Harry Potter - J.K. Rowling
La Liste - Rose
Boire de la vodka - POV Harry Potter, 30 novembre 2001
Molly Weasley avait fait les choses en grand pour le trente-et-unième anniversaire de son fils ainé. Une arche - longue de plusieurs mètres et recouverte d'étranges fleurs bleues et blanches - formait une haie d'honneur menant à la Chaumière aux Coquillages. Cette dernière baignait dans la froide lueur du crépuscule, mais les mille et une bougies qui virevoltaient autour de la maisonnette égayaient ce charmant tableau.
L'intérieur avait également été réaménagé. Plusieurs petites tables étaient recouvertes de mets sucrés ou salés et de différentes boissons. Il faut dire que Fleur avait réuni toute la famille : les Weasley et la petite Victoire, la famille Delacour, Angelina Johnson - récemment fiancée à George, Hermione et moi en plus.
_ Impressionnant n'est-ce-pas ? Fleur et Maman ont eu la folie des grandeurs.
_ Charlie, quelle surprise ! Tu as finalement réussi à te libérer de tes dragons pour assister à l'anniversaire de Bill ?
Mon ton était incisif et Charlie fronça ses épais sourcils.
_ Harry, tu ne vas tout de même pas me faire un scandale devant toute la famille, n'est-ce-pas ?, me chuchota-t-il d'un ton volontairement amusé qui ne me trompa pas un instant.
_ Reste loin de moi, sifflais-je froidement en me dirigeant vers une table recouverte de boissons multi-couleurs, de l'autre coté de la pièce.
Je me saisissais du premier cocktail - vert et rouge - qui me tomba sous la main et en buvais une longue gorgée. Je m'exhortais au calme mais n'obtenais qu'un succès mitigé. Je n'avais aucune raison de réagir ainsi, ou même d'en vouloir à Charlie. Tout d'abord parce que cette histoire - notre histoire - appartenait au passé, mais aussi parce que j'étais à l'origine de notre rupture. Je lui avais posé un ultimatum : un peu moins de temps avec ses dragons et un peu plus avec moi ou je le quittais. Apparemment, j'avais surestimé le lien que nous partagions alors.
_ Ça va Harry ? Tu es drôlement pâle. J'ai croisé Robards Gawain au Ministère l'autre jour. Il m'a dit que tu aurais bien besoin de vacances.
_ Hermione, tu m'expliques comment tu as croisé le chef du Bureau des aurors alors que nos Départements ne sont pas au même niveau ?
_ Oh. Je devais discuter avec Perkins …
_ Du Département de la Justice Magique ?, la coupais-je.
_ Tu en connais un autre ?, me gronda-t-elle.
Hermione n'avait jamais apprécié qu'on lui coupe la parole. J'haussais les épaules et lui lançais un regard contrit. Elle secoua la tête et ses boucles châtains voltigeraient autour de son visage.
_ Donc. Je devais discuter avec Perkins à propos d'une possible mutation vers son service …
J'ouvrais la bouche - plusieurs questions se bousculant au bord de mes lèvres, mais elle me jeta un regard sévère comme pour me sommer de ne plus l'interrompre.
_ D'ici un an ou deux, j'envisage de quitter le Département de contrôle et de régulation des créatures magiques pour celui de la Justice, plus précisément le Département d'application des Lois magiques. Ça me permettrait sans doute d'obtenir une marge de manoeuvre plus étendue, tant pour le droit des elfes de maisons que pour celui des sorciers.
_ Et bien ! C'est un sacré challenge que tu te lances là ! Mais j'ai totalement confiance en toi, Hermione !, la félicitais-je.
_ Pour le moment, ça ne doit pas s'ébruiter. Ron et toi êtes les seuls dans la confidence, je ne tiens pas à précipiter les choses.
_ Évidemment, pas de soucis.
_ Qu'est-ce-que tu bois ?, me demanda-t-elle pour changer de sujet.
_ Aucune idée, avouais-je en lui tendant mon verre.
Elle le renifla prudemment, puis trempa ses lèvres dans ma mystérieuse boisson. Une grimace de dégout déforma les traits de son visage.
_ Sirop de cerise et vodka mentholée. Quel drôle de choix, Harry. C'est écoeurant.
_ À la tienne, déclarais-je en vidant mon verre sous son regard désapprobateur.
_ Si tu es malade, je ne veux pas en entendre parler Harry !
Pour la forme, je me saisissais d'un nouveau verre. Elle pinça les lèvres mais ne releva pas.
_ Harry !, m'apostropha Ron. Par la barbe de Merlin, te voilà enfin. Regarde, Charlie a réussi à quitter la réserve le temps d'une soirée !
_ Bonsoir Harry, me salua le rouquin comme si nous ne venions pas de nous disputer.
_ Salut.
_ Mais, vous n'étiez pas déjà en train de discuter toute à l'heure. Il me semblait vous avoir aperçu à l'entrée, s'interrogea Hermione.
_ Sans doute une erreur de ta part. Je viens tout juste d'arriver, déclara Charlie avec aplomb.
Hermione me jeta un regard en coin. De minuscules petites rides en V apparurent entre ses deux sourcils. La courte romance qui avait eu lieu entre Charlie et moi était restée secrète. Pas même Ron ou Hermione n'étaient au courant. C'était d'ailleurs étrange d'avoir quelque chose à leur cacher.
_ Comment vas-tu Harry ?, demanda Charlie en ébouriffant mes cheveux.
Je me raidissais. Le geste paraissait sans doute fraternel aux yeux des autres invités. Mais je le considérais pour ce qu'il était réellement - une invitation, que je ne désirais d'ailleurs pas.
_ Bien Charlie. Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vu, c'est fou comme le temps passe vite.
_ L'Angleterre m'a manqué, s'esclaffa-t-il en me regardant dans les yeux.
_ Vraiment ? Tu semblais pourtant pressé de retourner en Roumanie la dernière fois.
_ Tu sais ce qu'on dit. On se rend compte de l'importance d'une chose qu'une fois qu'on l'a perdu.
_ N'exagère pas Charlie ! Comment veux-tu perdre l'Angleterre ?, plaisanta Ron en donnant une claque virile dans le dos de son frère.
Les oeillades appuyées d'Hermione m'agaçaient mais les sous-entendus de Charlie davantage encore.
_ Ron, tu devrais emmener Charlie voir ta mère. Elle est en cuisine et je suis sûre qu'elle attend avec impatience l'arrivée de son fils.
_ Bonne idée Hermione !, s'exclama-t-il en trainant Charlie par le bras.
Je vidais mon deuxième verre sous le regard toujours aussi désapprobateur d'Hermione.
_ C'est quoi le soucis entre Charlie et toi ? Et ne me dis pas qu'il y a rien ou que je m'imagine des choses !
_ Bien. Alors je ne répondrais pas à ta question Hermione.
_ Harry !, protesta-t-elle alors que je me dirigeais vers la sortie, un troisième verre en main.
Dehors, j'apercevais la pleine lune à travers les épais nuages de ce ciel de novembre. L'image de Remus s'imposa naturellement à moi, inévitablement accompagnée par celle de Tonks et de leur fils Ted. La nostalgie me noua la gorge et je vidais mon troisième verre en entendant la porte s'ouvrir derrière moi. Hermione n'avait pas besoin que je lui donne une raison supplémentaire de s'inquiéter - et me voir mélancolique ne manquerait pas d'avoir l'effet inverse.
_ Sérieusement Hermione, lâche l'affaire.
_ Jamais, me promit avec douceur une voix qui n'était pas celle de ma meilleure amie.
_ J'ai tourné la page Charlie, répondais-je en soupirant.
_ Ah bon ? Ron ne semble pas de cet avis. Il m'a fait comprendre qu'il ne te connaissait aucune conquête depuis Katie Bell.
À la fin de la guerre, Ginny et moi nous étions aperçu que notre romance d'adolescents ne renaîtrait pas. Puis, la petite soeur de Ron avait commencé sa carrière en tant que joueuse de Quidditch chez les Harpies de Holyhead et c'est ainsi que j'avais revu Katie - qui avait alors un poste de remplaçante.
Nous avions été un couple heureux pendant presque sept mois, jusqu'à ce que la pression médiatique ne se fasse trop importante. Nous étions constamment traqués par les journalistes de différents magazines sorciers et Katie le supportait difficilement. À la suite d'une soirée catastrophique, elle avait mis fin à notre histoire, les yeux noyés de larmes. Je ne l'avais pas retenu lorsqu'elle m'avait tourné le dos pour transplanner.
Puis Charlie et moi avions commencé notre liaison secrète, entre Angleterre et Roumanie.
_ Tu es le mieux placé pour savoir que Ron et Hermione ne connaissent pas tout de moi.
_ Et que leur caches-tu donc ?
_ Ça ne te concerne pas, essayais-je en vain de conclure.
_ Harry, j'ai fait une erreur. Quand tu m'as demandé de passer un peu plus de temps avec toi, je me suis imaginé cloîtré dans un petit appartement vieillot. C'était comme si tu me reprochais de respirer, j'aime être avec les dragons !, s'enflamma-t-il.
J'allais l'interrompre, lui dire qu'il n'avait pas à se justifier mais il me bâillonna de sa main.
_ Maintenant je comprends. Tu me demandais juste d'équilibrer les choses, tu étais dans ton droit. Tu dois me donner une seconde chance. Laisse moi une seconde chance Harry.
Ses doigts me libérèrent de leur prison. Sa large main caressa l'angle de ma mâchoire, puis agrippa ma nuque avec douceur. Ses yeux étaient fixés sur mes lèvres, et dans la pénombre de cette soirée hivernale ils me semblaient presque noirs alors que je savais pertinemment qu'ils étaient d'un bleu sombre. Pas rieurs comme ceux de Ron ou hantés comme ceux de George. Ils exprimaient davantage la maturité, le sérieux - et ce soir, le désir.
Je m'arrachais à son étreinte avant que ses lèvres ne touchent les miennes. Mon coeur cognait dans ma poitrine, résonnait dans mes oreilles. Mon équilibre me semblait précaire. J'avalais une grande bouffée d'air et me maudissais d'avoir bu le ventre vide.
Charlie n'avait cependant pas abandonné et s'était rapproché de moi. D'une main, il attrapa le col de ma robe de sorcier tandis que l'autre se plaça avec autorité en bas de mon dos.
_ Lâche moi !, exigeais-je en essayant de l'éconduire.
_ Par tous les dragons du monde Harry, ce que tu peux être rancunier ! C'est bon, j'ai compris la leçon. Pas besoin de faire l'inaccessible !, s'impatienta-t-il.
Un brusque accès de panique me serra le ventre. Ce n'était pas tout à fait de la peur, mais davantage le sentiment que je ne pouvais pas laisser Charlie m'embrasser. Lui et moi avions à peu de choses près la même taille mais je n'avais pas sa carrure robuste. J'essayais néanmoins de le repousser, il grogna mon prénom, amusé par mes ridicules tentatives. Je me cambrais en arrière, dans l'espoir de gagner du temps et abandonnais mes infructueux efforts pour tenter d'atteindre la poche intérieure de mon vêtement. Du bout des doigts, j'attrapais le précieux morceau de bois qui m'avait sauvé tant de fois.
_ Lâche moi, ordonnais-je de nouveau, ma baguette appuyée contre sa gorge.
Il ne bougea pas d'un centimètre mais n'essaya plus de m'embrasser. Ses yeux étaient braqués aux miens et me mettaient clairement au défi. Je levais la tête pour le toiser, les lèvres pincées. Il eut un sourire moqueur - je ne l'impressionnais pas une seule seconde.
La porte s'ouvrit brusquement et les rires de mes deux meilleurs amis résonnèrent dans la nuit silencieuse - des rires qui se stoppèrent aussitôt qu'ils nous aperçurent.
Charlie se détacha enfin de moi tandis que j'abaissais ma baguette et la planquais précipitamment derrière mon dos. Il était toutefois évident qu'il n'y avait plus rien à cacher. Ron et Hermione nous dévisageaient - lui figé, elle bouche-bée. Charlie foudroya de ses yeux bleus les nouveaux arrivants puis se faufila entre eux en bousculant Ron d'un coup d'épaule rageur.
_ Charlie … et toi ?, interrogea Hermione.
_ Plus depuis plusieurs mois.
_ T'es sorti avec mon frère ?, s'exclama Ron, aussi pâle de Nick Quasi-sans-Tête.
J'avalais difficilement ma salive. Étant donné que j'étais sorti avec sa soeur, je ne pense pas que le fait d'avoir été avec un autre membre de sa famille ne pose un problème à Ron. Par contre, le fait que ce soit avec son frère, un homme. C'était tout autre chose. Je n'avais jamais parlé de ma bisexualité à quiconque. Charlie et moi avions fait très attention à ne pas attirer l'attention - notamment celle de la presse. Et je venais soudainement de faire un coming-out non voulu à mes deux meilleurs amis.
_ Oh Harry ! Pourquoi ne nous en as-tu pas parlé ?, couina Hermione en me serrant dans ses bras.
Je ne lui rendais pas son étreinte, trop concentré sur l'attitude de Ron. Hermione s'écarta finalement de moi et dévisagea son petit ami.
_ Ronald ! Dis quelque chose enfin !, implora-t-elle soucieuse.
_ Il va falloir me donner un peu de temps. Vous ne pouvez pas me demander d'accepter ça instantanément !, s'exclama Ron d'une voix chevrotante.
Je fus saisi d'un vertige. La honte et la culpabilité s'abattit sur mes épaules. J'allais perdre l'amitié de Ron parce que je n'étais pas normal. Ça ne m'avait jamais réellement choqué jusqu'à présent. Quand j'avais découvert ma bisexualité, c'est Charlie qui s'était chargé de me soutenir, et ça m'avait alors suffi.
_ Mais concrètement, je pense que … la seule chose qui compte c'est que tu sois heureux.
_ Décoince toi Harry, on ne va pas se focaliser sur ton orientation sexuelle. Tu es et demeureras toujours plus que ça, ajouta-t-elle en regardant Ron avec fierté.
Je les fixais abasourdi. Où était le rejet, le dégout, la haine ? Hermione attrapa ma main et Ron s'approcha enfin pour poser la sienne sur mon épaule.
_ On est là pour toi Harry, affirma mon meilleur ami.
_ Ça ne vous dégoute pas, que je sois … que je ne sois pas normal ?, tentais-je.
_ Oh Harry ! Ça n'a rien d'anormal enfin !
_ Je sais, risquais-je. Mais certaines personnes n'ont pas cette vision des choses.
_ Des idiots Harry. Des étroits d'esprit qui ont peur de ce qu'ils ne connaissent pas. Ces personnes là, ignore-les !, asséna Hermione.
J'inspirais un bon coup, inconscient d'avoir retenu ma respiration tout ce temps, et lâchais un petit rire nerveux.
_ Ça va aller, avec Charlie ?, s'enquit Hermione.
_ On a rompu en mai dernier. Il n'avait pas beaucoup de temps à me consacrer …
_ Lui et ses dragons ! Maman a raison, il va finir vieux garçon.
_ Et tu ne veux pas lui laisser une seconde chance ?
_ Non Hermione, affirmais-je en piquant un fard.
_ C'est le fait de parler de tes histoires de coeur qui te fait rougir, ou c'est parce qu'il y a quelqu'un autre ?, s'intéressa-t-elle.
_ C'est un peu compliqué.
Je n'avais aucune envie de parler de ça avec mes meilleurs amis. Ils étaient peut être d'une grande tolérance ce soir, mais je n'étais pas sûr qu'ils soient à ce point compréhensifs.
_ On a toute la soirée !, m'encouragea Ron, et Hermione acquiesça avec ferveur.
Il était évident que je n'arriverais pas à me débarrasser d'eux aussi facilement. Je réfléchissais un instant à ce que je pouvais dire - sans trop en dire justement.
_ Je revois un ancien élève de Poudlard depuis quelques mois. Nous ne sortons pas ensemble même si parfois j'ai l'impression qu'il n'attend que ça. Mais il est assez compliqué à déchiffrer.
_ Toi, tu n'attends que ça par contre, affirma l'ancienne Miss Je-sais-tout de Gryffondor.
_ Non !, m'exclamais-je en rougissant de nouveau.
_ À d'autres !, se moqua Ron.
_ Peut être. Parfois … De plus en plus souvent, avouais-je finalement sous leurs regards insistants.
_ Et tu comptes nous dire son nom ?
_ Je préfèrerais éviter Hermione.
Le couple échangea un regard complice puis se tourna vers moi. Ron croisa les bras sur sa poitrine et Hermione posa ses poings sur ses hanches.
_ On te l'a déjà dit. On a toute la soirée, Harry, déclara cette dernière.
Je gémissais de désespoir puis croisais également les bras sur ma poitrine. Je levais la tête, pinçais les lèvres et les foudroyais du regard - une position qui me rappelait dangereusement celle d'un prétentieux blond de ma connaissance. J'étais sans doute loin de l'original car aucun des deux ne baissa les bras. Je gardais cependant la pause et comptait jusqu'à deux cent soixante-cinq sans qu'aucun d'entre nous n'abandonne. Après quoi j'abdiquais avec exaspération.
_ Draco Malefoy.
Le coeur au bord des lèvres, j'observais la réaction de mes acolytes - ou plutôt leur non-réaction.
_ Draco Malefoy ?, répéta finalement une Hermione effarée.
Je hochais à peine la tête.
_ Pour ça aussi il va me falloir un peu de temps, marmonna mon meilleur ami d'une voix blanche.
