Harry Potter - J.K. Rowling

La Liste - Rose


Aller chez Ikea - POV Draco Malefoy, 21 décembre 2001

Pour la énième fois de l'après-midi, un gamin se heurta à mes jambes avant de repartir tout aussi rapidement qu'il était apparu. Et pour la énième fois de cet même après-midi, Potter cacha son sourire derrière le plan du magasin.

_ Rappelles moi pourquoi je devais absolument t'accompagner ?

_ Parce que tu n'arrêtais pas de te plaindre : "Potter, sortons." "Potter, allons boire un verre." "Potter …"

_ C'est bon j'ai compris, le coupais-je rapidement.

Il me tira la langue d'une manière vraiment puérile et un sourire en coin prit place sur ses lèvres.

Rester enfermé dans son appartement ne m'avait pas dérangé. Du moins pas au début. Ensuite, il m'était devenu difficile de toujours être en sa présence. J'étais troublé par le moindre de ses gestes : un sourire qui lui mange la moitié du visage, une main qui passe dans ses cheveux, sa façon de s'étirer en se levant du canapé, celle de souffler doucement sur son café bouillant. J'étais obsédé par Potter et j'avais cru que quitter notre bulle arrangerait les choses. J'avais visiblement eu tort puisque je guettais toujours autant ses petites mimiques.

_ Mais pourquoi dans un magasin moldu ?, insistais-je finalement.

_ Parce que nous sommes à trois jours de Noël et que je n'ai toujours pas de cadeau pour Hermione, et puisque mes meilleurs amis emménagent enfin ensemble, un petit truc moldu lui ferait sans doute plaisir.

Je soupirais exagérément. Potter m'avait rabattu les oreilles avec cette nouvelle toute la semaine passée. J'avais été obligé d'écouter les histoires de coeur de Weasley et Granger, alors que j'aurais préféré que Potter s'occupe des siennes.

_ Qu'est-ce-que tu penses de ça ?, me demanda-t-il en agitant sous mon nez sa trouvaille.

_ Un service à thé ? Tu m'as fait venir dans un magasin moldu pour acheter un service à thé ?! Tu en trouves dans toutes les boutiques sorcières, Potter. Essaye d'être original !

Il reposa la théière en grimaçant et passa une main derrière sa nuque - un geste qu'il faisait souvent lorsqu'il était embarrassé.

_ Désolé, c'est juste que je ne sais absolument pas quoi choisir. T'aurais pas une idée ?

Mes yeux balayèrent le showroom devant lequel nous étions arrêtés mais rien n'attira mon attention. Rien si ce n'était son pantalon mal taillé qui lui tombait sur les hanches d'une manière des plus aguichantes.

_ Si tu t'attends à ce que je te sois d'une quelconque utilité Potter, tu te trompes lourdement. Je ne sais même pas à quoi servent la plupart des gadgets ici présents.

J'en venais presque à regretter cette sortie. Observer Potter dans son environnement naturel était beaucoup plus facile que de l'observer au milieu d'une foule de moldus agités à l'approche des fêtes de fin d'année. D'ailleurs, une gamine coiffée d'un bonnet rouge et blanc dont s'échappaient de jolies boucles blondes tira soudainement sur mon pantalon.

_ Petite, ne tire pas là-dessus. C'est de la soie d'Acromentules, rouspétais-je en me reculant.

Potter enfonça son coude dans mes côtes. Certes, ce n'était pas très prudent de parler d'acromentules devant un moldu, même une version miniature.

_ Tu es un Prince ?, me questionna la petite sans pour autant lâcher mon pantalon à pince.

Potter toussa bruyamment. Je me tournais vers lui pour l'assassiner du regard mais il n'avait d'yeux que pour la petite blonde.

_ Pourquoi penses-tu que c'est un prince ?, questionna-t-il gentiment en s'accroupissant.

_ Il a de jolis vêtements. Il est grand et il a des cheveux jaunes, comme le Prince de la Belle au bois dormant.

_ Jaune ?, m'offusquais-je et l'enfant hocha la tête avec énergie pour confirmer ses dires.

_ Alors, tu es un Prince ?, insista la petite fille en tirant de nouveau sur mon bas de pantalon.

_ Tout à fait, je suis le Prince d'une noble famille très ancienne. Et lui, c'est mon serviteur.

Potter posa sur moi un regard médusé. Et quand il commença à se relever, je bénissais Merlin et tous les grands mages que l'on soit dans un magasin moldu - là où Harry Potter ne pourrait pas sortir sa baguette magique. Mais à ma grande surprise, et sous les yeux rêveurs de la petite blonde, il posa sa main droite sur son coeur et s'inclina profondément, ses yeux verts fixés aux miens.

_ Monseigneur Draco, je suis votre humble serviteur et je vous appartiens corps et âme pour le restant de mes jours.

Il acheva sa tirade par un clin d'oeil destiné à l'enfant. Une bouffée de chaleur me monta au visage. Je rougissais par Salazar Serpentard. Et quand l'insupportable gryffondor me regarda de nouveau, un sourire éblouissant traversait son visage. Un sourire qui disparut en un quart de seconde.

Potter se redressa, passa une main derrière sa nuque - encore - et rougit également.

_ Waouh !, nous interrompit la fillette. Je dois dire ça à ma maman !

Et la gamine s'éloigna en sautillant, ses petites boucles blondes rebondissant sur ses épaules, le pompon blanc de son bonnet se balançant de gauche à droite. Potter en profita pour se détourner et attrapa le petit carton qui contenait son maudit service à thé.

_ Ça sera parfait, affirma-t-il avant de se diriger vers la sortie sans prendre la peine de m'attendre.

Un étrange jeu s'était installé entre lui et moi. Où chacun laissait une série d'indices à l'autre, dans l'espoir - certes un peu puéril - que ce dernier fasse le premier pas. Je ne sais pas quand, ni pourquoi les choses avaient évolué de cette façon mais les faits étaient clairs : un flirt digne d'une romance de cour de récréation avait commencé. Pour le moment, aucun d'entre-nous n'avait succombé. Je flirtais, il fuyait. Il flirtait, je fuyais.

Quand je l'avais finalement rejoint à la caisse du magasin, j'exigeais le plus naturellement possible que l'on fasse une pause dans un petit restaurant que j'avais repéré à l'aller. Il avait haussé les épaules tout en sortant un étrange bout de papier - de l'argent moldu sans doute. Et c'est ainsi que nous avions fini attablé à l'intérieur d'une petite crêperie moldue.

_ Je n'arrive pas à croire qu'ils ne servent même pas du jus de citrouille. Qu'ils n'aient pas de Bièraubeurre ou du whisky Pur Feu, je comprends encore. Mais le jus de citrouille, c'est quand même désolant.

_ Tu n'avais qu'à choisir un restaurant du Chemin de Traverse.

Je fixais Potter, mon verre d'eau à quelques centimètres de mes lèvres - lui porta sa fourchette à sa bouche sans plus d'intérêt. Sa remarque - pourtant des plus basiques - m'affola brièvement. Parce qu'aller au Chemin de Traverse ensemble serait une première, et qu'on ne manquerait pas de se faire repérer par … et bien par tout le monde.

_ Tu en as parlais à quelqu'un ?, demandais-je en reposant mon verre sans même y avoir tremper les lèvres.

_ De quoi ?, me questionna-t-il en retour - la bouche pleine évidemment.

Je pinçais les lèvres et me faisait violence pour ne pas lui donner une leçon de bienséance dans la seconde. Je n'avais pas besoin d'une dispute - bien que je ne sois plus certain des réactions de Potter. Sans doute ne m'aurait-il pas insulter de "sale fouine snobinarde croisée mangemort" comme jadis. Il aurait calmement avaler sa bouchée pour me décrocher un sourire désolé. C'était étrange de penser à la manière dont nos réactions avaient évolué.

_ De nous.

Le mot - dans sa plus grande simplicité - laissa sur ma langue un étrange goût. Quelque chose d'aigre-doux, une saveur à la fois acide et sucrée. C'était grisant de lâcher ce mot de quatre lettres, de le voir s'étendre entre Potter et moi. C'était enivrant de voir l'effet qu'il produisait sur Potter, étourdissant l'effet qu'il produisait sur moi-même. C'était amer, aussi.

_ Ron et Hermione, me répondit-il avec la plus grande désinvolture.

L'insolant se permit même d'hausser les épaules - comme si rien de tout cela n'avait la moindre importance. Mais au regard de la torture qu'il faisait subir à l'oeuf de sa galette complète, il n'était pas aussi serein qu'il n'y paraissait.

_ Que leur as-tu dit exactement ?

Il enfourna une nouvelle bouchée et prit tout son temps pour la mastiquer. Cette fois-ci j'aurais bien aimé qu'il parle la bouche pleine tant j'étais impatient d'entendre la réponse.

_ Que je revoyais un ancien camarade de Poudlard. Ils ont voulu savoir qui, et je leur ai donné ton nom.

_ Comment ont-ils réagi ?

_ Plutôt bien. Ron n'a pas hurlé au scandale - un miracle quand j'y pense.

Oui, j'imaginais facilement Ronald la Belette Weasley, pâle comme la mort, écumant de rage au point d'être incapable de parler. Et Hermione Je-sais-tout Granger, hochant la tête comme s'il n'y avait rien d'étonnant là-dedans, la bienveillance incarnée.

_ Tout à l'heure, tu as dit que j'aurais pu choisir un restaurant du Chemin de Traverse. Tu as conscience que l'on aurait attiré tous les journalistes du pays ?

_ J'ai l'habitude de faire la une des magazines, me répondit-il en enfourchant la dernière bouchée de sa crêpe.

Ce que j'aurais autrefois qualifié d'arrogance ou de vantardise m'apparaissait aujourd'hui comme étant seulement une sorte de fatalité, une acceptation de sa célébrité à défaut de son appréciation. Je m'étais habitué à Potter, à sa façon de parler et d'envisager les choses. Ou peut-être en avais-je toujours été capable ?

La serveuse interrompit le fil de mes pensées et récupéra nos assiettes vides. Elle était jolie, avec son carré légèrement ondulé, ses yeux dorés et son corps élancé. Mon subconscient me reprit immédiatement. Elle n'avait ni les cheveux bruns, ni les yeux verts. À croire que je ne jurais plus que par ça.

_ Souhaitez-vous la carte des desserts ?, demanda-t-elle d'une voix incroyablement aiguë.

_ Juste un café. Harry ?

_ La même chose s'il-vous-plait, commanda-t-il en appuyant sur la formule de politesse.

Je levais les yeux au ciel - une mauvaise habitude qui amusait beaucoup l'insupportable auror. C'était un comble que l'ex-gryffondor tente de me donner des leçons de politesse.

Le café se dégusta en silence. Je ressassais le fait qu'il ait parlé de moi à ses deux meilleurs amis, et qu'il n'ait rien contre le fait que l'Angleterre entière découvre que leur Golden boy fréquente un ex-mangemort - si une telle dénomination est possible, les anglais semblaient prendre aux pieds du manuscrit l'expression favorite de Weasley "Mangemort un jour, mangemort toujours."

Une fois sur le départ, je fus saisi d'une impulsion idiote. Je repensais à la petite fille au bonnet rouge, à son histoire de Prince charmant et demandais à Potter de me présenter mon manteau. Il resta immobile à me fixer de ses yeux trop verts. En d'autres circonstances j'aurai sans aucun doute lâcher une remarque sarcastique - "Il y a un mot que tu n'as pas compris Potter ? Excuse-moi, j'avais oublié ton pauvre niveau de vocabulaire". Mais j'avais un but plus important à atteindre et me contentais donc de me saisir de ma veste de tailleur pour la lancer dans sa direction. Il l'attrapa d'une seule main - stupide réflexe d'attrapeur. Je lui tournais le dos et attendais la suite avec impatience.

Quand il fut évident qu'il ne bougerait pas d'un seul centimètre, je réitérais ma demande d'un ton moqueur.

_ Aide-moi à la mettre. Tu sais, comme le ferait un majordome. Ou un serviteur.

C'était étrange de savoir ce que l'ancien Potter aurait répliqué - "Va au diable, Malefoy !" - mais de ne pas être sûr de la réaction du Potter d'aujourd'hui.

_ J'ai pas toute la soirée Malefoy.

Perdu dans mes réflexions, je n'avais pas remarqué qu'il s'était rapproché. Le regard fixé sur un point invisible, les joues rougies, il tenait ma veste ouverte. J'y glissais rapidement un bras, puis l'autre. Il la remonta sur mes épaules et arrangea le col. Ses doigts effleurèrent ma nuque déclenchant une série de frissons - le long de mes bras, en bas de mon dos, à la racine de mes cheveux.

_ Tu passes à la maison avant de rentrer ?

J'acquiesçais silencieusement.

Sa proposition n'avait rien de calculé ou romantique - très loin du célèbre "Montons boire un dernier verre". Et pour cause, j'avais passé un nombre incalculable de soirées chez lui sans qu'il ne se passe jamais rien.

Cependant ce soir-là, une certaine tension régnait dans l'appartement. Telle une cape trempée par la pluie, elle tombait sur mes épaules avec lourdeur. J'aurais pu lui dire qu'il était tard, que je devais rentrer au manoir. Conclure cette soirée par un "Bonne nuit Potter". Mais j'en avais assez de le voir me tourner autour tel un vif d'or insaisissable. J'en avais assez d'être également ce vif d'or inaccessible.

Je m'approchais de lui alors qu'il fixait un point au dessus de mon épaule. Ne pas pouvoir croiser son regard m'agaça. J'étais à deux doigts d'être jaloux d'un point invisible.

_ Par tous les mages, Harry ! Je pensais que c'était le truc des Gryffondors, de foncer la tête baissée et de réfléchir à leurs actes après coup !

_ De quoi …, commença-t-il le regard enfin fixé sur ma personne.

Je ne lui laissais guère le temps d'achever sa phrase et agrippa férocement sa nuque. Profitant de sa surprise, je plaquais ma bouche sur la sienne. Ce ne fut pas doux ou tendre. Nos dents se cognèrent - sensation peu agréable. Nos lèvres s'écrasèrent les unes contre les autres avec bien trop de force. Et Potter garda les bras le long de son corps, comme s'il ne savait pas quoi en faire.

Le tout ne dura pas plus de deux secondes. Je lâchais l'autre comme si je m'étais brulé. Pris de panique, je ne prenais pas même le temps d'examiner le visage de Potter. Dans ma tête, j'étais déjà en train de me précipiter vers la sortie. J'allais mettre en pratique la technique de survie infaillible de tous Serpentards : la fuite.

Je n'en eus cependant pas l'occasion. Potter agrippa le col de ma chemise et me jeta un regard féroce.

_ Oh non Malefoy … Tu ne comptes tout de même pas t'en sortir comme une fleur ! En plus, j'ai même pas eu le temps d'apprécier.

Et il m'embrassa. C'était doux et chaud, un brin humide. Mes lèvres, caressées par la langue taquine de Harry, me brulaient agréablement. Ses mains agrippaient toujours ma chemise hors de prix, les miennes fourrageaient dans ses indomptables cheveux. Et trop tôt nous nous séparâmes.

À cet instant précis, j'étais certain d'être l'homme le plus serein que la Terre n'est jamais portée.