4 – Déterrer de vieux fantômes du passé

- NESSIE ARRETE !!! S'écria Leah en m'attrapant fermement par la taille.

Les trois filles reculèrent d'un pas, comme terrifiées par mon regard. Je ne me contrôlais plus vraiment, comme happée par ce nouveau sentiment destructeur. Ma respiration s'était faite haletante, alors que mes pupilles s'étaient dilatées sous mes sourcils froncés. La petite fille aux bouclettes d'anges et à la robe de poupée s'étaient transformée en un horrible prédateur. Leah l'avait bien senti, voilà pourquoi elle s'était emparée de mon petit corps pour me soulever et me faire reculer loin d'elles. L'agitation dû alerter la maisonnée, car Jacob surgit de l'embrasure de la porte de la cuisine et se précipita sur nous, Billy et Sue figés sur le perron derrière lui. Le bel Indien accouru avec le visage marqué par l'inquiétude. Les trois filles (qui s'étaient regroupées avec incrédulité) le toisèrent et le saluèrent exagérément. Il ne leur lança pas même un regard.

- Qu'est-ce qu'il se passe ?! Maugréa-t-il à l'adresse de Leah.

Celle-ci conservait toujours son air angoissé, et tenta de balbutier quelque chose mais n'y parvint pas. Je m'accrochai à sa taille, me dissimulant derrière elle avec honte.

- C'est cette fille qui est folle ! On aurait dit qu'elle voulait se battre ! S'esclaffa Sally en haussant les épaules, cherchant l'approbation des deux autres.

Jacob riva ses prunelles sombres et furieuses sur les indiennes, elles devinrent livides devant sa stature imposante.

- Je vous interdis de la traiter comme ça ! Dit-il sèchement.

Même après ce que je venais de faire, il me défendait corps et âmes… J'avais tellement honte. La pression retomba alors et je fondis en larmes contre le pantalon de Leah. Il se retourna vivement sur moi, contemplant ma tristesse avec une expression dévastée. Il s'avança alors et me saisit fermement avant de me soulever contre lui. J'entourai mes jambes autour de sa taille et enserrai son cou en sanglotant. Il se mit à marcher en direction de la maison mais n'y entra pas, la contournant pour passer devant une sorte de remise. Je pleurai toujours à chaudes larmes, déchirée par tout ce qu'il venait de se passer. Lorsqu'il m'assit sur un haut muret, je n'arrivais presque plus à respirer. Il se pencha pour être à ma hauteur et saisit mon menton pour le relever, m'obligeant à le regarder.

- Nessie, calme-toi. Me murmura-t-il.

Je suffoquai, tentant de contrôler mes soubresauts.

- Nessie, trésor, respire.

J'acquiesçai en prenant une profonde inspiration, qui fut tout de même entrecoupée deux fois. Ma triste mine semblait le rendre malheureux. Je clignai des yeux, penaude, et mes larmes perlèrent le long de mes joues rosies. Il les essuya de son pouce en une douce caresse.

- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Pourquoi t'es-tu emportée ? Me demanda-t-il doucement.

Je me mordis la lèvre, gênée, car je n'osais pas lui avouer pourquoi j'avais perdu le contrôle. Moi-même je ne l'expliquai pas, c'était la première fois que ça m'arrivait. Il arqua un sourcil, comme pour m'intimer à parler, et je finis par soupirer.

- Elles étaient très méchantes… Elles se moquaient de moi parce que j'étais petite. Au début je n'ai rien dit je te le jure ! Gémis-je. Mais après elles ont parlé de toi et je ne sais pas ce qui m'a pris, mon ventre était tout noué.

Il ouvrit des yeux étonnés.

- Tu t'es énervée parce qu'elles disaient des choses sur moi ? Répéta-t-il quelque peu amusé.

Je pris la mouche.

- Il n'y a rien de drôle !!! Reniflais-je, vexée.

Il secoua son beau visage avec une mine craquante.

- Je ne me moque pas ! Je suis très touché de ce que tu me dis là.

Je fis une bouille intriguée et il s'esclaffa en s'appuyant de ses mains sur le muret, de chaque coté de moi, m'emprisonnant de son étreinte et rapprochant un peu plus nos deux visages. Son regard pétilla.

- Tu es jalouse ! Affirma-t-il, mutin.

- Jalouse ?! Comme quand quelqu'un a un plus beau cadeau que moi à Noël ? Demandai-je, perplexe.

Il se mordit la lèvre puis regarda sur le coté.

- On peut dire ça comme ça…

Il y eut un lourd silence, dans lequel j'agitai doucement mes jambes dans le vide en fixant mes pieds. Cela me laissa le temps de me remémorer la scène dans la tête. Tout ça aurait pu aller très loin si Leah ne m'avait pas retenue… Je ne voulais même pas imaginer les dégâts que ça aurait causé, ni même les conséquences sur ma famille et ceux que j'aime. Le nœud de mon ventre réapparu soudainement et les larmes jaillirent de nouveau, m'obligeant à cacher mon visage entre mes mains.

- Quoi ?! Qu'est-ce qu'il y a ?! S'inquiéta Jacob.

- Carlisle va me gronder ! Gémis-je. Je pourrais plus jamais me balader avec des humains ! Je resterai pour toujours dans la Villa...

Il rit de bon cœur en me serrant contre son torse chaud. J'y fourrais le visage, attristée.

- Je ne dirais rien à personne, promis. Et j'expliquerai à ton père ce qu'il s'est passé, il ne te grondera pas.

Je reniflai piteusement et il embrassa mon front. Nous nous tûmes ensuite, serrés l'un contre l'autre. Quelques instants plus tard ce fut moi qui rompis le silence.

- Jacob ?

Il rebaissa le visage pour river ses yeux dans les miens, attendant ma question.

- Est-ce que c'est vrai que tu as dit à un ami de Sally qu'elle t'intéressait ?

Il fit de gros yeux ronds, puis éclata de rire. De nouveau je fronçai le nez, vexée. Il n'y avait rien de drôle dans tout ça… Vraiment pas. Il se reprit et roula des yeux, comme si j'avais dit une énormité.

- N'écoute pas les ragots, la plupart du temps ce ne sont que des mensonges.

- Oui mais…

Je baissais la tête, boudeuse. Il releva mon menton en arquant un sourcil.

- Mais ?

- Je suis petite. Et je suis très blanche.

- Grande nouvelle.

- Arrête !

- Excuse-moi, vas-y je t'écoute…

Je lui lançai un regard en coin, mais il me fit un air sincère. Je soupirai tristement, cherchant les mots pour exprimer toutes ces choses bizarres que je ressentais. Comment le lui dire si moi-même je ne parvenais pas à identifier ça clairement. Il avait toujours été là, depuis ma naissance et jusqu'à aujourd'hui. Quand je m'endormais et quand je me réveillais. Quand j'étais heureuse ou bien triste. Rares étaient les fois ou nous n'avions pas dormi ensembles. Aujourd'hui je venais de réaliser que je pouvais perdre tout ça… Qu'il pouvait partir pour une de ces horribles Sally ou Kira. Comment pourrais-je le retenir du haut de mes douze ans d'humaine ? C'était bien égoïste, je le concevais, mais je le voulais pour moi et uniquement pour moi. Voilà ce que je ressentais. Mais je ne pouvais pas le lui dire de cette manière.

- Je serais très triste si tu partais avec une indienne. Avouai-je à demi-voix.

Il écarquilla les yeux, effaré, puis un tendre sourire illumina son superbe visage cuivré. Il ne me répondit rien, se contentant de m'observer longuement, puis enfin il soupira en me serrant contre lui.

- Un jour nous aurons une longue et passionnante discussion. Murmura-t-il dans un souffle.

Quand il me ramena à l'intérieur, les trois vilaines filles n'étaient plus là. Sue était assise sur le vieux canapé avec Leah et toutes deux me contemplèrent intensément. Je fourrais le visage sur son torse avec embarras. Billy écarta les bras et je me penchai en avant pour qu'il me prenne. Il m'assit sur ses jambes en riant dans sa gorge, de ce son guttural qui en disait long. Jacob se laissa tomber sur le fauteuil en face et se passa les mains dans les cheveux, la mine fatiguée.

- Vous continuez de porter cette petite comme si elle était encore bébé ! C'est une grande fille maintenant ! Il faut qu'elle marche un peu ! Sourit Sue.

- Sauf qu'elle vient à peine de fêter ses cinq ans. Rétorqua Jacob.

- N'en rajoute pas Sue, elle grandit déjà bien trop vite, laisse-moi le temps de profiter ! S'esclaffa Billy. N'empêche, heureusement que je ne sens plus mes vieilles jambes !

Nous rîmes de bon cœur, mais l'ambiance retomba très vite et le silence ce fit. Ce qu'il s'était passé dans le jardin était bien trop grave pour que l'on parvienne à l'effacer avec une ou deux blagues anodines. Leah semblait la plus touchée, elle tortillait ses mains sans jamais lever les yeux. A ma plus grande surprise, c'est elle qui parla la première.

- Je suis désolée Jacob. C'est ma faute ! Geignit-elle.

Tout le monde posa les yeux sur elle. C'était toujours impressionnant de voir à quel point les Quileutes (et surtout ceux de la meute) craignaient les mauvais sentiments que pouvait éprouver Jacob à leur égard… On pouvait lire le respect sur chacune de leurs expressions et entendre la soumission dans chacune de leurs paroles. Comme s'il était une sorte de centre gravitationnel et que son avis comptait plus que tout. Après tout, n'était-il pas l'héritier de la lignée Black ? Ce genre de chose avait beaucoup d'importance dans la culture Indienne.

- Je n'aurais pas dû la laisser seule avec elles, surtout ces trois là. Je savais qu'elles allaient parler de toi, comme la plupart des filles d'ici… Pardon, j'ai vraiment fait n'importe quoi.

- Oublions-vite cet incident. Cela ne sert à rien de ressasser. La coupa Billy, les traits durs.

Sa voix trahissait tout de même quelque chose de plus grave et de plus profond. Je me sentis des plus honteuses. Par mon manque de contrôle, j'avais risqué de rompre la mince trêve entre nos deux races. Par ma faute nous aurions pu repartir dans un conflit sans fin et dans la haine. Déjà que, à part ceux de la meute, le reste de la réserve ne tenait pas les Cullen en grande estime, pour le coup nous aurions été chassé de leur territoire pour de bon. Il ne fallait vraiment pas que Carlisle l'apprenne…

- P'pa. Je vais ramener Nessie, je reviens te chercher après. Marmonna Jacob en se redressant.

Leah me lança un regard désolé. Elle n'avait vraiment pas à se sentir coupable, j'avais largement mon quota de culpabilité dans cette affaire. Je penchai la tête pour que Billy embrasse mon front puis descendis de ses jambes précautionneusement, même s'il ne pouvait pas sentir grand-chose, avant d'aller saluer Sue poliment. Jacob me tendit la main et je la lui saisis sans broncher, un peu penaude. Leah me fit un petit signe au passage et nous quittâmes la maison par le jardin. Il serrait ma main très fort, sans doute ne s'en rendait-il pas compte. Il avait l'air bien pensif, lui qui était toujours rayonnant et enthousiaste. Il nous entraina jusqu'à la lisière de la forêt puis me laissa seule pour aller se transformer à l'abri de mes jeunes yeux. Il revint sous son impressionnante et magnifique forme de loup, serrant son jean entre ses babines. Je m'en saisis sans un mot et grimpai sur son dos. Il se mit à courir, plutôt vite, sans vraiment balader. Je fourrai mon visage dans sa crinière fournie, comme pour profiter un maximum de lui avant qu'il ne reparte à la réserve sans moi.

Il traversa la frontière invisible et les odeurs de Jasper et Emmett m'arrivèrent aux narines. Ils n'étaient pas bien loin. Trop vite la Villa Blanche se profila… Nous étions arrivés. Il me fit glisser de son encolure et je plaçai le jean entre ses deux mâchoires béantes. Comme à mon habitude, je me tournai et posai mes paumes devant mes yeux, en un geste inutile mais que je faisais depuis toute petite et qui nous amusait beaucoup… Sauf aujourd'hui. Après s'être rhabillé, il quitta son abri de fortune en reboutonnant son jean. Il me fit un sourire en coin et je lui saisi la main frénétiquement. Il m'emmena vers la Villa Blanche, de laquelle émergeaient déjà mes parents. Ma mère nous fit un signe et j'accouru vers eux, Jacob sur mes talons.

- He bien, ça a été rapide ! Nous ne t'attendions pas de si tôt ! Me dit-elle en embrassant ma joue.

J'acquiesçai en feignant l'enthousiasme qu'aurait du m'apporter notre balade. Mon père n'avait pas bougé, figé sur la seconde marche de la terrasse. Il fixait Jacob avec un air grave, et je supposais qu'il avait déjà lu toute l'affaire. Mon petit minois se décomposa quand les deux hommes se firent face, stoïquement. CX'était comme s'ils communiquaient par le regard. Jacob lui prit alors les épaules et l'emmena un peu plus loin.

- Bon on va manger ou quoi ?! J'ai les crocs moi ! S'exclama Emmett en quittant le couvert des arbres.

- Très spirituel comme métaphore. Railla Jasper en émergeant à son tour.

L'imposant vampire éclata de son rire bourru en essayant d'attraper son frère. Celui-ci esquiva et se mit à galoper en s'esclaffant. Rosalie et Alice gloussèrent derrière nous.

- On va aller chasser je pense, ça les calmera un peu. A demain matin ! Claironna Alice en descendant gracieusement les quelques marches avant de sautiller vers les deux gamins excités, Rosalie la suivant de près.

- Nessie chérie, entre je t'ai préparé un moelleux au chocolat ! M'appela Esmée.

Ma mère me fit un clin d'œil tandis que je relevais mes prunelles sur elle. Je lui fis un tendre sourire et elle me poussa vers l'intérieur. Je pénétrais alors dans le salon, non sans avoir jeté un coup d'œil dans mon dos, le cœur noué. Je me demandais ce que Jacob expliquait à mon père en cet instant… Et surtout, je me demandais ce que ce petit dérapage allait avoir comme incidence sur le futur.