1 – Visiteurs

Mes rires d'enfants parsemaient la clairière depuis quelques heures. La forêt de Forks était en général très silencieuse, elle n'était pas de ces endroits ou les oiseaux chantent et ou le roulis des cours d'eau se mêlent aux craquements des bruits d'animaux. Non. La forêt de Forks était humide et oppressante, relief verdoyant aux lueurs grisâtres, aux aspects inquiétants et dénués de vie. Quelques rayons déchiraient parfois le sommet des arbres centenaires, lui offrant ainsi un peu plus d'accueil, mais c'était rare, et les filets de lumières n'étaient jamais bien éclatants. Mais j'aimais cette forêt, oh oui, plus que tout je l'aimais. J'y courais sans cesse, droit devant moi, sans craindre la moindre chute ou de m'y égarer. C'était chez moi, c'était ma maison.

Je riais à en suffoquer, dévalant les pentes moussues et esquivant les troncs humides. Je me jetais dans la végétation, protégeant mon visage d'enfant de mes petits bras. Autour de moi, j'entendais des craquements de feuilles ainsi que des respirations rauques, des respirations inhumaines qui auraient pu terroriser n'importe quel humain, mais pas moi, car ces respirations me rassuraient au contraire. Mes éclats de rires cristallins juraient avec ces bruits monstrueux, dans un étonnant paradoxe. Le monstre pourchassant la fillette. Mais dans notre monde, il ne fallait jamais se fier aux apparences. Tout à coup, je stoppai ma course folle, mettant quelques mètres à ralentir totalement. Je humais l'air, méfiante, tortillant ma robe vaporeuse fleurie. Une odeur anormale m'interloquait. Derrière moi, un buisson s'affaissa dans un bruit affolant. Je reculais de quelques pas, la main en arrière, agitant les doigts pour trouver son contact. Ma petite main s'enfonça dans l'épaisse fourrure et je me sentis rassurée.

- Des vampires ? Demandais-je doucement, jetant un œil au loup gigantesque qui inspirait l'air à pleins poumons contre moi.

Ses prunelles sombres fouillèrent la végétation lugubre autour de nous, tandis que je m'aplatissais contre son corps impressionnant. Son museau était retroussé, signe que lui aussi ne reconnaissait pas l'odeur étrangère. Je le connaissais trop bien pour imaginer toutes les choses qui défilaient dans son esprit en cet instant. Je levais mon minois de fillette de huit ans, attendant une quelconque réaction. Ses poils roux frémissaient légèrement, alors que ses oreilles bien droites fendaient l'air avec toute la grâce de sa race. C'était dans ces moments là qu'il ressemblait le plus à un vrai loup. Il souffla par le nez, avec une mine un peu contrariée, puis riva ses yeux de prédateur dans les miens. Il poussa un petit glapissement. J'acquiesçai silencieusement puis jetai les bras vers son encolure. Il se pencha pour me faciliter la tâche et je grimpai sur son dos. Il se mit à trottiner dans l'autre sens, sans trop accélérer. Je supposais alors que le danger n'était pas trop important. Mes boucles cuivrées voletaient dans mon dos et rebondissaient sur mes épaules au fil de ses petits sauts. Bien vite, le territoire des Cullen se matérialisa dans une barrière invisible au milieu de la végétation.

Il s'arrêta en lisière de forêt et me fit descendre. Je le toisai longuement et il me lança un gargouillis impatient. Je gloussai en me retournant et en cachant mes yeux. Je chantonnai distraitement en me balançant sur mes pieds, couvrant le bruit des froissements de vêtements dans mon dos. Une main chaude se posa sur mon épaule et je me retournai avec un sourire jusqu'aux oreilles. Jacob me rendit mon sourire, avec sa dentition si blanche comparé à sa peau couleur écorce. Il était si beau avec ses cheveux aussi noirs que la nuit et ses traits anguleux représentatifs des Indiens. Je devais toujours lever très haut la tête pour le regarder, et j'avais hâte de grandir, pour encore mieux apprécier sa beauté. Il jeta un œil derrière nous, en direction de la végétation sans fin, tout en boutonnant son jean. Il semblait soucieux, je n'aimais pas le voir comme ça. Son torse nu et musclé se levait et s'abaissait sous son intense respiration. Je tirais sur son index et il revint vers moi avec une mine concentrée. Je fronçais les sourcils d'un air boudeur et il esquissa un sourire.

- Porte-moi. Lui dis-je.

Il m'attrapa sous les bras et me souleva pour me placer sur ses épaules, s'emparant de mes mains. Je fis une moue ravie, toujours aussi satisfaite que le moindre de mes caprices soit exaucé. Il se mit alors en route vers la Villa Blanche, déhanchant exagérément sa démarche pour me faire rire. C'est dans mes gloussements que nous rejoignîmes la baie-vitrée de notre maison. Ce fut Esmée qui vint nous ouvrir, et bien qu'elle me contempla avec tendresse, je pu sentir son inquiétude. Emmett discutait avec Jasper derrière le canapé, et leur conversation semblait plutôt sérieuse. Alice était prostrée devant l'autre baie-vitrée, en pleine réflexion, pendant que Carlisle et Rosalie débattait discrètement un peu plus loin. Mes parents descendirent alors les escaliers, et ce fut mon père qui arriva le premier. Il se posta devant Jacob et leva les bras vers moi.

- Viens là chérie. Me dit-il avec un sourire craquant.

Jacob avait beau être le plus beau des Indiens (voir le plus beaux de tout les humains), mon père restait le plus magnifique de tout les vampires. Je me jetai presque des épaules de mon Jacob pour atterrir dans les siens. Il me calla bien contre son torse et j'entourais mes bras autour de sa nuque, ravie. Il se dirigea vers le canapé pendant que je lui envoyais toutes les images de notre amusante balade dans la forêt. Ma mère et Jacob s'appuyèrent contre le mur et tout deux discutèrent à voix basse. J'avais beau être une fillette, ce genre d'ambiance je la ressentais très bien. Mon père se laissa tomber sur le canapé et je posai ma joue sur son torse, tout en triturant le col de sa chemise distraitement. Etait-ce ces vampires qui les inquiétaient ? C'étaient surement les fameux nomades qui trainaient dans les parages depuis quelques temps. Apparemment ils s'étaient approchés un peu trop près pour ma famille. Je relevais mes prunelles vers Carlisle. Rosalie semblait plutôt remontée, et mon grand-père tentait de la calmer par des gestes de la main, lui intimant de baisser d'un ton. Finalement, c'est Jacob qui brisa les débats éparpillés et silencieux.

- Ils n'ont pas l'air agressif… Du moins, ils semblent hésiter à s'approcher. Je ne pense pas qu'ils nous veuillent du mal.

Les vampires le regardèrent intensément, une expression un peu inquiète accrochée à leurs visages divins.

- Que fais la meute en ce moment ? Demanda Carlisle.

- Seth et Leah sont tout près, Sam et Paul patrouillent près de la réserve, quand aux autres ils ne sont pas transformés. Ils pensent que ce ne sont que des curieux, et qu'il n'y a pas besoin de s'en faire.

Il y eut un silence. Ma mère regardait Jacob en se tapotant le menton.

- Alice ? Demanda Emmett, les bras croisés sur son torse imposant.

Celle-ci soupira, le regard lointain.

- Je ne sais pas… Je ne vois pas grand-chose à part leur errance. Ils sont trois, deux femmes et un homme. Je ne pense pas qu'ils soient impliqués avec les Volturis, du moins, je n'ai rien vu en rapport avec eux.

- Et si c'était le cas ?! Comment pouvons-nous être sûrs… Qu'on les chasse une bonne fois pour toute ! Siffla Rosalie.

Carlisle lui lança un regard lourd de sens. Elle le défia de son visage de poupée.

- Pourquoi risquer le diable ! Suis-je la seule à sentir le coup fourré dans cette maison ?! Hors de question qu'ils approchent Renesmée ! Reprit-elle, virulente.

- Rosalie ! Lança Esmée à mi-voix.

La belle blonde souffla longuement mais finit par se calmer. Mon père joua avec une de mes mèches ondulées, concentré sur Alice. J'étais curieuse de savoir ce qu'il lisait dans son esprit. Surement des doutes.

- Quand vont-ils venir ? Demanda Carlisle en la regardant à son tour.

C'est mon père qui répondit à la place de sa sœur.

- Dans un mois. L'homme viendra seul, car les deux autres s'en iront. Il sortira du couvert de la forêt et attendra que l'on vienne à lui, pour ne pas déclencher de mauvais sentiments. (Il fit une pause pour nous regarder tous) Il voudra juste parler.

Carlisle acquiesça, l'air pensif. Lui et mon père échangèrent alors une conversation muette, ponctuée d'hochements de tête d'Edward. Mes yeux allaient de l'un à l'autre. Je n'aimais pas ne pas savoir… Ma curiosité me rongeait à chaque fois, mais je n'osais pas ouvrir la bouche, car ma mère me réprimanderait pour mon insolence (On ne se mêle pas des conversations des adultes !). Je soupirais, consciente d'être la cause de leur inquiétude. Depuis la rencontre d'avec les Voturis, ainsi que leur intérêt bien trop ouvert à mon égard, ma famille était devenue plus que suspicieuse. C'est donc avec un ennui motel que j'assitait à leur débat sans fin. Au bout d'une heure, je baillai à gorge ouverte, et ma mère s'approcha de moi. Mon père embrassa mon front et écarta les bras pour qu'elle me soulève contre elle. Elle me cala sur sa hanche puis prit la direction des escaliers. Depuis que les nomades rodaient, nous ne dormions plus dans le cottage, question de sécurité selon eux. Je compris bien vite qu'elle allait me coucher. J'agitai alors les jambes et tendis frénétiquement les mains vers Jacob, poussant un geignement fatigué. A peine avais-je poussé mon chouinement qu'il s'avançait rapidement vers nous. J'attrapai une mèche de ses cheveux par-dessus l'épaule de ma mère pour l'entrainer avec nous, ne lui laissant pas d'autre choix que de nous accompagner. Mon père roula des yeux alors que ma mère esquissait un sourire mutin. Nous grimpâmes les escaliers alors que la discussion se continuait sur un ton détaché bien que très sérieux.

- Donne Bella, je vais la coucher.

Elle me souleva et je détachai mes bras de son cou pour les tendre à Jacob. Elle me déposa contre son torse et embrassa mon nez. Je baillai de nouveau quand elle redescendit les marches prestement alors que nous tournions les talons vers l'ancienne chambre de mon père. Il ouvrit la porte doucement, se faufilant à l'intérieur alors que j'avais posé ma tête dans le creux de son épaule et que mon bras ballotait dans le vide. J'étais crevée, toute l'après-midi à courir dans la forêt avait vidé mes dernières forces. Il referma la porte avec son épaule puis avança vers le lit posé au centre de la pièce. Il y posa un genou pour s'y asseoir et m'allongea avec toute la douceur possible. Je me pelotonnai contre l'oreiller, imprégné de l'odeur de mon père, en poussant des marmonnements fatigués. Jacob me contempla un moment, immobile dans la pénombre croissante, telle une statue bienveillante. Je tâtonnai sur le matelas, et ma main se posa sur la sienne. Je lui tirai l'index, pour qu'il vienne. Il s'allongea contre moi et je me fourrai dans son étreinte chaude et rassurante. Je lâchai un soupir.

- Tu as peur Nessie ? Me murmura-t-il à l'oreille.

Je ne répondis rien, car je ne savais pas vraiment ce que je ressentais sur toute cette histoire.

- Tu sais que je veillerai toujours sur toi. Tu n'as rien à craindre.

- Je sais. Chuchotais-je.

Il se tût, et je n'entendis plus que sa respiration pendant une dizaine de minutes. Sans doute pensait-il que je dormais… Mais mon esprit bouillonnait de milles questions. Je relevais mon minois, cognant son menton avec mon front.

- Jacob ?

- Mmmmh ? Marmonna-t-il, ensommeillé.

- Est-ce que c'est parce que je suis une hybride qu'ils viennent voir ? Demandais-je dans un murmure.

Ses bras autour de moi se raidirent, et je sentis que sa respiration avait repris un rythme normal.

- Nessie… Je ne veux pas que tu utilises ce mot ! Il ne te correspond pas du tout, il est vulgaire.

- Pardon…

Je remuais piteusement les mains sous mon menton, pressée contre lui. Il soupira. C'était vraiment rare quand son ton devenait sec lorsqu'il s'adressait à moi. C'était vraiment un sujet tabou avec lui, dès que je mentionnais ma nature, il rebroussait le poil. Ce n'était pas évident pour moi de m'habituer à ma différence, entre ma famille qui me surprotégeait et Jacob qui ne voulait pas en parler. Je sais bien que depuis que ma croissance avait abordé le cap des 8-10 ans je posais énormément de questions, mais il était normal de s'interroger non ?

- Je veux juste savoir pourquoi on me cache autant. Marmonnai-je tristement.

- Quand tu seras plus grande tu comprendras. Finit-il par dire.

Comme toujours, on me sortait le même discours. Même Carlisle se faisait vague sur mon sujet, quand je passais des après-midi à jouer dans son bureau, lui posant de temps à autre une petite question l'air de rien. Quand allais-je arrêter de grandir ? Pourrais-je un jour quitter Forks sans escorte ? Pourrais-je côtoyer des Humains ? Pourrais-je aller à l'école, comme mon père et mes oncles et tantes ? Tout ça restait sans réponse, et je commençais à être impatiente. Ma cage d'or se rétrécissait chaque mois et devenait de plus en plus oppressante… Je reposais mon front contre la naissance de son cou, en soupirant à m'en fendre l'âme. Jacob perçu mon agacement, mais il n'ajouta plus rien, signant la fin de notre conversation. Je finis par laisser tomber et m'endormit dans ses bras.