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Le soleil matinal caressait ma peau de perle, s'attardant sur le coin de mon visage qui n'était pas posé sur l'oreiller. En d'autres circonstances cela aurait été des plus agréables, mais là, il m'embêtait. De ses caresses chaudes il me tirait doucement et inévitablement hors de mon sommeil. Je faisais un si beau rêve… Je ne voulais pas qu'il se finisse, pourtant dans mon subconscient, je commençais à réaliser que ce n'était qu'un rêve et mon esprit se dirigeait vers la réalité. J'ouvris les yeux, encore perdue entre ces deux mondes, et lentement mes idées me revinrent. Tout à coup, je sursautai. Le visage de Jacob était posé face au mien, très proche, et ses prunelles sombres me toisaient intensément. Je lâchai un marmonnement fatigué en me redressant, faisant glisser son bras qui m'enlaçait. Je me soutins sur les avant-bras, regardant tout autour de moi. Il faisait grand-jour et à mon avis les dix heures étaient largement dépassées, j'avais beaucoup trop dormi. Je soufflai en me laissant retomber sur le matelas, sous les petits rires du bel indien. Je lui envoyai un œil intrigué.
- Tu me regardais dormir ? Demandai-je.
Il écarquilla les yeux et fit mine de se concentrer soudainement sur le bureau de la chambre, comme s'il avait un quelconque intérêt… Je lui donnai un petit coup de coude avec un sourire moqueur.
- Tu me regardais dormir ! Répétai-je en retenant difficilement un rire.
- Non, je passais le temps, nuance…
Je m'esclaffai, pas le moins du monde convaincue par ses mots. Je me redressai et passai par-dessus lui. Diable que la terre était basse… Je me grattai la tête et tentai vainement de replacer mes longs cheveux dans un sens un peu plus ordonné que ce farfouillis de mèches ondulées coulant jusqu'à la moitié de mon dos. Je me dirigeai ensuite vers ma penderie et en tirai le battant en baillant à gorge déployée. Qu'allai-je porter… L'hiver était plutôt rude, mais allions-nous sortir ? Après une courte réflexion j'attrapai une robe-pull d'un gris clair ainsi qu'un legging noir. Derrière moi, Jacob remua légèrement et bailla. Je refermai le battant et m'accordai une petite contemplation de moi-même dans la glace. Un mince sourire de fierté se dessina alors sur mon visage de poupée devant cette belle image que me renvoyait le miroir. A vu d'œil humain, une superbe jeune fille d'une quinzaine d'année se tenait là, bien plus grande que la moyenne et déjà plutôt bien formée… De quoi faire pâlir et complexer de nombreuses collégiennes. J'avais du mal à réaliser qu'en quelques mois j'avais autant changé… La dernière ligne droite se profilait dans mes six années de croissance éclair. J'arrêtai là mon petit moment narcissique et me dirigeai vers le lit en chantonnant un air de piano que mon père composait ses derniers temps. Jacob me lança un œil discret.
- La meute se regroupe sur la plage cet après-midi. Commença-t-il, l'air de rien.
J'arquai un sourcil, curieuse de savoir la suite. Dès que quelque chose d'extérieur à la Villa Blanche se profilait, j'étais toujours des plus attentives. Toutes ces histoires nourrissaient ma maigre expérience en dehors de ces murs blancs. En effet, depuis ces six derniers mois, je n'avais plus remis le nez à Forks et nos sorties s'étaient cantonnées à de simples « escapades » dans différents lieux bien éloignés de toute civilisation. Je mourrais d'envie de connaitre la vie en dehors des centaines de bouquins que je lisais avec carlisle. Pour sûr, je connaissais tout du monde, l'Histoire, la nature, la physique quantique, une dizaine de langues étrangères, l'astronomie, la philosophie… Mais je n'étais jamais allée manger une glace avec des amies. Je connaissais tout de l'humanité, mais je ne savais rien des sentiments humains (surtout en ne côtoyant que des vampires). N'était-ce pas étrange ? Jacob haussa les épaules, sans voir que je m'étais échappée dans mes pensées.
- Ce n'est rien d'officiel… Nous allons juste nous amuser sur la plage, tous ensembles. Commença-t-il. J'aurais espéré que tu voudrais m'accompagner ?
J'écarquillai les yeux, abasourdie. L'espace d'un mince instant, cette idée m'émerveilla et je me voyais déjà sur cette plage à rire et discuter joyeusement avec les Quileutes… Mais la réalité des choses me rattrapa bien vite. Je soupirai et dégrafai le haut de la large chemise que j'avais piqué à mon père. Je m'arrêtai au second bouton et jetai un regard dur à Jacob qui me toisait sans ciller. J'attrapai un oreiller et lui jetai sur la figure. Il s'esclaffa puis le serra contre son visage pour ne plus rien voir. Je pus finir de retirer la chemise.
- Alors ? Qu'en penses-tu ? Insista-t-il avec une voix étouffée sous le coussin.
- Mauvaise idée… ça ne me réussit jamais de m'éloigner de la villa.
J'entendis son souffle agacé à travers l'oreiller. J'enfilai mes dessous et me tortillai du mieux possible dans cette robe-pull des plus étriquée. Ma tête émergea enfin sous le col roulé et je pu respirer. J'attrapai le legging et m'assis sur le lit, contre les jambes de Jacob, pour l'enfiler.
- C'est bon. Annonçai-je.
Il poussa l'oreiller et me contempla gravement en se soutenant de ses coudes sur le matelas. Je défiai son regard jusqu'à que ce soit lui qui détourne les yeux le premier.
- Ne me fais pas cette tête, la réponse est non.
Il leva le visage au plafond avec un air désespéré. Je ne le calculai même pas et entreprenais d'attacher une superbe ceinture au bas de mes reins, pour couper un peu ce long pull qui me descendait jusqu'au milieu des cuisses.
- On ne peut pas toujours rester cloitré ici ! Râla-t-il.
- Alors va-t-en ! M'exclamai-je, furieuse. Va t'amuser avec des jolies indiennes de ton âge !
Il ravala sa salive, la mine dévastée, pendant que je le fusillai de mes prunelles marron. Parfois je lui faisais vraiment mal, je le savais, mais c'était plus fort que moi… Dès que le sujet du « quitter la villa » revenait sur le tapis, cela finissait en engueulade. Sauf que ces dernières semaines, je devenais vraiment virulente sans m'en rendre compte. Ma croissance prenait un tournant des plus bizarres. Il baissa la tête, blessé, alors que je lui tournai volontairement le dos pour arranger mes cheveux dans la glace avec des gestes énervés. Pour être franche, je luttai contre les larmes, car je ne voulais pas me montrer faible devant lui sur ce sujet là. Oui je souffrais énormément de ne rien connaitre de la vie, ni des sentiments humains, mais je ne pouvais pas partir… J'avais bien trop peur.
- Tu penses vraiment ce que tu dis ?
Je me tournai, touchée par le ton meurtri de sa voix. Il me regardait avec cet air dévasté que je surprenais très rarement sur ses traits craquants. Je ne sus que répondre.
- Tu voudrais que je m'en aille ? Que je côtoie d'autres filles ?
- Jacob…
Je vins m'asseoir contre lui et plongeai mes prunelles dans les siennes, avec tristesse. Ce que j'allais lui dire, je n'avais pas envie de le faire… Mais j'avais passé l'âge des caprices égoïstes. Je ne pouvais pas continuer ce jeu avec lui.
- Je me sens coupable de te retenir ici égoïstement… Depuis cinq ans et demi tu as arrêté de vivre pour m'élever comme le fait ma famille. Tu es loin de ta meute, loin de ton père, loin de la vie humaine que tu devrais avoir. Toi tu ne risque pas de tuer quelqu'un sous le coup d'une émotion. Tu refuses toujours de rejoindre les jeunes de la réserve lorsqu'ils sortent, lorsqu'ils vont au cinéma, ou même à des soirées. Je me mets à ta place tu sais, j'aimerai tellement savoir ce que ça fait d'aller danser. Je pensais… Je pensais, qu'avec une humaine, tu pourrais faire tout ça et que tu serais plus heureux.
Il inclina doucement le visage, avec cette mimique canine attendrissante. Je levai la main pour caresser distraitement la longue mèche noire qui coulait le long de son épaule, orpheline du reste de sa chevelure. Il posa alors sa main sur la mienne et riva ses yeux dans les miens, intenses et brillants.
- Nessie je ne me sacrifie jamais pour rester avec toi, c'est ça que tu ne comprends pas. Commença-t-il doucement. Si j'accepte de me retrancher ici et de suivre ton mode de vie c'est parce que je le veux.
Je clignai des yeux, intriguée par cette déclaration. Jamais nous n'avions parlé aussi sincèrement, et c'était compréhensible, car quelques mois en arrière je n'étais qu'une jeune fille en robe plissée. Il baissa les yeux avec douleur, comme s'il ne parvenait pas à continuer. Je caressai sa joue, comme pour l'encourager à reprendre. Il pressa ma main contre sa joue en plissant les yeux, comme s'il souffrait.
- Il y a quelque chose dont il faut que je te parle. Quelque chose de très important et que tu ignores.
J'ouvris la bouche, étonnée, mais n'ajoutai rien pour ne pas le stopper dans sa prise de courage.
- J'ai fais promettre à ta famille et à la meute de ne jamais te le dire, parce que je ne voulais pas que tu l'apprennes trop tôt. J'avais peur que tu y vois quelque chose de définitif, comme une sorte d'obligation vis-à-vis de moi. Rien que le terme qu'on lui donne risquait de te braquer. A l'époque ça ne me gênait pas que tu ne le sache pas, car de mon côté le processus n'en était qu'à la première étape…
Je ne comprenais pas un seul mot à ses paroles. Quelque chose d'une importance capitale ? De définitif ? Une obligation ? Un terme inquiétant ? Un processus ? Sans doute avait-il perçu mon incompréhension totale car il releva les sourcils avec un sourire en coin, tout en effleurant ma joue.
- Nessie, je ne pourrais jamais aimer une aut…
Il cessa sa phrase tout à coup et ses pupilles se dilatèrent. A mon tour je me raidis en humant l'air. Une étrange odeur nous avait alertés. Un vampire. Un vampire approchait. D'un même geste nous bondîmes du lit et nous nous précipitâmes hors de la chambre. Nous dévalâmes les escaliers juste au moment ou ma famille s'avançait calmement vers l'immense baie-vitrée. Mon père me saisit la main fermement et me posta derrière lui. Carlisle s'avança le premier sur la terrasse, le regard posé sur la lisière de la forêt, puis les garçons en firent de même en formant une ligne. L'odeur se faisait maintenant bien plus forte.
- Tu ne l'as pas vu venir ?! Chuchota Emmett, agacé.
- Non, il a changé d'avis au dernier moment, je suis désolée. Geignit Alice.
- Il n'y a pas de quoi s'en faire, il est juste là pour discuter, c'est ce qu'elle a toujours vu quand il hésitait à venir. Coupa mon père.
Je déglutis difficilement, un peu inquiète de cette visite surprise. En effet, notre race ne se comportait pas comme les humains sur ce point là. Pour nous, vampires, une visite n'était jamais agréable. Après tout nous restions des prédateurs, et la venue d'autres prédateurs sur notre territoire n'annonçait jamais rien de bon. On m'avait tellement élevé dans la crainte à cause de la menace des Volturis qui pesait sur nous, que je ne pouvais m'empêcher d'être terrifiée dans ce genre de situation. Instinctivement je dépliai le bras sur le coté, agitant les doigts dans le vide dans ce geste de peur que je faisais souvent. Comme à chaque fois, sa main douce et brulante se referma dans la mienne. Je me sentis rassurée.
- Les enfants, soyez polis. Nous avertit le sublime trentenaire.
Tous acquiescèrent sans un mot. Nous patientâmes quelques minutes (qui me parurent des siècles) sans que rien ne se produise. Ma famille était figée comme des statues divines aux abords d'une cathédrale, quel spectacle fabuleux cela aurait été pour des yeux humains. Il n'y avait que mon cœur et celui de Jacob qui troublaient le silence pesant, et seuls nos deux battements prouvaient qu'il y avait une trace de vie dans cette demeure. Je pouvais sentir la crispation de mon père, agrippé à mes épaules, ainsi que l'excitation débordante d'Emmett. Rosalie semblait très remontée alors qu'Esmée attendait patiemment avec sa discrétion naturelle. Jasper quant à lui, nous inondait de ses vagues apaisantes.
- Edward ? Demanda calmement Carlisle.
- Il n'est pas hostile, je dirais même plus qu'il appréhende beaucoup cette rencontre. Je ne vois jamais le nom de ma fille inscrit dans ses pensées. Il n'est pas là pour elle, ni envoyé par les Volturis.
- Dieu merci… Souffla ma mère.
- Tu peux relâcher ton bouclier Bella, il ne faut pas qu'il se sente agressé. Reprit calmement mon grand-père. Accueillons-le comme il se doit.
Nous attendîmes les dernières secondes avant qu'il n'apparaisse, et tout à coup, avant même que cela ne se produise, ma famille poussa d'un même chœur un souffle de surprise. Ils se regardèrent tous vivement avec une expression effaré, glissant même vers l'amusement. Je les toisais sans comprendre. Même Jacob avait écarquillé les yeux, perplexe.
- Alors ça… Lâcha mon père.
- Comme c'est intéressant. Sourit Carlisle en croisant les bras sur son torse.
Mais qu'est-ce qu'il leur prenait ?! La silhouette émergea alors du couvert des arbres, et je rivai mes prunelles curieuses sur lui.
