2 – S'éloigner

- Arrête de te regarder comme ça tout le temps…

Je me retournais pour tirer la langue à ce vilain rabat-joie. Jacob était allongé sur le lit, bras croisé sous la nuque et visage tourné vers moi. Il avait relevé un sourcil moqueur. Ignorant ses airs, je revins vers le miroir plein pieds accroché au mur. La jeune fille qui me contemplait à l'intérieur était des plus ravissantes, une vraie poupée de porcelaine. Ses longues boucles aux anglaises parfaites coulaient le long de ses épaules en une cascade sombre. Son joli minois, quelque peu pâle, était relevé de deux jolis éclats roses sur le haut de ses joues, juste en dessous de ses superbes yeux noisette et de ses sourcils bien dessinés. Mais le plus important de tout, c'est qu'elle semblait plutôt grande ! Je poussais un petit gloussement ravi, tournant sur moi-même pour mieux me regarder sous tous les angles. Jacob soupira derrière mon dos, mais je savais qu'en réalité il s'amusait. Lorsque j'étais heureuse, il l'était au centuple, c'était aussi simple que ça. Je fis volte-face, le regard pétillant.

- J'ai encore grandi pas vrai ??!!

Il fit une moue en coin, feignant une profonde concentration. Je roulai des yeux en laissant tomber mes bras, désespérée.

- Toutes les semaines tu me demande la même chose ! Rit-il.

- Mais là ça fait deux mois !!! Je suis sûre que j'ai beaucoup grandi !!! Râlai-je en fronçant les sourcils.

Je quittai la chambre avec une démarche agacée, poings serrés, alors que le bel et stupide indien se marrait. Je me dirigeai vers le bureau de mon grand-père et refermai la porte derrière moi un peu trop fort. Il releva ses superbes prunelles dorées sur moi et arqua un sourcil interrogateur. Je m'avançai vers le bureau sans ménagement, et posai mes petites mains dessus, rivant mes yeux déterminés dans les siens.

- J'ai grandi ! Affirmai-je.

Il esquissa un sourire amusé mais se reprit bien vite, pour ne pas m'embêter. J'adorais mon grand-père, il veillait toujours à ne froisser personne, surtout sa petite-fille chérie et capricieuse comme pas possible. Il referma précautionneusement le vieux livre qu'il étudiait puis se leva de sa chaise avec une grâce sans pareille. Il ouvrit un tiroir et en sortit un mètre rétractable. Je tapai des mains, impatiente, avant de sautiller vers le mur blanc. J'y plaquai le dos en veillant bien à être le plus droit possible (je ne voulais pas perdre de précieux centimètres). Il se racla la gorge, la mine sérieuse, et déroula le mètre. Il le cala sous ma ballerine et le leva jusqu'au sommet de ma tête. Il ferma un œil pour mimer le professionnalisme, ce qui me fit sourire. Je me mordis la lèvre, impatiente d'entendre le verdict. Il tira enfin sur le mètre qui se rembobina dans un claquement sec.

- Un mètre cinquante-quatre. Déclara-t-il avec un sourire.

Je lâchai un petit cri excité, j'avais pris plus de dix centimètres, c'était génial ! Mon grand-père partagea mon enthousiasme, mais à sa manière, avec cette retenue d'une grande classe.

- Tu as maintenant l'aspect d'une fille de douze ans, une fille de douze ans plutôt grande.

- Douze ans… Répétais-je.

Mes yeux se remirent à briller et je me précipitai hors de la pièce comme une folle. Je dévalai les escaliers pour arriver dans le salon, je passai en courant devant Esmée qui se retourna étonnée, puis je fonçai pour passer la baie-vitrée. Les autres étaient dehors, Jacob les avait rejoins, et ils se lançaient une balle de base-ball gentiment pendant que les filles bavassaient dans l'herbe. Il faisait très beau ce matin, c'était agréable, ils brillaient tous de ce halo magnifique, sauf mon Jacob bien entendu. Je dégringolai les quelques marches de la terrasse pour me jeter vers eux quand tout à coup Emmett m'attrapa au passage et me fit tournoyer dans les airs. Je ris aux éclats, laissant mes jambes balloter et se tendre par la force centrifuge. Ensuite il me jeta par-dessus son épaule comme un sac à patates et avança dans l'herbe vers les Cullen. Jasper m'ébouriffa les cheveux au passage, quand le vampire imposant traversa leur champ de jeu. Il finit par s'agenouiller au milieu des filles et je glissai au sol. Ma mère écarta les bras sans cesser de parler à Rosalie et je m'y jetai toute excitée.

- Se serait risqué de retourner en ville. Je suis bien d'accord que faire du shopping, acheter des bouquins dans une vraie librairie et toutes ces choses là nous manquent…

- Maman maman !!! Hélai-je toute ravie en posant mes mains sur ses joues.

- Nous pourrions faire un tour du coté de Seattle non ? Là bas personne ne nous connait, ou du moins, personne ne risquerait de s'étonner de nos têtes inchangées depuis quelques années. Répondit Alice en haussant les épaules.

Rosalie et ma mère se regardèrent et acquiescèrent avec une moue convainque. Je fronçais le nez, attendant qu'elles finissent enfin de parler… Mais ma tante aux cheveux d'or reprit de plus belle la conversation. Je trépignai sur place, essayant de mettre ma tête en plein milieu du champ de vision de ma mère, assise dans l'herbe face aux deux autres. Elle se penchait de droite à gauche pour m'esquiver, sans trop se rendre compte que je mourrais d'impatience de lui annoncer la grande nouvelle. Derrière, Jasper manqua la balle courbée de mon père et roula au sol dans une jolie cascade, Emmett se précipita pour attraper la balle et le beau blond lui enserra les jambes pour le faire tomber. Finalement ce fut Jacob qui s'en saisit, la mine victorieuse. Edward rit de bon cœur puis tourna ses prunelles dorées vers nous, l'air concentré.

- Chérie tu ne vois pas que ta fille n'en peut plus ? Ecoute-là sinon elle va continuer à brouiller mon audition jusqu'à ce que ma tête explose. Sourit-il en faisant semblant de se déboucher l'oreille.

J'envoyai un sourire luisant à mon père avant de sautiller joyeusement devant ma mère. Celle-ci me fit un clin d'œil en caressant ma joue, signe qu'elle m'écoutait enfin. Je me reculais d'un pas et gonflai la poitrine fièrement.

- J'ai douze ans ! Annonçai-je triomphalement.

Les filles m'applaudirent avec des sourires amusés. Les garçons eux, continuaient de se chamailler sans faire attention à ma petite personne. Je croisais les bras et fronçant le nez, vexée de leur si peu d'intérêt. Il ne fallait pas m'en vouloir, après tout j'étais habituée à être la petite princesse de la maison. Le moindre de mes gestes était adulé et la moindre de mes parole écoutée.

- Papaaaaaa ! Ralai-je.

Il réceptionna la balle de Jacob et se prépara à la relancer, m'accordant à peine un sourire.

- Papa je suis très grande !!! Insistais-je.

- Ça c'est bien la fille de son père ! Me dit-il en arquant un sourcil fier.

De nouveau la balle fendit l'air et il se précipita vers Emmett qui détalait déjà pour esquiver l'attaque de Jacob. J'hochai la tête, satisfaite d'avoir au moins attiré son attention un quart de seconde. C'était plutôt pas mal, vu qu'ils étaient en plein jeu. Je m'assis alors contre ma mère qui s'amusa avec mes cheveux tout en bavardant toujours avec les filles. Esmée nous rejoignit quelques instants plus tard avec un plateau de cookies et Jacob et moi n'en fîmes qu'une bouchée. La matinée passa alors paisiblement, dans les rires des garçons et les douces voix des filles. Vers midi Jacob (qui avait fait une petite sieste au milieu des filles) se leva et épousseta ses vêtements en s'étirant. Je relevais mes prunelles luisantes vers lui.

- Tu t'en va ? Demandai-je de ma malheureuse petite voix.

Il m'offrit un regard des plus déchiré, comme si le simple fait d'y penser lui faisait mal. J'étais sûre que si j'insistais un peu avec ma bouille de martyr, il resterait encore. L'imprégnation avait de sacrés avantages il fallait bien l'avouer. Mon père tourna alors le visage vers moi et me fit les gros yeux. Je soupirais, prise en faute.

- Je dois m'occuper un peu de Billy, mais je vais vite revenir ! S'empressa-t-il de me dire, en s'excusant presque.

- Arrête de t'en faire Jacob, tu lui donne de mauvaises habitudes ! Coupa ma mère en m'envoyant un air entendu.

- Je peux venir avec toi ? M'écriais-je alors, croisant les mains sous mon menton.

Tout le monde se regarda, avec le même air inquiet. Jacob se passa une main dans les cheveux, embarrassé. Les garçons cessèrent de se lancer la balle et s'approchèrent de nous. A mon humble avis, ce n'était pas bon signe… Mais au moins, j'aurais le mérite d'avoir essayer, moi qui rêvais de voir la réserve. Ma mère lança un œil à mon père, et je supposais qu'elle parlait mentalement à mon père, car celui-ci la fixait en fronçant les sourcils. Carlisle trouva le bon moment pour apparaitre dans l'ouverture de la baie-vitrée, avant de descendre gracieusement les marches pour venir.

- Mauvaise idée. Lâcha Rosalie en croisant les bras.

- Il n'y a pas de quoi s'inquiéter, les nomades ne sont pas revenus depuis deux mois. Répondit Jasper, en haussant les épaules.

- Peut être que si quelques uns d'entre nous l'accompagnaient… Proposa doucement Esmée.

- Mmmmh… Sans paraitre blessant, je ne suis pas sûr que les autres Quileutes apprécieraient votre visite. A part les membres de la meute, ça reste un sujet délicat là bas. Marmonna Jacob.

- Exact, nous ne sommes pas les bienvenus, ne leur forçons pas la main. Décréta Carlisle de son ton calme et sage, tout en regardant ses enfants tour à tour.

Personne ne rétorqua rien, comme si les paroles du superbe trentenaire étaient irrévocables. Discrètement, je jubilais. Finalement tout ça s'annonçait plutôt bien pour moi. J'allais peut être enfin découvrir la réserve, là ou mon Jacob vivait le peu de temps ou il était loin de moi. J'étais impatiente comme jamais. Jasper nous envoya une onde des plus confortables, comme pour nous faire un peu relâcher la pression, et c'était très agréable. Je me sentais moins oppressée au milieu de ces grandes silhouettes dressées tout autour de moi. Mon père remua discrètement les doigts et je glissai ma main dans la sienne, qu'il pressa doucement.

- Tout se passera bien, on va juste faire un tour, Billy sera content de la voir ! Avec tous les loups, elle ne risquera rien. Je ferais bien attention.

- Ne sortez pas de la réserve, et préviens les autres que nous patrouilleront dans les parages, sans passer la frontière. Lui dit mon père, d'un ton sérieux.

Jacob acquiesça, en saisissant mon autre main. Ma mère me sourit tendrement en embrassant mon front, mais je pouvais ressentir la pointe d'inquiétude dans ses traits magnifiques. Décidément, ils craignaient vraiment qu'il m'arrive malheur. Encore une fois, je me demandais pourquoi tout cela prenait une telle ampleur… Emmett secoua amicalement l'épaule de l'indien puis fit demi-tour aux cotés de Jasper. Carlisle et mon père en firent de même, suivit par les filles. Jacob m'entraina alors vers la lisière de la forêt, serrant toujours ma main. Je jetai un œil par-dessus mon épaule, à la fois excitée et un peu perdue. Les seules fois ou j'avais été séparée de la protection de ma famille, même pour quelques heures, pouvaient se compter sur les doigts d'une seule main. Nous arrivâmes à l'orée de la végétation, là ou la lumière commence à faiblir entre les immenses troncs moussus. Jacob stoppa sa marche.

Il lâcha ma main en me faisant un clin d'œil puis disparu derrière un buisson épais. Je croisais les mains dans mon dos, chantonnant distraitement en regardant tout autour de moi. Ce ne fut pas le bel indien à la carrure impressionnante, mais un loup gigantesque aux yeux perçants qui jaillit de la couverture feuillue. Il serrait entre ses mâchoires son jean délavé, qu'il agita devant moi avec un gargouillis complice. J'ouvris les bras et il le laissa tomber. Je serrai le vêtement contre mon cœur avant de grimper sur son encolure. Il inclina la tête, pour vérifier que j'étais à l'aise, puis commença à trottiner joyeusement. Bien vite, la lumière se fit plus rare, laissant cette lueur grisâtre envahir l'atmosphère oppressante de la forêt.