse les sourcils. Je sens toute la salle qui me regarde. Le pirate trapu grogne de rage et recule pour laisser place au capitaine. Enfin je vais pouvoir voir ton visage. Monsieur le chef du navire.
« Tu as du cran. »
Je rencontre ses yeux bleus, et mon cœur fit un bond. Comment est-ce possible de tels yeux ? Il me regarde de haut, sourire aux lèvres. Ces cheveux font contraste avec sa peau si pâle. Et son visage et trop parfait pour qu'il soit honnête.
« Qui es-tu ? »
« Un simple chapelier, » répondis-je sans le lâcher des yeux.
Je remarque qu'il porte de nombreuses bagues aux doigts, signes de richesse, et donc de pillages. Cet homme doit être connu dans les parages.
« Chapelier, hein ? Où est ton chapeau ? »
Je souris ironiquement suite à cette blague magistrale. Il s'assit à côté de moi. Plus personne ne fait un bruit, retenant leur souffle. Puis, il attrape mon verre, et boit la fin de ma bière cul sec. Je reste à le fixer l'air mauvais. Je ne sais pas pourquoi, mais je n'ai en rien envie de me soumettre à lui. Il me fait déjà rager.
« Je suis Killian Jones, » fit-il en reposant le verre, souriant toujours sournoisement. « Mais pour toi, ça sera, Capitaine Jones. »
« En quoi puis-je vous être utile, Killian ? » répondis-je en souriant faussement, penchant un peu la tête sur le côté.
Il se mit à rire. Mais il ne fut pas seul évidemment. Ces petits chiens le suivent.
« On l'emmène avec nous, » sourit le brun en se levant.
« Quoi ? » fis-je en fronçant les sourcils.
« Pour trois raisons mon petit gars, d'un, tu nous dois de l'argent, de deux, tu as insulté un membre de notre équipage, et de trois, tu mérites que je t'éduque. »
Dans quel délire se trouve ce capitaine ? Je le regarde de bas, certainement pas décidé à bouger.
« M'éduquer ? » répétais-je incrédule.
« Oui, tu as besoin d'apprendre le respect mon petit bonhomme. »
Il rit. Et les clients du bar chuchotent.
« Je me fiche de ce que tu décides, je reste. » répliquais-je avec fermeté.
« Je suis sûr que tu as quelqu'un dans ta vie auquel tu tiens énormément, » sourit-il à mon oreille.
J'écarquille légèrement les yeux, surpris. Voyons, calmes-toi. Il ne connaît pas ton nom. Il ne peut pas retrouver Grace.
« Vu ton attitude, j'ai raison. »
La tête légèrement baissée, je me mords la lèvre inférieure.
« Tavernier, » lança le chef pirate en posant sa main contre mon épaule. « Comment s'appelle ce jeune homme. Je sais qu'il ne me dira rien. Alors peut-être que toi… »
Je relève la tête rapidement vers le barman. Il panique, et tremble. Non, il ne peut pas faire ça !
« Jeff… Jefferson ! » fit-il en voyant le poignard d'un des amis du capitaine pas loin de lui. « Il a… Il a une petite fille prénommée… ! »
« La ferme ! » criais-je en me levant, le foudroyant du regard.
Nom de… C'est impossible. Je n'arrive pas à le croire. Je sens la main de ce pirate de capitaine m'attraper le bras pour ne pas que je saute sur le tavernier.
« Comment s'appelle-t-elle ? » demanda un de ses amis, pointant un revolver vers le barman.
« Non ! »
Je fais un pas pour stopper le tavernier, l'assommer ou quelque chose, mais le chef me renverse en avant en me donna un violent coup de pied dans ma jambe, et me plaque contre le comptoir, ma joue écrasée contre le bois, sa main enserrant mon cou. Quelle force !
« Grace… » murmura-t-il.
Pourquoi ?! Pourquoi sous l'effet de l'alcool j'ai déballé ma vie devant cet homme ! Je me débats, et le capitaine finit par me lâcher. Je relève la tête, tremblant, et croise son regard.
« Jefferson. Quel joli nom. » sourit-il en passant sa main contre ma joue.
A quoi joue-t-il ?
« Si jamais vous lui faites quoi que ce soit… » murmurais-je en le regardant droit dans les yeux.
« Nous montrer que tu tenais autant à ta fille nous facilite la tâche. Si tu viens avec nous, nous ne lui feront rien. »
« Quand est-ce que… Je pourrais la retrouver ? » demandais-je les dents serrées.
« Quand tu auras remboursé ton prix. »
Il sourit sournoisement et tourne les talons.
« Allons-y, et que ça saute ! » s'exclama-t-il en levant un bras au ciel.
Je déglutis et regard la foule autour de moi. Ils me fixent tous. Certain, avec de l'admiration, d'autre avec de la peur. J'aurais dû donner à ce pirate ce qu'il voulait. Pourtant, je ne veux en rien satisfaire ce con de capitaine.
C'est pour ça qu'avec regret, je finis par le suivre, les poings serrés. Je ne compte pas me laisser faire, Killian Jones.
O
C'est un gigantesque navire. Comme dans les livres que je lisais à Grace le soir quand elle était petite. Je fixe les hautes voiles blanches une fois arrivé sur le pont. Le vent fouette mon visage. Le soleil se couche au fond. On se croirait vraiment dans un conte de fée.
« Ne prend pas cette mine ahurie, on dirait un gamin qui part à la découverte de la vie, » ricana le soi-disant capitaine.
Rectification. Avec cet homme dans les parages, plus rien ne ressemble à une histoire féerique. Je le regarde alors. Il s'est accoudé au bastingage, et fixe la mer, sourire aux lèvres. On dirait qu'il a vécu toute sa vie dans un bateau.
Cependant, je repense à ce qu'il fait. Il m'arrache de mon village et de ma famille. Etrangement, ce n'est pas le fait qu'il fasse ceci qui m'agace et me mette en colère. Je sais que Grace est en sécurité, et de toute manière, je ne pourrais pas la voir avant que sa mère ne le veuille. En fait, c'est que ce pirate a le pouvoir sur moi. Et je hais ça.
« Hey, le nouveau, » s'exclama un des chiens du capitaine en m'attrapant brusquement le bras, ce qui me fit grimacer de douleur. « Viens un peu qu'on te fasse visiter tout ça pour ne pas que tu perdre ! »
Ils se mettent à rire. Je roule des yeux, et ne cesse de fixer le capitaine. Pourquoi il ne me regarde pas ?
« Qu'est-ce que je dois payer ? » demandais-je assez haut pour qu'il me regarde.
« On verra ça demain. »
Il ne me lance aucun regard. A quoi il joue ? Un de ses hommes me tire alors vers les cabines. Et je sens le sol se dérober en dessous de moi. On prend la mer. Je pars pour la première fois de ce pays.
Prochain chapitre : Ce que tu veux de moi !
